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L’économiste allemand Wilhelm Hankel : on a besoin d’une Commission Pecora

La rédaction
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28 avril 2009 (LPAC) — Ancien secrétaire d’Etat au ministère des Finances sous Karl Schiller et économiste en chef pendant dix ans du Kreditanstalt für Wiederaufbau (Banque de reconstruction), le professeur Wilhelm Hankel est l’un des critiques de la première heure de l’euro. Il s’est entretenu avec Helga Zepp-LaRouche le 9 avril.

Monsieur Hankel, il a été décidé au sommet du G20 de Londres de mobiliser 5000 milliards de dollars pour des plans de sauvetage, de tripler les ressources du FMI pour les porter à 750 milliards de dollars et d’émettre pour 250 milliards de droits de tirage spéciaux. [Face à cette politique de la planche à billets,] le ministre [allemand des Finances] Steinbrück avait déjà mis en garde contre le risque d’inflation. Ce danger est-il désormais écarté ? Sinon, pourquoi a-t-il donné son accord ?

Le danger n’est nullement écarté, il est en réalité plus grand que jamais, puisque même un enfant (et, ose-t-on l’espérer, le ministre des Finances aussi) peut comprendre que mettre plus d’argent en circulation, sans production de biens en contrepartie, signifie l’inflation. Et l’inflation est bel et bien là. Elle est moins évidente dans le coût de la vie, mais très forte pour les prix des actifs, dans les bulles boursières et immobilières. Les « remèdes » de ce genre ne la feront pas disparaître, bien au contraire. Ce sera carrément l’escalade : voilà le vrai danger.

L’économiste en chef de la Banque centrale européenne, Jürgen Stark, a dit lui-même que c’était de l’« argent jeté par hélicoptère », qu’il aurait fallu tout examiner soigneusement et que maintenant, des dégâts irréparables menacent. Comment expliquer une telle insouciance ?

On ne peut qu’émettre des hypothèses. Lorsque ceux qui sont en charge de veiller sur le système ne savent plus quoi faire, ils imitent notre célèbre Dr Eisenbart, qui disait en gros : peu importe la maladie, j’ai un remède, et la maladie voudra bien s’y conformer. Le résultat, comme on l’a vu il y a déjà trois cents ans, c’est la fin du patient.

Que pensez-vous du nouveau rôle attribué au FMI ? Il avait perdu toute crédibilité dans les pays en voie de développement en raison des conditionnalités qu’il leur impose, qui ne font qu’aggraver la situation. De plus, il n’a pas su prévoir les crises, que ce soit celle en Asie en 1997 ou la crise mondiale actuelle. Et maintenant, c’est lui qui devrait nous sauver ?

Vous l’avez dit. Le FMI était censé fonctionner comme un système d’alerte précoce, chargé de nous prévenir de l’arrivée d’une crise économique mondiale, proposer des mesures adéquates et, si nécessaire, les imposer. Il fait tout à l’envers : jusqu’ici, le Fonds exigeait que les pays n’entreprennent rien à moins de pouvoir le financer, afin de maintenir l’équilibre, et maintenant il les encourage à sauver leurs banques malades. C’est le contraire d’une réforme, alors qu’il nous faut une réforme du système financier et surtout pas son maintien, voire son hypertrophie.

Le FMI, de même que George Soros, propose que l’Allemagne sauve les pays d’Europe de l’Est. Il est scandaleux de demander au contribuable allemand de payer les pots cassés des banques en faillite !

Quoi ? Le monde devrait guérir grâce à l’Allemagne ?* C’était déjà faux jadis, mais aujourd’hui, cela relève du grotesque !

Grotesque, parce que l’Allemagne sert déjà, à tort, de banquier dans la zone euro. C’est le pays affichant le plus fort excédent (à côté des Pays-Bas, de l’Autriche et de la Finlande, qui n’ont qu’un faible excédent), ce qui a permis de stabiliser l’euro. Le fait que l’euro soit la principale devise internationale après le dollar et qu’il soit resté relativement stable, est uniquement dû aux excédents allemands.

