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Franklin Delano Roosevelt, ou comment gagner la bataille contre Wall Street et l’impérialisme britannique
2 octobre 2007
Ce texte a été rédigé en septembre 2000 et a été publié dans l’ouvrage Roosevelt-de Gaulle-Monnet : Reprendre leur combat (Solidarité et Progrès, 2000) par Jacques Cheminade
Franklin Delano Roosevelt,
Toutes ces analyses ont pour principal défaut de voir l’histoire américaine de l’extérieur, en jugeant a priori que les Etats-Unis et leur peuple s’identifient avec les intérêts financiers anglo-américains. Elles ne tiennent pas compte du rôle que joua l’Empire britannique, tout particulièrement financier et monétaire, dans la guerre, ni des efforts constants que consacra Winston Churchill à maintenir l’influence de la banque et de l’oligarchie britanniques outre-Atlantique. Ce faisant, elles négligent un point essentiel de l’histoire du XXe siècle, qui fut la lutte, à l’intérieur même des Etats-Unis, entre partisans du système industriel américain et le lobby de banque et de Bourse « anglophile » qui entendait à tout prix, y compris par un changement de régime, garder le contrôle du pouvoir. Ce point ne serait qu’un point d’histoire relevant du talent des historiens s’il n’avait sur la situation politique actuelle, en cette année 2000, une incidence directe et décisive. En effet, la politique économique américaine se trouve aujourd’hui à nouveau sous le contrôle des milieux que Roosevelt combattit en son temps et comme alors, ils cherchent à nous faire croire qu’en dehors de leur option néolibérale, c’est-à-dire en fait la dictature des marchés financiers, il n’y a pas de salut. Roosevelt, et c’est en cela qu’il nous intéresse, a au contraire donné la preuve, par son combat, qu’une autre politique était et est possible, dans l’intérêt général (le General Welfare inscrit dans la Constitution américaine) et plus précisément, dans l’intérêt de ce qu’il appelait lui-même la « majorité oubliée » Ce que nous nous proposons de montrer ici est la véritable bataille qu’il mena très concrètement à la fois contre Wall Street, l’oligarchie financière anglo-américaine et l’Empire britannique, et comment il parvint - temporairement - à l’emporter, malgré les efforts de ses ennemis et même les avis de son proche entourage, en mobilisant en sa faveur le peuple américain. Nous utiliserons, en particulier, ses discours, ses articles et sa correspondance, ainsi que les deux livres qui permettent de rentrer dans le vif du sujet parce qu’ils ont été rédigés par des acteurs qui n’avaient pas à prendre de gants : As He Saw It, de son fils Elliot, et Wall Street Under Oath, de Ferdinand Pecora, le conseil nommé par Roosevelt auprès de la Commission bancaire du Sénat, qui enquêtait sur les excès de pouvoir des grandes banques. Nous voyons bien entendu dans la manière dont fut menée cette bataille, une leçon pour aujourd’hui. Pour la partie concernant Jean Monnet, nous nous sommes inspirés de ses mémoires et de la très riche et très complète biographie d’Eric Roussel (Fayard). 1. Une certaine idée de l’Amérique
Roosevelt n’était pas un homme du peuple : il appartenait au contraire à une famille « patricienne », ce qui, bien entendu, lui facilita la tâche, au moins au départ. Il était même le cousin de Theodore Roosevelt, le premier président ouvertement et explicitement impérialiste de l’histoire américaine. Cependant, à l’âge de 39 ans, en 1921, il subit une attaque de poliomyélite qui le paralysa. Pendant près de six ans, il se retira de la vie publique et se plongea dans l’histoire de son pays. Face aux excès du libéralisme d’alors, il étudia les œuvres et l’action d’Alexander Hamilton, le premier secrétaire au Trésor américain après l’indépendance, qui proposa à son pays une politique volontariste de crédit public. Hamilton, opposé à ce qu’il appelait l’école financière d’économie britannique, avait rédigé deux rapports, l’un sur la notion de banque nationale, l’autre sur la politique en faveur de l’activité manufacturière, qui exercèrent une influence profonde sur le futur Président. Celui-ci, suivant de près les relations entre l’Europe et les Etats-Unis pendant les années 20, comprit que cette question du « crédit pour le développement » était fondamentale et que les égarements de la spéculation boursière, le règne de l’étalon-or et la gestion des dettes et des dommages de guerre constituaient un danger non seulement pour l’économie mondiale, mais pour l’identité même de son pays. Il comprit en même temps que celui-ci ne pouvait ni se cantonner dans un isolationnisme suicidaire, ni intervenir dans les affaires du monde en suivant le modèle anglais ou en se mettant à la remorque de la diplomatie londonienne. C’est alors qu’il conçut une certaine idée de l’Amérique à la mesure des défis du XXe siècle, exemplaire, forte mais jamais impériale ou abusant d’autres Etats-nations. En juillet 1928, il rédigea un article dans Foreign Affairs, la revue de l’élite internationale américaine, intitulé « A democratic view of our foreign policy », une vision démocratique de notre politique étrangère. Il s’élève contre la dérive de la politique extérieure américaine vers une « politique du dollar » et une « diplomatie de la canonnière » et propose, notamment vis-à-vis des autres républiques des deux Amériques, une politique de paix par le développement mutuel : « Toute intervention unilatérale de notre part dans les affaires intérieures d’autres pays doit cesser ; avec la coopération des autres, nous devons assurer plus d’ordre dans cet hémisphère et moins d’hostilité [...] Les temps sont mûrs pour entamer un autre chapitre. Sur cette nouvelle page, il y a beaucoup à écrire en suivant l’esprit de nos pères fondateurs. Si notre leadership est juste - ou, plus profondément, si l’esprit qui le guide est inspiré par une vraie grandeur - les Etats-Unis pourront regagner la confiance du monde et à nouveau lui rendre service. » Après la crise de 1929, Roosevelt pense que l’heure d’une nouvelle politique économique et d’une nouvelle politique étrangère est venue. Il se présente contre Herbert Hoover, le continuateur du système anglais d’économie politique aux Etats-Unis, pour à la fois un retour à l’esprit des origines et un renouveau, ce qu’il appelle le New Deal, ou nouvelle donne. Il ne s’agit donc pas là d’une démarche empirique, mais d’une approche réfléchie. Ses ennemis, dès le départ, en sont parfaitement conscients. Après son éclatante victoire de novembre 1932, un climat d’hostilité commence à être créé contre lui par les milieux financiers. Le 15 février 1933, alors qu’il terminait un discours à Miami, devant quelque 10 000 personnes, des coups de feu sont tirés dans sa direction ; il en réchappe par miracle, alors que le maire de Chicago, Anton Cermak, est tué et plusieurs personnes grièvement blessées. Il est frappant de voir que les livres d’histoire américains officiels minimisent cet acte en prétendant qu’il s’agissait en fait de l’exécution d’un contrat mafieux contre Cermak, ou bien le passent sous silence, alors qu’une femme dans la foule témoigna qu’elle avait détourné le revolver de l’assassin qui, selon elle, visait le Président. Roosevelt, d’emblée, attaque l’oligarchie dominante. Preuve en est son discours inaugural du 4 mars 1933, prononcé dans le contexte d’une fuite organisée contre le dollar. Comme celui-ci est alors convertible en or, les spéculateurs vendent et le pays perd ses réserves de métal précieux, avec la complicité visible des grandes banques américaines et anglaises. Roosevelt, avec une remarquable liberté de ton, fustige les « money changers », les marchands du temple. L’affrontement, dès le départ, est donc clair : bien que Roosevelt soit né « au sein du milieu », c’est le combat du Président contre Wall Street et l’oligarchie financière, au nom de deux conceptions opposées de l’Amérique. 2. Roosevelt contre les « marchands du temple »
