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Vaincre l’Empire anglo-américain : ce que l’Inde nous apprend

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Voici la transcription de l’intervention de Pierre Bonnefoy, lors des journées de formation de Solidarité & Progrès, les 19 et 20 mars 2016 à Paris.

Pour accéder aux autres présentations ici.

Quelle est l’Inde d’aujourd’hui ?

La zone transatlantique agonise. Au-delà des effets bien connus de la crise économique, politique et stratégique que nous observons tous les jours, l’occident est frappé, plus généralement, par une crise de la pensée. Combien de fois entendons-nous des adultes déclarer, sans émotion visible, que leurs propres enfants vivront moins bien qu’eux ? Il y a quelque chose de pourri dans une société qui accepte ainsi son absence d’avenir.

Un tel état d’esprit, qui risque de devenir un état de fait, a des causes qu’il nous faut connaître pour pouvoir les combattre. Nos recherches à ce sujet et notre bataille politique nous ont conduits à nous intéresser à ce qu’on appelait autrefois « empire britannique ».

Il ne suffit pas de nommer une chose pour la connaître. Alors, de quoi s’agit-il ? Pas simplement de la City de Londres, de très loin la plus importante place financière du monde avec tous ses paradis fiscaux associés. Il s’agit avant tout d’un empire qui impose des limites arbitraires à la pensée de ses victimes, c’est-à-dire probablement de vous-même.

L’histoire de l’Inde va nous permettre de comprendre l’ampleur du phénomène et nous montrer qu’il peut être vaincu. A l’heure actuelle, ce pays membre des BRICS, est engagé dans une dynamique de progrès. Cela ne signifie pas que tout va bien là-bas, mais simplement que l’Inde, ainsi que les pays associés prennent, pour l’instant, une direction opposée à la nôtre.

Peut-être plus que tous les autres, l’Inde a entrepris un long processus d’émancipation vis-à-vis de l’empire britannique dont nous avons beaucoup à apprendre.

Mais attention aux pièges ! Pour apprendre quelque chose de l’expérience indienne, encore faut-il nous débarrasser d’un certain nombre d’images d’Épinal, souvent prisées par les bobos occidentaux, mais trompeuses. Par exemple, au supermarché de la culture de masse, on trouve sur les rayons « spiritualité », « harmonie » et « pacifisme » des produits frelatés qui n’ont pas grand-chose à voir avec les contributions de Tagore ou de Gandhi. Au contraire, l’empire britannique a encouragé depuis des décennies une pseudo-culture, précisément, pour nous empêcher de comprendre les idées universelles des mêmes Tagore et Gandhi.

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Image 1 : les Beatles en Inde.

Par exemple, on voit sur l’Image 1 quatre « agents malgré eux » au milieu des années 1960, fraîchement anoblis par la reine Elisabeth II, promus par l’empire dans tous les médias, et envoyés en Inde sans mesurer le rôle que de plus intelligents qu’eux leur faisaient jouer. Le racisme anti-indien des Windsor, et en particulier du prince consort, est pourtant à peu près aussi célèbre que les Beatles…

Alors quelle est la réalité de l’Inde qui nous intéresse ici ?

Tout d’abord, celle d’un géant de plus de 1,2 milliards d’habitants, sans les déséquilibres démographiques de la Chine dus à la politique de l’enfant unique que cette dernière a heureusement abandonnée il y a peu. L’Inde est donc un pays jeune, comme son Premier ministre, Narendra Modi, l’affirma avec fierté le 28 septembre 2014 au Madison Square Garden de New York, devant 20.000 personnes :

L’Inde est aujourd’hui le pays le plus jeune du monde. 65 % de la population de notre pays a moins de 35 ans. De quelle autre ressource un pays a-t-il besoin, lorsque 65 % de sa population est en-dessous de 35 ans ?

Ces propos lui auraient attiré les foudres de tous les pères du libéralisme, le système d’économie britannique, à commencer par Thomas Malthus…

En fait, l’Inde est en train de connaître un miracle économique, parce qu’elle a justement su prendre ses distances avec le libéralisme imposé au monde entier.

Cela ne veut pas dire qu’il n’y a pas d’éléments de libéralisme dans sa politique, rien n’étant jamais parfait dans ce monde, mais que les grands projets d’équipement qu’elle développe à l’échelle nationale et aussi avec les BRICS, sont par essence même opposés à l’idée que l’économie se développe si la concurrence est « libre et non faussée ». (Ceci est d’ailleurs confirmé par le fait que dans l’Union Européenne où ce dogme est la règle, les « grands projets » proposés par Jacques Delors au milieu des années 1990, sont pour l’essentiel restés lettre morte.)

L’une des raisons invoquées dans la presse occidentale pour présenter les BRICS comme une non-entité, vient du fait que l’Inde et la Chine seraient incapables de s’entendre car elles se sont fait la guerre depuis des décennies. Au regard de l’histoire millénaire commune entre ces deux pays, ceci est tout simplement faux. Dans son livre The Discovery of India, Jawaharlal Nehru (1889-1964, premier Premier ministre de l’Inde à partir de 1947) écrit en 1944 que dès que l’Indépendance serait acquise – ce qui était alors imminent – l’Inde et la Chine retrouveraient leur partenariat naturel. Malheureusement, les Britanniques, selon leur habitude, ont tracé les frontières de leurs anciennes colonies de manière à les dresser les unes contre les autres.

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Image 2 : Xi Jinping et Modi chez Gandhi.

Cependant, l’Image 2 montre qu’il existe de part et d’autre une volonté très forte de réconciliation. Ici, l’on voit Modi recevant le Président chinois Xi Jinping dans la maison de Gandhi, devant un charkha (rouet) et non dans un palais officiel comme le veut le protocole habituel. Le symbole est très fort pour plusieurs raisons. Tout d’abord parce que ce que l’histoire retient de Gandhi, c’est son combat pour réconcilier les peuples, les religions et les castes ; mais aussi parce que Modi est originaire du même État que Gandhi, le Gujarat, ce qui donne un caractère plus personnel à sa rencontre avec le Président chinois.

