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Denys Pluvinage : Construire un monde multipolaire, une approche culturelle

La rédaction
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Voici la transcription de l’intervention de Denys Pluvinage, conseiller au Dialogue franco-russe, lors de la conférence internationale de l’Institut Schiller des 13 et 14 juin 2015 à Paris.

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Denys Pluvinage, conseiller au Dialogue franco-russe.
Crédit : Institut Schiller

J’ai longtemps été handicapé par un impérieux besoin de trouver des réponses à toutes les questions que m’amenait la vie. Mais trente ans de carrière dans six pays différents, au milieu d’individus issus d’autant de cultures différentes de la mienne, m’ont peu à peu appris que quand on ne trouvait pas les réponses, il fallait simplement apprendre à vivre avec les questions. Que ces réponses viendraient en leur temps, mais surtout qu’il était vain de chercher à imposer nos propres réponses à quiconque.

Il est cependant des principes généraux qui doivent nous guider pour rendre notre action légitime et efficace. C’est à l’intérieur de ces principes généraux que nous pouvons construire quelque chose sans avoir besoin de réponses à toutes les questions.

Le grand problème du moment, celui qui agite les esprits, inquiète les dirigeants et a déjà provoqué tellement de violence et de destructions est celui de l’ordre mondial. Cette question est nouvelle dans l’histoire de l’humanité. Autrefois, un souverain faisait la guerre à ses voisins pour étendre son pouvoir, se procurer de nouvelles richesses, mais ses moyens techniques l’empêchaient de rêver à une extension sans limites. L’ampleur des aspirations a évolué en fonction des moyens comme, par exemple, la construction navale, qui a permis à l’Angleterre de construire un empire colonial extrêmement étendu.

Aujourd’hui, les moyens techniques à la disposition des plus grands Etats leur permettent de rêver à une hégémonie sans limites.

L’organisation bipolaire qui a prévalu de la fin de la Deuxième Guerre mondiale à la chute de l’URSS, a donné au monde un certain équilibre. On pense d’abord, évidemment, à l’équilibre de la terreur, mais cela allait beaucoup plus loin. Chaque pôle était un frein aux aspirations hégémoniques de l’autre non seulement dans le domaine militaire, mais aussi dans le domaine des idées et des politiques, car chacun représentait une alternative au moins théorique aux politiques de l’autre. Dans chaque pays, le citoyen avait, sinon un choix, au moins un point de référence. Au niveau des nations, il y avait effectivement un choix, car chacun des deux blocs était prêt à récompenser d’une manière ou d’une autre les pays qui rejoignaient leur camp. Les deux puissances étaient donc limitées dans leurs options.

La disparition de l’URSS a fait disparaître cet équilibre, et c’est comme cela, d’ailleurs, qu’il faut analyser la remarque de Vladimir Poutine sur la « catastrophe géopolitique » que représentait, selon lui, la disparition de l’URSS. La Fédération de Russie a été pendant près de quinze ans un État faible à la fois économiquement et politiquement. Dès 1992, les États-Unis ont commencé à la considérer comme l’Allemagne ou le Japon de la fin de la Seconde Guerre mondiale. La Russie pouvait décider de sa politique intérieure dans une certaine mesure, elle était autorisée à jouer un rôle dans les affaires internationales, mais comme un participant mineur soucieux des intérêts américains. Forts de ce qu’ils considéraient comme une victoire dans la Guerre froide, les Américains ont commencé à construire un monde unipolaire.

Le mouvement s’est accéléré après septembre 2001 quand ils ont endossé le costume de gendarme du monde avec les conséquences que l’on connaît, « Patriot Act », invasions, bombardements de civils, enlèvement et torture de suspects, révolutions de couleurs, frappes ciblées de drones avec leurs dommages collatéraux, etc. En cela, d’ailleurs, ils confirmaient une première victoire du terrorisme qui a réussi, avec leur aide, à transformer pour le pire notre mode de vie.

