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Ariane 6 : rejetons l’esprit marchand !

On croyait le spatial à l’abri des calculs financiers de court terme, mais le cas d’Ariane 6 montre que rien n’est gagné et qu’il va falloir se battre pour redonner un vecteur scientifique et technologique ambitieux à l’Europe spatiale.

Le 2 décembre 2014, lors du Conseil de l’Agence Spatiale Européenne à Luxembourg, les ministres européens en charge de l’Espace ont entériné le projet de nouveau lanceur spatial européen Ariane 6, pour remplacer l’Ariane 5, décrit comme « non-adapté à l’évolution d’un marché fortement concurrentiel ». Solidarité & Progrès déplore que la crise budgétaire des États européens ait été invoquée lors de ce Conseil comme prétexte pour transférer petit à petit le pouvoir décisionnel aux industriels Airbus et Safran, au détriment du politique.

Non pas que les industriels soient un problème en eux-mêmes. Ils sont bien plus productifs, de par leur activité, que n’importe quelle grande banque française. Mais dans le contexte actuel d’une finance débridée en recherche de marges financières de plus en plus élevées (le fameux « Ebit ») on risque de voir les intérêts de court terme se substituer à une planification de long terme indispensable aux intérêts communs de l’humanité. On risque de réduire progressivement l’industrie spatiale à son aspect commercial, qui génère beaucoup d’argent rapidement, et de délaisser les grandes perspectives d’avenir, telles que la recherche scientifique et l’exploration robotique et humaine du système solaire, qui nécessitent des investissements bien plus lourds. Enfin, on risque de voir « l’esprit marchand » l’emporter sur « l’esprit pionnier » qui a caractérisé toutes les grandes réussites de l’Europe spatiale et de ses agences nationales, depuis l’envoi du lanceur français Diamant en 1965, jusqu’à l’atterrissage réussi sur une comète du robot Philae en 2014, en passant par le premier tir d’Ariane en 1979.

Revenons sur les enjeux derrière le projet Ariane 6, enjeux qui ne sont pas simplement techniques mais qui engagent toute la civilisation européenne pour les dizaines d’années à venir.

 Ariane 6 est-il un bon lanceur ?

Avant d’entrer dans le cœur de la polémique, commençons d’abord par une note positive : Ariane 6, tel qu’il est conçu, sera un très bon lanceur qui fera le travail qu’on lui demande. Un peu plus grand qu’Ariane 5, il aura de meilleures performances (envoi de 5 à 10,5 tonnes en orbite géostationnaire au lieu de 9,5 tonnes maximum pour Ariane 5) et sera plus flexible quant au poids de la charge utile (les satellites). Il se déclinera en deux versions, 62 et 64, respectivement pour les lancements institutionnels (missions civiles de recherche scientifique, d’observation de la Terre et d’exploration du système solaire, satellites militaires...) et pour les lancements commerciaux par lot de deux (satellites de télécommunication...) comme c’était déjà le cas avec Ariane 5.

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Infographie :
Comparaison entre Ariane 5 et 6.

Le choix final s’est porté sur la configuration dite PHH (poudre-hydrogène-hydrogène) (cf. infographie 1) qui comprend des propulseurs d’appoint à poudre (deux ou quatre selon la version), un premier étage cryotechnique Vulcain (oxygène liquide/hydrogène liquide à très basse température) similaire à celui d’Ariane 5 mais resserré au niveau du diamètre et aux performances améliorées, et un second étage cryotechnique réallumable Vinci [1] en cours de développement chez Safran. Le maintien de la technologie cryotechnique, bien plus performante que les moteurs oxygène/kérosène mais certes plus coûteuse, est un soulagement car elle permet à l’Europe de maintenir son avance technologique là où elle a été la seule à faire le pari que cela marcherait. Les retombées du développement de ces moteurs outrepassent largement les difficultés de leur mise en œuvre, sans compter qu’ils sont un régal pour les ingénieurs de par la minutie qu’ils requièrent.

