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Trafic de drogue et système bancaire – Interview avec Antonio Maria Costa

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Directeur exécutif de l’Office des Nations Unies contre la drogue et le crime (UNODC) de 2002 à 2010, Antonio Maria Costa a fait la Une des quotidiens internationaux en janvier 2009, lorsqu’il a déclaré (propos que nous avions relayé ici) que des flux massifs d’argent de la drogue sont venus sauver de la faillite les grandes banques américaines et européennes au moment où le marché interbancaire était paralysé.

Economiste à l’Onu puis en poste à l’OCDE, M. Costa a été pendant 40 ans un observateur privilégié de l’intégration financière du crime organisé et l’un des principaux artisans de la lutte contre le blanchiment de l’argent de la drogue. Il s’est entretenu avec notre confrère du magazine EIR Andrew Spannaus le 12 avril 2012 en Italie, et nous livre quelques unes de ses conclusions.


A l’origine, la mafia


EIR : M.Costa, en 2007 et 2008, le système bancaire transatlantique s’est trouvé paralysé lorsque le marché interbancaire a cessé de fonctionner. Vous avez affirmé par la suite que de l’argent provenant du trafic international de stupéfiants avait été introduit pour pallier au manque de liquidités dans le système financier [ Voir encadré ]. Pouvez-vous nous en dire plus et détailler les liens existant entre l’argent de la drogue et les banques ?

Costa : Je dois pour cela retourner aux origines de toute l’affaire, et sur les efforts visant à nettoyer le système bancaire de l’infiltration de la mafia. Revenons donc au siècle précédent. La relation entre le système bancaire et la mafia a commencé au cours des années 1960 et 1970. Au cours de cette période, la mafia apportait de l’argent comptant en grande quantité, même si ce n’était aussi important qu’à l’heure actuelle car l’activité criminelle internationale était alors beaucoup plus faible. Il s’agissait essentiellement de l’Italie, et de l’Amérique du Nord, avec quelques autres affiliations mais plus limitées en taille.

Avec l’ouverture progressive des frontières, des communications et des affaires, au cours des années 70 et 80, le crime organisé, qui avait réussi à s’implanter également à l’extérieur de l’Italie, commença à utiliser le système bancaire pour transférer des actifs et déplacer son argent à travers le monde.

C’est à ce moment là – au début des années 80 – alors que je me trouvais à l’OCDE à Paris, que nous avons commencé à constater un recyclage significatif d’actifs de la mafia à travers le système bancaire. Nous avons donc lancé une première enquête en 1984, conduisant à la publication d’un rapport clé que j’ai personnellement présenté au sommet du G7. Les représentants du G7 approuvèrent alors l’établissement de la première et plus fameuse institution spécialisée dans la lutte contre le blanchiment de l’argent sale : la Financial Action Task Force (Groupe d’action financière — GAFI).

Le GAFI, dont je suis l’un des fondateurs, a très vite fait des recommandations très précises. Vos lecteurs sont peut-être familiers avec ceci. Ces mesures commencèrent à se faire sentir, lentement et progressivement, au moins dans les institutions financières les plus importantes, des deux côtés de l’Atlantique mais pas seulement. Grâce à ces mesures, le recyclage d’argent criminel à travers le système bancaire fut réduit de manière significative.

Quelques années plus tard, disons en 2002 et 2003, la première crise eut lieu avec l’éclatement de la bulle internet – et le système bancaire, qui s’était énormément étendu avec la mondialisation, commença à être infiltré à nouveau par des actifs criminels. Plus particulièrement, les mécanismes de contrôle anti-blanchiment qui avaient été très efficaces en Europe et en Amérique du Nord au cours des années 90 se trouvèrent affaiblis de manière significative dans plusieurs juridictions offshore, qui étaient beaucoup moins solides. Ceci permit à un nouveau cycle de pénétration par l’argent du crime de se mettre en marche.

