Solidarité & progrès est un parti politique qui milite pour la paix par le développement économique mondial, contre le féodalisme financier et les idéologies du sol, du sang et de la race. Les informations que nous diffusons visent à vous faire joindre notre combat en le faisant devenir aussi le vôtre.

La campagne
présidentielle
Cheminade 2017
Flash : 11 décembre - Miracle économique chinois : l’importance de la séparation stricte des banques Lire Flash : 8 décembre - Référendum en Italie : une nouvelle claque pour l’UE Lire Flash : 2 décembre - La République se rappelle qu’elle a besoin de savants ! Lire
Accueil Document de fond Culture
Dossiers / Culture

A la lumière des cathédrales

visites
3691
commentaire

par Philippe Messer

Cet article est, aujourd’hui, d’une extrême importance pour retracer les origines philosophiques, intellectuelles et sociales de deux mouvements que tout oppose. D’un côté, les moines irlandais ainsi qu’Alcuin, Gerbert, Suger, Abélard et l’Ecole de Chartres, pour qui chaque être humain est au centre de la création avec, quels que soient son origine ou son statut, son pouvoir de rendre le monde intelligible, de le transformer et de l’améliorer. De l’autre, Bernard de Clairvaux, l’esprit de chevalerie et l’ordre cistercien, qui postulent un homme livré au mal et devant se contenter de faire pénitence pour que Dieu lui pardonne ses péchés. D’un côté, les bâtisseurs de cathédrales qui pratiquaient une éducation ouverte à tous, de l’autre, l’obscurantisme monastique prêchant la croisade et exhortant à abandonner les villes et les livres. Education populaire contre féodalisme populiste : le lecteur ne manquera pas de faire des rapprochements avec les enjeux de notre temps, si proches de nature, même si les apparences diffèrent. Bernard de Chartres et Bernard de Clairvaux seront toujours incommensurables et incompatibles.

En l’espace de seulement deux siècles, quelque quatre-vingts cathédrales furent construites en Europe ! Malgré les effets du temps, leur beauté reste intacte. Pourtant, elles ne furent bâties ni pour réaliser une « oeuvre de prestige » ni pour « faire joli dans le décor ». A une époque où la grande majorité de la population était traitée comme du bétail, la cathédrale fut l’affirmation la plus visible et la plus indéniable du pouvoir créateur de l’homme - son étincelle divine. A propos de sa basilique, l’abbé Suger de Saint-Denis écrit : « Le pouvoir admirable d’une raison unique et suprême efface la disparité entre les choses humaines et divines grâce à une composition adéquate, et ce qui paraît mutuellement en conflit par l’infériorité de son origine et la contrariété de sa nature, se trouve conjoint par la simple et éclatante concordance d’une harmonie bien tempérée supérieure.« Cette idée d’effacer « la disparité entre les choses humaines et divines » représentait un véritable défi à l’ordre féodal.

Toutefois, les cathédrales n’auraient pas eu grand intérêt - et n’auraient sans doute pas pu être construites - sans la création d’un vaste mouvement d’éducation de la population et des élites. Nous allons voir dans cet article quels en furent les acteurs et les conceptions qui les guidèrent.

Avant cela, il faut bien souligner que les « circonstances » ne se prêtaient pas du tout à ce qu’un tel mouvement puisse émerger. Il faut se rappeler qu’au Moyen Age, les nations se réduisent à des assemblages hétéroclites de comtés, duchés et fiefs mouvants,... dont l’autorité est divisée en d’innombrables parcelles autonomes. Dans chacune de ces parcelles, un maître exerce son pouvoir - un patrimoine héréditaire - sur tous et sur tout. La seule chose qui les unifie, c’est l’ordre féodal qui impose une division de la société en plusieurs classes relativement étanches et fixes : les nobles et les chevaliers, les paysans et les clercs.

Le sommet de la hiérarchie sociale est occupé par des seigneurs fonciers qui se nourrissent du travail d’autres hommes. Le seigneur détient le ban, c’est-à-dire qu’il a le droit de commander, de contraindre et de punir. Il possède tous les moyens de production, que ce soit la terre, le bétail ou... les hommes. Ses activités principales sont, d’une part, la chasse et, d’autre part, la guerre qui permet d’engranger quelque profit grâce aux pillages et aux rançons. Toute la vie s’organise autour du château, en fonction des désirs et des besoins du seigneur qui, dans sa grande mansuétude, s’engage à protéger son « bien ».

