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Industries de défense : pourquoi la France et la Russie doivent faire front commun

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Le Vladivostok, un des deux Mistral, en attente de livraison aux chantiers de Saint-Nazaire.
Crédit : Fabien Ramel - S&P

Au cours d’une conférence au Dialogue Franco-Russe, le 26 juin dernier, Philippe Migault, chercheur à l’IRIS (Institut des relations internationales et stratégiques), s’exprimant à titre personnel, a expliqué pourquoi il est vital pour l’industrie de défense française de coopérer avec celle de la Russie.

Face aux pressions américaines visant à obtenir que la France annule la vente de deux Mistrals à la Russe, le chercheur dit « pas question » et propose d’aller plus loin : la Russie devrait exercer l’option qu’elle a prise sur deux autres Mistral et une nouvelle collaboration devrait commencer avec la France dans le domaine de l’automatisation des navires, pour réduire les équipages. « Le Mistral emporte 180 hommes d’équipage alors qu’un bâtiment russe équivalent comme le Piotr Veliki emploie 850 hommes. »

Mais ce que propose Philippe Migault est un partenariat stratégique franco-russe. Celui-ci est justifié par le fait qu’il reste dans le monde très peu de pays capables de développer l’ensemble de la filière de défense, depuis la recherche, les prototypes, le passage à l’industrie et leur utilisation dans le cadre des missions de défense ou de recherche de la paix.

Actuellement, on considère, moi-même et un certain nombre des spécialistes de la Délégation générale de l’Armement (DGA) du ministère de la défense et à Bercy, qu’il reste dans le monde trois ou quatre BITD (Base industrielle et technologique de défense) autonome, hors USA : les Russes, les Français, les Chinois et, important parce que cela va beaucoup jouer dans les années à venir, les Japonais.

Dans le domaine de l’aviation, « seuls deux avionneurs en Europe sont capables de développer et d’industrialiser un avion de combat : Sukhoï et Dassault Aviation. BEA systèmes n’est plus en état de le faire, les italiens de Finmecanica non plus, pas plus que les Allemands. » Or, actuellement il y a des inquiétudes pour le bureau d’étude de Dassault Aviation, car l’avionneur dépend pour sa survie de la vente d’avions civils mais aussi des Rafales qui n’ont toujours pas lieu. Et Philippe Migault de se demander si « à moyen terme (...) une coopération en matière d’avions de combat n’est pas quelque chose d’envisageable » avec la Russie.

Idem pour la Marine : « Hors USA, dans le monde, il ne reste que deux industries capables de construire des navires à propulsion nucléaire, des sous marins nucléaires lanceurs d’engins, des sous marins nucléaires d’attaque, la France et la Russie ». Même situation aussi dans le domaine spatial où la collaboration bât son plein : « On n’aurait jamais pensé il y a quelques années que le lanceur Soyouz décolle[rait] du sol français, en Guyane, et met[trait] en orbite des satellites militaires français. »

Ce partenariat entre la Russie et la France est d’autant plus nécessaire, souligne M. Migault, « qu’il existe une volonté américaine de fédérer autour de l’industrie de défense américaine, l’industrie de défense européenne, (...) pour mieux la contrôler ».

En proposant une collaboration pour construire un équipement militaire à moindre prix, elle accapare les ressources et les chercheurs de plusieurs nations dans un projet dont la durée de vie est d’une trentaine d’années, puis interdit à tous ceux qui ont participé la collaboration à des projets concurrents ! C’est ce qui est arrivée avec le projet d’avion de combat F35 construit avec la Grande Bretagne, l’Italie, les Pays Bas et la Norvège.

Aujourd’hui, les États-Unis cherchent, selon Migault, à « rééditer le coup du F35 », au niveau des technologies du bouclier anti-missiles ; c.-à-d. bloquer pendant un bon quart de siècle « les meilleures compétences européennes », dans ce domaine.

La situation est de plus en plus délicate pour la France en raison de la contraction massive de ses dépenses en matière de défense. En effet, les marchés à l’exportation de matériel militaire sont relativement limités, « les pays européens préfèrent acheter américain que français », un choix qu’il qualifie de « politique » et non de « technologique » ; et le marché américain est interdit à la France, pour des raisons « protectionnistes ». Au Moyen Orient et en Asie du Sud-est, « nos clients historiques sont de plus en plus difficiles » : ils réclament des transferts de technologie, la production sur place, et de plus en plus de compensations. De nouveaux concurrents apparaissent aussi : Israël, la Corée du Sud, Singapour, la Turquie, la Chine et demain le Japon, jusqu’ici interdit, mais où les tabous sont en train de tomber.

