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La grande aventure des Pasteuriens en Afrique et en Indochine
9 mai 2008
L’explosion des prix des denrées alimentaires sur le marché mondial vient aggraver considérablement l’insécurité alimentaire qui condamne déjà des millions de personnes sur la planète. De plus, en Asie, un cyclone vient de ravager une partie des récoltes de riz, dont dépend la survie de plusieurs millions d’africains et de latino-américains vivant dans l’extrême pauvreté. Quand la faim et la disette frappent à la porte, et que les infrastructures élémentaires (eau, énergie, transport) pour assainir les lieux de vie ne sont pas présentes, le risque épidémiologique grandit. Pour inspirer tout ceux et toutes celles engagés dans le combat pour la vie, nous avons décidé de présenter ici une partie d’un dossier spécial publié par la revue FUSION en 1988 sur « La grande aventure des Pasteuriens en Afrique et en Indochine », suivi du « Projet d’action épidémiologique », proposé à la même époque par la Commission médicale de la Fondation pour l’énergie de fusion. Car une des leçons que l’on peut tirer du courage de ces jeunes pasteuriens, c’est que garantir la santé d’une population ne se réduit pas à « soigner les malades » mais que seule une « action en amont » permet de faire reculer la maladie. Ayant parfois perdu toute vision d’un homme capable de produire des richesses, les « bonnes âmes » qui soulagent leur conscience en versant quelques euros pour la bonne cause, tendent malheureusement à oublier que sans une vraie politique de grands travaux en faveur d’infrastructures de base (eau, énergie, transports, etc.), tout l’argent du monde ne donnera pas la santé à ceux qui souffrent. En effet, sans eau, le lait en poudre risque d’être utilisé pour la construction de routes ; sans électricité le frigidaire du dispensaire sera incapable d’accueillir les vaccins, et sans eau de javel, les bactéries se répandront, y compris dans les lieux de soins. C’est l’économie qui demeure la science de faire le bien à autrui, et l’économie est avant tout économie politique, un choix des hommes pour les hommes. Si nous publions ce dossier, ce n’est donc pas pour contempler un passé courageux, mais pour arracher d’autres victoires demain. I L’imposante figure de Louis PasteurA l’origine des sciences de la vie, la biologie et la médecine, on trouve une figure imposante, Louis Pasteur. Et pourtant, même lors du centième anniversaire de l’Institut qui porte son nom, ses découvertes et sa contribution immense à l’humanité sont diminués. On se souvient de Pasteur pour son vaccin contre la rage ou pour la « pasteurisation » du lait, mais ce qui est essentiel, ce sans quoi il ne peut y avoir de vraie science, sa méthode et sa moralité active, est perdu.
Où est la preuve, où est l’expérience cruciale qui prouve que Pasteur avait raison, qu’il a toujours raison dans sa méthode ? Quelle est l’importance de sa méthode et de son idéal intérieur aujourd’hui ? Les réponses peuvent se trouver simplement dans une belle histoire, une histoire dans laquelle les découvertes les plus incroyables se succèdent, une histoire qui renferme plus de merveilles, qui est plus émouvante que n’importe quel conte de fée : l’histoire de l’engagement des pasteuriens en Afrique et en Asie. « La vérité est plus riche et plus belle que toutes les fables. » Emile Roux La vision morale et les qualités d’entrepreneur de Pasteur sont presque oubliées. Cependant, Pasteur fut un économiste avant tout parce qu’il comprenait les phénomènes gouvernant la vie et qu’à ce titre, c’était un bâtisseur de nations. Pendant la seconde moitié du dix-neuvième siècle, la France entreprend la colonisation de l’Afrique du Nord, du Centre et de l’Ouest, ainsi que celle de l’Indochine. Au même moment, de grands projets de développement sont entrepris par Ferdinand de Lesseps (citons le canal de Suez, conçu et terminé sur une période de vingt ans et le début du canal de Panama) et par Gustave Eiffel : à côté de la fameuse tour Eiffel et de la statue de la Liberté (la structure métallique est de lui), Eiffel a construit des ponts, des gares et des retenues d’eau dans le monde entier. Bref, c’est une période marquée par le mot favori de Pasteur : enthousiasme, un mot venant du grec et signifiant « Dieu intérieur » comme il le rappelait. Albert Calmette, médecin de la « Royale », élève de Pasteur et fondateur du premier Institut Pasteur d’outre-mer à Saigon, déclarait : « Sans les découvertes de Pasteur, le développement et l’émancipation des populations indigènes, la mise en valeur de leur territoire, l’expansion colonisatrice de la France et des autres nations civilisées auraient été impossibles. » Pasteur promut un mouvement politique destiné à orienter la politique de l’administration coloniale et militaire française. L’idée était de parvenir à des niveaux de vie chez les colonisés tels qu’ils en viennent à souhaiter eux-mêmes être associés à la France. Aujourd’hui, s’il existe de bons souvenirs associés à la France en Afrique et en Asie, c’est grâce aux pasteuriens. Le Vietnam, par exemple, ravagé par la guerre, chérit encore la mémoire d’Alexandre Yersin. Il existe encore une douzaine d’Instituts Pasteur en dehors de la France : Tunisie, Algérie, Maroc, Sénégal, Mali, Madagascar, etc. Sans les pasteuriens, ces territoires étaient inaccessibles au développement à cause des épidémies et de l’infestation par les insectes. Seuls les rivages des mers étaient connus, tristes témoins du commerce d’esclaves. Les élèves de Pasteur cherchèrent à transformer ces régions, à révolutionner l’économie de ces pays ; ils combattirent sans relâche les politiques impériales de pillage auxquelles ils étaient opposés pour des raisons aussi bien morales que scientifiques. Pour ces hommes, la santé, l’économie politique et la défense ne sont pas des domaines distincts et séparés, ils sont indissociables. Ce qui était en jeu pour les pasteuriens, c’était l’établissement d’une science du vivant, science de l’écologie et de l’économie d’une nation. La politique de santé en découle : la pensée d’une nation est réfléchie dans sa politique de santé ou dans le développement des individus qui la composent ou qui y sont associés. La santé est la relation de l’homme à la biosphère. Donc la santé consiste en :
Le mouvement pasteurien est l’antithèse du Club de Rome : ces hommes vont en Afrique ou en Asie pour accroître la population. La santé est définie comme l’établissement d’une relation harmonieuse entre le sol, l’hydrologie, les plantes, les animaux et l’homme, ainsi qu’une relation harmonieuse entre les micro-organismes et les macro-organismes. Comme Charles Nicolle l’avait compris, si une politique de pillage prévalait, les épidémies traverseraient rapidement les mers et détruiraient les nations coupables d’idéaux impériaux. Seuls le médecin, le savant et l’instituteur ont le droit au titre de « colon », disait-il, seuls ceux qui sont prêts à donner, non à voler. L’immoralité de la politique d’après-guerre du FMI s’est moquée des avertissements de Nicolle et a détruit les principales réalisations pasteuriennes avec des conséquences dramatiques. En cette année qui marque le centième anniversaire de la création de l’Institut Pasteur, il est nécessaire de célébrer Pasteur et ses nombreux élèves mais il est aussi nécessaire de se rappeler cet effort de développement afin d’en reproduire l’esprit et la méthode indispensables pour sauver l’Afrique aujourd’hui. De la levure aux microbes Commençons par nous remettre en esprit succinctement la pensée de Pasteur sur l’étiologie des maladies infectieuses. Pasteur établit expérimentalement que des organismes vivants étaient la cause de la fermentation transformant le jus de raisin en vin. Etant donné que la fermentation ressemble à la dégradation des tissus malades, dit-il, les infections humaines et animales doivent également être dues à des micro-organismes se développant au détriment de leur hôte pour le transformer. Il conclut que son travail sur les grappes de raisin établissait les principes à partir desquels on pouvait parvenir à la maîtrise et au traitement de toutes les maladies contagieuses. Il devait y avoir des micro-organismes différents à l’origine de chaque maladie individuelle ; la dissémination de ce micro-organisme rendait compte de la transmissibilité de la maladie d’une personne à une autre. En 1857, Pasteur prouve expérimentalement que la fermentation alcoolique est « corrélative de la présence et la multiplication d’êtres organisés, distincts pour chaque fermentation ». Ces ferments ne sont pas « des matières albuminoïdes mortes, mais bien des êtres vivants, (...) la levure vient de l’extérieur, non de l’intérieur des grains ». Il montre que la levure a des propriétés optiques caractéristiques du vivant : elle effectue une rotation du plan de polarisation de la lumière, autrement dit, elle réalise une transformation de l’énergie, un travail. En 1878, Pasteur redémontre de manière concluante, qu’il n’y a pas de fermentation s’il n’y a pas de levure sur les grains. Très vite, il va établir un parallèle entre la « maladie des grappes », la fermentation, et le processus de morbidité des maladies virulentes. Le principe de la croissance ou de la régénérescence de l’organisme vivant, comme la capacité fascinante de