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La principale raison ayant poussé le développement d’un nouveau lanceur concerne l’adaptation au marché des satellites. Ariane 6 vise le créneau des « gros » satellites d’environ 5 tonnes. Depuis 10 ans, ceux-ci ont beaucoup évolué sous l’effet de deux tendances : d’un côté, la miniaturisation, grâce aux propulseurs électriques et aux nanotechnologies qui tendent à diminuer le poids des satellites, de l’autre, la « gigantisation », du fait de la complexification des tâches qui a tendance à augmenter le matériel embarqué et donc le poids, surtout pour les satellites de télécommunication. Le résultat est un poids moyen des satellites qui augmente. Ariane 5, de par sa capacité d’envoi limitée à 9,5 tonnes en orbite géostationnaire, pose des problèmes de remplissage puisque deux gros satellites modernes ne peuvent plus coexister sous sa coiffe et font donc s’effondrer la rentabilité et l’attractivité du lanceur. Ariane 6, avec une capacité portée à 10,5 tonnes, résoudra ce problème (du moins sur le papier).

Au final, Ariane 6, bien qu’elle ne soit pas très différente d’Ariane 5, pallie aux inconvénients de cette dernière et permettra à l’Europe de continuer à défendre sa souveraineté en matière de lancement de satellites, tout en maintenant un niveau d’exigence technologique élevé.

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Dessin d’artiste des deux configurations d’Ariane 6
Ariane 62 : 2 boosters d’appoint. Ariane 64 : 4 boosters d’appoint.
Crédit : ESA

Cela dit, le projet Ariane 6 pêche sur certains points importants du fait du manque d’ambition qui a prévalu lors de son élaboration. Tout d’abord, il faut rappeler qu’Ariane 5 avait été conçue pour envoyer des hommes dans l’espace, via une navette spatiale européenne baptisée Hermès qui ne vit jamais le jour pour des raisons budgétaires et de soumission au pragmatisme culturel. Ariane 6 ne fournira aucune solution à ce problème puisque dès le début l’idée de missions habitées a été abandonnée par l’Agence spatiale européenne, contrairement à ce qui se fait dans la plupart des pays sérieux sur ce sujet (Chine, Russie, voire même Etats-Unis...). Alors que beaucoup envisagent la construction de lanceurs « lourds » capables d’envoyer plusieurs dizaines de tonnes au delà de l’orbite géostationnaire (ce qui est nécessaire pour atteindre la Lune par exemple), l’Europe se barre l’horizon toute seule ! La dernière chance d’Ariane 6 aurait été de pouvoir être configurée à la manière de la fusée Delta IV américaine, avec trois premiers étages mis côte à côte, mais cela reste très improbable au vu de l’architecture finalement retenue (propulseurs d’appoint).

Ce manque d’ambition ne fait pas honneur aux pionniers du spatial européen. Il renforce les populations européennes dans leur déclinisme et suscite le désarroi chez les travailleurs du secteur qui voient l’absence de perspectives comme un abandon. C’est là qu’on reconnaît que la véritable raison derrière le choix d’Ariane 6, qui est de réduire au maximum les coûts de production immédiats pour pouvoir résister à la soi-disant concurrence des opérateurs émergents sur le marché (l’américain Space X, la Chine, la Russie et l’Inde), n’est qu’un prétexte destiné à cacher la réalité de cette Europe d’austérité que l’on nous prépare où l’homme n’aura pas sa place dans l’espace. Tout juste en aura-t-il une sur Terre... Nous montrerons surtout que les arguments en faveur de la « compétitivité » d’Ariane 6 ne résistent pas à une analyse sérieuse de la situation du « marché ». Ceci sera le coeur de notre exposé à présent.

 Privatisation rampante ?

Les discussions qui ont conduit au projet Ariane 6 tel qu’il a été adopté reflètent le « bras de fer » entre la France et l’Allemagne, les deux plus gros contributeurs financiers (respectivement 50% et 22% des 4 milliards € de budget sur 10 ans) et ceux qui ont le plus à perdre ou à gagner sur le plan industriel. On peut dire que le résultat final n’avantage ni l’un ni l’autre, mais qu’il fragilise les deux ! Pourquoi ? Car l’Europe a entériné le fait que la maîtrise d’œuvre [2] du lanceur, qui était certes déjà assurée depuis 2007 par Astrium (devenu Airbus Defense & Space), sera assurée désormais par les industriels Airbus et Safran, constructeurs actuels d’Ariane 5.