Mais cela ne suffit plus à couvrir les nouveaux déficits des vieux pays déficitaires, provoqués par la fuite des capitaux. Cette fuite hors des pays déficitaires ne cesse de s’accélérer, comme on l’a vu en Islande. C’est le cas pour l’Irlande, le Portugal, l’Espagne, l’Italie, la Grèce et même chez notre voisine, la France. L’Allemagne est incapable de supporter cela et si M. Soros croit que nous devrions, en plus, nous occuper des pays qui ne font pas encore partie de la zone euro, mais voudraient y entrer, alors l’Allemagne serait comme le cafetier qui sert des bières gratuites jusqu’à faire faillite.

La faillite de l’euro

Vous avez mentionné l’Irlande, qui accuse un déficit de 13% de son PNB et compte 80 milliards de titres toxiques dans ses banques. On devrait donc y appliquer une politique d’austérité draconienne. En effet, puisque l’Irlande est dans la zone euro, elle ne peut rien faire d’autre – ni dévaluer sa devise, ni imprimer de l’argent.

Effectivement, il n’y a que deux possibilités. Soit les pays déficitaires (l’Irlande étant le plus atteint) parviennent à rejeter leurs déficits sur des tiers, notamment sur la BCE puisqu’elle rachète ces déchets, ce qui mènerait à la dévaluation et la dépréciation de l’euro ; soit on renvoie ces pays à la seule voie réaliste, la seule thérapie qui marche : s’aider soi-même.

Ils devront alors quitter la zone euro, puisque les réformes urgentes dont ils ont besoin ne peuvent être mises en oeuvre que dans le cadre d’une politique monétaire nationale, de taux de change nationaux et d’une politique conjoncturelle nationale. Pour cela, ils doivent sortir de l’euro. Je me demande qui en sortira le premier : les pays-banquiers débordés comme l’Allemagne ou les pays confrontés à leur crise comme l’Irlande, la Grèce, etc. Mais l’un des deux doit arriver.

Dès le début vous avez été, comme nous, contre l’euro. Les événements en Grèce, en Espagne, en Italie nous donnent raison. Combien de temps cela peut-il encore tenir ?

Cela dépend essentiellement de l’intelligence des hommes politiques et s’ils en ont assez pour comprendre ce processus. Lorsque l’euro fut introduit, on parlait, surtout en Allemagne, de la théorie de la contrainte (Sachzwangtheorie). Tous les hommes politiques allemands, de gauche comme de droite, étaient convaincus que les contraintes liées à une devise européenne mèneraient à des « Etats unis d’Europe », à une union politique. Maintenant, on voit bien que les contraintes vont en sens opposé : comme on ne peut pas maintenir la devise européenne, le concept même du Marché commun et de l’UE est à revoir.

Il nous faut revenir à la situation d’avant l’euro, qui n’était pas si mauvaise. Les quarante premières années de la Communauté économique européenne furent une grande réussite, car chaque pays avait sa propre devise et devait gérer les crises (bel et bien réelles) avec les moyens du bord, et cela a fonctionné. Nous avons connu des crises en Grèce, en Italie, en Espagne : ces pays ont dévalué, et ont gagné à la fois le temps et le potentiel de gérer les problèmes dans le secteur réel. Et ils les ont résolus en grande partie, quoique pas entièrement, comme en Italie, dans le Mezzogiorno.

D’après vous, quand atteindrons-nous le seuil de l’explosion ?

Soit lorsque les gens mettront le feu aux voitures et casseront les vitrines des boutiques, lorsqu’ils descendront dans les rues par désespoir et que les tensions sociales seront telles que tous les gouvernements devront sortir de l’euro, soit (et c’est peu probable) le ministre Steinbrück, ou son successeur, comprendra qu’il ne peut pas résorber les déficits des pays de la zone euro et de ceux qui attendent à la porte. Impossible.

Comme nous le constatons en parlant à la population, les gens semblent convaincus que pour sauver le système, il faut sauver les banques. Comment traiteriez-vous ce problème, du point de vue purement économique ?

Un peu comme vous, avec votre Commission Pecora. Il nous faut une commission indépendante, composée non pas de banquiers mais de commissaires aux comptes, d’experts comptables et aussi de quelques professeurs de macro-économie expérimentés qui s’y connaissent en gestion de crise. (...) Il faut d’abord examiner la situation bancaire.

