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VIDEO : Eric de Keuleneer : du Big Bang au Big Hole

La rédaction
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Du Big Bang au Big Hole , comment une finance déresponsabilisée est devenue un parasite d’abord, un vampire ensuite, et comment la ramener sur terre

Eric De Keuleneer est professeur à la Solvay Business School of Economics (ULB) et ancien membre du Conseil de surveillance de la Commission bancaire, financière et des assurances de Belgique.

(Extraits)

La loi Glass-Steagall a été imposée suite à une analyse rigoureuse des causes de la Grande dépression des années 1930, c’est-à-dire les excès de la finance des années 1920. Parmi ces excès, d’abord et avant tout, l’affaiblissement des banques collectant des dépôts, à cause d’une prise de risque trop importante avec l’argent des déposants. A cela, ajoutons divers « conflits d’intérêt » entre sociétés financières.

Or, ce qu’on identifie comme le « système Glass-Steagall » stipulait que les banques recueillant des dépôts étaient très limitées dans le type de risque qu’elles pouvaient prendre et deuxièmement, que les différentes fonctions bancaires devaient être séparées. Les banques dites « d’affaires », qui conseillent les émetteurs de titres, doivent donc être séparées, non seulement des banques commerciales [de dépôts], mais également des activités de courtage [brokering] (le conseil aux investisseurs) et aussi des sociétés fiduciaires [trust banks] qui prennent des titres en pension. (…)

Ainsi, un ensemble législatif fut adopté afin de maintenir le secteur financier à une taille raisonnable et surveiller sa rentabilité. Il existait peu d’incitation pour les banques ou les firmes financières à vendre leurs services car la profitabilité en était limitée (…)

Ensuite, dans les années 1980, pour diverses raisons, notamment politiques, on décida de déréguler afin de promouvoir en particulier « l’innovation financière ». On croyait fortement à l’idée qu’elle apporterait un progrès. Ce qu’on appela le « Big Bang » de Londres était un grand mouvement de dérégulation financière et de « déspécialisation » de la finance.

Le centre de la dérégulation financière et du nouveau dynamisme financier fut le marché de l’euro-dollar basé à Londres (…) Dans les années 70, ce marché des euro-dépôts recyclait les « pétrodollars », ces vastes réserves en dollars accumulées par les pays producteurs de pétrole. Ce recyclage fut un désastre aboutissant tout au long des années 90 à des crises financières, notamment dans les pays en voie de développement qui avaient été poussés à emprunter beaucoup trop pour leur propre intérêt, un peu comme la Grèce aujourd’hui, et qui subirent des crises conséquentes à cause de ces politiques financières erronées.

Egalement à cette époque, les OPA (offres publiques d’achat) se sont développées et les OPA hostiles sont devenues la règle à Wall Street. On prétendait que les sociétés devaient être « aussi grandes que possible » car la grande taille allait permettre des économies d’échelle, ce que personne n’a pris la peine de vérifier.

Cela a culminé dans les années 1990, lorsque la finance est devenue de plus en plus un parasite pour l’économie. J’ai été banquier toute ma vie. Je pense que la finance peut être respectable, mais sa raison d’être est de servir l’économie réelle en transférant l’épargne vers des gens qui ont besoin d’emprunter et d’investir. La finance peut et devrait opérer au prix le plus bas possible.

Avant 1975, le poids des sociétés financières représentait 3% de notre économie. Depuis le début de la dérégulation, en 1975, jusqu’en 1990, le coût des transactions sur les marchés financiers a considérablement baissé. Ainsi, à l’échelle micro-économique, on affirmait que la dérégulation était un grand succès ! Maintenant, si l’on regarde l’échelle macro-économique, le revenu des sociétés financières, qui pesait 3% de l’économie totale, est passé à 9% sans qu’on puisse vraiment parler de meilleurs services, bien au contraire (…) Ainsi, la valeur ajoutée de la finance ne s’est pas accrue, mais sa part dans le PNB a triplé.

Pendant les années 1990, on nous a fait avaler les théories de « l’efficacité du marché » qui prétendent que l’allocation des ressources peut être confiée au marché car c’est lui qui est le plus performant.

En passant, même pour le « père » de l’économie libérale, Adam Smith, les marchés, pour fonctionner, ont besoin de transparence, de compétition et aussi d’un sens d’éthique. Un des plus grands problèmes des marchés financiers libéralisés, c’est que cette proposition très importante d’Adam Smith, celle qui affirme qu’il est de l’intérêt propre des gens d’avoir un comportement éthique, se révèle chaque jour fausse. En particulier sur les marchés financiers, ce n’est pas payant d’être éthique. Et inversement, c’est très profitable de ne pas avoir d’éthique (…)

Dans les années 1990, ce phénomène a pris de l’ampleur et les incitations financières, notamment les bonus payés dans le secteur financier, ont aggravé la situation. Le problème des bonus, c’est qu’ils tuent tout sens d’éthique. Pris individuellement, beaucoup de gens travaillant dans les services financiers ne sont pas des personnes malhonnêtes. Mais si on leur paye des bonus de la taille dont on entend parler, c’est pour les amener à faire des choses sans se poser de question d’éthique.

