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Ukraine : l’impérialisme décomplexé de George Friedman

La rédaction
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Vous pensez que nous crions trop souvent au complot ? Voici une occasion unique pour vous permettre de changer d’avis !

Le 3 février 2015, George Friedman, le fondateur américano-hongrois de la fameuse agence privée de renseignement STRATFOR, surnommée « la CIA de l’ombre », parlant devant le Chicago Council on Global Affairs (CCGA) [1], a évoqué sans complexes la stratégie de domination globale de l’Empire anglo-américain, en réalité celle de Wall Street et la City de Londres.

Comme les autres néoconservateurs américains (Kagan, Wolfowitz, Nuland, etc.), Friedman estime que les États-Unis doivent reconnaître enfin qu’ils sont un empire et en assumer les conséquences. Ce qui frappe, c’est le fait que les thèses qui sortent de la bouche de cet homme, qui se croit sans doute très américain, ne sont qu’une copie conforme de la géopolitique classique des Britanniques, c’est-à-dire des ennemis historiques des États-Unis !

Voici quelques extraits de son discours, « L’Europe est elle destinée à aller en guerre ? ».

(Lien vers la version intégrale en anglais.)

Extraits :

L’Europe n’existe pas

(...) Aucun pays ne peut rester éternellement en paix, surtout pas les États-Unis. Je veux dire que les États-Unis sont constamment concernés par les guerres. À mon avis, l’Europe ne retournera pas à la guerre de Trente ans, mais elle retournera à l’humanité : elle subira des guerres, puis des périodes de paix, et elle y laissera des vies. Il n’y aura pas des centaines de millions de morts, mais l’idée d’un exception européenne, à mon avis... sera la première victime. Il y aura des conflits en Europe. Il y a déjà eu des conflits, en Yougoslavie et maintenant en Ukraine...

(...) Quant aux relations entre l’Europe et les États-Unis, on n’a plus de relation avec l’Europe. On a des relations avec la Roumanie, on a des relations avec la France etc., mais il n’existe pas d’Europe en tant que telle, avec qui les États-Unis auraient des relations.

(…) L’extrémisme islamique est un problème pour les États-Unis, mais ce n’est pas une menace pour notre survie. Il doit être traité, mais il doit être traité de manière proportionnelle. En politique étrangère, nous avons d’autres intérêts.

Le vrai danger : une alliance germano-russe

Ainsi, l’intérêt primordial des États-Unis, pour lequel nous avons fait des guerres pendant des siècles, lors de la première, lors de la deuxième et lors la Guerre Froide, a été celui de la relation entre l’Allemagne et la Russie, parce qu’unis, ils représentent la seule force qui pourrait nous menacer, et nous devons nous assurer que cela n’arrive pas...

Alors, que faites-vous si vous êtes un Ukrainien ? Il vous est essentiel d’établir le dialogue avec le seul pays qui vous aidera, et ce pays c’est les États-Unis...

L’armée ukrainienne, c’est la nôtre !

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Le général américain Ben Hodges, en flagrante violation avec les règles militaires américaines, a décoré des militaires ukrainiens pour bien montrer aux Russes qu’il s’agissait de son armée !
Crédit : waynemadsenreport.com

La semaine dernière, il y a une dizaine de jours, le général Ben Hodges, commandant de l’armée américaine en Europe, s’est rendu en Ukraine pour y annoncer que les formateurs américains viendraient désormais officiellement, et non plus officieusement. Il a remis des médailles aux combattants ukrainiens, ce qui est contraire au règlement de l’armée qui ne l’autorise pas de décorer des étrangers, mais il l’a fait.

Ce faisant, il a montré que c’était son armée. Ensuite, il est parti pour aller annoncer aux Pays Baltes que les États-Unis allaient envoyer des blindés, de l’artillerie et d’autres équipements militaires, en Pologne, en Roumanie et en Bulgarie. C’est un point très intéressant. Donc les États-Unis ont annoncé hier qu’ils allaient envoyer des armes. Ce soir, bien sûr, les Etats-Unis ont démenti l’information, mais les armes partiront bien.

(...) Faisant tout cela, les États-Unis ont agi hors du cadre de l’OTAN. Parce que dans le cadre de l’OTAN il faut un accord à l’unanimité et n’importe quel pays peut opposer son veto sur n’importe quoi. Et les Turcs opposeront leur veto « rien que pour rire ».