Aujourd’hui, cette situation est mise en cause par la Russie, associée, au sein de diverses organisations internationales, à des pays représentant la moitié de la population du monde. Que l’on ne s’y trompe pas, c’est cela l’enjeu de la crise actuelle. Personne ne peut plus faire marche arrière dans cet affrontement dont les enjeux principaux ne sont pas l’Ukraine et le Donbass, mais l’organisation du monde (unipolaire ou multipolaire).

Soit la coalition Etats-Unis, OTAN et Union européenne l’emporte et la Russie sera bientôt soumise, ce qui risquerait d’entraîner les pays des BRICS et même, peut-être, la Chine. Dans le cas contraire, l’emprise des Etats-Unis sur l’Europe va se déliter progressivement, provoquant la disparition de l’hégémonie américaine. Les enjeux sont très élevés et c’est ce qui explique le soutien et la présence au plus haut niveau de la Chine et de l’Inde aux cérémonies du 70e anniversaire de la fin de la Seconde Guerre mondiale à Moscou le 9 mai. On n’oubliera pas non plus le rôle essentiel joué par le Kazakhstan et son président, présent également aux côtés du président russe.

Pourquoi un monde multipolaire est-il plus naturel ? Parce que chaque pays a sa propre culture et que l’on ne peut imposer durablement à personne un système qui soit en contradiction avec sa culture.

Par culture, nous entendons, non pas les beaux-arts ou la littérature, mais ce que Friedrich von Hayek définit dans son livre Droit, législation et liberté paru en 1983, comme « (…) la transmission de règles apprises de conduite, qui n’ont jamais été inventées et dont la fonction reste habituellement incomprise des individus qui agissent. Il est sûrement aussi justifié de parler de sagesse de la culture que de sagesse de la nature ».

L’ethnologue américain Edward Hall, qui est considéré comme le père de la discipline des relations interculturelles, donne une autre définition : « La culture est un mécanisme invisible qui opère dans nos pensées. »

Ceux d’entre vous qui ont vécu dans un pays étranger ont connu ces situations où le comportement d’une personne vous semblait étrange, surprenant, incompréhensible, déplacé ou choquant. Cela pouvait être une remarque, la façon de vous regarder ou de vous parler ou de se tenir à table. De la même façon, et là, nous n’en avons pas conscience, nous pouvons paraître étranges ou surprenants aux personnes élevées dans une autre culture que la nôtre.

Nous intégrons tous notre « culture maternelle » dans notre plus jeune âge, entre la naissance et l’âge de sept ans. Elle nous est inculquée par les adultes qui nous entourent, c’est-à-dire le plus souvent nos parents et nos proches. Cette « programmation de l’esprit » comporte les normes, les valeurs, les croyances et les hypothèses sur la vie.

Ce que l’on appelle les « hypothèses sur la vie » occupe une place importante dans notre culture, mais n’a pas fait l’objet d’explications verbales. C’est pourquoi il nous est parfois difficile d’expliquer certains de nos choix. Elles ont été déduites des comportements observés. Exemple type d’hypothèse sur la vie, « l’homme est-il foncièrement bon ? » ou « l’homme est-il foncièrement mauvais ? », questions que peu de personnes se posent habituellement et qui pourtant ont une influence directe sur les comportements. Dans les cultures où il est acquis que l’homme est fondamentalement bon, on aura évidemment tendance à faire confiance à la nature humaine. Les relations personnelles et les relations d’affaires ne reposeront pas sur des lois, des règlements sévères et détaillés et les désaccords se régleront plutôt face à face que par l’intermédiaire de tiers dans des tribunaux. C’est le cas des cultures française ou russe.

Au contraire, dans les cultures où il est acquis que l’homme est fondamentalement mauvais, tout sera fait, et en particulier dans le droit et le système judiciaire, pour l’empêcher de mal agir et on aura des relations humaines gouvernées par un formalisme juridique important et des relations d’affaires réglées par des contrats extrêmement détaillés et contraignants. C’est le cas de la culture américaine.