cicatrisation, capacité des tissus à se régénérer eux-mêmes, qui est parallèle au comportement des cristaux, était à la base de la conceptualisation de la santé par Pasteur. Ici repose la maîtrise future des êtres vivants. Pour lui, cristallographe de pointe, le « devenir » du germe organique était similaire au « devenir » de la molécule chimique. « Rien de plus curieux que de pousser la comparaison des espèces vivantes et des espèces animales jusque dans les blessures aux unes et aux autres et des réparations de celles-ci par la nutrition, nutrition qui vient du dedans chez les êtres vivants et du dehors par le milieu de la cristallisation chez les autres. » La différence entre le « dedans » et le « dehors », ou la caractéristique de la vie doit être une force dissymétrique. La vie se replie sur elle-même à partir d’elle-même ; c’est le processus de « morbidité » et celui de cicatrisation qui fascinent Pasteur : le premier correspondrait à l’expansion de la vie des micro-organismes, le second à celle d’un organisme supérieur, les deux exprimant le principe de l’expansion autoréflexive. Nicolle notait que tous les phénomènes du vivant peuvent être réduits à des processus physico-chimiques si nous coupons une « tranche instantanée », mais ce moment lui-même est mort, c’est dans « les séries de succession de ces moments » que l’on peut trouver le sens de la vie. L’intuition de Pasteur est de situer la lumière comme principe organisant de la vie, vie qui est manifeste dans l’acte de rotation (voir ses commentaires sur la rotation vibrationnelle d’Est en Ouest) et dans sa nature dissymétrique. Sa pensée continue celle de Nicolas de Cues et de Leibniz ; comme eux, sa pensée scientifique et philosophique est totalement liée à son amour de l’humanité, d’où son engagement politique réel. Il écrit donc à ses amis scientifiques et aux futurs dirigeants de son Institut qui sont disséminés dans différentes institutions : « Si seulement j’avais quelques millions, je vous dirais à tous, mes amis, Roux, Calmette, je vous dirais - Venez, nous allons transformer le monde avec nos découvertes. » Ainsi, en 1868, vingt ans avant la fondation du premier Institut à Paris, il entreprend de lancer le mouvement politique qui enverra ses élèves dans le monde entier : « Multipliez les laboratoires ! C’est là que l’humanité grandit, se fortifie et devient meilleure. » Le mouvement pasteurien était né. En 1876, il se présente aux élections sénatoriales dans sa région natale, refusant obstinément de traiter les petites questions localistes : « Avec moi c’est la science ; dans toute sa pureté, qui rentrera au Sénat. » Sa définition de la démocratie qui est redonnée dans un livre récent de Maurice Valléry-Radot vaut la peine d’être étudiée : « La vraie démocratie est celle qui permet à chaque individu de donner son maximum d’efforts dans le monde. ( ... ) Pourquoi faut-il qu’à côté de cette démocratie féconde, il en soit une autre, stérile et dangereuse qui, sous je ne sais quel prétexte d’égalité chimérique, rêve d’absorber et d’anéantir l’individu dans l’État. Cette fausse démocratie a le goût, j’oserais dire le culte de la médiocrité. Tout ce qui est supérieur lui est suspect. ( ... ) On pourrait définir cette démocratie : la ligue de tous ceux qui veulent vivre sans travailler, consommer sans produire, arriver aux emplois sans y être préparé, aux honneurs sans en être digne. » Pasteur était un politique dans le sens réel, scientifique, et trop souvent oublié du terme : il combattait contre l’usure, contre le mal, et pour que les hommes organisent leur économie comme la comprenaient un Monge ou un Carnot. Alors, la science économique était appelée polytechnique, autrement dit introduction d’inventions scientifiques pour améliorer la productivité de l’homme et sa maîtrise de l’environnement. Pour lui, la recherche scientifique est l’expression concrète de l’homme à l’image de Dieu : tout aimant. « Heureux celui qui porte en soi un Dieu intérieur, un idéal de beauté, et qui lui obéit : idéal de l’art, idéal de la science, idéal de la Patrie, idéal des vertus de l’Évangile. Ce sont là des sources vives des grandes pensées et des grandes actions. Toutes s’éclairent des reflets de l’infini. » Discours à l’Académie française du 27 Avril 1882 La notion « d’idéal intérieur » de Pasteur est la même que celle de « Beauté » de Schiller. L’élection sénatoriale, il la perdit, mais pour l’histoire, il a gagné. II Mission« Au point où nous sommes arrivés de ce qu’on appelle la civilisation moderne, la culture des sciences dans leur expression la plus élevée est peut-être plus nécessaire encore à l’état moral d’une nation qu’à sa prospérité matérielle. » Pasteur (1870)
A travers l’Afrique et l’Asie, les pasteuriens partirent en missions exploratoires, qui étaient des préludes à l’établissement de laboratoires et de stations expérimentales. Dans la conquête d’un nouveau territoire, le premier pas est la « mission », comme Pasteur l’appelait. Ce terme signifie l’exploration de nouveaux territoires et la découverte de nouveaux peuples, non pour prendre ou visiter, mais pour apprendre, bâtir et apporter les bienfaits de la civilisation occidentale. On peut donner comme exemple la cartographie et l’étude de la prévalence de la maladie du sommeil en Afrique, laquelle exploration comprenait non seulement la cartographie de la maladie selon la manière dont elle pouvait affecter les villageois ou les différentes espèces d’animaux, mais aussi l’étude de la faune et de la flore régionales. Par ces missions, les pasteuriens étaient capables de décider où et comment construire une route, quels étaient les problèmes d’agriculture et d’élevage que devaient affronter les villageois et comment la prophylaxie contre les principales épidémies devait être développée. Enfin, ils découvraient et étudiaient la vie des micro-organismes. Ils furent les premiers écologistes, si nous comprenons ce mot non dans son acceptation actuelle, anti-technologique, mais comme la compréhension et la maîtrise de l’économie des processus vivants. L’histoire de la mission en Guinée du Docteur Martin, telle qu’elle est rapportée par son journal de bord, est typique des pionniers qui établirent les premiers Instituts Pasteur. En juin et juillet de 1905, Martin accomplit une première mission exploratoire dans le Fouta Djallon, appelé les « Alpes suisses » de la Guinée à cause du terrain abrupt, des rivières torrentielles à traverser et des pics aigus de plus de 1500 m que l’on y rencontre. La mission parcourut 90 km à pied ou en porteur. Martin avait avec lui cinquante hommes, principalement des montagnards locaux, pour transporter l’équipement et la ménagerie d’animaux nécessaires aux expériences : moutons, chèvres, singes, chiens, chats, cochons d’Inde, perroquets, ainsi que deux génisses sur lesquelles la vaccine de Jenner était prélevée. Le voyage fut excessivement dur : il n’est pour s’en convaincre que de citer quelques passages du journal de Martin. « On se mettait en marche dès six heures du matin pour faire halte aux heures les plus chaudes, la température montant jusqu’à 35 degrés, chaleur chaude et humide. Par contre, la nuit, il faisait relativement froid et on avait besoin de s’envelopper de couvertures. ( ... ) Les repas étaient en général d’une extrême frugalité. On grappillait du maïs, on déjeunait d’une boîte de sardines et de pain sec ou moisi ou bien d’une soupe au lait et au tapioca. Les œufs achetés dans les villages indigènes étaient pourris dans la proportion de 3 sur 12. Parfois, on pouvait mettre la main sur un poulet étique que le cuisinier se mettait incontinent à plumer tout vivant, le tenant à la main, puis il le transportait ainsi pendant une dizaine de kilomètres sous un soleil ardent. La volaille était à moitié cuite lorsqu’on la mettait dans la casserole. « Quand on arrivait à une étape pour y passer la nuit, on se mettait en quête d’une case dans laquelle il fallait se glisser à quatre pattes. Il régnait à l’intérieur une puanteur indéfinissable et on entendait les rats galoper sur la toiture en paille. Parfois lorsqu’on espérait pouvoir goûter un repos bien mérité après les fatigues de la journée, il fallait décamper devant l’envahissement de légions de grosses fourmis noires. D’autres fois c’était des nuées d’abeilles qui s’abattaient sur le campement, mettant la révolution parmi les animaux qui se dispersaient dans toutes les directions. ( ... ) « Les manipulations de laboratoire se faisaient en plein air. On montait une petite table sur laquelle on installait le microscope et l’on procédait aux examens de sang, aux autopsies d’animaux, à la récolte du vaccin. (…) « Puis l’heure de la consultation médicale arrivait. Des villages voisins accouraient en un cortège lamentable, les malades chroniques : cachectiques paludéens, malades du sommeil en état de demi-somnolence, individus porteurs d’effroyables plaies éléphantiasiques, etc. » Les sessions de vaccination attiraient beaucoup de monde lorsque les villageois en connaissaient déjà les bénéfices. Il est bon de rappeler les terribles effets de la variole avant l’arrivée des pasteuriens : plus de la moitié de la mortalité infantile lui était due ; dans certaines régions, plus de 90 % des jeunes adultes de 20 ans portaient les marques faciales indiquant qu’ils avaient survécu à cette terrible plaie.
