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Christine Bierre : le pont terrestre eurasiatique de Leibniz, source d’inspiration

La rédaction
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Voici la transcription de l’intervention de Christine Bierre, journaliste, lors de la conférence internationale de l’Institut Schiller du 13-14 juin 2015 à Paris.

Mesdames, Messieurs,

Cette session de la conférence est consacrée aux grands projets d’infrastructures qui sont au cœur même de la stratégie des BRICS, et dans ce contexte, je vais vous parler du grand dessein de développement eurasiatique proposé par le philosophe, scientifique et politique allemand Leibniz au XVIIe siècle, qui reste un modèle magnifique pour ce type de projet.

Avant d’en venir là, quelques remarques sur la question des grands projets d’infrastructures. Ceux-ci constituent, sans aucun doute, le socle du développement industriel d’une nation. Pas de progrès possible sans infrastructures modernes de transports, d’énergie, d’aménagement d’eau.

Mais il serait faux de regarder ces projets en soi, au risque de tomber dans les travers des économistes keynésiens, pour qui ce qui compte c’est de générer de l’activité économique quelle qu’elle soit, même si elle ne consiste qu’à creuser des trous et les reboucher.

Ce qui est très important dans la stratégie des BRICS, est que ces infrastructures, et les poulies, grues, excavatrices et autres machines qui permettent de les construire, ne sont que l’expression concrète du génie créateur de l’homme dans sa volonté de faire face aux énormes défis de la nature pour transformer la société humaine.

Avant ces objets, il y a donc une conception de l’homme en tant que créateur, à l’opposé de l’homme prédateur qui prédomine aujourd’hui du fait du néo-libéralisme sauvage qui a été répandu à travers la planète, par les centres financiers occidentaux que sont la City de Londres et Wall Street.

Cette stratégie des BRICS est tirée aussi par une vision plus noble de la civilisation humaine, par la volonté de bâtir un monde westphalien où toutes les nations, quelles que soient leur taille ou leur richesse, auront droit à leur entière croissance. Un monde où toutes les nations seront souveraines et libres de nouer des partenariats avec les pays de leur choix, sans se soumettre à tel ou tel bloc idéologique, sans devenir les vassales de tel ou tel empire. M. Kadyshev a réaffirmé ce principe ce matin ; le président chinois Xi Jinping négocie tous les jours des accords gagnants/gagnants avec des Etats, petits ou grands.

Cette vision du monde a malheureusement disparu de la zone transatlantique, remplacée par celle d’un homme prédateur et par le retour des Empires. Les vautours sont légion : dans la finance, dans les gouvernements où ils dépouillent les biens publics et les plus faibles, dans la guerre où ils se lâchent sauvagement, comme au Moyen-Orient.

La France a eu la chance d’avoir un Charles de Gaulle qui a représenté cet esprit des BRICS en son temps, avant de sombrer aujourd’hui dans des alliances sordides, faisant, pour quelques dollars, le grand écart entre un Empire américain décadent, les pétromonarchies les plus arriérées, sans oublier toutefois les BRICS, car ils pourraient, qui sait, l’emporter !

Songeons plutôt à ce 30 janvier 1964, où Charles de Gaulle, président d’une France redevenue souveraine, rompait avec le bloc anglo-américain, annonçant le rétablissement des relations diplomatiques avec une autre nation souveraine, la Chine. Car, bien que n’approuvant pas le régime de la Chine d’alors, il pariait, comme il le disait, sur le fait que :

Dans l’immense évolution du monde, en multipliant les rapports entre les peuples, on serve la cause des hommes, c’est-à-dire celle de la sagesse, du progrès et de la paix. (...) et qu’ainsi les âmes, où qu’elles soient sur la terre, se rencontrent un peu moins tard au rendez-vous que la France donna à l’univers, voici 175 ans, celui de la liberté, de l’égalité et de la fraternité.


Dans la foulée, la France sortait aussi de l’OTAN en 1966 et nouait des relations avec l’Union soviétique.

Et c’est parce que je crois profondément que la France peut encore retrouver sa souveraineté millénaire et rompre avec un bloc occidental que la crise financière et la volonté d’empire pousse à la guerre mondiale contre la Russie et la Chine, et que d’autres pays européens peuvent aussi y trouver l’inspiration pour faire de même, que je vais vous parler aujourd’hui de cet immense projet eurasiatique proposé par Leibniz au XVIIe siècle.

C’est aussi parce que ce projet fixe la barre très haut, et que pour réussir l’avènement de ce nouveau monde que les BRICS veulent porter, il faudra nourrir le courage et l’intelligence de ceux qui se vouent à combattre constamment pour ce bel idéal.