Le fait est que les États-Unis sont prêts à créer un cordon sanitaire autour de la Russie. La Russie le sait. Elle croit que l’intention des États-Unis et de faire éclater la Fédération de Russie. Je pense que, comme l’avait dit [l’écrivain] Peter Lorre, « nous ne voulons pas vous tuer, nous voulons juste vous faire un peu mal ». De toute façon, nous sommes revenus au jeu d’antan.

(...) Et si vous interrogez un Polonais ou un Roumain, vous vous rendez compte qu’ils évoluent dans un univers totalement différent d’un Allemand qui est aussi différent de l’univers d’un Espagnol. Bref, il n’y a pas de dénominateur commun en Europe...

La géopolitique britannique

(...) Mais si j’étais ukrainien, je ferais exactement ce qu’ils font : essayer de s’appuyer sur les Américains. Les États-Unis ont un avantage fondamental : ils contrôlent tous les océans du monde. Aucune autre puissance ne l’a jamais fait. Par conséquent, nous arrivons à envahir les peuples et ils ne peuvent pas nous envahir, ceci est une très bonne chose. Maintenir le contrôle de la mer et le contrôle de l’espace est la base de notre pouvoir.

(...) La meilleure façon de vaincre une flotte ennemie est d’empêcher qu’elle soit construite. La façon dont les Britanniques ont réussi à s’assurer qu’aucune puissance européenne ne puisse construire une flotte a consisté de faire en sorte que les Européens s’entre-déchirent. C’est la politique que je recommande et celle adoptée par Ronald Reagan en Irak et en Iran. Il a financé les deux côtés, de sorte qu’ils se battent entre eux afin de ne pas nous combattre. C’était cynique, ce n’était certainement pas moral, mais ça a marché...

(...) Et c’est la question importante : les États-Unis ne peuvent pas occuper l’Irak. Au moment où les premières bottes touchent le sol, la différence démographique est telle que nous sommes totalement en infériorité numérique. Nous pouvons vaincre une armée, mais nous ne pouvons pas occuper l’Irak… L’idée que 130 000 hommes puissent occuper un pays de 25 millions d’habitants... [est une folie.] Rien que le ratio policiers/civils à New York est supérieur à celui en Irak.

(...) Ainsi, nous n’avons pas la capacité d’aller partout. Cependant, nous avons la capacité de soutenir diverses puissances rivales afin qu’elles se concentrent sur elles-mêmes en leur procurant du soutien politique, quelques soutiens économiques, militaires ou encore des conseillers et, en dernière option, de faire comme nous l’avons fait au Vietnam, en Irak ou en Afghanistan, c’est-à-dire provoquer la désorganisation. L’objectif des mesures de désorganisation n’est pas de vaincre l’ennemi mais de le déstabiliser. C’est ce que nous avons fait dans chacune de ces guerres. Par exemple, nous avons fait perdre son équilibre à Al Qaïda...

Le modèle :
l’Empire romain et l’Empire britannique

(...) Seulement, notre problème, car nous sommes jeunes et stupides, est que après avoir déstabilisé nos ennemis et de nous dire : « c’est bon, le travail est fait, rentrons chez nous… », nous disons que si c’était tellement facile, alors pourquoi pas y construire une démocratie ? Et c’est à ce moment que la démence nous frappe.

(...) Étant donné que les États-Unis ne peuvent pas constamment intervenir dans toute l’Eurasie, ils doivent intervenir de manière sélective et très rarement. Ce doit être fait en dernier recours. L’intervention militaire ne peut pas être la première mesure à appliquer. Et en envoyant les troupes américaines, nous devons bien comprendre en quoi consiste notre tâche, se limiter à elle et ne pas développer toutes sortes de fantasmes psychotiques. Donc, j’espère que nous avons retenu la leçon. Parfois les enfants ont besoin de temps pour apprendre les leçons...

(...) Mais je pense que vous avez absolument raison, en tant qu’Empire, nous ne pouvons pas nous comporter de la sorte. La Grande-Bretagne n’a pas occupé l’Inde, elle a monté les différents États indiens les uns contre les autres, puis elle a fourni quelques officiers britanniques à l’armée indienne. Les Romains n’avais pas envoyé de grandes armées dans leurs territoires conquis : ils avaient placé des gouverneurs pro-romains. Et ces gouverneurs, comme par exemple Ponce Pilate, étaient responsables du maintien de la paix...