Au plus bas de la hiérarchie, nous trouvons les paysans qui représentent la très grande majorité de la population. En fait, le servage est la condition dominante de cette classe. La principale caractéristique du serf, c’est qu’il n’est pas libre : il ne dispose pas librement de ses biens, il ne peut pas ester en justice ni se déplacer librement. Tout est réglé selon le bon vouloir du seigneur, du mariage (le serf doit en demander l’autorisation) jusqu’à l’héritage (lorsque le serf meurt, ses biens reviennent en tout ou partie au seigneur). Les charges au titre de la terre - taxes ou corvées - sont très lourdes et les paysans « libres » ne sont pas mieux lotis en ce domaine. Bref, le serf est considéré comme un outil dont le seigneur use à sa guise. Enfin, comme il ne peut avoir deux maîtres, il est strictement tenu à l’écart des ordres religieux.

En ce qui concerne les clercs, les choses sont plus compliquées. L’action de l’Eglise n’est pas monolithique : nous trouvons différents courants de pensée totalement opposés dont la ligne de démarcation traverse toute la hiérarchie ecclésiastique. L’un de ses courants refuse de s’adapter et de voir la condition des paysans comme une fatalité. Nous allons maintenant remonter quelque peu à sa source.

 Semer les graines

Entre 575 et 725, saint Colomban (530 ?-615) et une poignée de moines irlandais augustiniens tisseront un réseau d’environ cent cinquante monastères sur le continent. Ceux-ci deviendront de véritables centres d’éducation et de vie intellectuelle ouverts à tous, même à ceux qui ne sont pas destinés à devenir moines. C’est grâce à leurs efforts que l’Europe pourra lentement se relever de la chute de l’Empire romain. Ce n’est, en effet, pas un hasard si Charlemagne reprendra à son compte ce projet d’éducation de l’ensemble la population. Dès 782, un moine d’York, Alcuin, devient son conseiller et responsable de l’école palatine d’Aix-la-Chapelle. Alcuin considère que l’évangélisation des païens ne peut pas se faire par la force, en leur inculquant des dogmes mais plutôt en enseignant le sens profond des Ecritures. Pour cela, il faut s’aider d’une culture qui dépasse celle des seuls évangiles. Alcuin affirme que « les degrés des disciplines grammaticales et philosophiques conduisent au sommet de la perfection évangélique » et présente ainsi son projet à Charlemagne : « Si beaucoup se pénétraient de vos intentions, une nouvelle Athènes se formerait en Francie, que dis-je, une Athènes plus belle que l’ancienne. Car, ennoblie par l’enseignement du Christ, la nôtre surpasserait toute la sagesse de l’Académie. L’ancienne n’avait pour instruire que les disciplines de Platon ; pourtant, formée par les sept arts libéraux, elle n’a pas laissé de resplendir ; la nôtre serait dotée en outre de la plénitude septiforme de l’Esprit et dépasserait toute la dignité de la sagesse séculière. » Ceci ne restera pas de vaines paroles. En 789, l’Admonitio generalis (l’Exhortation générale) proclame : « Et qu’il y ait des écoles pour apprendre à lire aux enfants. Que, dans chaque évêché, dans chaque monastère, on enseigne les psaumes, les notes, le chant, le comput, la grammaire, (...). » Une instruction de 805 donnée aux missi dominici souligne l’importance donnée à l’éducation sous Charlemagne : « Des lectures. Du chant. Des scribes, pour qu’ils n’écrivent pas de travers. Des notaires. Des autres disciplines. Du comput, de l’art de la médecine. »

Les monastères créés par les moines irlandais joueront un rôle prédominant dans la réalisation de ces initiatives mais l’on assistera également à l’ouverture de véritables écoles élémentaires dans les paroisses. C’est ainsi qu’à grande échelle l’on formera des hommes destinés, dans l’ordre temporel ou ecclésiastique, à constituer les cadres compétents de la société.

En plus des directives du Palais, l’Eglise prendra certaines initiatives importantes : en 789, un synode décide que chaque évêque établisse une école dans sa cité ; en 813, un concile ordonne d’ouvrir des écoles où seront enseignées les lettres et les Ecritures ; en 816, un autre concile décide d’organiser en chapitres le clergé des églises et précise les mesures à prendre pour assurer dans chacun le fonctionnement d’une école.