L’Inde est également en pointe dans la recherche scientifique et dans l’énergie. Dès 1948, Nehru a lancé le programme nucléaire national. Aujourd’hui l’Inde possède 20 réacteurs répartis dans 7 centrales, mais surtout investit dans le nucléaire du futur. En France, nous avons détruit notre principal réacteur de quatrième génération, Superphénix, et investit massivement dans des technologies anciennes pensant que cela serait plus rentable en vertu des « lois du marché ». Les problèmes désastreux de l’EPR devraient maintenant nous faire comprendre que le progrès n’est pas un luxe. A l’opposé, l’Inde construit un surgénérateur et compte bien sur cette technologie pour exploiter ses immenses ressources en thorium (aujourd’hui, le principal combustible utilisé dans le monde est l’uranium).

Au-delà des réacteurs de fission du futur, l’Inde s’intéresse également à la fusion, et participe à ITER – le grand programme international de recherche sur la fusion à confinement magnétique, basé à Cadarache dans le sud de la France – à hauteur de 10%.

L’autre grand secteur d’avenir dans lequel l’Inde s’engage, c’est bien évidemment l’espace. Le 24 septembre 2014, l’Inde a mis son satellite MOM, Mangalayaan, en orbite autour de Mars, pour en analyser l’atmosphère. C’est la première fois qu’un pays réussit une telle mission du premier coup. Voila longtemps que l’occident n’a pas éprouvé le type de sentiment de fierté nationale qui s’est exprimé lors de cet événement. L’agence spatiale indienne ISRO a immédiatement fait circuler des photos de l’explosion de joie générale qui a éclaté au centre de contrôle de la mission lorsque le succès de la mise en orbite fut annoncé.

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Image 3 : la salle de contrôle de MOM.
Crédit : manoramaonline

En voici un exemplaire sur l’Image 3. Cette photo est à elle seule tout un symbole, puisque ISRO montre ici que des femmes se trouvent dans les postes de direction de l’agence spatiale – et en particulier aux commandes de l’orbiteur MOM. Apparemment, ce sont les femmes présentes au centre de contrôle qui ont applaudi le plus fort lorsque la nouvelle de la mise en orbite est tombée, car cette scène a fait dire au journaliste Pallava Bagla : « Qui a dit que les hommes sont de Mars et les femmes de Vénus ? »

L’Inde a besoin de ce genre d’image car la condition féminine y est encore très dégradée. Elle n’est pas si éloignée, l’époque où le grand-père de Tagore se battait pour faire interdire la pratique de brûler des veuves sur les bûchers funéraires de leurs maris. Aujourd’hui encore, il est très difficile pour une femme violée d’engager des poursuites contre son agresseur.

D’une manière plus générale, l’Inde doit encore résoudre un grand nombre de problèmes d’arriération culturelle et économique. Par exemple, il faut savoir que le pays est extrêmement sale, que la moitié de la population ne dispose pas de toilette et qu’elle doit attendre la nuit pour aller faire ses besoins dans la nature. Dans de telles conditions d’hygiène, il n’est pas étonnant qu’un enfant sur quatre de moins de cinq ans qui meurt dans le monde soit un Indien.

Mais ici encore, Modi s’avère habile dans l’art de saisir toutes les occasions pour mobiliser la population de son pays. Le 2 octobre 2014, la date anniversaire de Gandhi – soit quelques jours après la mise en orbite de MOM et le discours du Premier ministre à New York – il a lancé une campagne pour une Inde propre, avec notamment la construction de 120 millions de toilettes, en soulignant le fait que la propreté et la liberté étaient les deux grandes préoccupations du Mahatma.

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Image 4 : « Modi nettoie l’Inde ».

Encore un symbole très fort directement inspiré des campagnes de Gandhi : le Premier ministre de l’Inde s’est fait photographier balayant la rue comme on le voit sur l’Image 4. Un geste extrêmement choquant lorsque l’on sait que ces tâches « impures » sont réservées à la caste des Shudras ou aux intouchables.

De tout ce qui précède, il ressort que l’Inde fait face à de graves problèmes, mais qu’elle est résolument engagée à les résoudre. Et c’est dans ce processus de progrès que nous avons quelque chose à apprendre d’elle. Mais pour comprendre comment elle en est arrivée là, nous devons nous pencher maintenant sur son passé.

Réalités de l’Empire britannique

En 1944, Nehru a écrit depuis sa prison un livre, The Discovery of India (La Découverte de l’Inde), qui permit à beaucoup d’occidentaux de comprendre l’histoire de l’Inde jusqu’à la veille de l’Indépendance. Quelques années plus tard, Einstein félicita lui-même l’auteur pour tout ce que cet ouvrage lui avait appris (voir Image 5).

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Image 5 : Einstein et Nehru.

Au moment où éclate la Seconde guerre mondiale, un paradoxe se pose aux patriotes indiens. L’Angleterre leur demande de fournir des soldats pour combattre la barbarie des nazis et défendre « les valeurs de la démocratie » – des valeurs que la puissance coloniale refuse à l’Inde par ailleurs, comme le souligne Nehru non sans ironie.

Cela ne veut pas du tout dire que Nehru avait la moindre sympathie pour les nazis. Au contraire, il affirme brutalement dès l’introduction de son livre qu’il n’y a pas de différence fondamentale entre le IIIe Reich et l’empire britannique. Il a des raisons très précises pour lancer une telle affirmation qui, aujourd’hui encore, pourrait surprendre beaucoup d’Européens. Nehru connaissait personnellement l’aristocratie britannique au plus haut niveau, et s’il vivait encore, il ne serait pas surpris en voyant la couverture du magazine The Sun du 18 juillet 2015 que nous reproduisons sur l’Image 6.

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Image 6 : le salut nazi de la future reine.