Martin découvrit des trypanosomes dans les animaux domestiques les plus divers : équidés, ruminants, cochons ... Comme il voulait ramener ces micro-organismes en France, il dut retourner avec une ménagerie ambulante beaucoup plus grande que celle avec laquelle il était parti. En effet, les conditions de voyage précaires et le manque d’équipement pour le transport de cultures en milieu tropical faisaient que la manière la plus simple de ramener un échantillon d’une maladie était de ramener un ou plusieurs animaux infectés. Parfois, on emmenait un animal infecté et un non-infecté de façon à pouvoir transférer la maladie si le premier ne survivait pas au long voyage. Martin découvrit également que la maladie du sommeil affectait tous les villages du fait de l’omniprésence de la glossina palpalis (espèce de mouche tsé-tsé) même aux plus hautes altitudes. Plus tard, Martin entreprit des missions similaires au Congo et établit l’Institut Pasteur de Brazzaville. Parce que c’était la principale maladie du système nerveux affectant le continent, les pasteuriens décidèrent de lancer une guerre à la maladie du sommeil, une guerre que Jamot, dont nous parlerons plus loin, allait gagner un peu avant la deuxième guerre mondiale. La grandeur et l’étendue de leurs découvertes scientifiques ne sont compréhensibles que si nous les voyons partagées entre la notion chrétienne de l’amour et ce dévouement infini à l’humanité qui est la seule musique des grands esprits. Les pasteuriens prenaient des risques : beaucoup périrent en mission ou dans les territoires frappés par l’épidémie. Ils prirent des risques parce que, comme le disait un autre grand médecin du siècle, le chirurgien Merle d’Aubigné, sans un certain amour du risque, la vie perd beaucoup de ses charmes car alors l’homme cesse de penser. Il existe un parallèle entre la rudesse physique avec laquelle les pasteuriens exploraient les territoires et les maladies dangereuses, et leur capacité à « prendre des risques » dans leurs réflexions mentales : cette capacité qui exige l’attitude courageuse de laisser derrière soi tout ce qu’on avait cru vrai auparavant pour explorer une nouvelle hypothèse et, en retour, comme Pasteur le disait souvent le courage de soumettre cette hypothèse au crible d’une expérimentation rigoureuse pour tenter de l’invalider, afin de déterminer si elle est valide, non-valide ou si elle doit être surpassée par une nouvelle hypothèse. Mais comment passe-t-on de la mission à l’Institut ? Un exemple parmi tant d’autres est celui de Yersin dont nous allons résumer l’œuvre. De la peste à l’étude des étoiles III Yersin l’inventeurDe la mission à l’Institut Pasteur, il n’y a qu’un pas ; il suffit pour cela d’explorer quelques contrées, d’étudier les maladies sévissant parmi les populations autochtones, leur bétail et les animaux sauvages, de maîtriser quelques agents de maladies, de trouver un remède et surtout une prévention efficace, c’est à dire un vaccin, et puis il faut établir quelque chose en dur, depuis la cabane jusqu’à la case, le laboratoire, la maison, puis les étables, et puis il faut encore trouver la main d’œuvre et les moyens financiers. En bref : il suffit d’être un scientifique accompli dans une douzaine de domaines, d’avoir une foi de fer, une capacité de travail herculéenne, et un courage hors du commun. On serait en peine de trouver pareil être humain aujourd’hui en Europe, Mais la description convient bien aux disciples de Pasteur, et notamment à Alexandre Yersin, un homme tout à fait extraordinaire.
Jeune étudiant en médecine du canton de Vaud, en Suisse, Yersin (23 ans) est recruté par Roux (33 ans), dont on dit qu’il avait un œil d’aigle dans son choix de jeunes recrues étudiant en médecine pour démarrer un Institut Pasteur dirigé par deux chimistes : Pasteur et Duclaux. Emile Roux, qui sera le second directeur de l’Institut Pasteur, passe aujourd’hui pour un homme au visage sévère, un ascète dont André Lwoff moque la pauvreté, Il avait cette richesse que donne la passion de l’art scientifique qui manque si évidemment à ses détracteurs. Legroux, qui enseigna plus tard le « Grand Cours », dit de lui : « Il ne voulait pas faire de leçon à l’amphithéâtre mais dans le laboratoire des manipulations, groupant autour de lui ses auditeurs, expliquant devant le tableau noir la vie des infiniment petits, leur rôle aussi bien dans la maladie que dans la nature ; tous ceux qui ont entendu ces leçons sur le rôle des microbes à la surface du soi avaient l’impression de vivre dans un monde nouveau où tout se réglait suivant des lois que l’on pouvait faire varier, un monde où l’on devenait créateur après avoir été spectateur »
Pendant des années, Yersin va être le préparateur de Roux. Les deux jeunes gens s’attèlent à la résolution de la question de la diphtérie. Pourquoi la diphtérie ? Parce qu’il ne s’agit pas de faire un travail pour gagner des Prix et des Rubans, des Sous et des Positions, mais qu’il s’agit de sauver des millions d’enfants. Car les nouveau-nés sont particulièrement décimés par la diphtérie : fièvre, poussée de fausses membranes étouffant l’enfant, puis paralysie indiquant l’atteinte des centres nerveux, et enfin la mort, inéluctable. On a beau couper les membranes quand l’enfant étouffe, rien n’y fait. Le bacille de la diphtérie avait été identifié outre-rhin par Klebs et Loeffler, mais, comme pour le HIV aujourd’hui, on ignorait le mécanisme par lequel le bacille tuait l’organisme infecté. Depuis longtemps, Roux pensait que la paralysie des muscles respiratoires indiquait la présence d’un poison ou d’une toxine sécrétée par le bacille. Pour le prouver, Roux et Yersin vont injecter à des animaux un filtrat de culture de bacille (culture filtrée pour enlever les bacilles). Les animaux tombèrent malades prouvant la véracité de l’hypothèse. Cette découverte est suivie en retour d’une percée allemande par Von Bering qui découvre l’antitoxine produite par l’organisme affecté par la diphtérie. Yersin et Roux ont alors une idée de génie qui marquera la deuxième révolution médicale après celle du « vaccin ». Ils injectent un bacille « atténué » (avec de l’iode) à des chevaux qui produiront alors des antitoxines dans leur sérum. Ce sérum agglutine les bacilles et neutralise les toxines. Il pouvait être utilisé comme moyen d’immuniser les enfants, ou de les guérir quand il était injecté assez tôt après l’infection. Cette « petite » invention redonnera vie à la moitié des nouveau-nés car auparavant, un enfant sur deux mourait de cette maladie. C’est dire que nos aïeux durent leur existence à Roux et Yersin, et nous aussi. La sérothérapie était née qui allait être le principal traitement de toutes les maladies infectieuses, jusqu’à la venue des antibiotiques dans les années quarante. L’extraordinaire essor de la population mondiale au vingtième siècle est donc un cadeau de Pasteur et ses disciples. Conquérir Yersin, déjà célèbre à 25 ans, est alors chargé du Grand Cours de Microbiologie à l’Institut Pasteur, là où, du monde entier, les jeunes et moins jeunes scientifiques ou aspirants médecin viennent apprendre la nouvelle science des microbes. Il s’y trouve par décision de Roux, seul maître du Grand Cours auparavant. Mais Yersin trouve les élèves « trop niais, trop nuls », l’enseignement « passif » n’est pas fait pour son esprit mouvementé. Alors, avec l’appui de Pasteur, il prend le large et démissionne de l’Institut Pasteur pour aller explorer l’Extrême-Orient qui l’attire. Il s’embarque comme simple médecin de bord sur les Messageries Maritimes qui font l’aller et retour vers Saigon. Pourquoi Pasteur l’appuie-t-il ? Parce qu’on ne tient pas un tel génie en laisse, ce serait contraire même à la philosophie de Pasteur pour qui Yersin est un miroir de son propre génie créateur, même si d’autres à l’Institut font la grimace. Yersin revient d’ailleurs voir Pasteur pour lui conter ses aventures d’explorateur sur la côte indochinoise et lui proposer d’intercéder auprès du ministère des Colonies pour que lui soit octroyée la responsabilité de missions d’exploration, entre la côte d’Annam et le Mékong, après tout très utiles et même nécessaires à l’entreprise de conquête coloniale. Pasteur l’obtient, et Yersin abandonne les Messageries pour l’exploration. Journal de bord, 16 mai 1892, vers le Haut Don Naï : « L’orage est imminent. Je pars en avant avec un guide. Je porte avec moi mon chronomètre. Les chemins sont affreux. On trouve un immense marécage dans lequel on a le plus souvent de l’eau jusqu’à mi-corps. Il y a une quantité incroyable d’énormes sangsues. Grâce à mes vêtements, je suis à peu près épargné, mais mes pauvres Moïs ! Bientôt voilà la pluie qui commence, la nuit devient noire au point que, marchant à toucher mon guide, je ne le vois pas. Nous traversons je crois, une forêt, des rizières (où je perds mes chaussures dans la boue) et un bois de bambous. Enfin, nous entendons dans le lointain le tamtam et les gongs. Guidés par l’ouïe nous finissons par arriver... Heureusement le chronomètre n’a pas souffert dans cette course nocturne. » Le chronomètre faisait que Yersin allait toujours à pied, pour ne pas déréglé l’instrument qui lui permettait, guidé par les étoiles et le soleil, de faire des cartes de ces pays Moï (sauvages, en annamite) où les Européens n’avaient jamais mis les pieds, et où les chemins étaient inexistants. Yersin conclut son exposé « Riche région agricole au Sud, région d’élevage dans le centre, région aurifère vers le Nord : voilà les grandes productions du pays Moï. Je ne parle pas de l’ivoire que l’on trouve un peu partout et d’une multitude d’autres produits secondaires : cannelle, thé, tabac, essences diverses, cire, etc., qui pourront alimenter le commerce. Mais encore une fois commençons par organiser le pays qui deviendra, j’en suis persuadé’ prospère dès que l’anarchie et les guerres cesseront d’y régner en maîtres. » « Colonialiste ! » crieront certains pour qui les Moïs auraient dû être abandonnés misérablement dans une nature moins que docile, une nature aussi belle que furibonde. Yersin fut un colonialiste, un colon qui travaillait pour que l’homme quelque fut son origine, puisse s’élever. Les horreurs du Vietnam survenues après, ont détruit son œuvre, méprisée par les extrémistes des deux bords. Quelle fut cette œuvre ? De passage à Saigon, Yersin y rencontre un ancien confrère de l’Institut Pasteur, Calmette, que Pasteur et le ministère des Colonies viennent d’envoyer pour y fonder le premier Institut Pasteur d’Outre-mer. Calmette fait partie du Corps de santé colonial que Pasteur vient de créer en s’alliant avec ce que la médecine militaire a de meilleur. Calmette recrute Yersin dans le Corps de santé colonial, en bref le réintègre dans les troupes de l’Institut. Comment ? En lui proposant une tâche aussi effarante que grandiose : aller, au milieu d’épidémies de peste bubonique, chercher la solution à cette maladie fulgurante et mystérieuse, dont presque personne ne réchappe.