Imaginez maintenant le Président s’adressant à son peuple. L’habitude est de faire de belles déclarations de principe, assez vagues pour séduire tout le monde, et de laisser la porte ouverte aux compromis et aux négociations. Ecoutons plutôt le discours du 4 mars 1933. Il marque, comme le comprit parfaitement le grand historien hongrois Karl Polanyi, la rupture avec une société de marché au sein d’un Etat démocratique : « [...] Les pratiques de marchands du temple sans scrupules se trouvent incriminées devant le tribunal de l’opinion publique, et rejetées par les cœurs aussi bien que par l’esprit des hommes. « Oui, [ces trafiquants] ont tenté de faire quelque chose, mais leurs efforts portent l’empreinte d’une tradition périmée. Face à l’échec de l’émission de crédit, ils n’ont su proposer que le prêt de davantage d’argent. N’étant plus en mesure de faire valoir la séduction du profit par laquelle ils induisent les gens à suivre leur ascendant frauduleux, ils ont eu recours à des exhortations, plaidant avec des larmes dans les yeux pour un retour à la confiance. Ils ne connaissent que les règles d’une génération d’égoïstes. Ils n’ont aucune vision, et lorsqu’il n y a pas de vision, le peuple meurt. « Les marchands du temple ont abandonné leurs sièges dans le temple de notre civilisation. Nous devons maintenant y faire revenir nos anciennes vérités. [...] « Le bonheur ne réside pas dans la simple possession d’argent ; il tient à la joie d’accomplir, à l’émotion profonde de l’effort créateur. La joie et la stimulation morale du travail ne doivent plus être oubliées dans la folle poursuite de profits évanescents. Ces jours sombres que nous vivons vaudront bien tout ce qu’ils nous coûtent s’ils nous enseignent que notre véritable destinée n’est pas de nous laisser faire, mais de pourvoir à nos besoins et à ceux de nos prochains. « La reconnaissance de la fausseté de la richesse matérielle comme critère de succès va main dans la main avec l’abandon de la fausse croyance suivant laquelle les responsabilités publiques ou une haute position politique se mesurent seulement suivant les critères de vanité et de profit personnel ; et il faut mettre un point final à cette forme de conduite qui trop souvent, dans la banque et les affaires, abaisse une confiance absolue en une injustice, égoïste et sans cœur. [...] « Une refondation, cependant, ne fait pas seulement appel à des changements d’éthique. Ce pays exige de l’action, et de l’action immédiate. « Notre toute première tâche est de mettre les gens au travail. Il ne s’agit pas d’un problème insoluble si nous y faisons face avec sagesse et courage. Nous pouvons en partie réussir si nous embauchons directement par l’intervention de l’Etat lui-même, nous mobilisant en vue de cette tâche comme nous le ferions dans une situation de guerre, mais en même temps, grâce à cette force de travail ainsi mobilisée, en accomplissant les grands projets dont nous avons besoin pour stimuler et réorganiser l’utilisation de nos ressources naturelles. [...] « Finalement, dans notre progression vers la reprise du travail, nous aurons besoin de deux protections contre un retour des maux de l’ordre ancien ; il devra y avoir une stricte supervision de toutes les activités bancaires, de crédit et d’investissement ; il devra en même temps être mis fin à la spéculation faite avec l’argent des autres, et des dispositions devront être prises pour assurer que notre monnaie soit à la fois disponible en quantité suffisante et suffisamment solide. » Face à ce discours, le directeur de la Banque d’Angleterre, Montagu Norman, se serait écrié : « L’insolent bâtard ! » Dans le club de banquiers américains qui contrôlaient le fonctionnement de la Réserve fédérale, la majorité partagea - sans le dire tout haut - le jugement de Montagu Norman. Les Warburg, les Meyer, les Lazard, les Harriman, un Otto Kahn de Kuhn Lœb et surtout les associés ultraconservateurs de J.P. Morgan, en particulier Thomas Lamont, décidèrent d’organiser une entreprise de déstabilisation de la présidence. Ces hommes, regroupés autour de la banque Morgan, entendaient contrôler les Etats-Unis au sortir de la crise encore davantage qu’ils ne le faisaient en 1928. La « galaxie Morgan », par exemple, avait placé ses associés dans 167 des plus grandes entreprises du pays, allant de la banque aux chemins de fer en passant par les compagnies d’électricité. Ils exerçaient une influence directe ou indirecte sur tous les grands journaux du pays. La première salve consista à organiser une opération contre le dollar. Le 6 mars 1933, en invoquant les pouvoirs que lui donnait un texte datant des années de guerre, le Trading with the Enemy Act, Roosevelt répliqua en fermant les banques pendant quatre jours et en proclamant un embargo sur le retrait ou le transfert d’or et d’argent. La tension fut alors à son comble. Roosevelt, malgré l’insistance d’une poignée de ses conseillers, ne se décida pas à aller jusqu’à prendre le contrôle de tout le système de banque et de crédit. Il aurait dû alors abolir ce club de banquiers qu’était - et qu’est toujours - la Réserve fédérale, et lui substituer une Banque nationale suivant la démarche d’Hamilton. Le pouvoir de fait qu’avaient les banquiers privés de battre monnaie avec leur instrument, la Réserve fédérale, aurait alors été repris par le Trésor public - comme le prévoit d’ailleurs la Constitution américaine. Roosevelt préféra utiliser l’argent des banquiers au service de sa propre politique en engageant avec eux un bras de fer pour les contrôler sans passer aux extrêmes. Le choc n’en fut pas moins frontal. Roosevelt établit que la monnaie serait toujours émise par la Réserve fédérale, mais ne serait plus convertible en or. Il mit en place de rigoureuses mesures de contrôle du fonctionnement des banques : elles ne pourraient reprendre leurs activités qu’avec une autorisation du Trésor, les banques jouissant d’une bonne situation rouvrant sans problèmes, mais celles que les contrôleurs fédéraux avaient jugées insolvables ne reprenant leurs activités que sous tutelle publique ou devant fermer leurs portes. Le débat sur la séparation entre activités de banques de dépôt, de banques d’affaires et d’assurances, afin de limiter la spéculation et d’éviter que se constituent des « géants » privés de la finance, fut tout de suite lancé. Il aboutit, fin juin, au vote du Glass-Steagall Act. En même temps, le 10 avril, Roosevelt présenta le premier de ses programmes de grands travaux : les lois créant la fameuse TVA, la Tennessee Valley Authority. L’impact politique de la décision fut immense, car la plupart des grandes compagnies électriques américaines se trouvaient sous le contrôle des intérêts Morgan, qui avaient bloqué tout nouveau projet depuis la fin de la Première Guerre mondiale et maintenu le prix du kilowatt à un niveau élevé. Or la TVA avait pour but de briser cette politique malthusienne en fournissant de l’électricité bon marché et en créant en même temps des usines de production d’engrais, pour permettre aux agriculteurs de se fournir à des prix raisonnables. L’affrontement entre la présidence et le « gouvernement parallèle » des intérêts bancaires et financiers était dès lors direct. J.P. Morgan déclara à un associé : « Montaigu avait raison. Je crois que nous avons sous-estimé cet homme. Nous allons rattraper le temps perdu. » On ne donnait alors pas cher de la peau de Roosevelt, ou du moins de sa capacité à continuer dans cette direction. Certains banquiers, dont les intérêts Morgan, étaient partisans de l’éliminer ; d’autres - comme les associés de Dillon Read ou Otto Kahn, de Kuhn Lœb - de le ramener à la raison, c’est-à-dire aux intérêts de sa classe, tout en pensant qu’un peu de régulation était nécessaire, à condition de ne pas aller trop loin. Avant de continuer, cela vous rappelle-t-il quelque chose ? Les banquiers qui menèrent le combat contre Roosevelt sont toujours là aujourd’hui, et ont repris leur pouvoir. Il s’agit des mêmes noms, à quelques nouveaux près, et leur idéologie est redevenue dominante : dérégulation, dictature du court terme, simplement dopée par la « nouvelle économie ». (A propos, en 1929, on parlait également de « nouvelle économie » : c’était alors l’automobile, l’aéronautique, les téléphones et la radio. Et l’économiste Irving Fischer, l’un des libéraux les plus respectés, prédisait que les lois de cette nouvelle économie rendaient un krach pratiquement impossible.) Quant au Glass-Steagall Act, il vient d’être mis à la corbeille - pas celle de la Bourse - il y a quelques mois, et comme avant mai 1933, les banques peuvent à nouveau aujourd’hui exercer à la fois des activités de dépôt, d’affaires et d’assurance - et l’on présente cela comme un progrès de l’économie de marché. Revenons maintenant à la victoire remportée par Roosevelt, car elle est édifiante, tant par l’acharnement qu’il manifesta que par sa méthode, consistant à exposer les manœuvres de l’adversaire, à réunir une base sociale pour le combattre et enfin, à le frapper dans ses œuvres vives, sans se laisser distraire de l’essentiel. En d’autres termes, faire éclater publiquement la vérité, mobiliser ses défenseurs par des mesures claires et tenir en échec ses ennemis sous le feu des forces ainsi rassemblées. 3. La grande bataille contre Wall Street