La crise financière de 2008, qui est toujours en cours, frappa l’ensemble du secteur bancaire transatlantique. Le manque de liquidités associé à cette crise, l’hésitation des banques à se prêter entre elles et d’autres facteurs offrirent aux institutions criminelles une possibilité inespérée de recycler d’immenses sommes en liquide qu’elles avaient accumulées en raison des obstacles au recyclage d’argent sale au cours des années précédentes. Nous parlons de la période 2008-2011, pendant laquelle le besoin des banques en liquidités et les surplus du crime organisé créa une opportunité extraordinaire pour un mariage de convenance, permettant au crime organisé de pénétrer le secteur bancaire.

Il y a eu plusieurs événements d’importance. Le cas de la banque Wachovia [4ème réseau bancaire aux Etats-Unis et impliquée via sa branche londonienne - ndlr] est le plus révélateur. Selon le département américain de la Justice, Wachovia avait recyclé 480 millions de dollars sur une période de trois ans. C’était le cas le plus sérieux, même s’il y a eu d’autres cas similaires, peut-être pas en termes de taille, mais touchant des institutions connues en Europe et en Amérique du Nord.

Le plus tragique dans l’affaire Wachovia c’est que les responsables du recyclage d’argent de la drogue en provenance du Mexique ont été relâchés sans sanctions. Si cela n’ouvre pas la porte à plus de comportements criminels de ce genre, il est néanmoins très clair – et ici je me déplace sur un autre terrain qui est celui de la lutte contre le trafic de stupéfiant – que le principal instrument dans le combat contre le trafic, à savoir la traque de l’argent sale et sa saisie, est désormais perdu.

Les banques avaient soif de liquidités

Pour continuer sur ce point : la crise financière a-t-elle permis aux organisations criminelles d’amener leur argent, ou a-t-elle permis aux banques de l’accepter. De quel côté l’impulsion est-elle venue ?

La pénétration du secteur financier par l’argent criminel a été tellement répandue qu’il serait probablement plus juste de dire qu’il ne s’agissait pas de la mafia cherchant à pénétrer le système bancaire, mais que c’était le secteur bancaire qui cherchait activement des capitaux – y compris de l’argent sale – non seulement sous la forme de dépôts, mais également par l’acquisition d’actions et dans certains cas par l’accès aux Conseils d’administration.

Vous avez parlé de Wachovia à New York. Quelles sont les principales voies utilisées à l’échelle internationale pour ce type d’opération ? Y a-t-il des circuits ou des types d’institutions spécifiques ?

A l’Office des Nations Unies contre la drogue et le crime – mon ancienne fonction – notre responsabilité et mon propre rôle n’ont jamais été d’accuser des gens ou même de pointer du doigt des institutions particulières. Notre rôle a toujours été de faire en sorte que l’opinion publique et les gouvernements en particulier soient conscients du problème, et par conséquent de les aider à y remédier. Ainsi je ne vais pas, et je ne l’ai jamais fait dans le passé – à l’exception du cas plus évident de Wachovia – je ne veux pas viser d’institutions particulières.

Il est certain que les recommandations du GAFI, sévères comme elles sont, offrent un certain niveau de protection. Toutefois, ses recommandations ne fonctionnent que lorsqu’elles sont prises aux sérieux et appliquées. Il y a des juridictions délinquantes, il y a des centres offshore – les gens pensent normalement au Pacifique, mais ils existent aussi en Afrique, en Amérique latine et ailleurs –, où le principe clé à la base des recommandations du GAFI, consistant à « connaître votre client », selon lequel il ne faut pas accepter d’argent s’il provient de gens que vous ne connaissez pas, n’est pas suivi.

Et si ce principe n’est pas suivi, une fois que l’argent pénètre une institution financière située dans un juridiction délinquante – à l’occasion en très grande quantité – il peut être transféré très rapidement, pratiquement sans aucun contrôle, n’importe où dans le monde. Ainsi le cas de Wachovia a montré très clairement que les gens ne se présentaient pas nécessairement dans une succursale de la banque quelque part à New York avec une valise pleine d’argent. Non. Le dépôt serait effectué au Mexique, ou dans un pays quelconque d’Amérique centrale, et trouverait ensuite son chemin vers la banque Wachovia à New York.