Tous les choix techniques et technologiques concrets du futur lanceur seront donc du ressort de la Joint-Venture (JV) Airbus Safran Launchers (ASL) créée pour l’occasion, qui aura ses propres critères de jugement. C’est elle qui décidera des innovations à apporter et de celles qui resteront au placard. Le politique perd un levier décisionnel important. L’Agence Spatiale Européenne (ESA) garde tout de même la maîtrise d’ouvrage (c’est-à-dire qu’elle définit les objectifs du projet) et le CNES conserve la maîtrise d’œuvre pour le pas de tir d’Ariane 6. Mais on peut dire que le secteur privé s’installe durablement aux commandes d’Ariane.

Faut-il pour autant crier à la privatisation, comme le font certains syndicats comme la CGT ? Tout dépend des intentions que l’on prête aux industriels. Qui sont-ils d’ailleurs ? Sont-ils vraiment des « privés » ? Airbus Defense & Space est détenu à hauteur de 27% par des gouvernements (France 11,6%, Allemagne 10,3%, Espagne 4,5%, Russie 2,9%) et à 73% par des actionnaires « flottants » (particuliers, variables) dont 10% de grands fonds d’investissement. Parmi les dirigeants on compte Lakshmi Mittal et Michel Pébereau.

Le secteur public reste donc un actionnaire majoritaire mais de plus en plus isolé et sous l’influence croissante des marchés. Le motoriste français Safran est détenu à 22,4% par le gouvernement français, à 14,7% par ses salariés et à 62,9% par des actionnaires « flottants » dont 9,5% de grands fonds d’investissement. L’Etat français possédait encore 30% des actions du groupe en 2012. Pour donner un sens de sa stratégie, même le fond BlackRock, pourtant peu réputé pour sa vision de long terme, s’est inquiété en 2013 de la distribution excessive de dividendes aux actionnaires au détriment de l’investissement !

On voit donc que non seulement la part des États dans ces deux grandes entreprises industrielles rétrécit au profit des « parts flottantes » mais surtout, le plus dangereux, que rien ne garantit que les institutions publiques n’adoptent pas, de leur propre chef, une approche de gestion « privée » du spatial ! Comment ne pas craindre dans ce cas un basculement vers une gouvernance soumise aux impératifs de court terme du marché ? Surtout dans la tempête financière qui se profile à l’horizon immédiat...

De la même façon, si l’ESA conserve aujourd’hui la maîtrise d’ouvrage, et donc les grandes orientations de la politique spatiale européenne, qu’est-ce qui nous dit que cela sera encore le cas dans l’avenir ? Quelles ont été les garanties données par la joint-venture ASL qu’elle ne la briguera pas plus tard ? Aucune. Et même, elle ne cache pas son intention de racheter la part du CNES (35%) dans le capital d’Arianespace (la société de commercialisation d’Ariane), ce qui ferait d’elle l’actionnaire majoritaire avec 75% du capital ! Quel serait au final le poids du politique au milieu d’un tel accaparement du pouvoir décisionnel ? Pas grand chose.

Certes, raisonner en opposant public et privé ne mène pas à grand chose. Car le public n’a pas le monopole de la « bonne gouvernance » [3] et le privé l’exclusivité de la « meilleure performance » [4]. Il faut juste rappeler que l’action du secteur public est indispensable dès l’instant où il y a un public (c’est-à-dire un peuple ou des peuples) dont l’intérêt exige d’être défendu.

Cela étant posé, ne présageons pas des intentions des uns et des autres et regardons de plus près la stratégie proposée par la joint-venture ASL.

 L’épouvantail Space X

Le plus gros argument en faveur de la remise des clefs d’Ariane 6 aux industriels a été celui du coût : ASL a promis de réduire drastiquement les coûts de production du lanceur afin de faire face à la concurrence des acteurs émergents low-cost (à bas coût). L’entreprise américaine Space Exploration Technologies (plus connue sous le nom de Space X), fondée par le jeune et brillant entrepreneur de la Silicon Valley, Elon Musk, a été brandie comme le concurrent principal d’Arianespace (au second rang viennent la Chine avec sa fusée Longue Marche 5, la Russie avec Proton, et l’Inde avec GSLV Mk-III).