On voit sur cette photo de 1933 le futur roi d’Angleterre Edouard VIII, un ami personnel d’Adolph Hitler, apprenant le salut nazi à la future reine Elisabeth II. Bien entendu, on ne peut pas reprocher un tel geste à une petite fille de 6 ans, mais on peut penser que le milieu dans lequel elle aura été dressée, lui laissera des traces idéologiques…

Certains diraient peut-être que, contrairement aux nazis, les Britanniques n’ont jamais cherché à exterminer systématiquement une partie de l’humanité, mais Nehru réfute ce genre de préjugé dès les premières pages de son livre. Au moment où il l’écrit, il y a au Bengale une famine qui tue entre 3 et 5 millions d’Indiens. Une famine organisée artificiellement par l’empire. Nehru explique que la nourriture existait en quantité suffisante, mais que les Britanniques avaient divisé l’Inde en 601 États et joué sur les rivalités entre les uns et les autres. Les États ayant de la nourriture en excédent l’ont gardée alors qu’elle manquait dans le Bengale. Les Britanniques ont dit partout que ce n’était pas eux, mais les États locaux qui étaient responsables de cette famine. Nehru nous rappelle que le pouvoir réel n’était pas détenu par les États locaux, mais par l’empire colonial et que celui-ci aurait pu intervenir s’il avait réellement voulu sauver les victimes.

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Image 7 : famine de 1876-78 à Bangalore.

Certains historiens estiment que les Britanniques ont provoqué ainsi une vingtaine de famines entre 1770 et 1945 qui ont tué probablement 60 millions de personnes. Comment ont-ils procédé ?

Tout d’abord, ils ont diffusé de l’idéologie en guise de science économique : le libre échange d’Adam Smith et les avantages comparatifs de Ricardo. Selon ces théories de concurrence libre et non-faussée, l’Inde qui n’était pas industrialisée à l’époque de la colonisation devait exporter des matières premières vers l’Angleterre qui avait des manufactures, et importer des produits finis anglais, moins chers que ce que pourraient produire des manufactures indiennes.

Dans la pratique, l’un des premiers soucis de l’empire britannique fut de détruire les manufactures qui existaient déjà en Inde avant la colonisation. La concurrence n’était donc pas très libre, mais bien faussée…

Nehru montre dans son livre, que les Britanniques avaient tellement peur que l’Inde puisse avoir des machines-outils et de la main d’œuvre qualifiée, qu’ils ont même empêché pendant la Seconde guerre mondiale que les armes utilisées en Asie contre les fascistes puissent être produites en Inde. Ces armes ont été construites au Canada et en Australie, ce qui a certainement retardé l’issue de la guerre…

D’un point de vue plus « philosophique » la valeur encouragée par le système britannique, c’est la cupidité individuelle. Adam Smith lui-même affirme que si chacun cherche un bénéfice immédiat en ne se préoccupant surtout pas d’une quelconque idée d’intérêt général, alors c’est l’ensemble de la société qui progressera. Cette recherche de l’intérêt individuel qui est pourtant contraire à tout ce que la pensée indienne a de fondamental a été le cheval de Troie par lequel l’empire a pu appliquer sa méthode de « diviser pour régner ».

Il faut donner ici quelques points de repère historiques.

Au milieu du XIXe siècle, la Compagnie des Indes orientales – l’organe économique et militaire de l’empire britannique – contrôlait toute l’Inde. En 1857 éclata la Révolte des cipayes. Les cipayes, ce sont les indigènes qui constituaient alors l’essentiel du contingent de l’armée coloniale. La révolte des cipayes est vue en Inde comme la première tentative d’indépendance. Elle a eu lieu surtout dans le nord de l’Inde où la population est majoritairement musulmane.

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Image 8 : Victoria impératrice.

La répression a donc été surtout dirigée contre les musulmans. Après la révolte, les Britanniques augmentèrent la proportion de soldats et de mercenaires occidentaux dans l’armée et c’est la couronne britannique qui prit le contrôle de l’empire à la suite de la Compagnie des Indes orientales. La reine Victoria devint impératrice des Indes en 1876 (voir Image 8).

Jusque là, hindouistes et musulmans cohabitaient depuis des siècles sans trop de problèmes. A vrai dire, depuis des millénaires l’Inde était un pays multiconfessionnel qui pratiquait une très grande tolérance religieuse, par opposition aux guerres de religion qui ont décimé l’Europe du XVIe siècle. Cela ne veut pas dire qu’il n’y avait jamais de guerre ou d’invasion, mais lorsque le pays était envahi, l’envahisseur s’y installait et finissait par être absorbé par la culture ambiante tout en gardant sa propre religion. Par exemple, il existe un Islam spécifiquement indien. L’idée d’« harmonie » enracinée dans la culture indienne n’est donc pas un simple concept philosophique abstrait, mais elle se reflète également dans une réalité sociale et politique concrète.

Après la révolte des cipayes, des rivalités commencèrent à apparaître entre hindouistes et musulmans parce que les Britanniques décidèrent de favoriser socialement les hindouistes en les plaçant systématiquement dans les postes administratifs. Ils eurent ainsi accès à une meilleure éducation que les musulmans.

Cette promotion sociale des hindouistes a été particulièrement marquée dans le Bengale, à l’est de l’Inde. C’est la région dans laquelle était implantée, depuis plusieurs générations, la famille de Tagore qui avait joué un rôle important au XIXe siècle dans le mouvement de Renaissance du Bengale. Plus tard, au début du XXe siècle, les hindouistes bengalis aspirèrent à davantage de libertés politiques.

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Image 9 : lord Curzon.

Pour enrayer ce mouvement, le vice-roi, lord Curzon (voir Image 9), ordonna en 1905 la partition du Bengale en deux entités dont l’une, à l’est (à peu près à l’emplacement de l’actuel Bengladesh), serait administrée par des musulmans, et l’autre, à l’ouest, serait administrée par des hindouistes. Bien entendu, la raison invoquée pour cette partition était qu’il fallait garantir les droits de la minorité musulmane qui serait autrement opprimée par la majorité hindouiste. Les Indiens tentèrent de se révolter contre la partition en lançant un mouvement d’indépendance, le Swadeshi, mais la manœuvre de Curzon le fit échouer dans des affrontements entre hindouistes et musulmans.

A partir de là, les Britanniques se donnèrent l’apparence de protecteurs de la minorité musulmane par toute sorte de manœuvres – comme la tenue d’élections locales séparées – qui aboutirent à la naissance d’un mouvement musulman en faveur d’une nation indépendante : le Pakistan. Bien entendu, il y eut des extrémistes des deux cotés – les « idiots utiles » de l’empire – pour jeter de l’huile sur le feu.