Après la mort de Charlemagne, son empire est rongé par la féodalité et l’on pourrait croire à la fin de son projet d’éducation. Il n’en est rien : les écoles résisteront à la dislocation du pouvoir politique.

C’est à la tête d’une de ces écoles épiscopales, à Reims, que Gerbert sera nommé en 972. Gerbert ne construira jamais de cathédrales mais il apportera une science, alors inconnue en France, sans laquelle la révolution du gothique n’aurait jamais eu lieu. De plus, son engagement à former une élite politique intéressée au bien commun va permettre au mouvement des cathédrales de trouver plus facilement des alliés dans cette entreprise.

Né à Aurillac, son éducation se déroule à Vich, en Catalogne, et certains pensent même qu’il serait allé jusqu’à Cordoue, dont la bibliothèque contenait 400 000 volumes et attirait aussi bien les penseurs chrétiens que juifs. Ce qui est sûr, c’est qu’il importe en France la science des savants arabes : l’arithmétique avec l’introduction des chiffres arabes, l’astronomie avec les travaux sur la précession des équinoxes et beaucoup d’autres découvertes et études en physique et en optique. En 970, il se trouve à Rome où ses connaissances en astronomie et en mathématiques n’échappent pas au pape. C’est là qu’il rencontre Otton Ier, roi de Germanie et d’Italie, qui, impressionné par l’intelligence de Gerbert, demande au pape « de retenir le jeune homme et de ne lui fournir aucun moyen de rentrer ». Cependant, Gerbert ne reste pas à Rome et devient, deux ans plus tard, chef de l’école épiscopale de Reims. A ce titre, il élargit le champ des domaines étudiés. Alors qu’à l’époque d’Alcuin, la théologie et la grammaire étaient les principales matières étudiées, Gerbert développe les arts libéraux car, pour lui, foi et raison sont inséparables : « La Divinité, écrit-il, a fait un présent considérable aux hommes en leur donnant la foi et en ne leur déniant pas la science. La foi fait vivre le juste ; mais il faut y joindre la science, puisque l’on dit des sots qu’ils ne l’ont pas. » Il tentera d’insuffler cet esprit à ses nombreux élèves, quelquefois prestigieux comme le futur roi de France Robert le Pieux ou Fulbert, futur évêque de Chartres.

En arithmétique, il fait construire un abaque, c’est-à-dire une table de multiplication et de division. Il enseigne également la musique, auparavant totalement ignorée en Gaule. Selon Richer, son élève, il disposait « les notes sur le monocorde, en distinguant dans leurs consonances et leurs symphonies les tons et les demi-tons, les ditons et les dièses, et en distribuant rationnellement les tons et sons, il en rendit tout à fait sensible les rapports ». Gerbert est aussi connu pour avoir construit des orgues. Toutefois, c’est l’astronomie qu’il étudie le plus : non seulement il vulgarise l’utilisation de l’astrolabe mais il fait construire des sphères, pleines ou non, pour décrire le mouvement des planètes et celui des constellations. A propos d’une de ces sphères, Richer témoigne qu’elle « avait ceci de divin que celui même qui ignorait l’art pouvait, sans maître, si on lui montrait l’une des constellations, reconnaître toutes les autres sur la sphère ».