Les principaux centres financiers offshore sont britanniques

Selon le Global Financial Centres Index 2011, les cinq principaux centres financiers offshore sont des Territoires britanniques d’outre-mer (British oversee territories - BOT) ou des Dépendances de la Couronne britannique (Crown Dependencies - CD) :

  1. Jersey (CD)
  2. Guernesey (CD)
  3. Iles Caïmans (BOT)
  4. Bermudes (BOT)
  5. Ile de Man (CD)
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Est-ce que les nouvelles règles et accords concernant les pays situés sur la liste noire établie à la suite de la crise financière ont fait une différence ? La volonté de mettre fin à ce type de pratique a été déclarée, mais cela a-t-il changé quoi que ce soit ?

Pas vraiment. Certains pays combattent de manière très agressive toute tentative de les placer sur la liste. Une dévaluation par le GAFI est presque l’équivalent moral d’une baisse de la note par une agence de notation. Malheureusement, j’ai eu affaire à de nombreux pays d’Afrique de l’ouest à travers lesquels nous avons constaté, lorsque j’étais à la tête de l’UNODC, un large transit de stupéfiants en provenance de Colombie, du Vénézuela, du Brésil, en chemin vers l’Europe. Ce que nous avons aussi remarqué, et cela n’est pas surprenant, c’est la croissance rapide d’un secteur bancaire qui n’est pas justifiée par la taille de ces économies, ou par la complexité de l’économie réelle de ces pays.

Pour revenir à l’aspect américain et européen, vous avez écrit un article sur votre site intitulé L’économie du crime, dans lequel vous avez parlé d’une « armée de criminels en col blanc – des avocats, des comptables, des agents immobiliers et des banquiers – qui couvrent les activités [des trafiquants de drogue] et blanchissent leurs revenus. » Par conséquent vous dites que la structure s’étend aux banques et organisations des pays occidentaux. Est-ce que les gouvernements et agences gouvernementales sont équipés pour faire face à ce problème ? De quoi ont ils besoin pour être efficaces ? Est-ce une question de volonté, ou de manque d’instruments appropriés ?

Je dirais probablement les deux. Entre le système bancaire régulier et régulé d’un côté et les organisations criminelles de l’autre, il y a une armée de banquiers, de conseillers financiers, d’agents immobiliers, de notaires, d’avocats, etc., qui constituent réellement un problème.

J’ai vu très peu d’effort pour les combattre. Nos pays, nos sociétés, nos gouvernements doivent être capables de rompre le lien entre les vrais criminels, ceux qui se promènent le revolver à la ceinture, et les banquiers. Dans les institutions financières il y a des gens qui sont impliqués dans le blanchiment non pas de l’argent sale en temps que tel, mais dans les tâches administratives nécessaires pour rendre licite l’argent sale.

Un rôle pour Glass-Steagall

L’EIR est bien connu pour avoir proposé la réorganisation du système financier selon le principe Glass-Steagall, du nom de la loi adoptée par l’administration Roosevelt en 1933 ; c’est-à-dire la séparation entre les banques commerciales, qui offrent les services ordinaires, et les banques d’investissement, qui sont impliquées dans toutes les opérations qui ont à voir avec les marchés financiers et la spéculation.

Soutiendriez-vous une approche de ce type et si vous deviez le faire, pensez-vous que ceci pourrait jouer un rôle dans la lutte contre le crime organisé transnational et les revenus financiers qui y sont associés ?

Je ne suis pas sûr que cela aurait un rôle dans la lutte contre la pénétration de l’argent criminel dans le système bancaire, même si je suis en faveur d’une telle réforme, pour d’autres raisons qui ont plus à voir avec la tentative d’éviter le type de crise que nous venons de subir. Je suis définitivement en faveur d’une législation de type Glass-Steagall, pas seulement pour l’Amérique, mais partout dans le monde. En fait, j’irais même plus loin. Je suis très favorable à certaines formulations européennes – je crois que les Français ont été particulièrement actifs dans ce sens, et les Allemands également – en ce qui concerne le contrôle des transactions financières, avec une taxe ou d’autres mécanismes ; l’idée de mettre des bâtons dans les roues, une expression utilisée lorsque j’étais à l’Université de Berkeley.