En effet, sur le papier, le calcul est assez simple : un lancement d’Ariane 5 coûte actuellement aux clients 130 millions € pour deux satellites (soit 65 millions € chacun) contre 45 millions € (environ 60 millions $) avec le lanceur Falcon 9 de Space X. La mission du nouveau lanceur Ariane 6 (en version 64) sera de proposer un tarif de 96 millions € pour deux satellites (soit 48 millions € chacun)... Ce qui, vous le remarquerez, est déjà plus cher que son concurrent ! Sans compter que ceci est une estimation faite par ASL et l’on ne peut exclure qu’ils aient sous-estimé le coût réel pour faire apparaître leur proposition comme viable devant les dirigeants européens. Ariane 6 semble donc déjà à la traîne avant même d’être sorti du hangar...

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Lanceur Falcon 9 de la société SpaceX
Crédit : Wiki commons.

Admettons que cela soit le prix final : comment ASL compte-t-elle réduire les coûts ? Outre les petites économies dues au regroupement des équipes d’Airbus et Safran, ASL mise en priorité sur les économies d’échelle lors de la production des composants. Les propulseurs d’appoint, par exemple, seront communs à ceux du lanceur Vega et seront donc produits à la chaîne en grande quantité et à moindre coût. La simplification des systèmes de sécurité par rapport à Ariane 5 [5], du fait de l’abandon des missions habitées, apportera une baisse des coûts également. La dernière source d’économie est bien entendu le fait d’utiliser des technologies déjà existantes (sauf pour le moteur Vinci) et donc de s’appuyer sur l’expérience du passé, comme l’a d’ailleurs fait Space X à ses débuts.

C’est là une conséquence malheureusement logique de l’abandon progressif au privé : en adoptant avec Ariane 6 l’approche « cost-driven » (la réduction prioritaire des coûts de production) on laisse du même coup tomber l’approche « technology-driven » d’Ariane 5 (le développement prioritaire de nouvelles technologies plus performantes) qui a pourtant permis à l’Europe de se hisser au rang de premier lanceur commercial du monde !

La suite est encore plus absurde et choquante. Car ces économies ne suffiront pas à régler le problème. Tout le monde reconnaît que la mesure qui coûte le plus cher s’appelle « la règle du retour géographique » [6]. C’est la cible principale d’ASL et, disons-le brutalement, si elle venait à s’attaquer à cette règle, ce serait une attaque pure et simple contre l’idée d’Europe spatiale, voire même d’Europe tout court !

De quoi s’agit-il ? Tout simplement du fait que tout pays européen qui désire participer financièrement au développement du lanceur Ariane a le droit d’exiger qu’une part équivalente de la production du lanceur soit effectuée dans son pays. Un euro de financement égale un euro de retour industriel. Cela complique évidemment les choses (multiplication du nombre des fournisseurs, accumulation de leurs marges, des assurances, acheminement des composants sur de longues distances avec souvent des aller-retours...) mais c’est une règle on ne peut plus généreuse qui permet à tous les pays européens, quelque soit leur puissance industrielle, d’acquérir des compétences dans le domaine du spatial et de faire travailler localement leur population. Cela renforce également l’intégration européenne en impliquant des travailleurs de tous les pays dans un projet commun, même si certains s’occupent des grosses parties du lanceur quand d’autres s’occupent des boulons. L’important c’est de participer !

Mais ASL a fait comprendre que cette générosité devait s’arrêter et qu’il fallait regrouper... Ses dirigeants parlent même du « mille-feuille spatial européen » qu’il faudrait supprimer, en référence au « mille-feuille administratif français » que M. Valls est en train d’attaquer aujourd’hui ! François Auque, le président d’Airbus DS France résume ainsi leur intention : « S’il y a nécessité de conserver la règle du retour géographique au niveau du développement, en matière de production un assouplissement est prévu. Au bout de quatre ans, nous aurons la liberté de modifier le tissu industriel, d’avoir une double source [c’est-à-dire plusieurs producteurs pour un même composant]. » Un assouplissement de la règle ? Il est plutôt clair qu’ASL compte mettre fin à ce principe politique hautement intégrateur dans les plus brefs délais. Et met de l’avant le fait que Space X produit quasi-intégralement ses fusées en Californie. Tout européen convaincu devrait se battre contre de telles manœuvres qui cherchent à diviser les pays selon leur degré d’avancement industriel au lieu de promouvoir le progrès de chacun.