Depuis 2007-2008, le système a évolué du statut de parasite à celui de vampire et actuellement, le secteur financier suce le sang de l’économie. En 2005, la part du secteur financier dans le PNB (…) s’est élevée à 15% et probablement encore plus aujourd’hui. Et la part du secteur financier dans le profit des entreprises a explosé jusqu’à 25%. (…)

Une leçon importante de l’année dernière : la « discipline du marché » ne fonctionne pas. On croyait qu’elle ferait en sorte que les gens n’emprunteraient pas trop, dans leur propre intérêt. Le fait que la Grèce ait pu emprunter autant qu’elle l’a fait est un bon exemple (…) Il y a dix-huit mois, la situation de la Grèce était plus au moins la même qu’aujourd’hui sur le plan macro-économique, mais on lui donnait la note double A, juste en dessous du meilleur niveau possible. Ainsi, elle pouvait emprunter, et emprunter beaucoup trop. (…)

La taille est devenue un objectif en soi et c’est assez surprenant de voir combien sont convaincus qu’une grande banque est forcément meilleure qu’une petite, alors qu’il n’existe aucune preuve que cela permette des économies d’échelle. Par contre, s’il y a un secteur où la taille semble augmenter la rentabilité, c’est celui des banques d’affaires. Quand on y regarde de près, on constate que cette rentabilité ne résulte pas d’une plus grande efficacité, comme la théorie économique aimerait nous le faire croire, mais d’un abus de marché.

Evidemment, dans les activités des banques d’affaires et les activités de marché, l’abus de marché est très facile. Sur les marchés dits de gré à gré [Over The Counter – OTC], c’est-à-dire les marchés non officiels où s’échangent les produits financiers dérivés, il existe une absence totale de transparence des prix. La fameuse transparence exigée par Adam Smith pour les marchés y fait entièrement défaut (…)

La crise financière a empiré les choses. De toute évidence, les gouvernements pensaient qu’il fallait intervenir pour empêcher les banques de faire faillite et éviter que les déposants, comme vous et moi, perdent tout l’argent qu’ils leur avaient confié. Mais les banques ont été sauvées sans qu’on leur inflige une quelconque sanction. A tel point que dans les faits, leur impunité s’est accrue. On a même récompensé leurs échecs dans bien des cas. Les patrons des banques, responsables d’une gestion calamiteuse, furent licenciés, ils ont perdu leur emploi mais ont reçu des dizaines de millions de dollars de bonus sous forme de « parachutes dorés » pour leurs bons services… La régulation ne s’est pas améliorée et, d’une certaine manière, est même devenue plus laxiste. Les finances publiques se sont également affaiblies. Les Etats se sont endettés encore plus pour sauver leurs banques et en fait, les banques sont redevenues très rentables. Elles ont eu l’autorisation de dissimuler leurs « actifs toxiques ». Beaucoup de banques ne rapportent pas les pertes encourues par ces actifs toxiques et font état de gros bénéfices pour payer des bonus et des dividendes. En plus, leur gestion apparaît plus professionnelle que celle des hommes politiques dont les Etats sont maintenant financièrement affaiblis.

De plus, on nous rappelle en permanence qu’on doit suivre un modèle de croissance basé sur la consommation (…) Ainsi, si vous avez besoin de la consommation pour maintenir la croissance de votre économie, alors les banques apparaissent comme nécessaires car elle financent la consommation (…)

Serait-il possible d’arrêter la folie financière ? Je le pense. Mais pour cela, je plaiderais avec force pour un retour complet et profond au système Glass-Steagall qui n’est pas seulement la séparation entre banques commerciales et banques d’affaires (…) Les banques de dépôts collectent les dépôts et font des crédits. Elles ne devraient spéculer d’aucune façon. Les banques d’affaires doivent être séparées non seulement des banques commerciales mais également des activités de courtage. Si vous conseillez ceux qui émettent des titres, alors vous ne devez pas pouvoir conseiller ceux qui investissent dans ces titres. (…)

Pour accomplir tout cela, je pense qu’un élément important serait, à part une meilleure régulation, de reconstruire un secteur public plus fort mais également mieux géré et capable d’émerger comme une véritable alternative.

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