En 980, Gerbert retourne à Rome où il enseigne cette science à Otton II. Celui-ci le nommera en 983 abbé de Bobbio, un monastère fondé par saint Colomban et célèbre pour sa bibliothèque. La mort d’Otton II, vaincu par les Sarrasins à la fin de cette même année, pousse Gerbert à se réfugier à Reims. Avec l’aide de l’archevêque de Reims, Adalbéron, il facilite l’accession au pouvoir de Hugues Capet en 987 et s’efforce d’aider Otton III encore enfant et sa mère Téophano, tous deux menacés. A partir de ce moment, Gerbert se trouve isolé et entraîné dans différentes intrigues qui paralysent beaucoup son action jusqu’au jour où, en 997, il répond à l’appel d’Otton III qui lui écrit : « Je suis ignorant et mon instruction a été négligée, venez à mon aide : corrigez ce qui a été mal fait, et conseillez-moi, pour bien gouverner l’Empire. (...) Expliquez-moi le livre d’arithmétique que vous m’avez envoyé. » Gerbert se rend en Italie où il rédige pour son jeune élève le traité Du rationnel et de l’usage de la raison. En 999, Gerbert devient pape sous le nom de SylvestreII et reçoit la soumission ecclésiastique de Robert le Pieux, roi de France, Boleslas de Pologne et Etienne de Hongrie. Le rêve d’Otton III et de Sylvestre II de reprendre la voie dessinée par Charlemagne commence à prendre forme et ils s’aventurent même jusqu’à reprendre les possessions byzantines dans le sud de l’Italie. Byzance voit très rapidement la menace que cela représente pour son pouvoir. Déjà, en 809, Charlemagne avait tenté au concile d’Aix-la-Chapelle d’imposer, contre la volonté de Byzance, le principe fondamental du Filioque selon lequel l’Esprit procède du Père et du Fils, soulignant ainsi le caractère divin de l’homme. La contre-offensive de l’oligarchie byzantine ne se fera pas longtemps attendre. En 1001, des révoltes sont organisées par l’aristocratie romaine et les deux hommes sont chassés hors de Rome. Quelques mois plus tard, Otton III meurt à l’âge de 22 ans. Sylvestre II pourra retourner à Rome mais s’éteindra en mai 1003. Même si l’on peut a priori estimer que la tentative de rétablir le projet de Charlemagne fut un échec, toutefois, les graines que Gerbert a semées poussent déjà. Son ancien élève, Fulbert, a rejoint Chartres en 987 et poursuit l’oeuvre de son maître.

 L’école de Chartres

Fulbert arrive à Chartres, prêt à enseigner les arts libéraux avec, dans ses bagages, les traités de Gerbert. Il acquiert une telle notoriété que l’on vient de Tours, de Besançon, de Poitiers, d’Orléans... et même de Liège ou Cologne pour l’entendre. En 1006, il est nommé évêque de Chartres par Robert le Pieux et mobilise le soutien de souverains comme Etienne de Hongrie et Cnut du Danemark pour le financement de cathédrales. Toutefois, il ne réserve pas son savoir aux « élites ». En témoigne une représentation de Fulbert dans un obituaire du XIème siècle où on le voit enseigner non seulement aux hommes mais également aux enfants et aux femmes.

Le grand apport de Fulbert est double.

D’abord, en ce qui concerne la musique, Fulbert passe pour être un chantre exceptionnel. C’est lui, avec son ami Sigond, qui développera la forme polyphonique dans la composition musicale, brisant ainsi avec la monotonie des mélodies grégoriennes.

Ensuite, au niveau philosophique, il ancre l’école de Chartres dans un courant platonicien. Il place Platon au-dessus de tous les penseurs de l’Antiquité et sera lui-même surnommé « vénérable Socrate » par ses élèves. Ainsi, il situe la connaissance non pas dans le monde de la perception sensorielle mais dans celui des idées. Savoir ne consiste donc pas à faire l’inventaire des objets contenus dans l’Univers et à les classer, comme le pensait Aristote, mais à émettre des hypothèses sur les principes qui sous-tendent la marche de l’Univers.

Même si Aristote est étudié dans le cadre de la logique formelle, sa manière d’appréhender le monde se trouve rejetée. Fulbert prendra d’ailleurs part à une controverse théologique avec Bérenger de Tours sur la question de la présence réelle du Christ dans l’eucharistie. Néanmoins, le problème que représentait la pensée de Bérenger dépassait largement le cadre de la polémique sur un point de doctrine. En effet, Bérenger se prétendait défenseur de la raison, puisque nous sommes faits à l’image de Dieu, mais son approche était purement matérialiste. Selon Bérenger, l’expérience sensible est l’unique moyen de la connaissance : « Il n’existe que ce que l’on voit et ce que l’on touche et l’on voit que la substance connaturelle à l’accident (...). Toute réalité est individuelle, aucune n’est universelle : car le sens, juge suprême de toute existence, ne perçoit que le particulier. L’Universel donc, objet de l’idée, n’existe pas, n’a pas de réalité : ce n’est qu’un concept ou, si l’on veut, un nom. » Ainsi, l’homme serait incapable de découvrir une loi ou un principe universels. Or tout l’enseignement de l’école de Chartres vise précisément à rendre intelligibles les lois de l’Univers et affirme que l’on peut découvrir des choses que l’on ne peut ni voir, ni sentir, ni toucher.