Le grand dessein eurasiatique de Leibniz

C’est pour changer la donne dans une Europe ravagée par les guerres et en proie aux démons du fanatisme religieux, que Leibniz, contemporain et collaborateur de Colbert, se bat pour créer les conditions de la paix par le développement sur tout le continent eurasiatique.

Son grand dessein ? Nouer une alliance entre l’Europe et la Chine, qui étaient à l’époque les nations les plus avancées, faisant progresser la Russie qui se trouve entre les deux, grâce aux échanges culturels et économiques accrus. Les rapports entre ces nations ne sont plus les mêmes aujourd’hui, mais les principes demeurent.

C’est ce dessein que Leibniz présente poétiquement dans la préface de son ouvrage Novissima Sinica — Nouvelles de Chine – en disant qu’une

disposition particulière de la providence (...) a fait que la plus haute culture et ornement du genre humain se sont aujourd’hui concentrés aux deux extrémités de notre continent, l’Europe et la Tschine. (...) Peut-être la providence suprême, en faisant se tendre la main aux nations les plus avancées, mais les plus éloignées, cherche-t-elle à élever tout ce qui se trouve entre elles, [la Russie] à une meilleure règle de vie.

Et Leibniz de souligner que le Tsar Pierre Le Grand de Russie est favorable à ce projet soutenu même par le Patriarche orthodoxe.

Chance inouïe pour Leibniz : et le Tsar Pierre le Grand et l’Empereur de Chine Kangxi s’ouvrent alors à l’Europe et montrent tous deux « un grand zèle pour porter, dans leur pays, la connaissance des sciences et des mœurs de l’Europe ».

Ayant beaucoup travaillé pour nouer une relation privilégiée avec ces deux chefs d’Etat, Leibniz tentera, en conseiller des princes, de changer le cours de l’histoire. Il rencontra Pierre Le Grand trois fois, en 1711, 1712 et 1716, et devient son conseiller. Le Tsar lui avait demandé son aide « pour sortir son peuple de la barbarie ».

Quant à Kangxi, la relation ne fut pas directe, mais se fit par l’intermédiaire des jésuites missionnaires qui labouraient la Chine depuis un siècle et qui avaient réussi, grâce à leur savoir scientifique, à avoir l’oreille des empereurs, en particulier de Kangxi, au pouvoir à cette époque. Leibniz était en correspondance avec ces pères, et il inspirera même la mission des cinq jésuites mathématiciens français qui partirent en Chine en 1685, pour travailler avec Kangxi.

Assurer le progrès en Russie

Tous les mémoires du dialogue passionnant entre Leibniz et Pierre Le Grand sont facilement accessibles aujourd’hui grâce aux œuvres de Leibniz rassemblées par Fouchier de Careil.

Au cœur de ses propositions, « attirer ... tous les hommes actifs et capables de toutes les professions » ; instruire ses sujets et notamment les plus jeunes ; leur apprendre à « créer » en leur faisant redécouvrir les grandes percées du passé ; traduire en russe les descriptions des sciences et des arts ; ouvrir partout des écoles et créer des Académies des sciences et des arts dans les principales villes, à Moscou, Saint-Pétersbourg, Kiev et Astrakhan.

Fonder partout des bibliothèques, des observatoires, des laboratoires pour y faire des machines. Un siècle avant les Britanniques, Leibniz, qui collaborait aux efforts de l’Académie des Sciences de Paris pour développer les machines à vapeur et à combustion, conseillait aux Russes de créer un laboratoire où les bons chimistes et artificiers étudieraient les applications du feu pour le travail dans les mines, les métaux, les fonderies, les verreries et l’artillerie. Tel Prométhée, il disait : « Le feu doit être regardé comme la clef la plus puissante des corps. »

Pour ce qui est des infrastructures, il conseillait de réfléchir à l’usage qu’on pourrait faire des rivières et à l’aménagement de l’intérieur, de songer à la Volga (qu’on pourrait relier par un canal au Don) et d’améliorer la navigation principalement sur le Dniepr et l’Irtis. Faire des canaux aussi pour le transport des denrées et pour assécher les marais.

Un « commerce des lumières » avec la Chine

Le travail de Leibniz en Chine est aussi un bel exemple de coopération entre les nations, respectueuse de leurs meilleures traditions, dont les apprentis sorciers occidentaux en Révolutions de couleur devraient s’inspirer.

Dans ses Novissima Sinica, il compare les mérites relatifs des cultures chinoise et européenne qu’il met pratiquement à égalité : « L’Empire chinois (…) ne le cède pas en étendue à l’Europe cultivée, et même la surpasse en population. »

Pour Leibniz, l’Europe l’emporte au niveau des connaissances des formes qui séparent l’esprit de la matière, comme la métaphysique et la géométrie. Les jésuites se sont employés à résoudre ces lacunes en enseignant la géométrie, l’astronomie et la mécanique (voir la voiture à vapeur inventée par le père flamand Ferdinand Verbiest, tuteur de Kangxi) et en contribuant aux grands travaux d’ingénierie.

