27 juillet 2009 (Nouvelle Solidarité) – Présenté par le Journal du Dimanche du 26 juillet comme un « homme politique un tantinet cabot, professeur de médecine émérite, chirurgien urologue de François Mitterrand », Bernard Debré, député UMP de Paris et membre du Comité national d’éthique, n’a pas pu s’empêcher de ridiculiser la stratégie anti-pandémique du gouvernement, en prétendant que le virus H1N1 n’est qu’une « grippette ».
On aurait espéré plus de sagesse. Qu’un grand mandarin de la médecine française, de surcroît petit-fils de l’un des pères de notre système hospitalier, perde son chinois face à Roselyne Bachelot et descende dans la rue pour exiger l’abrogation de la loi Bachelot, très bien.
Mais contester l’alarme sonnée et la vaccination des Français en affirmant que l’on cherche seulement à nous faire peur et à faire des cadeaux aux laboratoires, ce n’est ni raisonnable, ni responsable.
Car en effet, rappelons-le, jusqu’en septembre 1918, la grippe espagnole, qui a pris la vie de 70 millions de personnes, n’était qu’une « grippette ».
Bernard Debré sait très bien qu’il « force le trait » quand il affirme que l’on « s’est rendu compte qu’elle [le A-H1N1] était peut-être même un peu moins dangereuse que la grippe saisonnière ».
Admettons que l’on puisse en débattre. Mais qui connaît réellement le nombre de contaminés ? Connaît-on réellement le nombre de morts ? Même l’OMS a jeté l’éponge et ne publie plus de tableaux comptabilisant les totaux.
Alain Flahault, directeur de l’Ecole des hautes études en santé publique, rappelle sur son blog que le taux de mortalité d’une « grippette » est de 1 pour 1000. (Entre 1000 et 17000 morts chaque année en France.)
Pour les grippes pandémiques, comme celles de 1957 ou de 1968, il était de 4 pour 1000, tandis qu’il était de 10 à 30 pour 1000 pour la grippe espagnole de 1918. Alors, note Flahault dans son bilan du 3 juillet, l’OMS rapportait 382 décès pour 89921 cas, soit une « létalité » rapportée de 4,2 pour 1000.
Ce que le professeur Debré n’ignore pas, c’est que contrairement à la grippette, le A-H1N1 s’est répandu d’une façon atypique, en plein été dans l’hémisphère nord, et que la majorité des cas sont des sujets extrêmement jeunes, souvent « en bonne santé », et qu’ils meurent de pneumonies foudroyantes, provoquées par ce que l’on croit être une sur-réaction de leur système immunitaire (dite « tempête de cytokines »).
Alors, devant un ennemi mal identifié, faut-il « siffler la fin de partie », comme le conseille Debré ?
Ce qui est dangereux dans cette affaire, c’est que le professeur Debré reprend point par point les arguments de Tom Jefferson, l’ancien médecin en chef de l’armée britannique. Jefferson travaille depuis 15 ans avec l’organisation privée d’Oxford, la Cochrane Collaboration qui promeut la « médecine basée sur les faits » [Evidence-based medecine ou EBM]. A l’image des unions de consommateurs, ce réseau prétend offrir des évaluations coûts-bénéfices aux décideurs de la santé, leur permettant de choisir les meilleurs politiques, et évidemment et surtout les moins chères…
Pour identifier les meilleures politiques, EBM fait surtout appel aux statistiques, une « méta-analyse » des publications médicales, des analyses risque-bénéfice et des essais cliniques contrôlés aléatoires, le tout étant supposé fournir les arguments « scientifiques » pour vider la science médicale classique.
Sans surprise, Tom Jefferson vient d’exprimer, dans un entretien accordé à l’hebdomadaire allemand Der Spiegel, toutes ses réserves à l’égard de toute vaccination de masse contre la grippe (saisonnière et pandémique). Pour Jefferson, l’OMS n’est qu’une caisse de résonance des grands laboratoires qui cherchent à faire de l’argent. Comme Debré, il avance que la grippe A-H1N1 ne représente pas de grand danger. Vicieux, il « démontre » que les gens ne meurent pas tellement de la grippe, mais des complications secondaires. Jefferson n’hésite pas à reprendre les critiques de l’hygiéniste allemand Robert Koch contre Louis Pasteur, quand Koch affirmait qu’il « ne suffit pas d’identifier un agent pathogène à une seule maladie ». Une fois que l’on se laisse convaincre que c’est n’est pas le virus A-H1N1 (mais 200 autres agents pathogènes) qui provoque la grippe, l’on finit par avaler l’idée que les vaccinations ne servent pas à grand-chose. L’attaque de Jefferson est quasiment identique aux thèses du milliardaire écologiste Edouard Goldsmith, qui mène la guerre contre les OGM et l’approche vaccinale.
Le pays de Louis Pasteur et de Claude Bernard est une rare référence en termes de santé publique dans le monde. Le professeur Bernard Debré devrait donc méditer s’il est prêt à larguer cet héritage scientifique avant de lancer une charge contre la pharmacienne qui le patronne, Roselyne Bachelot.
Vidéo : Non au triage humain, santé et population
A lire :
— La grande aventure des pasteuriens
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31 juillet 2009
à 23h29 #