Le Président, avec ses alliés au Sénat et à la Chambre des représentants, où il disposait d’une majorité démocrate, fit tenir des auditions sur les opérations des principales banques américaines. Son but était à la fois d’organiser leur contrôle en rétablissant les pouvoirs de l’Etat et d’exposer leurs manœuvres et leurs intrigues devant l’opinion américaine. C’est principalement devant la Commission bancaire du Sénat que se déroulèrent les débats engageant l’avenir du pays. Pour les diriger, la Commission - avec l’appui de Roosevelt - engagea un juriste de New York, Ferdinand Pecora, célèbre pour ses combats contre la mafia et Wall Street. Cet homme, qui avait été auparavant démissionné d’un poste de District Attorney en raison de ses talents et de sa combativité excessifs, était un catholique d’origine sicilienne, ennemi acharné de ce qu’il appelait les « marchands du temple et autres usuriers ». Dès février, soit entre l’élection de Roosevelt et la passation officielle des pouvoirs, Pecora mit sur le gril, au Sénat, les principales banques commerciales de New York. Il établit que certains des dirigeants de ces banques, comme les jusque-là tout-puissants Charles Mitchell et Hugh Baker, de la National City Bank, et Albert Wiggin, de la Chase, avaient menti à leurs actionnaires, manipulé le cours d’actions pour leur bénéfice et celui de leur banque, et avaient réalisé des profits au-delà de toute limite raisonnable, sans le moindre souci de l’intérêt économique de leur pays. Pecora s’avéra un interlocuteur sans complaisance, à l’opposé des habitudes de « courtoisie entre gens du même monde », ne craignant jamais d’appeler un chat un chat. Mitchell et Baker, deux alliés du groupe Morgan parmi les banques commerciales, durent démissionner face au scandale. James Perkins, le successeur de Mitchell, sépara immédiatement les activités de banque commerciale de la National de celles de banque d’affaires. Le discours de Roosevelt du 4 mars contre les « marchands du temple » fut donc prononcé dans le climat créé par Pecora et la Commission bancaire du Sénat, et le terrain se trouva également préparé pour ce qui allait devenir le dispositif Glass-Steagall. C’est début mars que Pecora s’attaqua aux intérêts Morgan. Le conseil de Morgan, John W. Dawis, ancien candidat à la présidence démocrate en 1924 et ancien ambassadeur américain en Grande-Bretagne, déclara que les questions posées par Pecora et la Commission bancaire étaient insultantes et n’appelaient aucune réponse. Pecora, qui avait passé des journées entières dans les bureaux de Morgan pour éplucher tous ses comptes, contraignit alors la banque à s’exécuter, documents en mains. Ce furent les fameuses auditions de mai et de juin, qui révélèrent au public américain l’existence d’un véritable « gouvernement parallèle », celui des « marchands du temple » qu’avait dénoncés Roosevelt. Avant ces auditions, le 11 avril, une nouvelle opération de déstabilisation contre le dollar fut lancée pour tenter un chantage au chaos contre Roosevelt et Pecora. La première réaction de Roosevelt fut de défendre le dollar, mais il comprit vite qu’il ne pourrait battre les spéculateurs à leur propre jeu. Accélérant son offensive au-delà de ce qu’il avait lui-même pensé au départ, il décida de changer de terrain : le 19 avril, il institua l’embargo sur l’or, renonça au système d’étalon-or et fit introduire, dans une loi sur l’agriculture, un amendement lui permettant d’étendre ses pouvoirs monétaires. Immédiatement, Morgan et leurs alliés dénoncèrent la politique aventuriste de Roosevelt et appelèrent au rétablissement d’une « monnaie solide ». Mais l’opinion avait été préparée à se méfier de la parole des banquiers, et leur orthodoxie financière tomba dans l’oreille de sourds. Le directeur du Budget de Roosevelt, un partisan des Morgan implanté au sein de l’Administration et que le Président allait bientôt chasser, déclara alors : « C’est la fin de la civilisation occidentale. » On voit ici qu’il ne s’agissait pas de simples réformettes à la mode keynésienne ou social-démocrate. Keynes, d’ailleurs, ne cessera, au cours des années du New Deal, d’écrire à Roosevelt pour lui conseiller de ménager davantage les « milieux d’affaires », ce dont le Président américain ne tint pratiquement aucun compte. La prochaine phase du combat concerna le remboursement des obligations de l’Etat comportant une garantie-or. Roosevelt laissa se dérouler d’abord les auditions du groupe Morgan. Celles-ci commencèrent le 24 mai, avec pour principaux témoins J.P. Morgan Jr. et Thomas Lamont. Morgan déclara d’emblée qu’il se flattait de représenter une tradition de banque d’affaires américaine « utile au pays et assujettie à des règles éthiques ». Très vite cependant, sous les coups de Pecora, il apparut que ces déclarations pompeuses masquaient mal des manipulations constantes d’un club oligarchique. Un nombre restreint d’hommes très puissants exerçait non seulement un monopole de fait sur l’achat et la vente de titres, mais s’était emparé de l’industrie américaine et, par toutes sortes de moyens de pression et de corruption, contrôlait une élite de banquiers, de diplomates et de politiciens. Les départements d’Etat, du Trésor et de la Justice apparurent - comme ils le sont aujourd’hui - le centre de leurs opérations au sein de l’appareil d’Etat, tandis que la Réserve fédérale était tout simplement leur chose. Thomas Lamont, l’homme de Morgan, répliqua que la croyance dans les pouvoirs extraordinaires de sa banque était une « illusion populaire ». Ce à quoi Pecora rétorqua chiffres en mains, en présentant les listes de sociétés où les partenaires de Morgan siégeaient au conseil d’administration, la liste de banques dont ils étaient directeurs et les bilans du groupe. Il apporta alors la preuve que Morgan et ses vingt partenaires, ainsi que leur associée de Philadelphie, Drexel and Co., n’avaient payé - malgré leurs immenses avoirs - aucun impôt sur le revenu en 1931 et 1932. Morgan se défendit alors en disant qu’il avait simplement exploité les lois existantes. « Si les lois sont mal faites, ce n’est pas mon problème » déclara-t-il insolemment à la Commission. Ce à quoi il lui fut répondu que l’on pouvait donc avoir une suspicion légitime que ces lois avaient été faites sous son influence, d’autant plus que l’administration fiscale, la fameuse Intemal Revenue Service (IRS), n’avait jamais vérifié les comptes des Morgan ! Face aux protestations de Morgan, Pecora présenta une dernière liste : celle des clients favoris (preferred clients) de la banque, qui avaient systématiquement bénéficié d’actions offertes à des prix inférieurs à ceux cotés en Bourse. Ainsi apparurent les noms de tout ce que les Etats-Unis comptaient d’hommes influents, dans tous les milieux, et en particulier au sein des deux principaux partis du pays. De plus, la preuve fut apportée que Morgan gérait l’un des aspects les plus déterminants de la politique britannique, c’est-à-dire le Fonds de stabilisation de la livre ! Lamont et J.P. Morgan en personne coordonnaient et dirigeaient ses opérations. Deux membres de la Chambre des lords, en Grande-Bretagne, étaient partenaires de la filiale anglaise de Morgan, Morgan Grenfell. A ce point, toute l’opération d’influence anglo-américaine se trouvait exposée. Dans des conditions d’autant plus gênantes qu’il apparut que Morgan Grenfell, avec Hambros et N.M. Rothschild and Sons, avait organisé un fonds de crédit revolving en faveur de l’Italie de Mussolini, tout comme elle le faisait - à une échelle bien supérieure - en faveur de l’Angleterre. Lorsque Pecora demanda à Morgan s’il n’était pas gêné d’avoir imbriqué à ce point ses intérêts avec ceux d’un gouvernement étranger, celui-ci répondit qu’il se comportait toujours en « banquier de confiance », qu’il établissait un « mur intérieur entre les affaires et la politique » et surtout qu’il était inimaginable qu’il y ait un conflit d’intérêt entre la Grande-Bretagne et les Etats-Unis. Il faut comprendre ici que Morgan, soumis à un environnement auquel il n’était pas habitué, et qui jugeait comme une initiative de mauvais goût qu’on lui demande des comptes, s’enfonçait davantage, au fur et à mesure des auditions. Ainsi, excédé par les questions sur le respect des procédures et des lois, il en vint à dire que toute mesure de régulation bancaire était inutile et qu’il ne voyait donc pas pourquoi il aurait dû ou devrait les respecter. Il affirma que les relations avec ses clients revêtaient une confidentialité absolue et que jamais il n’en dirait quoi que ce soit à la Commission, à l’Etat ni à personne. Le New York Times, bien entendu, et quelques sénateurs sudistes, ses obligés, tentèrent de le défendre. Glass s’en prit à Pecora pour être personnellement trop rude avec tant d’hommes dignes d’estime, ce à quoi Pecora répliqua qu’il ne faisait que représenter une loi plus haute, celle définie par les principes constitutionnels - ce qui, personnellement, ne lui rapportait que 225 dollars par mois. Face aux longs applaudissements des spectateurs, Glass ne put que répliquer : « Oui, tout ce dont il s’agit ici est un cirque, et tout ce qu’il nous manque, c’est les cacahuètes et la limonade. » Morgan, sûr de lui, apparut à la séance suivante de la Commission avec une naine de cirque sur ses genoux, se croyant comique, et la photo parut dans la presse du monde entier. Son arrogance et son mépris des êtres humains se trouvèrent ainsi totalement exposés. Même le New York Times, qui avait pourtant défendu l’élégant gentleman qu’était M. Morgan contre la « vulgarité transpirante » de M. Pecora, ne put que s’incliner. La presse pro-Morgan avait elle-même été contrainte de publier les dépêches quotidiennes donnant le compte-rendu des auditions. Pecora (op. cit.) conclut en allant dans le sens de l’immense majorité de l’opinion : « Le pouvoir de J.P. Morgan n’était pas une "grande illusion populaire", comme M Lamont l’aurait dit, mais un fait dans toute sa brutalité. Il s’agissait d’un grand courant alimenté par plusieurs sources : par ses dépôts, ses prêts, ses lancements de sociétés, ses postes d’administrateur, sa position prééminente de banque d’affaires, son contrôle de holdings qui, à leur tour, contrôlaient de très nombreuses filiales, et enfin par les liens de pressante gratitude dans lesquels il tenait habilement les membres de sa liste préférentielle de clients favoris. Cela atteignait tous les coins et recoins du pays, et pénétrait tant au sein de l’Etat que du monde des affaires. Les problèmes soulevés par une telle institution vont bien plus loin que ceux qui peuvent être résolus par