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Eloge de la Folie : elle revient et elle est contente !

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En 1506, Erasme de Rotterdam part en Italie comme précepteur des enfants du médecin personnel d’Henry VII. A Bologne, il assiste surpris au spectacle inoubliable de l’entrée du pape Jules II, armé de pied en cap, dans la ville. La seule vue du « Vicaire du Christ » à la tête d’une armée et dans un tel appareil le convainc de la véritable nature du personnage.

Le grand humaniste tente alors de ramener l’Eglise aux grands idéaux de l’Evangile, celui de vivre à l’image du Christ. Peine perdue. Le pape exploitera habilement la défaite militaire de Venise par la Ligue de Cambrai (tout en s’assurant que le coup décisif ne soit pas porté à la Sérénissime), pour consolider son pouvoir personnel et celui de l’oligarchie financière en gérant des rapports de force qui vont conduire le monde à la guerre et ensanglanter la Renaissance.

Quand Erasme apprend la mort d’Henry VII, en 1509, il se rend sans tarder en Angleterre. Pendant le voyage, il imagine le contenu de l’Eloge de la Folie, un petit livre sur les réformes de l’Eglise et de la société qu’il écrira en quelques jours à Bucklersbury, dans la maison de Thomas More, près de Londres.

Cinq cents ans plus tard, pour célébrer cet anniversaire, nous avons réussi sans grande peine à retrouver l’héroïne principale de l’œuvre, qui semble avoir conservé une forme exceptionnelle.

Nouvelle Solidarité : Sous couvert de faire votre éloge, le grand humaniste Erasme de Rotterdam ne s’est-il pas moqué de vous ?

La Folie : J’admets que pendant longtemps, avec son Eloge de la Folie, Erasme ne m’a pas fait rire du tout. Avec ses Adages et ses Colloques, c’était carrément pénible. Par ses allusions et son ironie déplacée, toute une génération de jeunes finissait par se prendre trop au sérieux, y compris des chefs d’Etat. Ils parlaient de Renaissance et pensaient pouvoir diriger la planète sans moi. Tels de nouveaux Prométhées, ils espéraient vainement que grâce à la raison, la science et la technologie, l’homme allait pouvoir progresser et se reproduire à l’infini. Pas vraiment drôle !

Pourtant Erasme a fait votre éloge…

Ecoutez, Erasme, qui se croyait si drôle et si immortel, est mort, archi-mort ! Je ne comprends même pas que vous m’en parliez. Plus personne ne se soucie de lui, à part quelques ânes qui se masturbent en latin. A l’opposé, moi, je suis bien vivante et au centre de tous les débats ! Mon nom est sur toutes les lèvres. Admettons que j’ai eu du mal à remonter la pente, mais depuis Mai 68, j’ai réussi, avec quelques membres de ma famille, à reprendre les commandes dans la plupart des domaines. D’ailleurs, mon omniprésence se démontre facilement par le fait qu’aujourd’hui, pour qualifier quelque chose d’excitant et hors du commun, la plupart des gens s’exclament : « C’est dingue ! » Tout se qui est bon et méritoire se revendique de moi ! A Paris, quand les prix sont avantageux, on marque « prix en folie » et l’un des meilleurs restaurants s’appelle « La Moule en folie »…

Et en Belgique, que disent les gens ?

Depuis que j’ai fait chasser Erasme de Louvain, le royaume est à mes pieds et les gens m’honorent comme le prince. Il est vrai qu’en tant que docteur honoris causa de l’Université catholique de Louvain, j’ai récemment dû mettre mon veto à l’acquisition des bâtiments où Erasme avait fondé son Collège trilingue, dans l’illusion absurde de pouvoir empêcher les guerres de Religion. Les gens oublient, mais pas moi. Il ne faut pas se moquer, ni de l’Inquisition, ni du beau monde !

Et au niveau mondial, précisément, êtes-vous écoutée ?