Là où Leibniz est ébloui par les Chinois est au niveau de leur sagesse quotidienne.

Si nous sommes égaux dans les techniques, si nous les avons vaincus dans les sciences contemplatives, il est certain que nous le fûmes dans la philosophie pratique (cela fait presque honte de l’avouer), j’entends les règles de l’éthique et de la politique appropriées à la vie et à l’usage des mortels. On ne saurait dire en effet le bel ordre, supérieur aux lois des autres nations, qui règle chez les Chinois toutes choses en vue de la tranquillité publique et des relations des hommes entre eux.

A l’origine de cette culture de sagesse et d’harmonie entre vie quotidienne, vie politique et cosmos, l’héritage de Confucius (Ve siècle av. JC.), enrichi d’autres traditions philosophiques.

Songeons qu’au XIe siècle, la Chine connaissait déjà la perspective et que le grand historien de la peinture Guo Ruoxu écrivait en 1074 :

Si la valeur spirituelle d’une personne est élevée, il s’ensuit que la résonance intérieure est nécessairement élevée, alors sa peinture est forcément pleine de vie et de mouvement (shendong). On peut dire que, dans les hauteurs les plus élevées du spirituel, il peut rivaliser avec la quintessence.

Contre la plupart des ordres religieux et les vicaires du Pape qui voulaient christianiser de force les Chinois et qui ont fini par faire capoter ce projet, Leibniz soutient l’effort œcuménique des jésuites, et suite à une étude approfondie du confucianisme, conclut qu’un dialogue d’égal à égal peut s’établir entre la théologie naturelle de Confucius et la métaphysique chrétienne, sinon avec la religion révélée.

La mission des jésuites mathématiciens français

Enfin, pour rappeler encore et encore à ceux qui nous gouvernent les meilleures traditions de notre politique étrangère, revenons à la mission de cinq jésuites mathématiciens français en Chine en 1688, qui contribua à fonder, il y a plus de 300 ans, notre partenariat avec ce pays.

Ces jésuites furent les émissaires du groupe de travail constitué par Colbert à l’Académie des sciences, autour du directeur de l’Observatoire de Paris, Jean-Dominique Cassini. But de ce groupe, utiliser l’astronomie pour améliorer les cartes géographiques et résoudre le grand problème scientifique de l’époque des longitudes pour la navigation en mer.

Ces recherches exigeaient l’envoi de chercheurs aux quatre coins de la planète pour recueillir un maximum des données. La mission des jésuites en Chine était la suite des voyages des académiciens Jean Picard à Uraniborg au Danemark, de Jean Riché à Cayenne, de Varin à l’ile de Gorée et aux Antilles, pour les mêmes objectifs.

Leibniz et Colbert montèrent la mission autour de cette question qui intéressait Leibniz au plus au haut point. Dans ses correspondances sur la Russie, il décrit ce projet en détail et en fait l’une de ses trois priorités, appelant à étendre les expériences à la Russie, notamment près du Pôle nord. La direction de l’équipe de jésuites fut confiée au père Fontaney, déjà en collaboration avec Cassini et avec d’autres membres éminents de l’Académie, tels le savant danois Ole Römer et Christian Huyghens, qui présidait l’Académie.

Lorsqu’il embarquèrent pour la Chine en 1685, les jésuites emportaient dans leurs bagages les tables des satellites de Jupiter établies par Cassini et une trentaine d’instruments parmi les plus sophistiqués de l’époque, dont deux machines d’Ole Römer : un planétarium mécanique, qui grâce à des ressorts pouvait reproduire, à une heure donnée, tous les mouvements des planètes et des astres ; et un eclipsorium permettant de connaître les année, mois ou quantième du mois où les éclipses de soleil et de lune se produisaient.

En guise de conclusion… Si Leibniz désespérait à son époque de l’Europe, au point d’avoir souhaité qu’une délégation chinoise vienne ici pour changer la donne, que ne dirait-il pas de la situation actuelle, où, face à une Chine qui a connu des progrès fulgurants et à une Russie retrouvant sa puissance mondiale, l’Europe fait figure d’homme malade ?

Je pense que l’émergence de la Nouvelle route de la soie, des BRICS et de l’Union eurasiatique peuvent provoquer un sursaut en France et en Europe. Face à l’abîme, face au danger de guerre, la France doit redonner un coup de neuf à son rêve de liberté et utiliser cette nouvelle donne comme levier pour refaire de l’Europe une alliance de républiques souveraines orientée vers le progrès des sciences, des arts et des peuples.

Cela dépendra de notre action après cette conférence !

Vers les autres discours de la conférence.

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