une réglementation bancaire, au sens étroit du terme. Il peut s’agir d’un formidable rival pour le gouvernement lui-même. » Le scandale était alors immense : le secrétaire au Trésor, Woodin, qui allait plus tard devoir se retirer, figurait lui aussi sur la liste préférentielle de Morgan ! Roosevelt se trouvait donc, devant l’opinion, en position de force et les banquiers étaient politiquement discrédités. Il saisit l’avantage en étendant son offensive. Alors que le sénateur Glass avait tenté de faire passer au Sénat une loi étendant les pouvoirs de la Réserve fédérale, contenant une clause réaffirmant son indépendance vis-à-vis du Trésor et affirmant son statut de banque privée, Roosevelt demanda au président de la Commission bancaire à la Chambre des représentants, Steagall, de présenter un projet de loi parallèle, confirmant mais n’accroissant pas les pouvoirs de la Réserve fédérale et, surtout, établissant le divorce définitif entre banques de dépôt et banques d’affaires. Les textes de Steagall et de Glass furent finalement réunis en un seul, le fameux Glass-Steagall Act, voté à la fin juin 1933, qui vient d’être aboli par le président Clinton il y a quelques mois. Certes, le Trésor ne se substituait pas à la Réserve fédérale, mais les pouvoirs des banques se trouvaient sérieusement diminués et contrôlés, tant dans le domaine des activités (séparation obligatoire) que dans le domaine géographique (pas d’allégements à l’interdiction d’exercer l’activité dans plus d’un seul Etat de l’Union). La tentative de Glass en faveur de Morgan et des banques se trouvait ainsi retournée contre elle-même, bien que Roosevelt ne fût pas entièrement satisfait d’un texte qui laissait encore trop de souplesse à la Réserve fédérale, ce qui avait une importance limitée sous un pouvoir fort, mais allait permettre aux banques de reprendre plus tard leur influence sous des pouvoirs plus faibles. Le 26 mai, jour de l’affrontement entre Glass et Pecora sur le « cirque », Roosevelt présenta une loi abolissant la clause-or dans les contrats de prêt ou les obligations et autorisant les remboursements en dollars, c’est-à-dire dans la « devise courante » sans garantie-or. Non seulement il était interdit d’émettre de nouvelles obligations comportant une clause-or, mais les anciens dollars ou les anciennes obligations à garantie-or ne pouvaient en aucun cas être remboursés en or. Cette dernière disposition provoqua la colère des banquiers d’affaires, qui avaient accumulé spéculativement des titres à garantie-or en espérant qu’eux-mêmes et leurs meilleurs clients feraient avec ces titres une excellente affaire - au détriment des réserves d’or du pays. Le 28 mai, le texte gouvernemental fut cependant approuvé par les Commissions bancaires des deux Chambres. Le 26 mai, la Loi sur l’industrie fut votée au Congrès : elle comprenait un programme de grands travaux pour 3,3 milliards de dollars, tout en prévoyant des dispositions fiscales plus contraignantes afin d’éviter l’évasion pratiquée auparavant par Morgan et ses alliés. Roosevelt demanda également - et obtint - une extension des pouvoirs présidentiels pour relever les droits de douane afin de protéger l’industrie américaine et d’inciter à une relance des investissements dans ce domaine. Ce que l’on appela alors la « cabale des banquiers » décida qu’après avoir perdu la première manche économique, elle devait tenter de l’emporter dans une seconde, sur le terrain directement politique. Ainsi, entre avril et juin 1934, le groupe Morgan décida de soutenir un plan de déstabilisation du gouvernement américain. L’objectif était de créer une situation de chaos dans laquelle ce que certains appelaient la « révolution de Roosevelt » pourrait être arrêtée. Pour cela, Morgan - qui comptait parmi ses associés de nombreux admirateurs de la marche sur Rome de Mussolini et qui, rappelons-le, finançait le Duce - entreprit de recourir à des milices armées et à des anciens combattants de la Grande Guerre insatisfaits. Il réunit à cet effet quelques hommes déterminés. Leur attention se porta sur l’American Legion, qu’ils finançaient depuis 1919 et utilisaient jusque-là pour lutter contre les syndicats « rouges ». Les chefs de cette Legion avaient reçu le surnom de « Famille Royale », tant leurs mœurs étaient britanniques et leurs identités patriciennes (banquiers, courtiers de bourse, avocats d’affaires, etc.). En même temps, ils tentèrent de coopter la rivale de la Legion, les Veterans of Foreign Wars (Vétérans de guerres étrangères, VFW), qui étaient moins antisyndicalistes que la Legion et ne voulaient pas être des « jaunes », mais qui, au fur et à mesure de l’aggravation de la dépression, entendaient imposer le paiement immédiat de leurs primes d’anciens combattants, prévu seulement en 1945, et devenaient de plus en plus enragés. L’homme que les Morgan entendaient manipuler en faveur de leurs intérêts était le Major General Smedley Darlington Butler, dont ils espéraient exploiter le patriotisme. Butler cependant n’avala pas l’appât qu’on lui tendait et dénonça finalement le complot, ce qui mit un terme aux menées des banquiers. Cette histoire, très peu connue en Europe, mérite d’être contée brièvement, car elle éclaire le combat de Roosevelt en montrant l’opposition qu’il dut affronter, bien au-delà des urnes, des salons de Washington et des Commissions du Congrès. Elle permet aussi de mieux comprendre l’histoire américaine contemporaine, et notamment les extrêmes jusqu’auxquels sont allés les ennemis de Kennedy, de Martin Luther King et de LaRouche. Car la violence n’y est pas une dérive des ghettos ou de classes moyennes exaspérées, mais une composante de l’oligarchie elle-même, la méthode qu’elle utilise lorsque son pouvoir se trouve menacé. 4. Le fascisme de l’oligarchie financière américaine
Il devenait alors de plus en plus évident, pour quiconque se penchait sur le problème, que l’American Legion et ceux qui la soutenaient politiquement et financièrement étaient de moins en moins démocrates et de plus en plus à la dérive. Dès 1923, le commandant en chef de la Legion, Alvin Owsley, avait ouvertement soutenu Mussolini et estimé que le fascisme était une option politique viable pour les Etats-Unis. « Si jamais il en est besoin, déclara-t-il, l’American Legion est prête à protéger les institutions de son pays et ses idéaux tout comme les fascistes ont traité les forces destructrices qui menaçaient l’Italie. N’oubliez pas que les fascistes sont aujourd’hui pour l’Italie ce que l’American Legion est pour les Etats-Unis. » En mars 1931, l’American Legion fit passer une résolution exprimant son admiration pour Mussolini, et ses chefs s’inquiétaient ouvertement de la pollution de la race américaine par des « non aryens » . On ne s’étonnera pas, dès lors, d’apprendre que ce mouvement d’anciens combattants à la nature un peu particulière servait de base de recrutement pour le Ku Klux Klan. En même temps, des provocateurs au sein du Parti communiste américain entretenaient un climat de violence et de confusion propice à toutes sortes de menées. Cependant, Butler, le plus décoré des officiers d’active américains, fit alors un discours à la convention de l’American Legion, dans le Connecticut, où il s’en prit aux banquiers et à Wall Street déclarant notamment : « J’ai aidé à violer la souveraineté d’une bonne demi-douzaine de républiques d’Amérique centrale pour le compte de Wall Street. En Chine, j’ai tout fait pour que les opérations de la Standard Oil puissent se poursuivre sans problèmes. J’avais un racket d’enfer et j’ai été récompensé par des honneurs, des médailles et des promotions. J’aurais pu donner quelques bons conseils à AI Capone. Le mieux qu’il ait jamais pu faire, c’est de racketter trois villes en même temps. Les Marines, eux, opéraient sur trois continents. » Le 5 décembre 1931, Butler fit publier dans le Liberty Magazine un article intitulé : « Que les Amiraux aillent se faire voir ! Pourquoi j’ai pris ma retraite à 50 ans. » Fin juillet 1932, la Bonus Army (l’armée des anciens combattants qui réclamaient le paiement de leurs primes) descendit sur Washington. Plus de 10 000 hommes en colère campèrent alors sur les rives de l’Anacostia. Butler encouragea ces hommes à se battre pour leurs droits, mais parvint à éviter un bain de sang en leur conseillant de ne pas céder aux provocations et de rentrer chez eux, où les gouverneurs de leurs Etats respectifs allaient leur fournir des aides conséquentes. L’on échappa ainsi de peu au pire. Roosevelt fit l’éloge de Butler. Ce dernier, qui se flattait de n’avoir jamais voté démocrate de toute sa vie, envoya à Roosevelt, dès son élection, un télégramme disant : « Nous saluons votre nomination comme l’un des plus grands bienfaits que puisse recevoir une nation à un moment d’adversité. » Au moment de l’attentat contre Roosevelt, en février 1933, Butler se demanda tout haut si le bras de l’assassin n’avait pas été armé par Wall Street et ses banquiers. Ainsi, sur une base anti-Wall Street, Butler et Roosevelt se retrouvaient du même côté de la barrière politique. L’objectif du clan Morgan fut précisément, dès lors, de retourner Butler contre Roosevelt. Leur pari était de faire de Roosevelt un dangereux socialiste, que Butler, en bon « conservateur », détesterait encore davantage que les banquiers. Butler n’était peut-être pas le candidat le plus facile pour l’entreprise de déstabilisation ainsi prévue par Morgan et ses alliés, mais ces derniers savaient bien que l’American Legion et les VFW à eux seuls ne suffiraient pas. Il fallait un leader charismatique et Butler était le seul disponible. Sa rhétorique antibanques et anti-Wall Street pouvait même être utile, comme la rhétorique anticapitaliste et populiste de Mussolini, pour masquer les intentions des comploteurs. Ceux-ci se mirent donc à l’œuvre, espérant que Butler serait entraîné par ses faiblesses et l’aveuglement de sa base. 5. Le complot contre Roosevelt