Tristement célèbre depuis qu’elle avait fauché la moitié sinon plus de la population européenne au quatorzième siècle, réapparue brièvement pour décimer, entre autres, Marseille en 1720 (à cause d’une quarantaine non-respectée) elle restait périodiquement endémique en Asie. Voilà qu’elle réapparaissait, au beau milieu de l’extraordinaire essor des échanges commerciaux avec l’Asie sur la fin du dix-neuvième siècle. Elle décime Hong-Kong. Avec les nouveaux bateaux rapides, elle sera à Londres en quelques jours, quelques semaines. Les capitales européennes retiennent leur souffle. Et Yersin débarque à Hong-Kong, avec son microscope, seul refuge, seul dans la cité infestée. A l’hôpital de Hong-Kong, Kitasato, le brillant élève de Koch, fait des autopsies avec l’accord des autorités britanniques. Yersin assiste à l’une d’entre elles et se demande pourquoi le bubon n’est pas examiné. Il tombe immédiatement sur l’idée qui avait échappé à Kitasato : l’agent de la maladie pourrait se trouver dans le bubon et non dans le sang. Comme on lui refuse des corps pour l’expérimentation, il dresse une tente sur la voie publique et soudoie quelques soldats pour lui permettre d’aller dans les charniers (100 000 personnes sont mortes ou mourantes alors) ramener quelques bubons. Comme Yersin n’avait qu’un autoclave, il essaie, avec les moyens du bord, de cultiver le bacille en forme de long bâton qu’il voit au microscope, à une température (ambiante) de 27°, bien au-dessous des 37 ° habituels en microbiologie. Or le bacille proliférait justement en dessous de 30°. Kitasato, lui, qui cultive ce qu’il trouve dans le sang avec une étuve à 37°, ne cultive comme bacilles qu’un streptocoque, annoncé à tort comme responsable de la peste. Son intuition étant secondée ainsi par le hasard, Yersin fait l’expérience d’inoculer sa culture aux rats, inoculation qui leur communique la maladie. Il avait donc trouvé l’agent. Les associés de Kitasato reconnaîtront par la suite Yersin comme le premier découvreur du bacille. Yersin fait ensuite l’autopsie des rats morts trouvés dans les rues et découvre qu’ils étaient morts de la peste. Il revint à l’Institut Pasteur avec ces deux découvertes importantes :
Depuis les temps les plus reculés, la corrélation entre la peste des rats et la peste humaine était inconnue : les illustrations des premières bibles montrent des rats vivants sur la scène, indiquant que l’on ignorait que la population des rats aurait été décimée avant la peste humaine. Seul un antique poème indien, Bhâgavata Purana, dit : « Si tu vois un rat tomber du toit et errer dans la ville comme un homme ivre, sauve-toi car la peste est à portée de ta main. » Très vite, Roux à Paris et Yersin sur place se mettent à fabriquer un sérum contre la peste. Yersin, qui avait repéré le petit village de pêcheur nommé Nah Trang, s’y installe pour y rassembler les ressources et les chevaux nécessaires à la fabrication en masse de sérum.
A la demande pressante des autorités britanniques, Yersin va à Bombay avec 100 000 doses de sérum, pour y traiter une épidémie de peste, avec un autre pasteurien, Simond. Ce dernier identifie le mécanisme de transmission des rats aux hommes : les puces. Désormais l’humanité connaît la source de la peste, le bacille « Yersini Pestii », et pourra se protéger par la dératisation des ports et des navires d’abord, puis, en partie, des villes, et par l’utilisation de désinfectants et d’insecticides contre les puces. Les cas isolés seront immédiatement traités au sérum. Nah Trang « Nah Trang est un paradis de végétation tropicale et de climat tempéré, au fond de sa crique, abrité par des falaises orientées comme exprès contre toute violence de mer ou de chaleur. « Il y a le docteur Yersin. Élève de Pasteur et du docteur Roux, ce jeune médecin de la marine (il n’a pas trente ans) s’est voué à la science microbienne et à la recherche spéciale des vaccins extrême-orientaux avec la foi, la passion des « grands musiciens ». Comme tous ceux qui surgissent, il a trouvé d’abord des montagnes d’obstacles, de doutes et de formalismes. Comme tous ceux qui croient et qui veulent, les Bernard Palissy et les Napoléon, il les a vaincus, les vainc ou les vaincra. Il s’est attelé d’abord aux deux grands fléaux qui ravagent bêtes et gens en Asie : peste bovine et peste humaine dite bubonique. « Il s’est installé à Nah Trang, dont le laboratoire pasteurien va peut-être devenir historique, parce que Nah Trang est isolé, d’où faculté d’expérimenter sans risque de contaminer une ville de cent mille âmes et d’en soulever les hostilités routinières, parce que c’est à quelques heures de Saigon, des grands bateaux, des communications avec la Chine, avec l’Inde, avec tous les bouillons de culture pestilentiels. « Il a commencé sans ressource naturellement, il s’’est tout de même procuré vingt chevaux à quinze piastres l’un comme bêtes à vaccin, s’est associé un vétérinaire M. Pesas, qu’il a dressé et enflammé. Et le voilà parti. Et ce sont des heures de réconfort qu’on passe dans cet établissement, encore si rudimentaire, avec ce jeune savant, sans besoins personnels, uniquement possédé par son œuvre. » Journal du Maréchal Lyautey, 3 Septembre 1896 A Nah Trang, l’œuvre de Yersin sera superbe autant qu’immense. D’un vieux blockhaus sur la mer, il se fait un observatoire astronomique, se procure le premier astrolabe à prisme et installe une lunette. C’est dans l’infini des étoiles qu’il puisera son inspiration pour le travail ardu qu’il entreprend : une révolution agronomique, en élevage et en science vétérinaire pour l’Indochine, pour toute l’Asie. Comme scientifique, Yersin n’a pas de limite, il est intellectuellement bâti et moralement forcené pour franchir toute limite. Il connaît la physique, bien-sûr, et la chimie et les mathématiques (cette dernière discipline lui servant à mieux connaître ses chères étoiles). Il étudie tout. La ferme pilote, centre d’expérimentation qu’il se bâtit à la force du poignet, est alimentée en électricité et en eau potable par une dynamo qu’il a construite. La météorologie, non seulement il la maîtrise, mais il la réinvente : devenant un expérimentateur de premier ordre, il réalise des investigations sur l’électricité atmosphérique.