En 1918, Gandhi lança un nouveau Swadeshi basé explicitement sur la non-violence et appelant les hindouistes et musulmans à faire front commun.

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Image 10 : le général Dyer.

En 1919, les Britanniques répondirent brutalement à cela en commettant l’erreur stratégique du massacre du jardin Jallianwala Bagh à Amritsar dans le Pendjab. Le 13 avril, des centaines de civils hommes, femmes et enfants manifestaient pacifiquement à Amritsar pour protester contre le Rowlatt Act, la nouvelle loi qui permettait l’emprisonnement arbitraire de toute personne désignée comme « agitateur ». Cette manifestation se déroulait dans une cour entourée de murailles dans laquelle on ne pouvait entrer que par une seule porte. Pour provoquer un choc, le général Dyer (voir Image 10) décida de leur faire tirer dessus, non pas pour les disperser car cela était impossible, mais pour en tuer le plus grand nombre possible.

N’ayant pas pu faire passer leur mitrailleuse par la porte trop étroite, les Britanniques tirèrent dans la foule au fusil. Le décompte du carnage donna les chiffres suivants : 1650 balles tirées, 379 morts, 1100 blessés abandonnés là sans assistance médicale. Soit une efficacité de tir voisine de 90% dont Dyer tira une grande fierté. Ce dernier fut dans un premier temps déclaré coupable par une cour anglaise ; on le fit changer d’affectation, mais il fut réhabilité et décoré par la suite.

Cependant, on peut bel et bien qualifier ce massacre d’erreur stratégique, car il était très difficile aux Britannique de prétendre, cette fois-ci, qu’ils n’étaient pas responsables de ces morts, tellement l’intention de tuer était manifeste. Ce fut un choc pour l’opinion publique mondiale. A partir de là démarra un processus qui aboutit enfin à l’Indépendance, mais le chemin fut encore long avant 1947.

C’est cette année-là que fut nommé le dernier vice-roi d’Inde, lord Mountbatten (voir Image 11)

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Image 11 : les Mountbatten.

Le véritable nom de Mountbatten était Battenberg, car il était d’origine allemande, mais à l’approche de la Seconde guerre mondiale, il valait mieux, pour l’aristocratie britannique, prendre ses distances avec certains liens trop « voyants ». On fit abdiquer Edouard VIII au profit de son frère ; Battenberg anglicisa son nom. Il était cependant le digne oncle de l’actuel prince Philip dont toutes les sœurs étaient mariées à des hauts dignitaires du IIIe Reich, et il participa à la « formation » du fils de ce dernier, l’actuel prince Charles.

Pour ne pas rompre avec une vieille tradition, Mountbatten a supervisé l’Indépendance de l’Inde, et donc tracé les frontières entre l’Inde actuelle à majorité hindouiste, et le Pakistan (séparé par la suite du Bengladesh) à majorité musulmane. Des milliers de gens furent déplacés dans les deux sens entre les deux pays. Bilan de l’opération : un million de morts. L’Image 12 montre les frontières de l’Inde au moment de la partition de 1947.

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Image 12 : l’Inde en 1947.

Lutter contre l’empire

Voyons maintenant comment l’Indépendance fut acquise. Il faut insister ici sur le fait que ce ne sont pas des armes physiques qui ont fait tomber l’empire britannique, mais des armes mentales. La pensée humaine est plus puissante que les forces physiques, à condition de savoir s’en servir…

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Image 13 : Gandhi avec Indira.

L’Image 13 nous montre le petit homme chétif qui a bouté l’Anglais hors de l’Inde. Il s’agit bien sûr de Mohandas Karamchand Gandhi(1869-1948).

On le voit ici au terme d’une de ses multiples grèves de la faim, et l’enfant qui lui apporte son premier jus d’orange est la fille de Nehru, la future Indira Gandhi (1917-1984), Premier ministre d’Inde.

Gandhi fut accepté par presque tout le monde – hindouistes et musulmans – comme chef de l’Indépendance. Il parvint même à arrêter les tueries au moment de la partition entre l’Inde et le Pakistan en faisant une grève de la faim, mais il fut assassiné et les combats reprirent. Il était souvent en désaccord avec les autres dirigeants – en particulier parce qu’il leur demandait l’impossible, comme d’aller se faire tuer sans se défendre. Mais Nehru nous dit qu’il avait une qualité unique : il était impitoyable avec lui-même. Tout ce qu’il demandait aux autres, il l’exigeait d’abord de lui-même.

Gandhi n’était pas du tout un pacifiste au sens ridicule des soixante-huitards et de hippies des années 1960-70. S’il les avait rencontrés, il leur aurait probablement dit d’une voix douce et avec son petit sourire : « Faites la guerre, pas l’amour. » La non-violence ne consiste pas à prendre du LSD et à chercher un plaisir immédiat, mais c’est au contraire une stratégie très exigeante, dangereuse, qui vise à la victoire totale contre l’ennemi. En l’occurrence, l’empire britannique.

Mais pour connaître Gandhi, le mieux est de l’écouter :

Je n’hésite pas à dire que là où le choix existe seulement entre la lâcheté et la violence, il faut se décider pour la solution violente. (…) Mais je n’en crois pas moins que la non-violence est infiniment supérieure à la violence et que la clémence est autrement plus noble que le châtiment. Le pardon est la parure du guerrier. Mais l’absence de violence ne signifie clémence que s’il y a possibilité de punir. Elle se trouve au contraire dénuée de toute signification dès lors qu’on n’a aucun moyen pour riposter. L’idée ne nous viendrait pas que la souris est clémente parce qu’elle se laisse dévorer par le chat. (…) D’un moment à l’autre les Indiens découvriront eux aussi que rien n’autorise trois cent millions d’hommes à craindre cent mille Anglais. (…) On nous a trop humiliés pour ne pas avoir de ressentiment et ne pas vouloir se venger. Mais (…) l’Inde gagnera encore beaucoup plus à ne pas faire usage de son droit de représailles. Nous avons mieux à faire pour remplir notre mission et aider le monde à se délivrer. (Gandhi, Tous les hommes sont frères, pp.182-184)

On notera au passage que Gandhi n’est opposé à la violence que parce qu’il pense que la non-violence est plus efficace. Mais c’est véritablement un guerrier et il méprise davantage la lâcheté que la violence.