L’opération pour engager Butler dans un complot commença, d’après les documents dont on dispose, dès le 1er juillet 1933, après l’échec des Morgan devant la Commission bancaire du Sénat. Deux dirigeants de l’American Legion rendirent alors visite à Butler en Pennsylvanie. Il s’agissait de Bill Doyle et de Gerald McGuire. McGuire travaillait pour le colonel Grayson Mallet-Prevost Murphy, qui dirigeait une maison de courtage new-yorkaise négociant des actions et des obligations internationales. Grayson Murphy se trouvait sur la liste des meilleurs clients de Morgan et était l’un des directeurs de la Morgan’s Guaranty Trust Bank ainsi que de plusieurs sociétés associées aux Morgan. Cet homme avait joué un rôle important dans le syndicat de prêteurs organisé en faveur de l’Italie et avait, pour cette raison, été décoré par Mussolini en personne. Dès 1903, il avait été sélectionné par Theodore Roosevelt pour des « opérations parallèles », consistant principalement à organiser des interventions militaires américaines en Amérique latine pour imposer le remboursement de dettes publiques et privées. Et juste après la Grande Guerre, il voyagea fréquemment en Italie, notamment pour y rencontrer Mussolini avant la marche sur Rome, sans que le gouvernement de son pays en soit informé. McGuire annonça à Butler qu’ils venaient à lui pour qu’il prenne le commandement d’un groupe de « légionnaires » déçus par leur direction et exigeant un engagement plus radical « en faveur du soldat ». Ils lui proposèrent de prononcer un discours à leur convention nationale, à Chicago, mettant en cause les chefs « trop modérés » de la Legion d’alors. Butler, bien entendu, exprima sa sympathie mais, malgré son anti-autoritarisme qui avait été bien « profilé », déclina leur invitation car il n’entendait pas se mêler des querelles au sein de la Legion. McGuire tenta alors d’exciter le colérique Butler contre Roosevelt. Il lui dit qu’il était chargé d’inviter les VIP à la convention et qu’il était l’un des proches collaborateurs du commandant national, le général Louis Johnson, un ancien secrétaire à la Défense dont le nom, par ailleurs, peut être retrouvé sur la liste préférentielle des Morgan. McGuire assura qu’il s’était arrangé pour faire figurer le nom de Butler sur la liste des invités, mais que Johnson ayant montré la liste à Louis Howe, le secrétaire politique personnel de Roosevelt, celui-ci avait biffé le nom de Butler en déclarant que le Président ne désirait en aucun cas sa présence. Ils dirent à Butler qu’aucune raison n’avait été donnée à cette hostilité présidentielle. mais qu’eux s’étaient arrangés pour qu’il puisse venir de toutes façons, comme délégué d’Hawaii, ce qui lui donnerait le droit de prendre la parole. Cependant, cette histoire parut étrange à Butler, qui refusa encore la proposition. Il dit plus tard qu’il avait eu clairement le sentiment qu’on essayait de le monter contre Roosevelt. Cependant, Doyle et McGuire revinrent à la charge. Ils dirent à Butler que ce serait indigne de lui de parler au seul nom d’Hawaii, depuis la salle, mais qu’ils avaient entrepris de rassembler deux à trois cents légionnaires pour le soutenir à la convention, auxquels ils payeraient tous les frais de transport et de séjour à Chicago. Ces hommes auraient eu pour but de créer une véritable émeute en faveur de Butler, jusqu’à ce qu’il prononce son discours. « Un discours sur quoi ? », demanda Butler. Doyle et McGuire lui tendirent alors un texte qui était un appel vibrant en faveur de l’étalon-or, exigeant un virage à 180 degrés de la politique de Roosevelt ! Butler apprit plus tard que ce discours avait été écrit par John W. Davis, l’ancien candidat démocrate à la présidence qui avait été le conseil de la banque Morgan et de J.P. Morgan en personne lors des auditions devant la Commission bancaire du Sénat. Sans que Butler en ait eu connaissance, l’un des organisateurs de ce complot était le Comité pour un dollar et une devise solides, un groupe composé par les principaux membres de la liste préférentielle de Morgan. McGuire était lui-même l’un des dirigeants de ce Comité, qui produisait des flots de propagande anti-Roosevelt et pro-étalon-or. Peu de temps après cette seconde visite, qui n’avait pas eu plus de succès que la première, McGuire revint voir Butler, mais cette fois tout seul. Il lui révéla certains de ses soutiens financiers : Grayson Murphy, bien entendu, puis R.S. Clark, membre de la liste préférentielle du groupe Morgan et héritier de la famille Singer, et enfin John S. Mills, du clan du Pont, tous par ailleurs membres du Comité pour un dollar solide. Cependant, Butler continua à refuser la proposition. C’est alors Clark qui vint le rencontrer, tentant de le persuader que les primes des anciens combattants ne devaient pas être payées en « monnaie de singe » de Roosevelt, mais dans un dollar solide. Butler répliqua qu’il lui paraissait que le discours qu’on voulait lui faire prononcer était un « big business speech », qui n’allait pas changer l’état d’esprit du Président des Etats-Unis. A quoi Clark répliqua en riant : « Vous devez savoir que le Président est un homme faible. Il se ralliera rapidement à nos idées. Il est né dans sa classe. Il a été élevé dans sa classe sociale et il nous reviendra. » Clark, heureusement, se trompait lourdement, tant sur Roosevelt que sur Butler. Lorsqu’il proposa à Butler, qui n’était pas riche, de payer l’hypothèque de sa maison et de prendre soin de sa famille, celui-ci, furieux, rejeta son offre. Une semaine après, en cet automne 1933, la convention de la Legion eut lieu à Chicago et adopta par acclamations une résolution en faveur de l’étalon-or. McGuire, de retour de la convention, alla voir Butler et lui dit qu’ils avaient obtenu ce qu’ils voulaient, même sans lui : la résolution en faveur de l’étalon-or et l’élection, au poste de commandant, d’un de leurs hommes, Frank N. Belgrano Jr., vice-président de la Bank of Italy-Bank of America de Gianinni, celle-là même qui gérait les comptes de Mussolini aux Etats-Unis et dans le monde entier ! Butler répliqua à McGuire : « Oui, mais vous n’avez pas soutenu la prime des soldats. » A quoi McGuire répondit cyniquement : « Mais nous avons besoin d’un dollar solide avant que cela vaille la peine de soutenir la prime ! » Ils se séparèrent sur ces paroles, ce qui n’empêcha pas McGuire de revenir à la charge à plusieurs reprises encore, sans plus de succès. Roosevelt, parmi ses conseillers et au sein de son cabinet, était certes entouré d’agents du groupe Morgan. Cependant, ils le jugeaient trop imprévisible et indépendant d’esprit. Le 6 novembre 1933, il fut le premier dirigeant occidental à reconnaître l’Union soviétique. Les banquiers dénoncèrent « un nouveau Rapallo avec les Soviets ». Les Britanniques craignaient que l’Amérique, en rompant l’isolement de l’URSS, ne torpille leurs plans visant à organiser un affrontement entre l’Allemagne nazie et la Russie soviétique. L’initiative de Roosevelt fut donc considérée comme très dangereuse. La « cabale des banquiers » éleva le ton. Thomas Lamont prononça alors un incroyable discours devant la Foreign Policy Association, se livrant à un éloge sans nuances de Mussolini et de ses méthodes, soulignant que « le fascisme, en tant que politique économique et sociale, marche très bien » (sous-entendu, mieux que notre régime ici, en Amérique). C’est alors que le 1er décembre 1933, McGuire partit avec sa famille pour un long voyage en Europe. Il passa sept mois en France, en Italie fasciste et en Allemagne nazie, en Angleterre, en Hollande et - dit-on - en Russie. Il expliqua plus tard à Butler qu’il participait à une mission d’étude sur les relations entre organisations de soldats et mouvements de masse fascistes. Il affirma que pendant son séjour à Paris, il avait travaillé directement à partir des bureaux de Morgan et Hodges. Il pensa que l’organisation des Croix-de-feu françaises était le meilleur modèle pour les Etats-Unis et en référa à ses amis anglais, puis américains. En même temps, pendant le printemps 1934, il se formait aux Etats-Unis des organisations paramilitaires plus ouvertement fascistes, comme les Silver Shirts et les Crusaders, contre les syndicats et les « rouges ». D’autres encore, comme les Sentinels of the Republic, étaient directement financées par des intérêts financiers, comme ceux des familles Pew et Pitcarin, alliées des Morgan. Dans la tradition d’une maçonnerie sudiste de « droite », le Southem Committee to Uphold the Constitution reçut un flux de financement bancaire « nordiste ». A Hollywood même, l’acteur Victor McLaglen lança la Califomia Light Brigade, prête