Quand il entreprend l’agriculture de haute montagne, c’est pour rechercher la capacité des feuilles de conifères à capter l’eau atmosphérique (ce qui expliquerait que les ruisseaux puissent se gonfler au delà de la chute des pluies) et l’activité optique des orchidées. La ferme même est exceptionnelle. Il doit bien-sûr se lancer dans l’élevage de chevaux pour fabriquer le sérum, activité qui se retrouvera dans tous les Instituts Pasteur du monde, mais il s’intéresse à toutes les autres espèces qui composent ou pourraient composer le cheptel des Indochinois : il s’agit de créer des races plus résistantes, de trouver les agents des maladies qui les affligent (comme la peste bovine) et de trouver remède et vaccin pour chacune.
C’est ainsi qu’il fera le voyage de Normandie avec deux bonnes vaches laitières et un taureau pour les croiser avec des vaches indochinoises très résistantes aux maladies locales, mais pauvres en viande et en lait. Il devra refaire l’expérience deux fois, mais il réussira. Et comme il faut que les animaux mangent et les expérimentateurs aussi, Yersin se plonge dans l’agronomie et devient un des meilleurs de son temps. Sa station pilote comprend une salle d’opérations, un laboratoire de production de sérum et le plus important... une bibliothèque ! Très vite, il en fera une école pour la formation d’un corps d’élite de vétérinaires annamites. En 1930, il aura un cheptel de plusieurs milliers de bêtes (cochons, bœufs, vaches, moutons, poulets, etc.) et produira sérum, vaccins et médicaments contre les principales maladies humaines et animales de la région. Il s’essaye à la culture de toutes sortes de plantes : cacao, café, manioc, palme à huile ... acclimatation de légumes européens. Il se lance dans l’établissement de pépinières pour reboiser les forêts. A partir de là, il deviendra un maître dans les maladies des plantes comme dans la microbiologie des sols. Il met à profit son expérience de défricheur, d’escaladeur et de constructeur de routes pour établir une station à Suoi Giao, ferme qui atteindra 2400 hectares en 1925, puis une station en haute altitude à Hon Ba et enfin deux autres stations en plaine. Sa passion de l’électricité, de la mécanique, de l’optique, du moteur à combustion, de l’avion, il l’applique partout. D’abord en s’installant tout de suite une TSF au moyen de laquelle, et en utilisant le morse, qu’il connaissait, il pourra communiquer avec ses collègues et élèves dans les autres stations. La première bicyclette puis la toute première voiture automobile de la région seront à lui. Bientôt, il allie son intérêt pour l’industrie automobile naissante et l’agriculture dans une entreprise qui fera la richesse de l’Indochine : la culture du « Cao-O-Chu » (l’arbre qui pleure). Mais il ne fait rien comme tout le monde : alors que la récolte de caoutchouc s’effectue en d’autres régions en massacrant les arbres et les forêts, il entreprend l’élevage de l’Hévéa Brasiliana scientifiquement : Trois problèmes d’agronomie devaient être résolus :
Pour tout cela, il avait besoin de main-d’œuvre ; avec son équipe initiale d’Annamites, il nettoie la forêt environnante, non seulement pour ses stations, mais aussi pour offrir à d’autres paysans locaux 150 acres (78 ha) en échange de leur travail dans les stations. Ces 150 acres devaient leur permettre de cultiver du riz, élément principal de l’alimentation locale annamite. Rapidement, dans la plantation pilote d’hévéas, on sait soigner les maladies des hévéas, résoudre le problème de la coagulation du latex, et du choix des graines… En 1916, ses hévéas produisaient deux tonnes de latex par mois. En dépit du typhon de 1926 qui détruisit les deux tiers de la plantation, en 1943, celle-ci produisait plus de 110 tonnes par an !
La première guerre mondiale amène encore un autre défi : Paris cesse l’envoi de quinine, médicament essentiel pour les pays touchés par la malaria comme l’Indochine. Yersin et son ami Kempf développent donc une plantation de cinchonas pour produire la quinine. En 1931, la station produit 2,5 tonnes d’écorce, ce qui correspond à 137 kg de sulfate de quinine. En 1936, ces chiffres se montent respectivement à 28,5 tonnes et 2045 kg. Yersin meurt en 1943. Sa tombe a toujours été gardée et fleurie depuis lors, les Vietnamiens conservant une nostalgique mémoire de ce que les étrangers pouvaient apporter d’amour et de dévouement à la science de bâtir. Peut-être faut-il voir dans la tragédie du Vietnam qui a suivi, une rage impériale de détruire cette beauté. En face d’une telle vie remplie de découvertes, on pourrait se demander si Pasteur exigeait de tout pasteurien qu’il se lance dans des entreprises aussi vastes. La réponse est simple : Pasteur attirait les belles âmes, il leur enseignait sa méthode scientifique en vue de l’apporter aux terres lointaines, le reste était laissé à l’imagination créatrice de l’élève. Un jour, quelqu’un demanda à Pasteur quel était le but d’une découverte scientifique. Il répondit : « Je vous répondrai avec Benjamin Franklin : A quoi sert l’enfant nouveau-né ? » IV La Maîtrise de l’environnement et la lutte contre les moustiques« Pour construire un Institut Pasteur, il ne suffit pas de construire des laboratoires de recherche et d’enseignement, munis de l’outillage le plus perfectionné, il faut encore y introduire « l’esprit pasteurien », c’est-à-dire la foi scientifique qui donne l’ardeur au travail, l’imagination qui inspire les idées, la persévérance qui les poursuit, la critique qui les contrôle, la rigueur expérimentale qui les prouve, et aussi l’indépendance et le désintéressement qui sont une conséquence de l’amour passionné de la vérité. » Dr Emile Roux à L’Université de Lille, le 5 novembre 1898
En 1897, quand le pasteurien Simond arrive à Bombay pour seconder Yersin dans ses recherches sur la peste, il montre que les notions communément admises de contagiosité « par l’air, par la peau » sont mal fondées et, pour affirmer ses dires, il met en évidence le rôle des puces des rats dans la transmission de la peste. Le travail de Simond montre bien que « l’esprit mécanique n’a pas de place en biologie », comme dirait Nicolle. En effet, ce problème de la contagiosité n’était pas évident : d’une part, un rat mort depuis longtemps n’est pas du tout contagieux ; d’autre part, lorsqu’on met un animal sain dans la même cage qu’un animal malade, cela n’entraîne parfois que la transmission de la maladie. En fait, le rat pestiféré n’est contagieux qu’au moment où il meurt. Pourquoi ? Parce que les puces quittent le mourant pour aller sur l’hôte vivant le plus proche. Encore fallait-il y penser et le prouver. Cette découverte est historique car, à cette époque, le rôle des insectes dans la transmission de certaines maladies contagieuses n’était pas ou peu admis en épidémiologie. Près de vingt ans après les découvertes de Finlay en 1881 sur la transmission de la fièvre jaune par le moustique Culex Fasciatus, les pasteuriens restaient les seuls à prendre au sérieux cette possibilité de transmission. Le Japonais Ogata avait bien émis l’hypothèse d’une transmission de la peste par les puces de rats, mais sans expériences à l’appui et dans l’indifférence générale. Les preuves que Simond apporte en 1897 vont donc entraîner une seconde révolution en épidémiologie. A partir de ce moment, l’une des principales tâches des chercheurs en microbiologie fut de découvrir quel était l’insecte spécifique qui pouvait transmettre un « microbe » (parasite ou autre) nouvellement identifié. La découverte et les recherches sur les « organismes vivants » à l’origine de la contagiosité des maladies infectieuses devint un « drame merveilleux » : établir qu’un micro-organisme était à l’origine de telle ou telle maladie infectieuse était une chose, montrer l’existence d’un hôte vivant intermédiaire dans la transmission de la maladie fut plus difficile encore.