Le système bancaire apporte un soutien fondamental à l’économie réelle, mais lorsqu’il devient une fin en soi, je deviens sceptique. Il n’y a aucun problème à faire de l’argent avec des activités purement financières, mais si elles ont un effet déstabilisateur pour le système dans son ensemble, alors je crois que cela est une évolution perverse. En conséquence, et pour conclure là-dessus, je pense qu’il faut non seulement une séparation de type Glass-Steagall entre activités commerciales et financières, mais qu’il faut également de quoi refroidir les transactions financières de manière à ce qu’elles fassent partie de la stabilité du système plutôt que de représenter une force déstabilisatrice.

Une approche opposée à cette question de l’argent illicite dans le système financier en provenance du trafic de stupéfiants est celle de leur légalisation. Vous avez récemment participé à une discussion très médiatisée [ Voir encadré ] avec d’autres personnalités comme l’ancien gouverneur de l’Etat de New York Eliot Spitzer ; le général à la retraite Barry McCaffrey, qui était responsable de la lutte antidrogue aux Etats-Unis ; et de l’autre côté, il y avait Richard Branson, le fondateur de Virgin [Atlantic Airways], qui a largement contribué à la campagne pour légaliser la drogue. Quelle est votre opinion à ce sujet, en particulier en ce qui concerne les ramifications pour le système financier ?

C’est vraiment malheureux que la question de l’usage de la drogue soit prisonnière du débat sur la réforme du secteur financier. La dépendance à la drogue est un problème dramatique dans le monde entier : elle tue un demi-million de personnes par an. La dépendance à la drogue est une question de santé publique. Et par conséquent, tout ce qui peut être fait pour réduire les problèmes de santé causés par la dépendance doit être fait.

Regardez la frontière entre le Mexique et les Etats-Unis : une véritable guerre a éclaté là-bas, qui a fait 50 000 victimes jusqu’à maintenant. Ceci est un exemple de la perversité découlant de l’absence de politique antidrogue, qui cause une situation où certains affirment désormais que l’on ne peut en sortir que par la légalisation des drogues.

Maintenant, prenez la peine de vous poser la question : pourquoi la frontière Américano-Mexicaine est-elle affectée de manière aussi dramatique par cette guerre causée par la drogue ? Il y a plusieurs raisons à cela : le blanchiment des fonds aux Etats-Unis qui facilite le recyclage de l’argent de la drogue mexicain ; la vente libre d’armes de guerre vers le Mexique au bénéfice du crime organisé ; et ensuite vous avez le marché florissant de la cocaïne aux Etats-Unis ; et puis ajoutez la corruption au Mexique. Tout cela aggrave la situation, que l’on se propose à tort de résoudre en légalisant la drogue. Je crois que ces deux pays devront d’abord s’attaquer à leurs problèmes internes avant d’imposer à d’autres pays, en particulier en Afrique ou en Asie, la légalisation de la drogue. Ce problème est le leur.


Costa : la légalisation de la drogue est une nouvelle guerre de l’opium

Voici un extrait des remarques faites par Antonio Maria Costa le 13 mars dernier lors d’un débat sur la légalisation de la drogue organisé par Google et YouTube à Londres. Y participaient également le général Barry McCaffrey, chef de la lutte antidrogue sous Clinton, et l’ancien procureur puis gouverneur de l’Etat de New York Eliot Spitzer.

Avec une passion peu commune, Costa a pris directement pour cible la Guerre de l’opium menée par la Compagnie britannique des Indes orientales contre la Chine :


Ceux qui arguent en faveur de la légalisation disent « arrêtez la guerre contre la drogue ». Je dis arrêtons toutes les guerres de la drogue. Laissez-moi m’expliquer.