Un point encore plus important : que se passerait-il si toutes les « bad banks », qui sont avant tout dans le secteur privé, devaient prendre en charge leurs propres pertes et si leurs quelques bons investissements étaient placés dans une nouvelle banque ? Je suis en faveur d’une « good bank » plutôt que d’une « bad bank ». Nous devons sortir les actifs viables des « bad banks » et les placer dans un deuxième Kreditanstalt für Wiederaufbau, une banque pour la reconstruction du système bancaire, et laisser aux vieux actionnaires le soin de liquider les « bad banks ».

On verra alors que les dégâts systémiques dans le secteur bancaire sont bien moindres que les dégâts systémiques qui se produiront si on « sauve » ce système et que la crise se répercute dans le secteur réel.

Priorité au marché interne et aux communes

Ceci nous amène au secteur automobile à l’échelle mondiale. Que feriez-vous pour sauver ses capacités industrielles ? Car ce secteur est vraiment d’une importance systémique, contrairement à tous les titres toxiques quels qu’ils soient.

Je suis d’accord. Mais l’erreur de ce gouvernement, comme de la plupart des gouvernements européens, et je crois même du gouvernement américain, consiste en l’approche de l’arrosoir, où l’on choisit d’aider ici ou là une entreprise ou un secteur en difficulté.

Non, le moment est venu pour une grande offensive économique en direction du marché interne. En Allemagne, on l’a négligé au profit du marché à l’exportation. (...) C’était peut-être plausible avant la réunification, parce que l’Allemagne était sur-industrialisée, que le marché interne était trop restreint pour absorber toute sa production. Il fallait donc exporter. Mais cette situation n’existe plus, au moins depuis la réunification, et pourtant le marché interne s’est encore contracté depuis. On le voit bien à l’état délabré de l’infrastructure. Depuis des décennies, on n’a pas fait le nécessaire pour l’infrastructure.

Ceci m’amène au véritable point de départ d’un programme allemand de lutte contre la crise : le secteur des collectivités territoriales. 70% de notre infrastructure doit être financée par les villes et les communes. Or celles-ci ne bénéficient des recettes fiscales qu’à hauteur d’environ 10%.

C’est pourquoi M. Steinbrück serait bien avisé non pas de sauver les banques mais de doter les communes de moyens financiers. Cela peut venir en grande partie des recettes fiscales. Les communes constituent le point de départ d’un programme d’infrastructure, qui aurait des effets bénéfiques pour l’ensemble du marché interne et avant tout pour les citoyens allemands. Pour moi, c’est la bonne voie pour amorcer une sortie de crise. Il ne s’agit pas de banques mais du marché interne et cela ne peut se faire qu’au niveau national, et non européen, et encore moins international. (...)

L’Institut allemand de l’urbanisme a donné un chiffre de 650 milliards d’euros, je crois, pour le manque à gagner des investissements au niveau communal, à quoi s’ajoutent plusieurs milliers de milliards au niveau national. Cela veut dire qu’on pourrait lancer un programme de relance conjoncturel rien que sur le plan interne.

Exactement. La plupart des projets des communes sont rangés depuis des décennies dans les tiroirs. Il suffirait de les en sortir, parce que c’est à cause de problèmes de financement qu’ils n’ont pas été réalisés. Si M. Steinbrück en assure le financement – ce qu’il fait maintenant, malheureusement, pour les banques – mais s’il le réoriente sur les communes, la situation en Allemagne ne serait pas aussi préoccupante.

Comme vous le savez, Lyndon LaRouche propose une nouvelle architecture financière mondiale, un Nouveau Bretton Woods, qui devrait prendre pour cadre concret d’investissement une politique de grands travaux qu’il appelle le « Pont terrestre eurasiatique ». Qu’en pensez-vous ?

Ce projet est tout aussi important que d’assurer l’approvisionnement en matières premières en provenance de Sibérie, pour la Russie et l’Europe de l’Ouest. Le Pont terrestre eurasiatique, les nouveaux gazoducs défendus par l’ancien chancelier Schröder, sont des projets qui contribueraient non seulement à sécuriser l’approvisionnement en Europe, mais aussi à relancer les commandes pour les constructeurs de machines et de tuyaux allemands, créant des emplois sûrs. Il faut aussi assurer la stabilité à long terme du système financier international.

Cependant, on doit se fixer des priorités dans le temps. Il faut d’abord mettre de l’ordre dans ses propres affaires, au niveau national, puis se hâter d’éliminer ce qui ronge le système occidental : la surbancarisation. Pour ce qui concerne l’activité bancaire, les institutions financières et l’infrastructure financière, nous avons un trop-plein. Voilà l’explication structurelle de la crise.