Mais continuons à décortiquer leur stratégie. Un examen du concurrent Space X montre que la course au coût n’est qu’un prétexte et repose sur une illusion simple. Space X est subventionnée très largement par l’Etat américain (plusieurs milliards de dollars) et le pas de tir de Cap Canaveral est financé entièrement par l’Etat de Floride. De plus, l’entreprise d’Elon Musk profite de technologies déjà éprouvées, largement inspirées des découvertes faites pour le programme Apollo dans les années 70. L’Europe subventionne Ariane dans des proportions beaucoup moins grandes (120 millions € par an). Mais ce n’est un secret pour personne que tous les programmes de lanceur dans le monde bénéficient de subventions publiques ! Car ce sont des projets d’intérêt général, portés par la collectivité et l’effort de générations de travailleurs. S’aligner sur les prix de Space X est donc pire qu’une mauvaise idée : c’est une fraude !

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Il vaut mieux accepter des coûts plus grands et développer des technologies plus performantes pour prendre à revers la concurrence. C’est d’ailleurs ce qu’a choisi de faire une toute jeune entreprise américaine nommée... Space X ! En effet, Elon Musk, qui est tout sauf un entrepreneur grippe-sou à la mode européenne, est sur une ligne manifestement innovante puisqu’il a déjà prévu dès 2016 d’inaugurer sa technologie de « propulseurs récupérables » (au moyen de mini-boosters et de pieds rétractables pour se poser verticalement), ce qui fera considérablement baisser les coûts, bien que les investissements en recherche et développement ne sont eux pas négligeables. Si cela venait à réussir, Ariane 6 serait complètement dépassée avant même de sortir des usines européennes !

Si l’on additionne tous ces prétendus arguments censés justifier la prise de contrôle d’ASL sur le lanceur Ariane, on se rend bien compte qu’ils ne pèsent pas bien lourd face au poids de la vérité : cette opération est bien une escroquerie, un hold-up de bout en bout, pratiqué par des hommes d’affaire sans vision !

Mais il y a plus grave. Car si l’on accepte cette escroquerie, c’est le meilleur de ce que l’Europe pourrait apporter à l’humanité que nous allons perdre.

 Une certaine idée de l’homme

En mars 2013, lorsqu’Astrium est devenu Airbus Defense & Space, la nouvelle direction a enclenché un « Plan de Sauvegarde de l’Emploi » (PSE) avec 700 suppressions d’emplois en France et 5000 en Europe. Pourtant, les carnets de commande étaient pleins. Les charges de travail se sont accentuées, occasionnant une multiplication des cas de burn-out chez les salariés. La seule explication donnée à cette maltraitance ? L’Ebit (le bénéfice avant intérêts et impôts) n’atteignait pas son objectif de 10%...

Comment peut-on confier la maîtrise d’œuvre d’un instrument aussi vital et aussi passionnant qu’un lanceur spatial à une société qui traite ainsi ses salariés ? Qu’est-ce qui ne tourne pas rond dans la tête de ces dirigeants ? Auraient-ils perdu de vue que les travailleurs du spatial sont bien plus précieux que tous les Ebit du monde ? Que leurs compétences, leur savoir-faire est un héritage accumulé par l’humanité durant des siècles et qu’ils ont la responsabilité de le porter plus loin pour les générations suivantes ? On n’inflige pas de burn-out à de tels hommes et de telles femmes. On les aide à porter plus loin leur regard et leur espérance. On soutient leurs efforts en se battant contre la City et Wall Street pour obtenir les moyens financiers d’investir dans des missions toujours plus ambitieuses, repoussant les frontières du savoir et de la connaissance, redonnant une image haute et noble de l’être humain.