Les gens présents à cette table représentent 10% de l’humanité, et nous proposons la politique à suivre en matière de drogue au monde entier, oubliant le crime de la drogue que nous avons perpétué ? Voyez-vous, en 2012, nous célébrons un anniversaire atroce, un anniversaire qui donne mal à l’estomac rien que d’y penser : 150 ans ont passé depuis la Guerre de l’opium, lorsque l’Occident imposa la consommation de drogue à la Chine.

A cette époque, comme aujourd’hui, des investisseurs cupides – il s’agissait de la Compagnies britannique des Indes Orientales si vous vous souvenez – voulaient faire de l’argent en empoisonnant les Chinois avec de l’opium. La Chine s’y opposa. Nos pays lui firent la guerre ; nos pays gagnèrent la guerre et forcèrent les Chinois à consommer de la drogue pour près d’un siècle. Des dizaines de millions de chinois moururent de la dépendance à la drogue, de la guerre et de la famine.

La tragédie de la légalisation de la drogue que nous imposâmes à la Chine est énorme par rapport à ce qui se passe au Mexique, au Guatemala, en Colombie et ailleurs.

Pour conclure, lorsque j’entends des investisseurs en Europe et en Amérique du Nord prôner la légalisation, derrière leur feuille de vigne d’une campagne pour arrêter la guerre à la drogue, je grince des dents et je dis : stoppons toutes les guerres de la drogue, qu’elles soient menées à coup de pistolet ou de bombes ; la cupidité des investisseurs peut être aussi nocive que les revolvers de la mafia. La drogue vient des deux côtés et par conséquent votez non, votez contre cette motion [favorable à la légalisation].

Leçons des Guerres de l’Opium

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« L’Angleterre a forcé la Chine à légaliser » explique Costa, et « la Compagnie des Indes orientales a fait fortune en empoisonnant les Chinois »
Peinture d’Edward Duncan (1843) : des bâtiments de guerre anglais détruisent des jonques chinoises dans la Baie d’Ansons en 1841.

Dans ce contexte, vous avez parlé des Guerres de l’Opium des Britanniques. Il y a des gens qui affirment que légaliser bénéficierait à la population : les gens feraient ce qu’ils veulent et l’aspect criminel disparaîtrait. Mais l’histoire démontre le contraire.

Effectivement. Si d’un côté l’on a des exemples de ce que donne la lutte contre les stupéfiants, de l’autre, l’on a aussi un exemple effroyable de ce que donne la légalisation. Je pense aux deux Guerres de l’Opium par lesquelles l’Angleterre a obligé la Chine à légaliser. Elle l’a fait pour des motifs commerciaux, plutôt que coloniaux, c’est-à-dire sous la pression de la Compagnie britannique des Indes orientales, qui a fait fortune en empoisonnant les Chinois.

Voilà un exemple intéressant : on nous suggère de légaliser pour porter un coup au crime organisé ; nous entendons des propositions en faveur de la légalisation car les gens sont censés décider librement mais ce que l’on observe est tout autre. On constate qu’il existe des intérêts commerciaux immenses qui font la queue pour développer des marques de stupéfiants encore interdits tels la cocaïne, la marijuana, l’opium, l’héroïne et que sais-je encore…

Oui, il s’agit d’intérêts commerciaux immenses – essentiellement en Europe et en Amérique du Nord – comme si les gens se disaient : « Eh bien, toutes les usines sont parties en Orient. Que nous reste-t-il ? Les services. Que faire ? Développons des marques de stupéfiants ». Voilà une autre façon de soutenir des intérêts financiers et commerciaux occidentaux. Je crains que cela ne soit une erreur de portée historique dont seules les générations futures sauraient mesurer l’ampleur.

Voyons la question de la production et du trafic. Victor Ivanov, directeur de l’Agence antidrogue russe, intervient vigoureusement contre le trafic. Il a cité vos travaux. En ce qui concerne l’Afghanistan, Ivanov considère que l’on pourrait y mettre fin à supposer que l’Organisation de Coopération de Shanghai et l’OTAN s’y mettent ensemble et que l’OTAN bloque les réseaux à l’intérieur.