à marcher contre toute menace d’ »anti-américanisme ». Toutes ces organisations et bien d’autres, qui essaimèrent dans le pays, ne se trouvaient pratiquement pas inquiétées par le FBI d’Edgar Jay Hoover. Leurs activités s’intensifièrent au début de l’été 1934, soutenues par un barrage médiatique élevé contre le « New Deal socialism » de Roosevelt et la supposée « menace rouge ». De nombreux articles parurent sur le « miracle économique » de Mussolini, qui avait « fait cesser le chômage » et rétabli l’ordre. Par exemple, dans le numéro de juillet 1934 de Fortune, le magazine de Henry Luce, tous les articles chantent la gloire du Duce. Roosevelt ne recula cependant pas. En juin 1934, pour la première fois dans l’histoire américaine, il ordonna l’arrêt de la saisie (foreclosure) des propriétés agricoles et établit un système de parité - le prix de vente ne pouvait être inférieur au prix de revient - pour le paiement des récoltes. Il mit en place la Security and Exchange Commission (la Commission des opérations de Bourse américaine) pour mettre un terme aux formes les plus choquantes de spéculation et créa des agences régulatrices pour contrôler la radio et les communications en général. Mais l’initiative politique la plus marquante qu’il prit fut de garantir les droits des syndicats, d’arrêter les manœuvres patronales pour empêcher la syndicalisation et d’imposer le respect des conventions collectives. Cette initiative, qui culmina dans le Wagner Act de 1935, véritable loi sur les droits du travail, permit l’expansion et le renforcement, particulièrement parmi les travailleurs de l’industrie, de forces syndicales qui allaient être utilisées par Roosevelt pour contrer directement la mobilisation fasciste organisée par les cliques que sponsorisaient les Morgan. Roosevelt, en prenant personnellement la responsabilité de combattre pour le droit des travailleurs à s’organiser et en organisant leur protection contre les excès du patronat, ainsi qu’en assurant aux agriculteurs leur survie, se dota d’une large base sociale favorable à sa politique. Cependant, quand McGuire revint d’Europe, fin juillet 1934, l’agitation fascisante était à son comble. Dès son retour, il confia à Butler qu’il était temps de rassembler les soldats. Le modèle des Croix-de-Feu lui paraissait le bon pour les Etats-Unis, car les soldats n’étaient pas mûrs pour des actions directement politiques, mais pouvaient être rassemblés dans un but « moral » (sic) et avec des « objectifs économiques ». Il ne s’agissait pas de remplacer directement Roosevelt par quelqu’un d’autre, mais de le faire changer de politique, c’est-à-dire de le faire passer sous les fourches caudines des banquiers. Sans changement constitutionnel, affirmait McGuire, on pourrait faire nommer, sous la pression des mouvements d’anciens combattants, un « supersecrétaire » auprès d’un Président à la santé affaiblie. « Nous allons commencer une campagne de presse disant que la santé du Président décline, et nous pourrons le faire car nous avons toute la grande presse avec nous » se vanta McGuire. Le peuple américain, qui n’est pas très malin, se laissera faire, ajouta-t-il. Il mentionna que le général Hugh Johnson, que Roosevelt avait placé à la tête de la National Recovery Administration, lui aurait paru un bon candidat au poste de supersecrétaire, mais qu’il parlait trop et allait « se faire virer » par le Président. C’est ce qui arriva quelques semaines plus tard, et Butler demanda alors à McGuire comment il pouvait être si bien informé. Il reçut la réponse suivante : « Nous sommes auprès du Président tout le temps. Nous avons autour de lui nos informateurs. » Maintenant que Johnson n’est plus là, il nous faudra quelqu’un d’autre, continua McGuire. Vous, Butler, devriez être prêt à prendre la tête de 500 000 hommes et à les mener à Washington dans un an. « Tout sera constitutionnel, poursuivit-il, nous ferons un peu à Roosevelt ce que Mussolini fit au roi d’Italie, sa fonction sera d’inaugurer des chrysanthèmes, comme celle du Président des Français. » En même temps que McGuire rencontrait Butler à Philadelphie, Jouett Shouse, un protégé de John J. Raskob, avocat des du Pont opérant dans la galaxie Morgan, convoquait la presse à Washington pour annoncer la formation d’un nouveau groupe d’influence politique, l’American Liberty League. Raskob, par ailleurs ancien directeur de General Motors, était l’ancien président du Comité national démocrate qui avait dirigé la désastreuse campagne d’Al Smith. Roosevelt avait éliminé Shouse et Raskob de la direction du Parti démocrate dès qu’il avait été en mesure de le faire. La Liberty League se présenta comme « n’étant pas anti-Roosevelt » . Cependant, elle rassemblait principalement des obligés et des collaborateurs du groupe Morgan, dont John W. Davis, Al Smith et Irenee du Pont, la gestionnaire de la fortune du Pont, contrôlée par Morgan. Un véritable « chœur antique » fut ainsi composé, avec l’adhésion de plus de deux cents personnes formant un conseil du mouvement, dans lequel on pouvait notamment trouver un J. Howard Pew, de la société Sun Oil et fondateur des Sentinels of the Republic, ou un David Reed, sénateur de Pennsylvanie, qui avait déclaré en mai 1932, en plein Sénat : « Je ne me sens pas souvent jaloux d’autres pays ou d’autres gouvernements, mais je dis que si mon pays avait jamais besoin d’un Mussolini, eh bien, ce serait maintenant. » Le trésorier de cette Liberty League un peu particulière n’était autre que Grayson Mallet-Prevost Murphy ! Une opération politique de grande envergure contre Roosevelt se trouvait mise en place, avec une « tête » et des « tentacules » de toutes sortes, ce qui fut confirmé par le comportement de la League, qui devint de plus en plus agressif à l’égard de Roosevelt, notamment à partir de novembre 1934, en organisant une campagne de presse constante et coordonnée au sommet. 6. Le complot déjoué
Face à cette évolution des choses, Butler, qui jusque-là voyait en McGuire un « électron libre » (loose cannon), comprit que le complot, bien qu’il parût hors normes, existait bel et bien. Sachant qu’il allait être attaqué, menacé et moqué, il se décida tout de même à le dénoncer car il jugea que c’était son devoir d’empêcher la déstabilisation de son pays et de sa présidence. Il fit part de son intention à Tom O’Neill, le directeur du Philadelphia Record. Celui-ci mit sur la piste son meilleur journaliste d’investigation, Paul Comley French, et conseilla à Butler d’attendre que son hypothèse soit vérifiée et ses dires confirmés. Il ne s’agissait donc pas du tout d’une dénonciation irréfléchie, sur un coup de tête, mais d’une décision longuement mûrie, avec une vérification par un tiers. Début septembre, French alla prendre contact avec McGuire dans les bureaux de son employeur new-yorkais, Grayson Murphy. McGuire confirma à French qu’il s’agissait bel et bien de détruire la présidence et de créer une forme de gouvernement « autoritaire » aux Etats-Unis. French déclara plus tard, devant la commission du Sénat, que McGuire lui avait confié : « Nous avons besoin d’un gouvernement fasciste pour sauver ce pays des communistes. » Il ajouta que pour obtenir l’argent permettant à l’opération de se dérouler, il n’aurait qu’à téléphoner à John W. Davis, l’avocat de Morgan que nous avons déjà vu à l’œuvre, et à W.R. Perkins, de la National City Bank. Il cita, parmi les hommes prêts à participer à l’opération, Frank Belgrano, le nouveau « commandant » de l’American Legion. Il affirma que ceux qui le soutenaient avaient déjà un plan pour combattre le chômage en ouvrant des « camps de travail » comme en Allemagne nazie ou dans l’Angleterre de Ramsay McDonald. McGuire souligna enfin que le détonateur serait une crise financière organisée par ses amis, en bloquant les crédits en faveur des programmes du New Deal et en provoquant une hausse des taux d’intérêt. Alors, il y aurait une agitation des « forces de gauche », qu’au besoin ils entretiendraient et qui fournirait le prétexte à un contrecoup, avec « l’équivalent moderne d’un grand homme sur un cheval blanc entrant dans Washington ». Finalement, il dit que pour la « démonstration de force » les armes ne manqueraient pas, puisque la famille du Pont était dans le coup et qu’elle contrôlait la Remington Arms Company. Butler se décida alors à faire éclater le scandale, et French et O’Neill l’assurèrent de leur appui. Cependant, l’administration Roosevelt avait déjà eu vent de l’affaire - rappelons qu’elle pouvait d’autant mieux contrôler les intérêts Morgan que certains se trouvaient en son propre sein, ce qui n’avait pas que des désavantages - et Butler fut approché par la Commission de la Chambre des représentants sur l’investigation des activités nazies aux Etats-Unis (Special House Committee to Investigate Nazi Crimes in the United States). Immédiatement, il donna son accord pour témoigner et les auditions commencèrent le 19 novembre 1934. En même temps, pour assurer le coup, trois jours avant, French et Butler avaient fait éclater le scandale dans The Philadelphia Record et The NewYork Post, deux journaux à grand tirage, qui n’étaient en rien des « tabloïds ». Le représentant John McCormack, coprésident de la commission, démocrate du Massachusetts et allié de Roosevelt, conduisit les