Quelle que soit la culture à laquelle on appartient, on trouvera toujours que le système adopté dans son pays est le meilleur et que l’autre système est inadapté. Mais plus encore, toute tentative d’imposition de règles qui entrent en contradiction avec notre culture créera un malaise psychologique important, ce que beaucoup de psycho-sociologues appellent un « choc culturel ».

D’autre part, l’incompréhension qui vient de comportements inattendus est source de méfiance, une méfiance elle-même source d’agressivité qui peut mener à la guerre.

Prenons l’exemple du rapport à la loi. Dans la culture américaine, chacun pense que la loi doit être la même pour tout le monde et doit s’appliquer de la même façon dans toutes les circonstances. La procédure pénale par exemple est très formaliste et ne tient pas compte du contexte. Dans les cultures russe ou française, on pense que « la loi c’est la loi », évidemment, mais on pense également qu’une loi, cela s’interprète. A chaque niveau de la hiérarchie, les responsables considèrent qu’il fait partie de leurs prérogatives d’interpréter les lois ou les règlements. Dans le premier cas, on est persuadé que la seule façon de traiter les gens avec justice est de les traiter tous de la même façon. Ceci est considéré comme injuste dans le second cas où on doit tenir compte du contexte et de la personnalité du prévenu.

Mais si on considère le système légal français d’un point de vue extérieur, du point de vue allemand, par exemple, il apparaît comme quelque chose de très injuste. En effet seul un Français est capable de savoir comment et dans quelles conditions interpréter la loi française ou un règlement. Un Allemand, à moins qu’il n’ait vécu très longtemps en France, ne peut pas deviner quand et comment interpréter une loi, ce qui le met en situation d’infériorité par rapport à son concurrent français. D’autre part, il considérera rapidement qu’en raison de cette façon « bien française » d’interpréter les lois, les français sont des gens imprévisibles.

Les rapports humains sont profondément marqués par notre culture et le mépris des normes de comportement est quelque chose de très frustrant. Lorsque le manque d’égards pour les normes de notre pays s’accompagne, en plus, d’une attitude condescendante, voire arrogante, la situation devient vite insupportable, surtout si vous êtes traité ainsi dans votre propre pays.

Comment faire accepter un système fondé sur un ensemble de normes, de valeurs, de croyances issues d’une certaine culture, dans un pays qui a construit au fil des générations un système d’un autre type, sinon par la force ? Et si on a besoin de la force, comment obtenir l’adhésion des populations ? Mon professeur de philosophie nous répétait que « l’usage de la force est un aveu de faiblesse ». Un système installé de la sorte sera éminemment instable.

Seul un système multipolaire, géré par un droit international reconnu par tous les pays, peut permettre une organisation mondiale qui respecte les cultures de chaque pays tout en garantissant un ordre mondial satisfaisant.

Je conclurai sur une remarque dans laquelle je paraphrase une déclaration récente du président Poutine : pour construire une politique internationale (il parlait, lui, d’économie) réaliste et performante, il faut certainement un cerveau, mais nous avons aussi besoin d’un cœur, pour comprendre les conséquences de nos actions sur les personnes.

Si les populations sentent que nous avons un cœur et un vrai désir de les écouter, elles nous feront confiance. Si elles nous font confiance, elles accepteront les efforts que nous leur demanderons. Sinon elles ne les accepteront pas et nous aurons le choix impossible entre abandonner notre action ou la poursuivre sous la protection de la force, que ce soit celle de la police ou celle de l’armée. Dans certains pays, d’ailleurs, il est symptomatique que les forces de police commencent à ressembler aux forces armées du pays dont elles adoptent, petit à petit, les équipements et les méthodes.

Vers les autres discours de la conférence.

Cet article a été repris d'un autre site.
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