Si l’Organisation de Coopération de Shanghai et l’OTAN s’y mettaient ensemble cela aiderait, pour sûr. L’Afghanistan est la copie-conforme de ce que nous avons vécu en Colombie et auparavant au Pérou : une symbiose entre des activités illégales liées aux stupéfiants et des groupes d’insurgés. Dans ces trois pays – comme ce fut aussi le cas dans la partie orientale du Myanmar et dans une large mesure également au Laos, au Cambodge et dans la Vallée de la Bekaa [Liban] – nous voyons que les insurgés soit protègent les paysans comme en Colombie avec les FARC et l’ELN, au Pérou avec le Sentier Lumineux, et en Afghanistan avec les Talibans ; soit protègent directement le trafic comme le fait Al-Qaeda au Maghreb, ce trafic de cocaïne qui traverse l’Atlantique depuis la Colombie et le Brésil pour cheminer par l’Afrique occidentale, le Sahara et rejoindre l’Europe.

Dans tous ces cas les insurgés protègent le trafic afin d’alimenter leur trésor de guerre.

En Afghanistan, on voit bien qu’à aucun moment l’OTAN n’est intervenue contre le trafic. Je dois dire que mon agence a joué un rôle-clef pour amener l’OTAN à réaliser que l’économie de l’opium générait un véritable trésor au profit des Talibans. L’OTAN s’est mise à attaquer des cibles de « grande valeur », des individus, des réseaux, des caches.

Je leur ai dit de ne pas s’en prendre aux paysans dont l’attitude est un phénomène purement politique et social. Pour ce qui est des trafiquants il s’agit d’une activité criminelle qui sert à financer les insurgés et ils constituent donc une cible militaire légitime.

Et cela a marché ! Mais l’OTAN est revenue sur cette décision et c’est sans doute pourquoi l’Afghanistan est toujours pris en tenaille entre la production et l’exportation des stupéfiants, et les insurgés.

La coopération internationale est essentielle

Quel rôle joue l’Union européenne ? Ces problèmes peuvent-ils être résolus par des entités supranationales ou la réussite dépend-elle de la volonté des nations, qui peuvent ensuite coopérer entre elles ?

Le rôle des nations est fondamental et le restera, d’autant plus que faire respecter la loi est avant et surtout une responsabilité nationale. Les institutions supranationales comme l’UE ou l’ONU ou Interpol jouent leur rôle quand il s’agit d’intégrer les actions de police mises en œuvre au niveau national. Elles sont donc indispensables.

Par exemple en France seule la police française peut arrêter un individu. Mais cette police peut recevoir une alerte d’Interpol ou d’un autre pays, concernant une activité illicite, du blanchiment, etc. Rien ne remplacera la coopération internationale dans la lutte contre le crime.

Dans le discours d’Ivanov au Center for Strategic and International Studies à Washington dont je viens de parler, celui-ci s’est dit favorable à une réorganisation de fond en comble du système financier afin d’évacuer l’argent des stupéfiants. Qu’en pensez-vous ?

Si l’on regarde le secteur bancaire stricto sensu, l’effort investi contre le blanchiment a été un succès. Si l’on se tourne vers d’autres formes de transaction qui passent les frontières, comme par exemple le système Hawala [un système informel de courtiers répandu au Moyen Orient, en Afrique et en Asie du Sud - ndlr], la possibilité, voire la volonté, de se conformer à la loi est faible.

Il faut donc surveiller tous ces mécanismes et s’assurer de la mise en œuvre des normes. Puis viennent d’autres activités : l’industrie du tourisme, les casinos et autres, qui ne sont qu’indirectement concernées par les normes anti-blanchiment. A moins de frapper très fort, d’autres moyens de canaliser des ressources vont naître.