(...) Donc, les empires qui contrôlent directement les territoires se soldent par un échec, comme c’était le cas avec l’empire nazi. Personne n’est suffisamment puissant pour le faire. Vous devez vous montrer plus intelligents. Cependant, notre problème n’est pas encore ça, notre problème en fait est d’admettre que nous avons un Empire. Donc, nous n’avons pas encore atteint ce point car nous ne pensons pas que nous pouvons rentrer à la maison parce que le travail est bel et bien terminé. Donc, nous ne sommes qu’au début du chemin. Nous ne sommes même pas prêts à lire le chapitre trois du livre...

L’Intermarium, un cordon sanitaire autour de la Russie

(...) La question à l’ordre du jour pour les Russes est : ont-ils créé une zone tampon qui sera au minimum une zone neutre, ou bien l’Occident va-t-il s’introduire beaucoup plus loin en Ukraine… et s’installer à 100 kilomètres de Stalingrad et à 500 km de Moscou...

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(...) Pour la Russie, le statut de l’Ukraine représente une menace pour sa survie, et les Russes ne peuvent pas laisser faire. Et la question pour les États-Unis, dans le cas où la Russie s’accroche à l’Ukraine : où cela s’arrêtera-t-il ? Ce n’est donc pas un hasard si le général Ben Hodges, (qui a été nommé pour porter le chapeau), parle du pré-positionnement de troupes en Roumanie, Bulgarie, Pologne et jusqu’à la Baltique.

Par ses actions les Etats-Unis préparent leur Intermarium [2] de la mer Noire à la Baltique, dont rêvait le chef d’État polonais Jozef Pilsudski. C’est la solution pour les États-Unis....

L’Allemagne, voilà le problème dont il faut s’occuper

(...) La question pour laquelle nous n’avons pas de réponse est : « que fera l’Allemagne ? » La vraie inconnue dans l’équation européenne ce sont les Allemands. Pendant que les États-Unis mettent en place le cordon sanitaire entre l’Europe et la Russie, pas en Ukraine mais à l’ouest, et que les Russes essaient de trouver comment tirer parti des Ukrainiens, nous ignorons la position allemande.

(...) L’Allemagne est dans une position très particulière, l’ancien chancelier Gerhard Schröder est membre du conseil d’administration de Gazprom et ils ont une relation très complexe avec les Russes. Les Allemands eux-mêmes ne savent pas quoi faire. Ils doivent exporter et les Russes peuvent acheter. Et d’un autre côté, s’ils perdent la zone de libre-échange, ils doivent construire quelque chose de différent. Pour les États-Unis, la peur primordiale est la technologie allemande et le capital allemand avec les ressources naturelles russes et la main-d’œuvre russe. C’est la seule combinaison qui fait très peur aux USA depuis des siècles.

(...) Alors, comment cela va-t-il se jouer. Eh bien les États-Unis ont déjà joué cartes sur table. C’est la ligne de la Baltique à la mer Noire. Quant aux Russes, leurs cartes ont toujours été sur la table. Ils doivent avoir au moins une Ukraine neutre, pas une Ukraine pro-occidentale. La Biélorussie est une autre question.

(...) Maintenant, celui qui peut me dire ce que les Allemands vont faire, me dira ce que seront les 20 prochaines années de l’Histoire. Mais malheureusement, les Allemands n’ont pas pris leur décision. Et c’est toujours le problème récurrent de l’Allemagne avec son économie très puissante et sa géopolitique très fragile, et qui ne sait jamais trop comment concilier les deux.

(...) Depuis 1871, la question de l’Europe a été la question allemande. Comme la question allemande ressurgit, c’est bien la question que nous devons régler, et nous ne savons pas comment l’aborder, nous ne savons pas ce qu’ils vont faire.

George Friedman, dans un entretien accordé en décembre 2014 à Kommersant, reconnaît que les Etats-Unis promeuvent le régionalisme européen. (Voici une traduction partielle en français).


[1Parmi les directeurs du Chicago Council on Global Affairs : Michele Obama, la femme du Président.

[2Fédération Midzymorze, (Fédération Entre Mers ou Intermarium) était le nom donné, par Józef Pilsudski pour son projet de fédération de Pologne, Lituanie, Biélorussie et Ukraine. La fédération proposée suivant le modèle de l’Union de Pologne-Lituanie du XIVe siècle au XVIIIe siècle, se serait alors étendue depuis la mer Baltique à la mer Noire, en incorporant la Biélorussie et l’Ukraine.

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