Que faire ? « Il nous reste deux grands marchés plus accessibles que les autres, (...) l’Inde et la Russie », explique Philippe Migault. « En Inde, nous nous partageons grosso modo le gâteau avec les Russes. En Russie, (...) nous ne sommes pas soumis à la concurrence des Américains ou des Britanniques, ni encore des Japonais. » Avec Israël et quelques Européens, notamment l’Italie, on se trouve devant un vrai marché « car la Russie doit consacrer d’ici l’horizon 2020, 590 milliards d’euros à la modernisation de son industrie de défense, ce qui fait une moyenne de 59 milliards annuels à comparer à moins de 14 milliards pour la France » !

Il faut y aller, recommande Philippe Migault, qui rapporte d’ailleurs que toutes les institutions de la sécurité et la défense en France, le Secrétariat général à la défense et la sécurité nationale, la Délégation générale de l’armement, le Ministère de la Défense poussent déjà les industriels à y aller sans timidité, et donnent aussi les autorisations.

Quelques pistes de collaboration se dégagent : outre l’automatisation des navires évoquée plus haut, « on pourrait coopérer davantage dans l’aéronautique militaire », dit-il, citant les coopérations déjà existantes : le Sukhoï Super jet 100, un avion de transport régional qui est français à environ 35%, Messier-Bugatti-Dowty pour le train d’atterrissage, Sagem pour l’électronique de bord avec Thales, Zodiac pour l’aménagement cabine et Snecma pour les moteurs. En matière d’armement terrestre, beaucoup de projets sont en stand-by, comme par exemple le véhicule blindé « Atom » pour lequel Renault Trucks devait fournir un moteur diesel.

La France doit aussi s’engager dans une coopération qui ne soit pas à sens unique. Or, pour l’instant, le message que nous envoyons aux Russes c’est : « Nous voulons vous vendre tout ce que vous voulez, mais nous ne voulons surtout rien acheter chez vous… » ! Tous les domaines ne sont pas ouverts pour autant à la coopération, souligne le chercheur, comme celui de la défense sol-air, ou celui des hélicoptères de moyen tonnage dans lesquels les deux pays sont en forte concurrence.

Philippe Migault a souligné enfin, par rapport aux tensions provoquées par la crise Ukrainienne, que « la guerre froide est terminée, enterrée, (…) l’époque du bourrage de crâne que nous avons vécue des deux côtés du rideau de fer n’est plus possible à l’heure d’internet. Et puis, sur quelle fracture idéologique interviendrait cette guerre froide ? Aujourd’hui, la Russie est convertie à l’économie de marché, les touristes russes sont sur les Champs Elysées, on est très heureux qu’ils dépensent chez nous, les capitaux anglais sont à Londres, le contraire serait d’ailleurs pas mal ».

Notons pour notre part que si un tel partenariat stratégique est nécessaire pour sauver ce dernier carré de recherche de pointe et d’industrie que constitue notre industrie de défense en France, avec toutes ses retombées dans le domaine civil, il faut tout de suite créer les conditions d’une sortie de la crise économique. Plus qu’un partenariat sur les seules questions de la défense, il faut une alliance avec la Russie et les BRICS en révolte contre la domination financière anglo-américaine, pour la création d’une nouvelle architecture économique et financière dans le monde qui puisse créer les bases de la paix par le développement mutuel.

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Vos commentaires

  • Le 21 juillet 2014 à 19:00
    par Patrick Toledano

    Bonjour,
    Je ne suis pas un spécialiste de géopolitique, loin de là...
    Si je suis d’accord sur le "réalisme" des relations transatlantiques, où l’Europe se berne à chaque fois sur les aspects contractuels et commerciaux, j’ai un sérieux doute d’une "franche" collaboration avec la Russie de Poutine (les derniers évènements du Boeing abattu pour preuve...).
    D’un côté les USA (très bons commerciaux), de l’autre Russie (régime politique sans scrupules, marchés pas clairs, ...), sans parler de la Chine !
    Pourquoi chercher des partenaires hors CEE ? Est-ce que les lois Européennes anti-trust défavorisent-elles le regroupement d’acteurs Européens ?
    De Gaulle avait refusé une Europe de Défense... et cela semble continuer.
    La France sera forte si l’Europe est forte ! (dont dans le domaine de l’industrie militaire). L’expérience de Airbus est une vrai réussite, Eurocopter aussi... Pourquoi ne peut-on pas aller plus loin dans l’intégration des atouts Européens plutôt que de s’associer à un tel ou à un autre hors CEE ?
    Que l’on ne me dise pas que cela est nécessaire pour vendre. Les Japonnais et les Chinois ainsi que les Américains vendent très bien sans pour autant partager leurs technologies...
    Cordialement, Patrick