Tous ces réseaux sont encouragés par le fait que les régulateurs financiers et les polices ne semblent pas pouvoir, ou vouloir, punir ceux qui interviennent dans le blanchiment. Assez ! A mon sens, il est inutile de créer de nouvelles institutions. Il faut tout simplement faire en sorte que les décisions internationales soient mises en œuvre. Pour l’instant, et surtout en pleine crise financière, je ne vois que peu d’enthousiasme pour le faire.

Un autre aspect : la corruption. On a tendance à voir le crime organisé comme un problème, le trafic de stupéfiants et la toxicomanie comme d’autres problèmes encore, le blanchiment comme encore un autre problème, les criminels en col blanc comme encore un autre, puis vient la corruption. Mais tous ces problèmes sont liés ! On est face à une segmentation des traités internationaux, que ce soit contre la corruption, le crime organisé ou le trafic de stupéfiants, alors que c’est la culture de la société toute entière qu’il faut considérer, car tous ne sont que des manifestations diverses d’un seul et même problème.


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2008 : l’argent liquide de la drogue utilisé pour sauver les banques

Antonio Maria Costa, directeur exécutif de l’Office des Nations Unies contre la drogue et le crime (UNODC), a souligné, dans une interview accordée le 27 janvier 2009 à l’hebdomadaire autrichien Profil , le rôle de l’argent de la drogue dans le renflouement du système financier. Nous en présentons ici un extrait :

Le trafic de drogue en ce moment pourrait être la seule industrie en croissance, avec peu de chômage. L’argent qui est fait revient seulement en partie dans les activités illégales, en partie en Asie et en Amérique du Sud, où il est utilisé pour acheter des politiciens ou des élections, ou pour financer des insurgés comme les Talibans en Afghanistan, les Tigres Tamouls au Sri Lanka ou les FARC en Colombie, par exemple. (...)

[Le reste de l’argent] est injecté dans l’économie réelle grâce au blanchiment. Nous ne savons pas combien, mais le volume est imposant. En tant que tel, du point de vue des effets macro-économiques, il s’agit seulement d’apport en capital d’investissement. Il y a des indications montrant que ces fonds ont terminé dans le secteur financier, qui s’est trouvé sous une énorme pression au cours du deuxième semestre de l’année dernière. (...)

Dans de nombreux cas, l’argent de la drogue est actuellement la seule source de liquidité disponible pour acheter de l’immobilier, par exemple. Pendant la deuxième moitié de 2008, le manque de liquidité étant le principal problème du système bancaire, ces capitaux liquides sont devenus un facteur important. (...)

Nous devons considérer l’interdépendance entre la drogue et la criminalité ; toute autre approche serait irresponsable. (…) La légalisation provoquerait inévitablement une forte augmentation de la dépendance à la drogue. (…) [Lorsque les Britanniques donnèrent plus de 100 millions d’euros pour compenser les fermiers afghans pour leurs récoltes d’opium], cela eut l’effet opposé. En un an, la culture avait doublé car les fermiers savaient que si les trafiquants n’achetaient pas leur opium, alors ils se disaient « j’obtiendrai mon argent des Britanniques ».

  • 2525€
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  • 20002000€
 

Voir les 3 commentaires

Vos commentaires

  • Le 5 mai 2012 à 20:22
    par Eric

    La citation suivante d’Antonio Maria Costa prouve qu’il est un homme du XXème siècle : "Il n’y a aucun problème à faire de l’argent avec des activités purement financières..."

    Répondre à ce message

  • Le 4 mai 2012 à 20:42
    par Eric

    Il est patent que le système monétaire est à l’origine des fléaux qui sont décrits dans cet article, mais chez "Solidarité et Progrès" on a choisi de continuer à le défendre. La révolution ontologique attendra.

    Répondre à ce message

  • Le 4 mai 2012 à 20:51
    par petite souris

    Voilà une interview que feraient bien de lire toutes nozélites médiatico-politiques qui se sont moqués de Jacques pendant la campagne.... auraient dû la connaître avant que de se permettre de diffuser de fausses informations tendant à discréditer JC voire à lui nuire !!!!

    Auzélites diverses et variées : les idées restent et se développent quoi qu’il advienne................

    Répondre à ce message

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