Plus que jamais, car nous sommes revenus aux « années folles ». En politique, je conseille la plupart des chefs d’Etat contemporains. J’étais folle de joie de pouvoir présider le G20 et de participer à la rédaction du Traité de Lisbonne, bien que j’ai dû bosser comme une vraie dingue, pour ainsi dire comme une folle ! Berlusconi, Brown, Sarkozy, Merkel, Obama ; tous m’appellent plusieurs fois par jour pour savoir combien de mes sympathisants se rallient à leur cause. Carla Bruni, en panne d’inspiration et de voix, vient de m’envoyer un SMS affolé.

En économie, même Cheminade, qui se trompe rarement, reconnaît que c’est la « finance folle » qui dirige le monde ! Depuis la bulle des tulipes, où je vendais un bulbe de fleur au prix de la valeur cumulée de l’ensemble des maisons d’une ville entière, les bulles financières que je monte se succèdent à la chaîne. Mes agents financiers transforment en toute légalité des dettes folles en titres toxiques que tout le monde s’arrache à la folie. Si une bulle éclate, je rends-flou, et dès qu’il y a un problème, sur mon conseil, les Etats renflouent les créations monétaires les plus délirantes ou impriment de l’argent sans compter. Les courbes affolantes et affriolantes du CAC 40 sont les miennes ! France Télécom, La Poste, la SNCF, le ministère de la Santé, tous me draguent pour mes compétences de cost killer ! Pascal Lamy à l’OMC, Dominique Strauss-Kahn et Olivier Blanchard au FMI, tous consultent pendant de longues heures mon site avant d’exiger des coupes clairement folles dans les salaires, les retraites et les dépenses de santé.

D’ailleurs, dans ce dernier domaine, c’est moi le thermomètre. Alors que la vaccination et un bon niveau de vie pourraient protéger l’humanité de la plupart des maladies, une foule immense m’acclame, surtout en France, lorsque je leur fais croire que le H1N1 n’est qu’une vulgaire grippette et qu’il suffit d’une gousse d’ail, d’un oignon ou d’un citron pour guérir d’une pneumonie foudroyante. Inutile de préciser que les croquemorts érigent des chapelles pour m’honorer. Grâce à moi, rien n’est fait non plus pour nourrir l’humanité. Suivant mes directives, on laisse crever les paysans et, fous de douleur, ils jettent le lait dans leurs champs. Toute cette folie crée une pénurie alimentaire et nourrit mes amis les spéculateurs qui m’adorent comme le veau d’or et font un fric fou. Pour me faire plaisir, une banque a changé son nom de « Gold » en « Fol »-man Sachs ! On voit que la vraie valeur qui monte, ce n’est pas l’or, mais moi !

Sur le plan culturel, c’est fou comment ça marche ! Je passe sur tous les écrans et mon dernier livre, « La vie sexuelle à la folie », qui a obtenu le Prix Con-court, s’arrache des rayons et fait bander même les castrats. J’ai envoyé mon fils Jan Fabre à Avignon pour uriner ma publicité, mais là-bas, les gens me connaissent depuis la construction du Palais des Papes. Mon second fils, Jeff Koons, a peuplé le château de Versailles de sémillants crustacés, ce qui n’est pas d’une folle originalité, car ce palais est depuis longtemps hanté par de vieux crabes.

Mais je ne règne pas que sur les hommes ! Chaque jour, pour faire monter la fièvre, un journal écrit en mon honneur que « le climat de la terre est devenu fou » ! Les écologistes m’adorent durablement comme leur mère-terre et dépensent beaucoup d’énergie pour construire des temples pour mes fils Eole et Hélios.

Puisque vous me semblez si prospère et bien portante, vous pourriez éventuellement vous abonner à Nouvelle Solidarité ?

Alors là, faut pas pousser folie dans les orties ! J’ai déjà pris sur mon temps précieux pour m’écouter parler, pas pour vous entendre. Enfin, je suis peut-être folle, mais pas encore cinglée !

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