De plus, il est important également de retenir que Gandhi pense que la véritable libération de l’Inde n’a de sens que dans la mesure où l’Inde a une responsabilité vis-à-vis du monde. Un vrai patriote ne veut pas voir son pays replié sur lui-même, mais tourné vers l’extérieur, pour le bien de l’humanité dans son ensemble. Un tel point de vue n’a bien sûr rien à voir avec ceux qui, sous couvert de « répandre les valeurs de la démocratie », mènent de véritables guerres coloniales.

Cependant Gandhi n’est pas le seul père spirituel de l’Indépendance de l’Inde. En fait ils sont deux et jouent des rôles complémentaires. Voici Gandhi en compagnie du poète Rabindranath Tagore (1861-1941) sur l’Image 14.

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Image 14 : Tagore et Gandhi.

Tagore et Gandhi ont tous les deux souffert dans leur enfance de devoir apprendre la langue anglaise. C’était la langue imposée à ceux qui voulaient étudier et progresser dans la société indienne. Bien entendu, c’était une autre manière pour les Britanniques de détruire l’histoire de l’Inde et de soumettre sa population. Par son travail d’écrivain, Tagore a joué un rôle fondamental pour que les langues locales, en particulier la sienne, le Bengali, se modernisent et ne disparaissent pas.

Au moment de la partition du Bengale de 1905, Gandhi se trouvait en Afrique du Sud. Tagore qui est né à Calcutta a pris une part active dans le mouvement Swadeshi de l’époque. En particulier, il a composé des hymnes patriotiques qui ont été chantés par tout le monde.

L’idée du Swadeshi, c’était d’attaquer l’empire britannique par l’arme économique. Il s’agissait en particulier de boycotter et de brûler les produits d’importation britannique – notamment les textiles – et de commercialiser des produits indiens à la place.

Malheureusement, ce mouvement était dirigé par des hindouistes aisés, parfois indifférents au sort des populations musulmanes pauvres. Et lord Curzon avait beau jeu de prétendre vouloir protéger ces dernières, car beaucoup de musulmans ne vivaient que par le commerce de produits d’importation britannique. Ce qui devait arriver, arriva donc : hindouistes et musulmans s’affrontèrent en oubliant l’ennemi commun.

Tagore était contre la violence et s’est désolidarisé du Swadeshi. Dans son roman écrit en 1916, La maison et le monde, il revient sur ces événements tragiques en montrant que l’Indépendance politique ne pourra être obtenue que lorsque une autre indépendance plus fondamentale, celle de penser, sera acquise. Sans liberté de penser, on est vulnérable aux pièges de l’empire. Il n’est pas anodin que dans ce roman, le personnage principal soit une femme qui, dans la société indienne en question, se doit de tenir sa maison sans s’occuper de politique. Sans doute cette femme est-elle une allégorie de l’Inde, tandis que son mari qui cherche à l’émanciper, exprime probablement le point de vue de Tagore lui-même. Elle soutient donc le Swadeshi, se trompe cruellement, mais son mari reconnaît que la liberté s’obtient en commettant d’abord des erreurs dont on tire ensuite des leçons.

Gandhi a profité de cette expérience. En 1918, il lança son propre Swadeshi basé explicitement sur la non-violence. Le symbole de ce mouvement c’est le charkha, le rouet. Gandhi demanda à tous les Indiens de passer une demi-heure par jour à filer le coton. Ainsi, même si l’empire britannique pouvait interdire les manufactures, il ne pourrait pas empêcher chaque Indien de produire ses propres vêtements. Les autres campagnes de Gandhi comme la non-coopération ou la marche du sel, suivaient la même logique : affaiblir l’empire par la non-violence en le forçant à se discréditer à la face du monde par ses représailles violentes.

L’émancipation de la pensée

Lorsqu’ils sont arrivés en Inde, les Anglais ont interrompu un processus de développement manufacturier qui existait déjà. Ils ont prétendu que l’Inde était un pays archaïque. Cependant, il existait réellement – et c’est encore un problème aujourd’hui – une très grande arriération de la pensée dans la plus grande partie de la population.

Pour Gandhi, et surtout pour Tagore, l’Indépendance de l’Inde ne pourrait pas être un simple retour en arrière, dans l’état où était le pays avant la colonisation. Pour se libérer, il faut aussi s’approprier ce que la civilisation occidentale a de bon – même si elle ne le partage pas toujours.

Tout d’abord, il faut tenir compte du fait que l’Inde est un pays très religieux. Il y a beaucoup de religions qui y cohabitent traditionnellement dans une très grande tolérance mutuelle (absorber le christianisme en plus de tout cela, pourquoi pas ? mais les Anglais ont été les seuls envahisseurs que l’Inde n’ait pas pu absorber).

L’hindouisme a des fondements humanistes – même le système des castes avait autrefois sa justification – bien qu’il se soit fragmenté en une multitudes de branches souvent très éloignées de leurs principes fondateurs. L’un des principaux problèmes auxquels s’attaque Tagore, c’est qu’il y a dans la société indienne beaucoup de superstition et d’idolâtrie (voir en particulier son roman Gora).

La famille de Tagore a été historiquement dirigeante d’un grand mouvement réformateur de la société indienne (la Renaissance du Bengale). Son père est un pilier du Brahmo Samaj. C’est une religion fondée dans les années 1830. Une nouvelle forme d’hindouisme monothéiste libéré de l’idolâtrie et du système des castes. Le Brahmo Samaj s’appuie sur les textes fondateurs de l’Inde, les Upanishads, la Bhagavad Gîtâ, mais s’inspire également du christianisme.