En 1897, Laveran, médecin militaire célèbre pour sa découverte de l’hématozoaire du paludisme (Constantine, 1880), rejoint l’Institut. En 1907, avec l’argent du Prix Nobel qu’il vient de recevoir, il crée un service spécial. Celui-ci comprend trois grands laboratoires : protozoologie, microbiologie et entomologie médicale dirigés respectivement par Mesnil, Marchand et Roubaud. En 1908, c’est la Société de Pathologie Exotique qui est créée par Laveran et Mesnil, société qui aura une grande importance dans l’œuvre coloniale française et, plus tard, dans l’œuvre de coopération. [1] Les maladies transmissibles par les insectes sont très spécifiques, en ce sens que des pathogènes, virus ou parasites, se reproduiront dans un insecte qui deviendra le vecteur spécifique de cette maladie. Dans la maladie du sommeil, par exemple, le parasite trypanosome se reproduit dans la mouche tsé-tsé et pas dans un autre insecte. Ceci était déjà connu lorsqu’un médecin colonial pasteurien du nom de Bouffard fit une autre découverte cruciale : les insectes peuvent aussi être le vecteur « mécanique » de maladies. Mécanique signifie que la plupart des insectes peuvent transporter un pathogène d’un animal ou d’une personne infectés jusqu’à un autre animal ou humain et donc transmettre la maladie à courte distance, dans une courte période de temps. La manière dont Bouffard fit cette découverte est réellement intéressante. Bouffard emmenait un troupeau de zébus vers sa ferme pour y commencer un élevage de bétail. Le troupeau venait de loin et avait dû traverser des territoires infectés par la mouche tsé-tsé. Quelques jours après leur arrivée, certains animaux tombèrent malades ; il ne fallut pas longtemps à un microbiologiste qualifié comme Bouffard pour découvrir que le sang des animaux mourants était rempli de trypanosomes. Il conclut qu’à l’évidence, ces quelques bêtes avaient été mordues sur le chemin par des mouches tsé-tsé porteuses du trypanosome. Il pensa alors qu’il allait perdre ces bêtes et que l’épidémie s’arrêterait là faute de mouches tsé-tsé, puisqu’il n’y en avait aucune dans toute la région dans laquelle la ferme était située. . Or, il arriva quelque chose d’extraordinaire : chaque jour, d’autres bêtes tombaient malades. Bouffard devait résoudre ce mystère ou se résoudre à perdre tout son troupeau ! Il pensa alors à une espèce de mouches, les stomoxes, sortes de grosses mouches hématophages, comme porteuses potentielles de la maladie : même si les trypanosomes ne se reproduisaient pas dans les stomoxes, il était possible que ces dernières agissent comme transporteuses de sang infecté d’un animal à l’autre. Il prit deux veaux qu’il plaça dans deux cages séparées d’une étable fermée et il inocula des trypanosomes à l’un d’entre eux. Une fois que le veau fût bien malade, après quelques jours, il lâcha des stomoxes dans l’étable, de telle manière que les mouches puissent piquer l’animal sain et l’animal infecté. Le veau sain développa à son tour la trypanosomiase. C’était la preuve que des insectes hématophages autres que les mouches tsé-tsé pouvaient transmettre la maladie à courte portée. Ce qui se passe, c’est que lorsqu’une mouche se nourrissant sur un animal malade se trouve dérangée et ne peut « finir son repas », elle va rapidement sur un autre animal voisin pour continuer son repas et transmet le trypanosome à son nouvel hôte. [2]
Pour terminer, il faut encore préciser que la transmission d’une maladie par des insectes peut se faire de deux manières : directe ou indirecte. « Directe » signifie que l’insecte inocule directement l’agent de la maladie ; « indirecte » signifie que l’homme s’inocule lui-même en se grattant ou en écrasant l’insecte infecté qui est en train de le piquer. Charles Nicolle, dont nous parlerons plus loin, fut le premier expérimentateur à démontrer la transmission indirecte dans le cas du typhus. Les puces infectées par le typhus peuvent mordre un homme plusieurs fois, elles ne lui inoculeront pas la maladie. Mais si cet homme se gratte, il peut casser une patte de la puce (par exemple) et répandre par inadvertance un peu du sang infecté sur la minuscule plaie provoquée par la morsure de l’insecte, ou bien s’inoculer un peu des excréments souillés que l’insecte a laissé sur sa peau près de la piqûre. Ceci est également le cas pour la peste bubonique dont la transmission est principalement indirecte.
Laveran avait accueilli avec enthousiasme la découverte de Ronald Ross sur le rôle de l’anophèle (espèce de moustique) dans la transmission du paludisme, car il lui avait écrit quelques années auparavant ses suspicions quand au rôle éventuel d’un moustique (d’après les archives de l’Institut Pasteur). Il décide donc de parfaire l’œuvre entreprise en Algérie et envoie une mission ayant pour tâche d’élaborer une campagne d’étude et de prophylaxie du paludisme. Les frères Sergent sont choisis par Roux et Laveran pour mener à bien cette mission. A partir de 1900, ils entament une étude approfondie de la biologie des facteurs animés de toute épidémiologie palustre. Ils détaillent le mécanisme de reproduction de l’hématozoaire chez l’insecte et chez l’homme (voir figure p.18) et établissent le cycle de transmission. Ils montrent que la quinine ne stérilise pas mais confère une immunisation sans risques. Leurs études sur la vie de l’insecte montrent que les larves passent trois semaines dans des eaux stagnantes, (marais par exemple, paludisme signifie « fièvre des marais ») avant de devenir adultes. Le problème des gîtes à larves d’anophèles se ramène donc à celui de la domestication de l’eau. Il faut éliminer les marais, dépister les sites d’eaux stagnantes et œuvrer pour rendre ces eaux courantes. Dans les années vingt, les Sergent révolutionnent ainsi la vie en Algérie et jettent les bases d’une agriculture et d’une viticulture florissante. En 1926, ils créent une station expérimentale sur le marécage de la Mitidja « Oued Mendi », marécage de 360 hectares à 25km d’Alger qui servira de terrain à l’expérience projetée par Roux : « prendre une terre inculte rendue inhabitable par le paludisme et montrer que l’on peut d’emblée cultiver le terrain et y vivre en bonne santé. »
V Les bases de l’épistémologie en médecineLes frères Edmond et Etienne Sergent sont les fondateurs de l’Institut Pasteur d’Alger. Leur autre contribution majeure, c’est d’avoir énoncé les bases scientifiques de l’épidémiologie, dans un ouvrage de portée majeure intitulé Réflexions sur les modalités de l’infection. Leur concept central repose sur la découverte de l’affection inapparente, celle de celui qu’on appelle aujourd’hui le porteur asymptomatique, et sur le combat contre la maladie avec une prophylaxie protégeant la population avant que cette maladie n’éclate véritablement. Le but est d’intervenir au moment où la maladie risque de passer de la forme endémique à la forme épidémique ou pandémique.
Cela signifie que le groupe de porteurs asymptomatiques sera circonscrit au point de ne donner qu’un nombre limité de malades qui seront ensuite traités un par un. Dans la majorité des maladies, le traitement dans la première phase permettra non seulement d’empêcher la forme aiguë et handicapante de la maladie, mais encore de prévenir la contagion au reste de la communauté. Par exemple, la lèpre ou la tuberculose sont hautement infectieuses pendant les stades avancés, beaucoup moins dans la période précédant la phase clinique aiguë. Les Sergent mettent en avant la notion de seuil de danger, pour une région donnée, qui dépend de trois facteurs :
Dans cette notion est incluse l’idée que ce sont à la fois les vecteurs de transmission et la vitesse à laquelle la maladie se répand qui peuvent accroître la virulence de cette dernière. Si nous prenons la peste pour exemple, la première transmission va de la puce du rat vers l’homme, la seconde va de la puce humaine vers l’homme et, une fois qu’un certain seuil est atteint, on a une transmission pulmonaire par aérosol.