Lors d’une interview sur Europe 1, Marwan Lahoud, directeur général délégué à la stratégie d’Airbus Group, nous explique : « La surprise stratégique est venue d’un privé [Elon Musk] qui a eu une approche commerciale et privée de cette industrie et nous devions réagir. » Il ajoute, un brin moqueur : « C’est un Américain, il a décidé de faire une fusée pour aller sur Mars. » [souligné par nous]

L’ironie dans l’histoire, c’est qu’effectivement Musk n’a jamais caché son rêve de voir un jour des humains débarquer sur Mars grâce à l’une de ses fusées. Alors, approche commerciale ou pionnière ? M. Lahoud se refuse-t-il ce genre de rêves trop farfelus ? On voit bien ici le mal européen. Celui de s’enfermer par pragmatisme dans un rôle d’expéditeur de satellites plutôt que de penser au progrès naturel de l’humanité et de préparer son avenir. Musk n’est pas un exemple en tout, mais il lui reste sa vision. La preuve ? La conception par Space X en 2016 d’un nouveau lanceur Falcon Heavy capable d’emporter 20 tonnes de charge utile en orbite géostationnaire ! Deux fois plus qu’Ariane 6... De quoi envoyer beaucoup de matériel là-haut pour des missions longues et complexes. Si l’on ajoute à cela la volonté de la Chine de poser des hommes sur la Lune d’ici 10 à 20 ans, et celle de l’Inde et de la Russie de se hisser au même niveau, on peut se demander pourquoi seule l’Europe irait s’enfermer dans un cul-de-sac commercial !

Ce qui ne tourne pas rond dans la tête des dirigeants d’ASL ou de nos élites politiques, c’est qu’ils refusent d’admettre qu’ils sont devenus incapables de rêver. Ils sont en train d’assécher ce qui reste de grandeur en Europe et d’en faire un outil pour engranger des dividendes. Ils oublient que le monde est en train de Chang’e ! Ne les suivons pas dans leurs errements. Rallumons la flamme qui inspira tous les pionniers et, avec l’aide des BRICS, visons plus haut, plus loin, plus beau.

Rejetons « l’esprit marchand » qui tente de s’insinuer partout, tant dans le public que dans le privé. Redonnons à l’Espace sa vocation première : faire rêver, faire avancer, faire progresser. Faisons le pari de cette société-là.

Utopiste ? C’est en tout cas la seule solution pour redonner à la civilisation humaine un avenir et une raison d’être. Ne croyons pas que cela sera facile. Car comme le rappelait le pionnier de l’astronautique Krafft Ehricke :

Ceci demandera une confiance, une force, un engagement pour l’excellence et un dévouement pour les principes de liberté, de dignité et d’entendement. En d’autres termes, ceci demande un ensemble très différent d’idéaux sociaux, basé sur une mentalité disciplinée orientée vers la résolution de problèmes, ainsi que sur l’audace.


[1Le moteur réallumable Vinci permettra d’accroître la précision lors de la mise sur orbite successive de deux satellites ou d’effectuer des manœuvres complexes. Des lanceurs comme le russe Proton utilisent de tels moteurs depuis des années mais en version plus « rustique » kérosène/oxygène, et cela fonctionne bien. A l’origine Vinci devait équiper le second étage d’une version améliorée d’Ariane 5 (Ariane 5 ME) mais ce projet de lanceur a été abandonné au profit d’Ariane 6.

[2Le terme maîtrise d’œuvre désigne l’entité retenue par le maître d’ouvrage afin de réaliser le projet dans les conditions de délais, de qualité ainsi que de coûts fixés par ledit projet, le tout conformément à un contrat.

[3On peut remarquer cependant que les programmes spatiaux chinois, russes et indiens ne manquent pas d’audace, bien qu’ils soient entièrement pilotés par le public !

[4Un bon exemple est l’échec récent du lancement de la capsule Cygnus de ravitaillement de l’ISS par la fusée privée Antares d’Orbital Sciences Technologies (un concurrent de Space X). Le lanceur Ariane 5, quant à lui, a réussi ses cinq lancements d’ATV vers l’ISS alors qu’il était piloté par le public.

[5Le développement d’Ariane 5 en configuration Hermès avait obligé les ingénieurs à concevoir des systèmes de sécurité plus fiables, notamment avec des redondances dans les circuits et les tuyauteries ce qui est très coûteux. Cependant, ces développements ont permis des progrès considérables dans la conception et la fiabilité des lanceurs spatiaux et, par répercussion, des machines industrielles en général.

[6Lire à ce propos l’étude de l’Institut Choiseul intitulée « Quelle politique spatiale pour la France ? ».