Tagore, tout comme Gandhi, est un très grand admirateur de Socrate et du Christ – mais pas nécessairement de tous les chrétiens :

Ainsi, pendant très longtemps, nous avons méprisé cette grande âme appelée Jésus : nous avons refusé de l’accueillir dans notre cœur. Mais nous n’en sommes pas les seuls responsables. Nous avons appris à connaître le Christ d’une façon particulière, par l’intermédiaire des missionnaires chrétiens. Ce fut leur manière d’être chrétiens parfois qui nous cacha le Christ. (Tagore, Le Christ, p.23)

Dans le Brahmo Samaj, les castes inférieures doivent être acceptées dans les lieux de culte autrefois réservés aux castes supérieures. De son coté, Gandhi veut rabaisser l’orgueil des castes supérieures en exigeant que tout le monde dans son ashram effectue à tour de rôle les tâches serviles réservées aux intouchables… Le plus dur à avaler pour un brahmane ce fut sans doute de devoir nettoyer les latrines.

De même, Gandhi conçoit l’usage du rouet, non seulement pour attaquer l’empire britannique, mais aussi pour attaquer le système des castes. Il veut que tout le monde passe une demi-heure par jour à filer du coton à la main, y compris les riches qui n’ont pas besoin de nouveaux vêtements, pour qu’ils considèrent enfin les « inférieurs » comme leurs frères.

Cependant, Gandhi en arrive à proclamer que ce n’est que lorsque chaque Indien se servira du rouet que l’Indépendance sera obtenue, et il fait de l’usage du rouet un quasi-rite religieux. L’intention de Gandhi est compréhensible : il sait que la majorité de la population à laquelle il s’adresse est peu éduquée, et que l’utilisation de symboles l’aidera à passer à l’action.

Mais Tagore n’est pas d’accord avec cette manière de présenter les choses. Il pense que Gandhi exploite dangereusement la superstition du peuple et, qu’au contraire, la priorité, c’est d’éveiller la créativité et la liberté de penser. Lorsque l’homme se livre à une tâche mécanique répétitive, la pensée se dégrade :

Comme partout ailleurs, l’Indépendance dans ce pays doit être basée sur le développement de l’Intelligence, de la Connaissance, de la Pensée scientifique et non de gestes inutiles. Dire que nous atteindrons l’Indépendance en tournant quelques instants nos rouets, c’est manquer de bon sens. Si nous consentons à recevoir comme oracles et prophéties des paroles tombant de lèvres humaines, cela ne fera qu’ajouter à nos mille et une superstitions. Dès qu’on s’apercevra que seuls les oracles savent nous émouvoir, on en fabriquera jour et nuit, et toutes les autres voix seront étouffées. Là où le dogme prend la place de la raison, la liberté cède le pas au despotisme. Aux Indes, nous avons assez de ce genre de surnaturel, révélations mystiques, guérisons miraculeuses et toutes sortes d’interventions divines dans les affaires de ce monde. C’est pour cela, précisément, que je suis si désireux de replacer la raison sur son piédestal perdu. (Tagore, Vers l’homme universel : L’appel de la vérité, 1921, pp.251-252)

Il est difficile, vu de l’extérieur, de dire qui de Gandhi ou de Tagore avait raison sur cette question. Ils avaient probablement raison tous les deux bien qu’ils aient eu des avis contradictoires.

Ce n’est pas le seul exemple, où Tagore et Gandhi ont eu un désaccord tactique, même s’ils étaient d’accord sur le fond. En 1934, le tremblement de terre du Bihar fit beaucoup de victimes. Gandhi a déclaré que ce tremblement de terre était une punition de Dieu à cause du pêché que représentait le système des castes. Tagore lui a encore reproché de jouer sur la superstition du peuple.

Ceci étant dit, Tagore et Gandhi ont toujours exprimé un respect et une amitié réciproques, et ils ont été une source d’inspiration l’un pour l’autre. Tagore a toujours reconnu le leadership de Gandhi dans le mouvement d’Indépendance et lui a donné le nom de Mahatma (Grande âme). Mais il n’a plus pris de part politique active dans le mouvement après l’échec du Swadeshi au moment de la partition du Bengale.

Pour émanciper la pensée humaine, Tagore a créé une université dans la nature qu’il considérait sans doute comme l’œuvre de sa vie : Santiniketan.

Là, il s’agissait de faire vivre en communauté les élèves et les enseignants et d’organiser un dialogue permanent entre toutes les disciplines (art, science, langues, religions…). Et aussi d’y faire venir des penseurs du monde entier.

Par notre sens de la vérité, nous percevons la loi dans la création, et par notre sens de la beauté, nous percevons l’harmonie dans l’univers. Lorsque nous reconnaissons la loi dans la nature, nous étendons notre domination sur les forces physiques et nous devenons puissants ; lorsque nous reconnaissons la loi dans notre nature morale, nous parvenons à la maîtrise du moi et nous devenons libres (…) nous devons toujours savoir que ‘la beauté est vérité, la vérité beauté’. (Tagore, Sadhana, p.139)

« La beauté est vérité, la vérité beauté » revient assez souvent sous la plume de Tagore. C’est une citation du poète britannique Keats qui se situe lui-même ainsi dans la tradition philosophique de Platon. Comment un poète indien tel que Tagore pourrait-il mieux exprimer son attachement pour les idées universelles de l’humanité, qu’en citant ce vers ?

Santiniketan est dans un milieu rural, mais ce n’est pas pour autant un fantasme d’écologistes occidentaux. Cette université ne devait surtout pas vivre en milieu fermé, mais être en dialogue permanent avec les villages voisins et le reste du monde. Par exemple, Tagore suivait de très près les progrès de la science et des techniques. Il fit venir des tracteurs des USA au début du XXe siècle, pour permettre aux agriculteurs des environs d’expérimenter des méthodes nouvelles.

Écoutons-le encore :

J’ai foi entière dans l’esprit humain. Même si au début il y a erreur, celle-ci est bienvenue, car l’essentiel est de commencer pour que l’erreur soit corrigée. Affranchissez l’intelligence, elle ira de l’avant. Une société qui envisage l’immobilité comme l’ultime bien, invite l’inconscience et engourdit l’esprit avec une sorte de soporifique. La véritable fonction d’une Université est de tenir l’esprit en alerte. (…) Mais il ne s’ensuit pas que ce soit une erreur d’ouvrir largement les portes devant l’esprit humain afin de laisser pénétrer librement le souffle de la connaissance universelle et que, ce faisant, ceux qui croient que le système inamovible de l’hindouisme doit être protégé des puissants contacts des temps modernes se trompent. (Tagore, Vers l’homme universel : Université hindoue, 1911, pp.153-154)

L’université de Tagore a reçu bon nombre de futurs dirigeants politiques de l’Inde. Par exemple Indira Gandhi (voir Image 15) et un certain nombre de ses collaborateurs.