débats pour rendre publics tous les faits. Dès que la Commission se mit en place, l’histoire fit le tour du pays. Les « comploteurs » multiplièrent alors leurs dénégations, en tentant de ridiculiser le témoignage de Butler, comme celui-ci l’avait craint. Le New York Times ne publia rien sur les accusations en première page, se bornant à présenter un montage d’assertions pour les faire paraître fantaisistes ou extrêmes. Ils tentèrent aussi de dépeindre Butler en vieux militaire d’opérette, comme si ce n’était pas lui qui avait réussi, en juillet 1932 à Washington, à calmer le très réel danger insurrectionnel qu’avait représenté la Bonus Army. Morgan déclara : « Des histoires à dormir debout. Trop ridicules pour mériter un commentaire. » Partout, cette version fut répandue par une presse complaisante envers ses sources de financement. Nulle part, si ce n’est enterrées dans les pages intérieures et en petits caractères, on ne vit, par exemple, les affirmations de l’autre coprésident de la Commission, le représentant démocrate de l’Etat de New York, Samuel Dickstein, suivant lesquelles « Butler a bel et bien des preuves. Il n’est pas homme à faire de telles accusations sans avoir des faits pour les étayer ». McGuire, qui avait au départ tout nié en bloc, dut alors revenir témoigner. Il ne cacha plus ses rapports avec Robert Clark et brandit même des chèques que celui-ci avait signés en sa faveur pour de relativement fortes sommes. Il admit la tentative d’influence exercée sur Butler pour le faire parler en faveur de l’étalon-or devant les soldats, mais prétendit que c’était simplement dans le souci amical de lui faire gagner un peu d’argent et que le général s’était mépris sur ses intentions et celles de ses amis. Il nia d’autant plus l’essentiel, c’est-à-dire le complot politique, et prétendit que Clark n’avait aucun intérêt dans les mouvements fascistes. McGuire ne savait alors pas que les membres de la Commission avaient entre leurs mains sa correspondance avec Clark décrivant ses recherches effectuées en Europe, tous frais payés, à la demande de Clark, sur les mouvements de masse fascistes. McGuire dut revenir pour une troisième audition, au cours de laquelle il fut à plusieurs reprises pris à mentir et où ses contacts avec des mouvements fascistes européens furent exposés. Finalement, la Commission publia un rapport préliminaire de huit mille mots dans lequel elle résuma les témoignages accusateurs, révéla des détails du complot et souligna les mensonges nombreux et répétés de McGuire. Elle ajouta un paragraphe assassin déclarant : « Cette Commission n’a pas la moindre preuve devant elle qui lui permettrait de faire venir témoigner des hommes comme John W Davis, le général Hugh Johnson, le général James G. Harbord, Thomas W. Lamont, l’amiral William S. Sims ou Harford McNider. La Commission ne prendra pas en considération les noms prononcés au cours des témoignages sur la simple base de rumeurs. Cette Commission n’accorde aucune importance aux rapports prématurés de journaux, lorsqu’ils ont été publiés avant que les témoignages correspondants aient été présentés. » En fait, Roosevelt, qui avait inspiré en grande partie l’évolution des travaux de la Commission, faisait ainsi savoir à ses ennemis et à l’opinion américaine qu’il savait à quoi s’en tenir, sans vouloir un conflit frontal qu’il estimait dangereux pour tous. Le « coup » ne pouvait dès lors plus se dérouler comme prévu, et Roosevelt comme Butler considéraient que c’était là l’essentiel. Cependant, Roosevelt ainsi que les représentants Dickstein et McCormack entendaient bien que les travaux de la Commission se poursuivent et firent comprendre qu’ils allaient convoquer Clark. Ce dernier alors se déconsidéra en prétendant être retenu en Europe par « un voyage d’affaires important ». Lorsque le magazine Time s’efforça à nouveau de ridiculiser Butler, sous la direction de Luce, l’opinion se retourna contre lui. Le même ferment populiste que les banquiers avaient tenté de coopter en leur faveur jouait désormais contre eux, et vingt-sept ans plus tard, McCormack put déclarer à son interviewer Jules Ascher : « Time a toujours été la plus immonde publication qui ait jamais existé. Je l’ai dit en public à plusieurs reprises. Ils ne couvrent pour ainsi dire jamais la vérité. Si le général Butler n’avait pas été le grand patriote qu’il fut, et s’ils [les comploteurs] avaient été capables de garder leurs menées secrètes, le complot aurait très bien pu réussir, compte tenu des conditions qui étaient celles de cette époque-là. Si les comploteurs étaient parvenus à se débarrasser de Roosevelt, on ne peut imaginer ce qui aurait été mis à sa place. » En effet, le 15 février 1935, la Commission publia un rapport sur le résultat complet de ses investigations déclarant, à propos du témoignage de Butler : « Dans les quelques semaines d’existence de la Commission, elle a obtenu des preuves que certaines personnes ont tenté d’établir une organisation fasciste à la tête de ce pays. On ne peut nier que ces tentatives aient été discutées, planifiées et auraient pu être exécutées quand les soutiens financiers l’auraient éventuellement jugé bon. » Arrivés à ce point de notre analyse historique, trois conclusions majeures doivent être source de réflexion et d’inspiration pour aujourd’hui :
7. La mobilisation pour la guerre
Dans la période qui suivit les auditions de Butler, en tout cas, les intérêts du groupe Morgan durent plier l’échine. Au cours de sa campagne présidentielle de 1936, Roosevelt renforça son avantage tactique et remporta une très large victoire, perçue comme la défaite du « big business ». Il déclara, le 26 juin 1936, qu’il entendait représenter l’intérêt général (General Welfare) contre la « tyrannie économique de certains », et le « pouvoir organisé de l’Etat pour défendre le citoyen américain ». Dans le discours inaugural de sa seconde présidence, il s’en prit aux « monarchistes de l’économie », ces « princes privilégiés des nouvelles dynasties économiques qui veulent s’emparer du contrôle de l’Etat lui-même. » Ensuite, la production nationale fut portée par la mobilisation de guerre, ce qui amoindrit la marge de manœuvre des ennemis « libéraux » du Président. Les méthodes du gouvernement américain devinrent nécessairement plus dirigistes et Roosevelt s’inscrivit encore plus clairement dans la tradition hamiltonienne. Il comprit que désormais, en raison de la gravité de la situation internationale, sa priorité politique devrait être à la fois intérieure et extérieure, les Etats-Unis étant devenus un pouvoir mondial et ne pouvant donc échapper à leurs responsabilités. C’est le 7 octobre 1937, à Chicago, dans son fameux discours sur la « mise en quarantaine », qu’il s’exprima sur les affaires internationales en rejetant les précautions diplomatiques habituelles. Constatant que le droit des gens était systématiquement violé par certains pays, il suggéra de les mettre sans hésiter en quarantaine, « afin de protéger la communauté des nations contre l’épidémie ». Faisant appel à une Amérique déçue, qui s’était réfugiée dans l’isolationnisme après la Première Guerre mondiale, il lui dit que le temps était venu de « prendre parti » et, « dans l’intérêt de son propre avenir, d’inspirer le reste du monde ». Il ne s’agissait pas de donner une leçon, mais simplement de combattre l’injustice et le crime là où ils étaient commis. Les ennemis du Président le qualifièrent alors de « va-t’en guerre », et le Wall Street Journal exigea « qu’on cesse de se mêler des affaires des autres ». En clair, l’oligarchie américaine, sa finance et sa banque disaient à Roosevelt de laisser tranquilles Hitler, Mussolini et les féodaux japonais... En politique intérieure, Roosevelt savait que pour pouvoir continuer son œuvre de changement social et pour organiser la mobilisation des ressources permettant de relever le défi international, il devait mettre de l’ordre dans son propre parti. Comme l’élection législative de 1938 approchait, il décida d’entreprendre l’élimination des « démocrates conservateurs » et des éléments « sudistes » qui non seulement tentaient de bloquer ses réformes, mais « répudiaient délibérément les principes de progrès social qu’ils avaient prétendu défendre pour se faire élire ». Sa tâche, déclara-t-il, était de faire en sorte que « le Parti démocrate et le Parti républicain ne soient pas "bonnet blanc et blanc bonnet"« (« Tweedledum and Tweedledee to each other », selon une expression tirée d’Alice au pays des merveilles). A court terme, la purge ainsi appliquée ne fut pas électoralement payante. Cepen¬dant, en ayant éliminé une bonne partie de son opposition intérieure, Roosevelt créa à terme les conditions pour remporter les présidentielles de 1940 et 1944. Ce qu’il faut bien comprendre ici, c’est que la démarche de Roosevelt repose sur des principes directeurs, et non sur la recherche d’un consensus ou l’adaptation à un « état des choses ». La justice sociale n’est pas une idéologie, mais est rendue possible par ce que Friedrich List appelait « l’organisation volontaire des forces productives » et la mobilisation démocratique des citoyens contre les intérêts qui s’y opposent. L’enjeu fondamental à saisir, notamment pour des Européens, est que les Etats-Unis ne constituent pas une masse