Les Sergent affinent cette notion en discutant les différents modes d’affection à la fois pour les porteurs et pour les malades. L’infection, disent-ils, peut être à la fois passive et active. Passive signifie que le corps est imprégné de germes ; active signifie l’action d’imprégner de germes. Les deux formes d’infections peuvent être dépourvues de signes cliniques. La phase active correspond à ce qu’on appelle aujourd’hui virémie, pour les infections virales. En résumé, il est important, et même crucial, de distinguer entre la personne qui a des anticorps à une infection virale parce que le virus se « cache » dans quelques unes de ses cellules, et la même personne durant des périodes de virémie lorsqu’elle produit des millions de particules virales et qu’elle est donc hautement contagieuse. Une infection inapparente peut signifier prémunition aussi bien que non-prémunition. La prémunition veut dire que tant que la personne est infectée par de petites quantités d’hématozoaires, par exemple, elle sera immune contre une « surinfection » de paludisme, mais sera infectieuse pour les autres, ceci sans souffrir de manifestations cliniques. Cependant, dans le cas où le corps se débarrasse de tous ses parasites, la personne est à nouveau en mesure d’attraper la maladie. La non-prémunition est représentée par le cas du SIDA aujourd’hui. Dans leurs études fondamentales sur les piroplasmoses, les Sergent arrivent à la conclusion suivante : « l’étude expérimentale de la résistance aux surinfections conférée par une première infection a conduit à préciser la notion de prémunition, forme de résistance différente de l’immunité vraie. Un animal infecté par un piroplasmose, s’il survit à l’accès aigu d’invasion et arrive à tolérer ce virus résiste, tant qu’il reste porteur de germes, à des réinoculations du même piroplasmose (loi de préséance). S’il guérit de sa primo-infection, il cesse d’être protégé contre les réinfections. » « On a tiré de cette conception de la prémunition une conclusion pratique : donner au bovin une infection bénigne, chronique (si possible latente d’emblée) qui lui évitera l’infection grave. » A partir de cette compréhension des modes successifs d’infection, les Sergent déduisent l’importance du dépistage, par test sanguin, dépistage aussi large et systématique que possible utilisant toutes les mesures de détection virales et bactériologiques qui leur étaient accessibles à l’époque. Tout cela était nécessaire, d’après eux, parce que la flambée parasitique et l’apparition de symptômes cliniques pouvaient ne pas coïncider. Il y a immunité lorsque la guérison clinique coïncide avec l’élimination du parasite, dans le cas contraire, il y a prémunition. Ils identifièrent également le phénomène intéressant de l’antagonisme entre différents microbes. VI Nicolle, continuateur de PasteurCe n’est pas la notion de « spécificité » (un microbe = une maladie) qui rend Pasteur si unique, mais ce sont plutôt les postulats de sa méthode :
La vie s’enveloppe sur elle-même, hors d’elle-même. (C’est ce que signifie à l’origine le terme « développement »). Le concept est cusien à l’origine [3] ; bien que nous ne sachions pas si Pasteur connaissait l’œuvre de Nicolas de Cues, il est certain qu’il est parvenu à maîtriser ce concept à travers celle de Léonard de Vinci, que Pasteur jeune peintre connaissait bien. L’organique est dextrogyre et / ou lévogyre (main droite ou gauche) ; cela implique que dans les réactions chimiques, une forme est toujours préférée à une autre. Quelle est la géométrie qui préside à la création de cette orientation spatiale ? A priori, une triple rotation est nécessaire. Un processus de croissance ordinaire prend la forme d’une spirale. Le processus de croissance en spirale de base nécessite une double rotation. Un coquillage enroulé à gauche est-il exactement semblable à un coquillage enroulé à droite lorsque l’orientation de l’axe est opposée ? Il Y a une autre manière de regarder le problème. Le lévogyre peut sortir du dextrogyre par un processus de repliement externe (pensez à deux gants). Pasteur pensait que la compréhension du « pourquoi et comment » des comportements optiques ou électromagnétiques singuliers dans les processus vivants débloquerait le mécanisme clé de l’interaction microbe-tissu. Aujourd’hui la biophysique optique est une voie peu étudiée, et par des gens considérés généralement comme « marginaux » par le monde de la recherche dominé par la biologie moléculaire traditionnelle, comme Pasteur était marginal dans son propre domaine de recherche. [4] L’importance de Charles Nicolle est d’avoir repris et appliqué ces concepts au développement d’une épidémie ou d’une maladie. Il est sans doute le médecin qui a le mieux présenté, par écrit, la vision pasteurienne de la maladie, poussant plus loin les découvertes du grand homme à l’aide de toutes les connaissances accumulées par ses élèves. Ses pensées sont peu connues en dehors des médecins français associés à l’Institut de Paris car ses écrits n’ont pas été réimprimés. Nicolle commence son expérience médicale en fondant l’Institut Pasteur de Tunis. Après son retour de Tunis, Nicolle s’aperçut que la médecine française avait complètement banalisé la découverte de Pasteur et que, au lieu de comprendre la maladie comme un processus vivant, elle avait adopté l’approche opposée, l’approche positiviste de l’Encyclopédie : un agent = une maladie = X signes cliniques. Une épidémie était devenue le simple agrégat statistique d’individus malades. Nicolle pensa donc qu’il fallait polémiquer contre cette approche « de catalogue médical » et restaurer une pensée socratique dans la profession. Il accomplit cette tâche dans une série de conférences au Collège de France, publiées plus tard sous le titre de Naissance, vie et mort des maladies infectieuses. Dans ces conférences, il s’élevait vivement contre la décadence impériale du comportement politique de l’Europe, notamment envers les peuples colonisés. La notion de base que Nicolle présente de manière plutôt poétique est la suivante : « La maladie infectieuse a les caractères de la vie. Elle les doit à sa cause animée et à la réaction des cellules de nos organes qui sont des êtres vivants (...). La maladie comme tout être vivant, vit : elle a une naissance, une vie, une mort. » La maladie doit être perçue comme une créature résultant d’une part de la virulence de l’agent vivant, c’est-à-dire sa capacité à effectuer du travail ; d’autre part le redéploiement de l’organisme cible pour s’auto-restaurer, ou son potentiel d’efficacité plus grande. « La vie, dit-il, est caractérisée par la continuité et son usage des moindres possibilités pour se perpétuer. » Pour illustrer ce concept, Nicolle se réfère aux expériences de Léonard sur la forme sphérique prise par une goutte de liquide comprise dans un autre liquide non-miscible. Ceci correspond directement au principe de moindre action, développé initialement par Cues, puis par Leibniz. Nicolle ne se réfère pas à ces deux auteurs mais son concept est le même ; il veut dire que la caractéristique de la vie (et donc des pathogènes ou de la maladie) est d’atteindre à une efficacité maximale dans le travail effectué pour se perpétuer. Ainsi, Nicolle explique que le médecin ne « voit » jamais une maladie, ce qui est une illusion. « La seule chose que nous voyions, c’est un moment dans l’existence d’une maladie » qui subit un double processus d’« évolution » et de « mutation ». Si nous mettons cette idée en termes mathématiques, nous pouvons dire que la maladie n’est compréhensible que comme une fonction riemannienne qui est non linéairement continue, avec une densité de « singularités », ou mutations. Cette fonction riemannienne résulte elle-même de fonctions néguentropiques rivales représentées par le « microbe » qui cherche l’efficacité maximale, ou la « virulence », et le contre-déploiement de l’hôte qui fait de même. La « virulence » est interdépendante en raison inverse de la maîtrise de l’homme sur son environnement ou de son bien-être économique. C’est ce type de raisonnement qui pousse Nicolle à faire l’hypothèse, et il précise bien que ce n’est qu’une hypothèse, que les virus sont les descendants des bactéries. Son argument est que le virus qui ne se réplique que dans des organismes supérieurs est plus « efficace », de son point de vue, que la bactérie qui se satisfait d’un milieu nutritif. De la bactérie au virus, il y a un bond en termes de capacité de travail. Que l’hypothèse de Nicolle soit vérifiable ou non, son concept est très important et va à l’encontre de la biologie moléculaire actuelle qui affirme que le virus est « mort » ; elle le fait parce que sa description, son concept de la vie sont linéaires et qu’elle cherche à expliquer la vie du point de vue de l’inorganique plutôt que l’inverse. Nicolle dit : « Comme telle, la maladie à trois modes d’existence : individuelle : elle naît, vit et meurt dans un individu ; collective : elle touche un groupe, passe de l’un à l’autre, fait le tour du monde ; historique : sa vie à travers les âges. »