    • Le 21 juillet 2014 à 21:00
      par Christine Bierre

      Bonjour,
      Vous accusez la Russie d’avoir abattu le Boeing en Ukraine, sans enquête, et suite à de faux prouvés du camp anglo-américain, comme celui des armes de destruction massives de Saddam pour lequel Tony Blair doit encore répondre devant les tribunaux dans son pays.
      Vous êtes resté aux États-Unis de Roosevelt, ou de Kennedy. Malheureusement ce pays a cessé d’être le phare des libertés pour devenir un empire financière et militaire. Vous dénoncez les marchés "pas clairs" de la Russie et la Chine, mais la terrible crise que nous vivons, a été déclenchée par la finance spéculative des USA : les subprimes !
      La France sera forte si elle a une bonne politique : avec 1% de croissance depuis sa fondation, la zone Euro n’a pas de bonne politique.. Airbus, etc. sont le résultat de grands projets de l’ère gaullienne. Il faut rétablir l’Europe des patries et des projets d’avant le traité de Maastricht pour relancer la croissance. Le faire en relation avec les BRICS, seule partie du monde a connaître une croissance forte. Ils font ce que nous faisions dans les 30 glorieuses (énergie nucléaire, chemins de fer rapide, spatiale). Et ça marche !
      Regardez le monde de plus près que vous ne l’avez fait jusqu’ici, en évitant nos médias à charge. La zone transatlantique est en pleine décadence, et si les BRICS ont encore quantité de problèmes, ils ont une volonté de survie qu’on ne voit ici nulle part ici, à part dans nos propositions.

    • Le 8 mars 2015 à 04:26
      par Jean

      Pour l’Avion abattu par un missile russe, ont pointe déjà la Russie et ils ont les preuves les pro russes ont tout fait pour cacher les preuves et empêcher les experts internationaux. et de plus la France devrait changer sont optique de toujours vendre a des russes surtout Poutine des armes qui un jours se retournera contre vous. Après que Poutine annexera les pays qui faisait partie du bloc soviétique ne soyer pas surpris de mériter un jours une attaque des russes . Les U.S.A. ont toujours protéger la démocraties plus que tout autre pays et tous ont profité de cela la France en premier.et si vous pensez que les brics c’est l’Avenir vous me faite rire pays de tiers monde, gouvernent corrompu. et le Brésil endetter et une économie a l’Agonie et des russes qui profite et vends des armes pour encore contribuer a la guerre 6000 mort Ukrainien, un pays souverain qui se fait envahir par un dictateur Poutine et l’avion civile abattu par un missile russe et les Ukrainiens n’ont rien dans leur arsenal pour abattre cette avion remplis de civil innocents

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  • Le 18 août 2014 à 13:09
    par Patrick Toledano

    Le 21 juillet, je faisais déjà une réponse...
    Peu importe si tel évènement tactique, même s’il est tragique (Boeing abattu en Ukraine), s’est produit. Peu importe que l’on vende ou achète aux Russes.
    Peu importe l’éternel anti-américanisme et l’anglophobie de la France !
    Ce qui me semble important, c’est la stratégie que la France, de concert avec la CEE, doit mettre en place afin d’avoir une politique militaro-industrielle indépendante des blocs US et Russe.
    Ce qui me semble important, c’est la volonté Européenne d’une Force armée commune pilotée par une stratégie diplomatique commune.
    Là est l’avenir de la France ! Là est l’avenir de l’Europe !

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  • Le 19 juillet 2014 à 20:11
    par Morbihan

    Je suis totalement en phase avec cet article.
    Que se soit pour la défense des derniers pans de valeur de notre industrie, pour l’indépendance de notre nation, comme pour la proximité culturelle avec une nation européenne aussi vieille que la nôtre.

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  • Le 21 juillet 2014 à 11:26
    par Christine Bierre

    Merci pour ces précisions.

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  • Le 20 juillet 2014 à 06:29
    par Jean-Marie SIX

    Philippe Migault donne la voie à suivre. Il a parfaitement raison de dénoncer les menées américaines pour verrouiller l’industrie de défense européenne.
    Ce n’est pas une nouveauté. Le cas du programme l’avion de combat F-35 où se sont fourvoyés la Grande Bretagne, l’Italie, les Pays Bas et la Norvège n’est pas le seul exemple de ces pratiques. Pour le bouclier anti-missile, le projet s’appelait le MEADS (Medium Extended Air Defense System). Il y a eu aussi un projet de missile de croisière qui impliquait pas moins de sept pays. C’était le MSOW (Modular Stand-Off Weapon) pour lequel j’ai été détaché à l’IPO (International Program Office) aux Etats-Unis (à Eglin AFB) à la fin des années 80. La France a eu la sagesse de se retirer très tôt de ce programme qui n’était qu’un leurre. A la place, la France et la Grande-Bretagne ont développé et produit le missile Apache / Stormshadow. On a su rapidement, à l’époque du MSOW, que les américains avaient de leur côté leur "black program" national.
    Il est urgent de sauver en partenariat avec les russes notre dernier carré de recherche de pointe et d’industrie que constitue notre industrie de défense en France, comme le souligne Philippe Migault.

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