cohérente, toute bonne ou toute mauvaise, mais furent et sont un champ de bataille déterminant à l’échelle mondiale. Hier, Roosevelt représenta le « système américain », celui de Hamilton et de Lincoln, contre l’oligarchie anglo-américaine et sa loi de la jungle. Aujourd’hui, Lyndon LaRouche, candidat présidentiel au sein du Parti démocrate mais opposé à une direction ralliée à la dérégulation financière, reprend l’histoire américaine au point où la laissa la mort de Roosevelt, le 12 avril 1945. Nous fournirons ci-après les éléments permettant d’étayer cette affirmation. Ce que nous voulons maintenant dire, pour éclairer la suite, est que pour nous autres Européens et Français, cela n’a aucun sens d’être « pro » ou « anti » américain en tant que tel, deux formes d’une même impuissance. Le défi à relever est de soutenir, à l’intérieur et à l’extérieur des Etats-Unis, les partisans du « système américain » qui, à l’image de Roosevelt lui-même, sont les héritiers de la Renaissance européenne. Nous devons être décidément « interventionnistes » à l’intérieur des Etats-Unis, comme Roosevelt le fut à l’échelle du monde, lorsque la politique officielle américaine trahit comme aujourd’hui les valeurs fondatrices de l’Amérique. Car il s’agit bien de cela : aujourd’hui, les ennemis de Roosevelt ont repris le pouvoir aux Etats-Unis, et comme les Morgan et les Mellon des années 30, ils tentent de nous faire croire qu’il ne peut y avoir d’alternative à la dictature de leurs profits financiers. Ces forces sont à l’œuvre pour tenter de ramener l’horloge de l’histoire aux temps d’avant le New Deal, et de réussir ce qu’el¬les ne parvinrent pas à mettre en place avec le Major General Smedley Darlington Butler en 1933-1935 (cf ci-dessus 4, 5, 6). De notre côté, ce que Roosevelt parvint à accomplir devrait inspirer notre engagement actuel, comme il fut source d’inspiration pour l’Europe, et en particulier pour la France, l’Allemagne et l’Italie, après 1945. Ainsi se trouvent situés dans leur perspective historique, comme objets intellectifs et armes politiques et non comme simples projets techniques ou technocratiques, le pont terrestre eurasiatique et le nouveau Bretton Woods qui ont été proposés par LaRouche. Inscrits dans une matrice historique, ce sont des leviers pour changer l’histoire, au delà de l’apport rooseveltien mais venant d’un même point de référence, comme enrichissement à une œuvre politique de longue haleine. Revenons maintenant, pour donner substance à notre argumentation, aux trois dernières administrations Roosevelt, de 1937 à 1945. Ayant remporté une victoire tactique contre l’oligarchie et les banques new-yorkaises, le Président était en mesure d’entreprendre une mobilisation de guerre dirigiste et de préparer en même temps un ordre meilleur et plus juste pour le monde de l’après-guerre. La dynamique de la mobilisation de guerre, à partir de là, paralysa l’opposition des banquiers, car attaquer trop frontalement la politique de Roosevelt aurait alors signifié pour eux trahir ouvertement la cause de leur pays. Lecteur d’Hamilton, Roosevelt eut recours à tous les moyens permettant à l’Etat d’orienter démocratiquement l’économie aux fins de l’intérêt général. Pour le Président, en effet, l’Etat n’est ni l’ennemi ni une panacée, mais une entreprise permettant d’agir au service du peuple. Du faux débat quantitatif (plus ou moins d’Etat), il sort par le haut en définissant éthiquement et économiquement un Etat « protecteur » et « serviteur ». Ainsi, dans un discours prononcé en 1931, alors qu’il était gouverneur de l’Etat de New York, il répond à la question « Qu’est-ce que l’Etat ? » par : « Il s’agit du représentant légalement constitué d’une société organisée d’êtres humains, créé par eux aux fins de leur bien-être et de leur protection mutuelle. [...] Notre Etat n’est pas le maître mais la créature du peuple. Le devoir de l’Etat envers les citoyens est le devoir du serviteur envers son maître. Le peuple l’a créé ; c’est le peuple, par consentement mutuel, qui permet la continuation de son existence. L’un des devoirs de l’Etat est de prendre soin de ceux parmi ses citoyens qui se trouvent victimes de circonstances défavorables les rendant incapables d’accéder aux premières nécessités de l’existence sans avoir recours aux autres. Cette responsabilité est reconnue par toute nation civilisée. » Nous sommes loin de l’« Etat minimal » ou de la culpabilisation des victimes que l’on voit aujourd’hui réapparaître. C’est, en politique étrangère, au nom de cette même conception protectrice de l’Etat civilisé que Roosevelt entreprend de préparer l’intervention militaire américaine dans les affaires du monde. En juin 1940, il met une fois de plus ses concitoyens en garde contre les dangers d’un isolationnisme myope et demande au Congrès de « l’autoriser à augmenter suffisamment les impôts pour faire face aux dépenses exceptionnelles requises par la défense nationale ». Le 16 mai 1940, face à la débâcle de la France, il annonce à son pays que la guerre européenne échappe désormais à tout contrôle et demande au Congrès de consentir des autorisations de dépenses permettant de produire « des tanks, des fusils, des bateaux et 50 000 avions ». Il décide alors d’être candidat pour un troisième mandat présidentiel, personne d’autre ne lui apparaissant être à la mesure du défi qui s’annonce. Le peuple américain est apeuré, et les industriels, les bureaucrates et les banquiers pensent que Roosevelt a perdu la raison en exigeant un tel niveau de dépenses militaires. Lorsque le Président l’emporte, il presse la nation, dans sa fameuse « causerie au coin du feu » du 29 décembre 1940, d’aider les démocraties, quelles que puissent être leurs faiblesses, dans leur combat décisif contre le fascisme. « Il ne peut y avoir d’apaisement envers ceux qui sont impitoyables », souligne-t-il, demandant plus de bateaux, plus de fusils, plus d’avions, « plus de tout » afin que les Etats-Unis deviennent « l’Arsenal de la démocratie ». Le 11 mars 1941, Roosevelt parvint enfin à vaincre l’opposition du Congrès et à obtenir, en faveur des livraisons de fournitures américaines à la Grande-Bretagne, le « système du prêt-bail ». Jusque-là, la loi du « Cash and carry », en vertu de laquelle tout pays désireux d’acheter des fournitures aux Etats-Unis devait les payer intégralement sur le champ, bloquait toute livraison vers une Grande-Bretagne qui avait presque épuisé ses ressources en devises étrangères. Le prêt-bail, au contraire permettait à l’Amérique de prêter à la Grande-Bretagne tout ce dont elle pouvait avoir besoin sans demander à être immédiatement payée, à charge pour les Britanniques soit de restituer à l’avenir le matériel, soit de le remplacer après le conflit. Faisant preuve de son habituel sens pédagogique vis-à-vis de ses concitoyens, Roosevelt leur avait expliqué, dans son discours du 17 décembre 1940, que lorsqu’un incendie se déclare chez un voisin, il semble normal de lui proposer une lance à eau, sans chercher à en tirer profit au milieu des flammes. Le Président se voyait ainsi investi de pouvoirs sans précédent dans la conduite de la mobilisation de guerre, et lança un programme de fournitures de marchandises et d’armes en faveur des forces antifascistes qui permirent à celles-ci de tenir jusqu’à ce que l’Amérique entre à son tour dans le conflit. Le 7 décembre 1941, ce fut Pearl Harbor. Le choc permit à Roosevelt d’entraîner la majorité des Américains pour son entrée dans la guerre et dans sa mobilisation nationale. Le « changement de paradigme » fut certes provoqué par l’effet de l’attaque japonaise sur un peuple s’espérant jusqu’alors à l’abri, mais il avait été préparé par son Président à agir, sans quoi sa participation n’aurait pas été aussi rapide ni aussi intense. En 1942, les 50 000 avions prévus en 1940 avaient été produits, et Roosevelt demanda alors que la production de guerre soit encore fortement accrue : 60 000 avions, 45 000 tanks et 6 millions de tonnes de navires marchands. Les industriels américains n’avaient pas le choix et ne purent que répondre : « Oui, oui, mon commandant. » Le Président alors s’engagea : « Les militaristes de Berlin et de Tokyo ont commencé cette guerre. Mais ce sont les masses indignées de l’humanité qui y mettront fin. » Il en fut bien ainsi. Mais pourquoi et comment ? 8. Jean Monnet et le Victory Program
C’est ici toute l’histoire du Victory Program et d’un petit homme qui joua auprès de Roosevelt un rôle décisif jusqu’à devenir par la suite l’un des grands hommes du XXe siècle, Jean Monnet. Il était l’un des seuls Français d’alors à comprendre les enjeux de la politique américaine et l’un des très rares ban¬quiers européens à s’inspirer d’une vision industrielle. Il avait un sens très vif des différences entre la Grande-Bretagne et les Etats-Unis, et, comme il le montra par la suite, il n’appartint jamais à l’espèce d’ignorants mettant dans le même panier géopolitique « les Anglo-Saxons ». En 1940, il comprit immédiatement que le sort de l’Europe allait dépendre des choix fondamentaux qui seraient faits aux Etats-Unis. Par l’intermédiaire de ses nombreuses et diverses relations, il s’installa au sein des cercles gouvernementaux britanniques et amé | |||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||