Nicolle a une approche dynamique : en discutant les relations de cause à effet non-linéaires, il montre comment on ne peut aboutir à la connaissance d’une maladie en imaginant un microbe comme une entité « fixe » ayant dès « effets fixes » dans un « cadre de temps fixe ». Il voit plutôt la maladie dans son existence spatio-temporelle : c’est la manière dont elle se « développe » qui représente son existence. Qui plus est, un microbe ne vient jamais seul, mais amène toujours d’autres micro-organismes dont la virulence latente se recombine avec la virulence première. Pour Nicolle, l’existence « inapparente », celle qui n’est pas associée à des signes cliniques n’est pas propre à une catégorie séparée de « porteurs sains » mais représente plutôt une partie de fonction continue, fonction qu’il est primordial de situer dans la vie « historique » ou « collective » d’une maladie. Une épidémie n’est pas composée d’une somme d’individus malades, elle est formée, elle se déroule comme un tout, comme un organisme vivant, de forme invisible pendant des années avant d’apparaître dans le domaine « visible ». Nicolle nous fait comprendre la pensée non-mécanique qui est à l’origine de toutes les grandes découvertes scientifiques en médecine. Il déclare clairement que « la pensée mécanique est inappropriée aux sciences biologiques ». Duclaux disait la même chose. La maladie est un processus vivant évoluant non-linéairement ; il en est de même pour ses modes de transmission. Il est temps maintenant de regarder le cas du SIDA avant d’examiner les conséquences de la vision pasteurienne de Nicolle sur le traitement et la prévention des épidémies. Si l’on regarde le cas du SIDA, il faut le faire du point de vue de la méthode socratique cusienne : savoir, c’est désapprendre. Nous connaissons l’agent du SIDA, ce qui est crucial, mais il n’est qu’un moment de notre connaissance, un moment dans l’existence de la maladie. L’agent évolue selon l’individu, selon le tissu ou l’organe touché [5] et selon la population. Cet agent peut évoluer également dans d’autres virus : HIV2 est-il un mutant de HIV 1ou HIV 3 ? Y a-t-il eu une base commune à partir de laquelle ces trois virus se sont développés ? Qu’en est-il des malades du Sénégal qui sont infectés à la fois par HIV 1 et HIV 2 ? Toutes ces questions restent encore en suspens. Il y a également évolution de la virulence, ou du pouvoir à effectuer des changements dans l’interaction virus / organisme et dans l’interaction au sein des populations lors de pandémies. Le HIV peut infecter :
Tout ceci entraîne une multiplicité d’interaction dont la plus essentielle semble être l’interaction système neurologique-système immunitaire ; on sait aujourd’hui que le HIV effectue des changements dans l’activité cérébrale et qu’en retour, le dérangement neurologique modifie le fonctionnement du système immunitaire. Il y a enfin interaction entre virulences : Qu’est ce qui fait que certaines maladies sont associées aux sidéens (les fameuses maladies « opportunistes ») ? Qu’est ce que la pneumocystia en commun avec le sarcome de Kaposi ? L’idée d’un processus de lyse HIV-lymphocytes, puis de dépression immunitaire et enfin d’infection opportuniste est une idée fixe que nous devons d’abord réfuter, en redéfinissant la véritable nature de la déficience immunitaire, pour retrouver ensuite la part de vérité qu’elle peut éventuellement contenir. [6] Nicolle n’utilise pas le terme de « plus grande efficacité » mais plutôt celle « d’équilibre » ; ceci indique qu’il n’a pas osé s’attaquer ou qu’il n’a pas cherché à redéfinir les concepts linéaires dérivés de la physique de son époque, eu égard à son approche de la vie. Il dépend de nous de le faire en reprenant celle-ci qui est une application très importante de la méthode socratique à la médecine. En fait, comment pourrions-nous redéfinir la santé d’un individu ? Ma propre expérience, modeste, mais qui a été celle de toute ma vie jusqu’à aujourd’hui, d’avoir dû, à cause d’une polio infantile (contractée à l’âge de 9 mois), vivre avec une force musculaire réduite à 20 % de la normale, m’a conduite à réfuter, non pas en mots mais en faits, l’idée qu’il existerait un équilibre normal en tant que tel, ou que l’homme parviendrait à son maximum à l’âge de vingt ans et qu’ensuite, il déclinerait. II n’y a pas d’équilibre, l’homme doit croître pour exister. En fait, lorsque nous cherchons à mieux comprendre l’activité métabolique, nous voyons que l’action enzymatique produit plus d’énergie que « nécessaire », un phénomène bien connu qui viole le deuxième principe de la thermodynamique auquel les biologistes moléculaires d’aujourd’hui sont attachés comme à la queue de Satan. L’homme produit de l’énergie libre jusqu’à sa mort. Voilà ce que je retire de mon expérience. De plus, l’énergie nécessaire pour maintenir le mouvement aussi bien que le métabolisme interne s’accroit avec l’âge, demandant une plus grande efficacité énergétique totale pour maintenir l’énergie libre au delà de la quantité totale grandissante requise pour la vie du système. Alors que le rapport de l’énergie libre sur énergie totale du système décroît avec l’âge, comme le montre la perte d’efficacité musculaire, il est nécessaire de prendre en considération l’évolution mentale. Si l’on met de côté la question de la sénilité, qui s’avère être due à des maladies virales ou autres, les personnes âgées perdent peu à peu leur capacité de mémorisation mais voient s’accroître leur capacité d’activité mentale synthétique. Il y a un changement de phase dans la capacité mentale, qui gagne en profondeur ; la capacité réflexive devient supérieure alors que l’énergie libre physique décroît. Ce qui est vrai du « savant » l’est aussi pour l’ensemble des personnes âgées, ce qui rend particulièrement odieux le crime de l’euthanasie. Le rôle des grands-parents dans une société apparaît alors sous un jour nouveau : ils sont très souvent la source la plus exquise d’un « enseignement réel », c’est-à-dire d’une géométrie synthétique de pensée pour l’enfant. Dans une belle âme, la raison et l’émotion se sont mariées et à l’âge de soixante cinq ans environ, la personne douée de cette belle âme apparaît libre de créer une nouvelle liberté, celle qui se manifeste par la « joie ». Joie, maîtrise de la création de « l’ironie ». Ironie, qui est à la fois forme poétique quotidienne et pierre angulaire de ce qui fait une découverte scientifique. Ironie, étonnement devant le monde à découvrir et amour du risque pris pour explorer cet inconnu. Les organisateurs de la victoire VII De Calmette à JamotDans les entreprises guerrières « belliqueuses », se montrent toutes choses grandes et belles, comme disait Rabelais : « Belliqueux » vient de « belle cose » (belles choses en Italien). C’est alors que le citoyen s’éveille et se met au travail, c’est alors que l’homme de courage, l’homme grand, se distingue du pleutre et du lâche. C’est merveille de voir la cité s’éveiller dans une symphonie d’activités, disait-il. La médecine militaire française fut belliqueuse à outrance : « Et si le salut l’exigeait, il ne faudrait pas hésiter à créer cet État dans l’État, dût l’orgueil déplacé de certains en souffrir. » Jamot. Rapport final – 1935
La première initiative remonte à Colbert, avec les écoles de Brest, Rochefort et Toulon, mais c’est en 1890 qu’un gouvernement dirigé par Sadi Carnot répond à l’idée de Louis Pasteur, et que se créent le « Corps de Santé Colonial » et « l’École de Santé Navale de Bordeaux ». Le secrétaire d’État aux colonies Etienne en décidait ainsi, au moment même où il lance avec Pasteur le premier Institut d’outre-mer à Saigon. Plus tard, en 1905, se crée l’École d’Application du Service de Santé des troupes coloniales, le Pharo, à Marseille. Ce qu’il y a d’exceptionnel dans la médecine militaire coloniale de cette époque, c’est d’une part l’esprit de corps qui y règne, et d’autre part, la qualité scientifique de ses élites. Comme nous vivons une période de désintégration morale et d’égoïsme absolu, cet esprit de corps militaire pasteurien nous semble étranger ; il est incompris alors même qu’au plus profond de l’esprit humain, la voix de la Beauté et de la Raison l’appelle et l’exige. Le système de santé britannique mis en place aux Indes et en Afrique fut un système de « contrats temporaires renouvelables », c’est-à-dire que l’essentiel du personnel de santé y était « commissionné ». C’est exactement la façon dont l’OMS fonctionne aujourd’hui. Cela entraîne deux faiblesses majeures : premièrement le commandement étant mal délimité, l’excellence voisine avec le pire ; deuxièmement, la transmission de l’expertise est impossible. A l’inverse, les recrues du Corps de Santé Colonial recevaient une formation pluridisciplinaire (médecine, sciences naturelles et chimie), une véritable formation d’écologistes, dans une même école, avec le même dessein : apporter mieux-être aux habitants des pays tropicaux, les soigner, mais aussi découvrir, apprendre et enseigner. Ces études, les plus exigeantes de leur époque, comptaient lors de l’examen final la réalisation d’un « chef d’œuvre », un travail d’anatomie et de chirurgie. Les professeurs venaient tout droit des colonies, des hommes trempés dans l’action sur le terrain, qui avaient fait leur temps « en brousse » et sur les villes côtières. Ils enseignaient trois ans, puis repartaient en mission. La recrue savait que, l’examen passé et réussi, elle devrait aller passer deux années obligatoires en brousse, ce qui demandait certainement un grand courage physique et une passion pour l’aventure ... à risques ! On est loin de l’ivresse dégradante du « Paris-Dakar ». La survie physique n’étant pas garantie, partir en brousse équivalait à partir en guerre, avec la restriction que dans cette guerre, seul le bien était de rigueur. Les fils de bourgeois cherchant carrière, les fils de pauvres voulant réussir financièrement, tout douillet s’abstenir ! Le médecin civil parfois envoyé dans une colonie gagnait jusqu’à quatre fois plus que le médecin militaire déjà sur place. Les Ecoles de Santé Coloniale étaient faites pour ceux que l’argent et la réussite financière ne concernaient pas. Les recrues y entraient pour un idéal : science et action. Celles qui ne réussissaient pas tout-à-fait leur chef d’œuvre d’examen, ou celles qui, de constitution délicate, ne supportaient pas longtemps les rigueurs tropicales, se retrouvaient médecins de campagne. C’est ainsi que la population rurale de la France, dont le niveau de santé, de vie et d’hygiène n’était, à l’époque, pas beaucoup plus élevé que celui des villageois des colonies, s’est trouvé radicalement transformée. Calmette, médecin sentinelle Calmette, enfant, voulait être marin. C’est ainsi qu’il se dirige en 1881, à l’âge de dix-huit ans, vers l’Ecole de Santé Navale de Brest. Comme tout élève passés les premiers examens, il doit aller en mission avec la Marine, comme aide-médecin de deuxième classe avant de pouvoir devenir candidat au doctorat. Il s’engage avec l’amiral Courbet qui dirige la marine française dans la guerre avec la Chine. Cette guerre qui commença en novembre 1883 se terminera avec la conquête de l’Annam et du Tonkin. Durant l’expédition, Calmette s’informe du déroulement des opérations militaires et participe aux discussions politiques ; mais il fait a | |||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||