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Image 15 : Indira Gandhi.
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Image 16 : Satyajit Ray.

On y trouve aussi des savants, des artistes comme Satyajit Ray (1921-1992), l’un des plus grands réalisateurs de cinéma du monde (voir Image 16). La famille de Ray et celle de Tagore ont été associées pendant de nombreuses générations. Sharmila Tagore (une arrière-petite fille du poète) était l’une des actrices favorites de Satyajit Ray. Ray a rendu hommage à Tagore à plusieurs reprises dans ses films, notamment dans sa version de La maison et le monde.

Lorsque Tagore mourut en 1941, il laissa à Gandhi la direction de Santiniketan.

Aider l’occident – contribuer à l’histoire universelle

Cependant, tout comme Gandhi, Tagore ne considère pas l’Indépendance de l’Inde comme une chose en soi, mais qu’en retour des apports extérieurs, une Inde libre doit apporter sa contribution à l’ensemble de l’humanité :

Nous devons savoir ceci : que chaque nation fait partie de l’humanité et que chacune doit répondre à la question : « Qu’avez-vous donné à l’homme, quelles nouvelles voies du bonheur avez-vous découvertes ? » Dès lors qu’une nation perd la force vitale nécessaire à cette découverte – elle devient un poids mort – un membre paralysé du Corps de l’Homme universel. Exister seulement n’est pas une gloire. (Tagore, Vers l’homme universel : La société et l’État, 1904, pp.77-78

Comment l’Inde pourrait-elle contribuer au bonheur de l’humanité ?

Tagore constate que l’avantage de l’occident sur l’Inde, c’est que l’occident est beaucoup plus dynamique et explorateur, là où la société indienne est plus figée. Par contre, l’Inde qui a fait coexister pendant des millénaires des langues et des religions très différentes, a une connaissance instinctive des idées d’unité et d’harmonie, là où la pensée occidentale peine à se sortir du dualisme.

A cause de l’hégémonie de Descartes et de Newton, la science occidentale a beaucoup de mal à faire coexister l’esprit et la matière, le corps et l’âme, le non-vivant et le vivant, dans le même univers physique. Tagore ne mesure peut être pas l’importance de personnalités comme Leibniz, Pasteur ou Vernadsky dans la science occidentale, car la science à laquelle l’Inde a surtout accès à son époque, c’est la science tronquée de l’empirisme britannique, mais il n’a pas tort dans son point de vue sur l’ensemble de la culture occidentale.

C’est dans ce contexte que les scientifiques indiens ont accueilli avec beaucoup d’enthousiasme la « nouvelle physique » du début du XXe siècle, c’est-à-dire la relativité et la théorie des quanta. Et c’est dans ce contexte qu’il faut considérer les discussions entre Tagore et Einstein.

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Image 17 : le Congrès de Solvay de 1927.

Cependant, un drame s’est joué au Congrès de Solvay de 1927, dont la science ne s’est toujours pas remise à l’heure actuelle. (Les Congrès de Solvay sont des conférences scientifiques qui se déroulent chaque année à Bruxelles depuis 1911) On voit sur l’Image 17 la photo de ce Congrès avec Albert Einstein (1879-1955, au premier rang, au centre) et les représentants de l’École de Copenhague, Niels Bohr (1885-1962, au deuxième rang à l’extrême-droite) et Werner Heisenberg (1901-1976, troisième à droite en haut).

La nouvelle physique a fait surgir toute une série de paradoxes apparemment impossibles à résoudre. Par exemple sur la nature de la lumière. Corpusculaire ou ondulatoire ? Certaines expériences mettent en évidence des propriétés corpusculaires, et d’autres expériences des propriétés ondulatoires. Si l’on admet que la lumière est corpusculaire, alors elle est un phénomène local. Si au contraire c’est une onde, c’est qu’elle est partout. Incompatible !

Pour Einstein, lorsqu’un chercheur se heurte à un tel paradoxe, cela signifie que la nature le met en quelque sorte au défi de changer ses habitudes de penser et de faire une nouvelle découverte fondamentale. Le paradoxe n’est pas dans la nature elle-même, mais seulement dans les apparences – c’est-à-dire dans nos hypothèses fausses sur la nature. La découverte scientifique consiste à rejeter de vieilles hypothèses pour en adopter de meilleures. Pour Einstein, ce processus de paradoxe/découverte n’aura jamais de fin dans l’histoire de l’humanité.

Cependant, Bohr et Heisenberg ne sont pas d’accord. Ils pensent qu’avec la physique quantique, l’homme se trouve confronté à des problèmes qu’il ne pourra jamais résoudre parce qu’ils sont intrinsèques à la nature elle-même. Sans le dire explicitement, ceci revient à annoncer la fin de la science. En ce qui concerne la dualité onde/particule, Bohr considère que la lumière devient corpusculaire ou ondulatoire – elle prend une détermination ou une autre – suivant la nature de l’intervention de l’homme sur la lumière (dans son laboratoire par exemple). Mais avant l’intervention humaine, cela n’a aucun sens de parler de détermination de la lumière. Circulez, il n’y a rien à voir : la lumière est dans un état indéterminé !

On attribue ainsi souvent à Bohr la déclaration « néo-positiviste » suivante :

Il est faux de penser que la tâche du physicien est de découvrir comment est la nature. La physique s’occupe de ce que nous pouvons dire sur la nature

Renonçant à vouloir comprendre l’univers dans lequel il habite, le disciple de l’École de Copenhague doit donc désormais se contenter d’élaborer des modèles mathématiques ad hoc pour décrire tel ou tel aspect de la réalité que lui renvoie le témoignage de ses sens. Cette manière de penser est devenue hégémonique dans la physique d’aujourd’hui : il existe par exemple plusieurs modèles du noyau atomique, contradictoires entre eux ; le « scientifique » n’a qu’à choisir le modèle qui l’arrange suivant le type d’expérience qu’il veut effectuer.