Nous pensons qu’une partie de l’industrie automobile pourrait être reconvertie de façon à produire des éléments et des pièces essentielles pour des machines agricoles, notamment pour l’Afrique. Nous ne pouvons pas laisser la Chine seule développer l’infrastructure en Afrique, nous pouvons aussi conclure des accords d’échange de matières premières contre aide à l’infrastructure. Ce serait une bonne chose.

Absolument. Nous devrions utiliser la partie saine de notre appareil financier pour le financer. D’autant plus que ce que construisent nos voisins orientaux, les Chinois, n’est pas forcément le dernier cri de la modernisation et ne sert pas que les Africains, mais avant tout l’approvisionnement en matières premières de la Chine.

La science économique

Dernière question : vous avez dit que nous devrions utiliser l’expérience de la vieille génération. Selon vous, quelles seraient les valeurs à réintroduire dans l’économie pour sortir de cette crise ?

Ce qui a aidé nos prédécesseurs plus âgés dans leurs accomplissements, c’est que nous avons toujours su que la science économique est une science morale : elle doit se concentrer sur le bien-être général et non sur l’égoïsme des affairistes, ni sur le profit maximum. Le bien-être général est la base de la science économique, et l’économiste doit être un genre de médecin social, ayant pour éthique de maintenir ses patients en bonne santé.

Malheureusement, on a terriblement perdu ce sens en Allemagne, suite à la bêtise de scinder la science économique en deux : la gestion d’entreprise d’une part et la politique économique de l’autre. Par conséquent, les managers en connaissent trop peu sur la politique économique et les économistes ne s’y connaissent pas assez en droit des entreprises, comme le démontre l’exemple de la banque Hipo Real Estate.

Nous devons donc rétablir cette discipline sur la base de la micro et de la macro-économies. Cette requête s’adresse aux universités, et cette autre aussi : on ne doit pas accepter que des sponsors privés financent des sections d’universités. Ici à Francfort, nous avons une situation grotesque où la « House of Finance », que l’on vient de créer, n’a absolument rien à dire sur la débâcle du secteur financier, parce que les professeurs ont peur d’irriter la main qui les nourrit !

C’est pourquoi nous avons besoin d’une Commission Pecora. Avez-vous quelques mots à dire en conclusion ?

Effectivement, on a besoin d’une telle commission dans tous les pays ravagés par la crise financière, tous les grands pays industrialisés. Aux Etats-Unis, mais peut-être plus encore en Grande-Bretagne, et aussi en Allemagne. Nous ne sommes pas aussi surbancarisés que les Etats-Unis ou l’Angleterre, (...) mais nous avons besoin d’une commission pour enquêter sur les fautes graves des banques privées, pour en tirer des conclusions raisonnables pour le système bancaire moderne à créer.

Une chose est sûre : le système bancaire doit être moins orienté vers la Bourse et beaucoup plus vers les besoins du marché interne et de l’économie réelle. Cela nous fait défaut, comme on le constate aujourd’hui.

Note :


* Le professeur Hankel ironise ici sur le slogan de l’empereur Guillaume II et des colonialistes.

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Vos commentaires

  • Le 3 mai 2009 à 19:34
    par Lechopied

    oui, à une commisission pecora et en France aussi ! le dernier exemple de la SG,où des actifs toxiques etaient cachées sur une ligne comptable illustre,les bombes à retardement de tous les bilans bancaires...s’est on ^pose la question pour quoi l’economie ne repart pas ? la confiance n’est pas au rendez vous et les banques se servent e l’argent pour se refaire et leurs fonds propres..pas pour injecter,ni aider en fonds de roulement,le passage a vide des entreprises,du fait de cette perte de confiance et de lisibilité dans l’avenir,des oursins dans les poches de eux qui voudraient investir,depenser,mais n’ont pas confiance..trop de corruption d’entente, de connivence sont entrevues entre la "faune politique" et les financiers,les pseudos solutions du G20,les pseudos paradis fiscaux chassés,sans parler de Macao, hongkong et Etats amercicains absents de la liste..non, seule une commission independante, type peccora, de tous ces "clowns" aurait un debut de credibilité" sinon,roupie e sansonnet !

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