Au Congrès de Solvay, Bohr et Heisenberg ont imposé leur point de vue à leurs collègues. Seul Einstein résista à la pression de la majorité. Certes, il reconnaissait que l’intervention humaine changeait nécessairement tout phénomène étudié – car on n’observe pas sans agir d’une certaine manière sur ce qu’on observe – mais il ne s’ensuit pas que le phénomène en question soit indéterminé avant d’être observé.

Cependant, les modèles mathématiques de Bohr permettaient de décrire les aspects connus de la réalité, tout comme l’astronomie de Ptolémée qui plaçait la Terre au centre de l’univers permettait de prévoir les éclipses, et Einstein ne trouva pas de théorie à leur opposer bien qu’il passât le reste de sa vie à chercher la vérité.

C’est dans ce contexte où l’avenir de la science se jouait que se déroulèrent les discussions entre Einstein et Tagore (voir Image 18).

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Image 18 : Tagore et Einstein en 1930.

Il y eut plusieurs rencontres entre Einstein et Tagore à partir de 1926. Suite aux horreurs de la Première guerre mondiale, il était inévitable que ces deux pacifistes se rencontrassent un jour ou l’autre, d’autant plus qu’ils étaient chacun doté d’une très grande curiosité intellectuelle. Tagore qui voyageait énormément rendit visite à Einstein à plusieurs reprises en Allemagne. On ne connaît que quelques fragments de ces discussions à partir de notes prises par des témoins de leurs entretiens.

Le plus célèbre d’entre eux a beaucoup fait couler d’entre. Il a été publié dans le New York Times du 10 août 1930 suite à une discussion qu’ils eurent le 14 juillet précédent. On voit en filigrane de cette discussion toute la polémique qui venait d’éclater entre Einstein et Bohr trois ans plus tôt. En voici un extrait traduit de l’Anglais :

TAGORE : La personnalité infinie de l’homme comprend l’univers. Il ne peut rien exister qui ne puisse être subsumé par la personnalité humaine, et ceci prouve que la vérité de l’univers est la vérité humaine.

EINSTEIN : Il y a deux conceptions de la nature de l’univers – le monde comme une unité dépendante de l’humanité, et le monde comme réalité indépendante du facteur humain. (Selon vous) La vérité, ou la beauté, ne serait donc pas indépendante de l’homme ?

TAGORE : Non. (…)

EINSTEIN : Je crois (…) que la vérité est indépendante des êtres humains (…) Je suis donc plus religieux que vous !

TAGORE : Ma religion est dans la réconciliation de l’homme superpersonnel, l’esprit universel, dans mon être individuel.

Comme on le voit, Tagore et Einstein ne sont pas tombés d’accord sur le point discuté dans ce passage. Cependant, contrairement à ce que certains pourraient croire, le point de vue de Tagore n’est pas non plus celui de l’École de Copenhague. Tagore pense que rien dans l’univers n’est inaccessible à l’esprit de l’homme universel. Il désigne par là l’humanité dans sa totalité et dans tous les temps. Cette conception s’inscrit dans une forme de pensée hindouiste inspirée des Upanishads, qu’il décrit plus en détail dans son livre Sadhana. Il y présente l’homme comme un fleuve et l’Absolu comme un océan : l’homme finit donc par faire partie de la divinité.

Dans leurs intentions respectives, Tagore et Einstein ne sont donc pas vraiment en désaccord : tous les deux pensent que l’univers est un et intelligible et que l’homme peut le comprendre.

Au cours des années suivantes, Tagore et Einstein ont chacun continué à chercher la vérité. Ces discussions ne représentent pas le point final de leurs idées ni de l’un ni de l’autre. Et ils sont morts en nous laissant des problèmes inachevés, mais avec un très grand optimisme pour l’avenir. Voici ce que Tagore écrivait en 1941, l’année de sa mort :

Je regarde en arrière vers les années passées et je vois la masse de ruines d’une fière civilisation s’accumuler tels les déchets de l’Histoire. Et pourtant, je ne commettrai pas le grave pêché de perdre la foi en l’Homme et d’accepter comme définitive sa défaite actuelle. (Tagore, Vers l’homme universel : Crise de civilisation, 1941, p.330)

L’Inde construite par Nehru, Indira Gandhi, et aujourd’hui par Modi, n’est peut être pas celle qu’ont imaginée Tagore et Gandhi. Elle n’a pas encore résolu tous ses problèmes bien qu’elle s’y soit vigoureusement attaquée. Elle ne constitue pas non plus un modèle à reproduire à l’identique par l’occident, mais simplement une source d’inspiration et d’enrichissement réciproques.

RÉFÉRENCES :

Livres :

  • Gandhi ; Tous les hommes sont frères, Folio essais ;
  • Gosling, Science and the indian tradition, When Einstein meet Tagore, India in the modern world ;
  • Nehru, The Discovery of India, Oxford University Press ;
  • Rolland, Gandhi, La république des lettres ;
  • Tagore, Gora, Motifs ;
  • Tagore, La maison et le monde, Petite bibliothèque Payot ;
  • Tagore, Le Christ, Brepols ;
  • Tagore, Sadhana, Albin Michel ;
  • Tagore, Souvenirs, Connaissance de l’Orient, Gallimard ;
  • Tagore, Vers l’homme universel, Gallimard ;

Articles :

  • Dipankar Home, « Einstein and Tagore : Man, Nature and Mysticism », Journal of Consciousness Studies, Vol. 2, N°.2, 1995 ;
  • Dmitri Marianoff, « Einstein and Tagore plumb the truth : Scientist and Poet Exchange Thoughts on the possibility of its Existence without relation to Humanity » NewYork Times, August 10, 1930 (cet article contient les notes que Marianoff a prises lors de la discussion entre Tagore et Einstein du 14 juillet 1930. Ces notes sont reproduites sur de nombreux sites Internet) ;
  • Satyajit Ray, « Histoire du poète », Le courrier de l’UNESCO, N°.12, décembre 1961.

Films :

  • Satyajit Ray, Ghare Baire (La maison et le monde) ;
  • Satyajit Ray, Sadgati (Délivrance) ;
  • Satyajit Ray, Devi (La déesse).

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