Grâce à l’Heptateuque, le traité des sept arts libéraux rédigé par Thierry de Chartres au XIIème siècle, nous connaissons bien les matières qui étaient étudiées à Chartres. Les sciences profanes étaient divisées entre le trivium et le quadrivium.

Le trivium comprend :

  • la grammaire : composition en prose et en vers ainsi qu’étude des auteurs classiques latins ;
  • la réthorique : composition d’essais d’éloquence sacrée ou profane ;
  • la dialectique : les travaux d’Aristote servaient de base pour la logique abstraite mais l’accent était mis sur des auteurs tels que saint Augustin, Boèce, Scot Erigène ou Denys l’Aéropagyte.

Le quadrivium était de loin plus fondamental que le trivium. Thierry de Chartres explique, en effet, qu’il y a « quatre types de raisonnement qui portent l’homme à la connaissance du Créateur et précisément : la démonstration de l’arithmétique, de la musique, de la géométrie et de l’astronomie ».

  • L’arithmétique et la géométrie : on étudie les travaux d’Euclide, Pythagore, Platon et Boèce, ainsi que les traités plus récents comme ceux de Gerbert. En parcourant la correspondance de deux écolâtres de Chartres, Ragimbald de Cologne et Rodolphe de Liège, on apprend qu’une grande attention était portée aux problèmes d’incommensurabilité. Ils discutent, entre autres, du problème du doublement du carré et arrivent à la conclusion qu’on ne peut résoudre ce problème que par la géométrie et non par l’arithmétique. Ainsi, ils démontrent que la mathématique permettant de mesurer le côté d’un carré est inadéquate pour mesurer la diagonale de ce même carré : il est nécessaire de passer à une mathématique supérieure. Dès lors, on comprend qu’il est erroné de chercher à mesurer le monde physique avec un seul étalon, en l’occurrence l’algèbre.
  • La musique : déjà sous Fulbert, l’enseignement de la musique est très important à Chartres. Très rapidement, on y verra naître une grande école de chant, profane et sacré, accompagné parfois au luth, à la lyre ou à l’orgue. Il apparaît clairement que pour exprimer une idée en musique une seule ligne musicale - la monodie - n’est pas suffisante. C’est ainsi que Francon de Cologne écrit dans son De Diaphonia que la deuxième phrase musicale peut s’affranchir de la première et la suivre avec des notes de longueurs variées, avec des intervalles multiples et des mouvements différents.
  • L’astronomie : l’on étudie principalement les écrits de Bède, d’Abbon, de Denys le Petit ainsi que de certains savants arabes. Rodolphe de Liège, écolâtre de Chartres, profitait même de la messe pour expliquer le fonctionnement de l’astrolabe, un instrument à visée qui permet de déterminer l’emplacement des astres. En considérant l’harmonie de l’Univers comme le reflet du Créateur, on efface toute contradiction entre science et foi. Thierry de Chartres dit que « mettant de l’ordre à ce qui était désordonné, [Dieu] se rendait visible même à celui qui a peu de connaissance ». Cette harmonie ne doit cependant pas être observée par un spectateur passif et en dehors de la Création. Platon explique dans le Timée que « Dieu a inventé et nous a donné la vue afin qu’en contemplant les révolutions de l’intelligence dans le ciel, nous les appliquions aux révolutions de notre pensée qui, bien que désordonnées, sont parentes des révolutions imperturbables du ciel ».

Ainsi, avec l’école de Chartres, on assiste à une bataille sans relâche contre la superstition et l’obscurantisme. Nous ne sommes pas, en effet, prisonniers d’un torrent irrationnel (les scientifiques sérieux diraient aujourd’hui « le hasard ») qui nous entraîne vers notre destin. Guillaume de Conches, écolâtre de Chartres, écrit : « Ce qui importe, ce n’est pas que Dieu ait pu faire cela, mais d’examiner cela, de l’expliquer rationnellement, d’en montrer le but et l’utilité. Sans doute Dieu peut tout faire, mais l’important c’est qu’il ait fait telle ou telle chose. Sans doute Dieu peut d’un tronc d’arbre faire un veau, comme disent les rustauds, mais l’a-t-il jamais fait ? »

 L’homme au centre de la Création

C’est au XIIème siècle que l’on verra l’apogée de cette pensée, incarnée par Thierry et Bernard de Chartres, Honorius d’Autun, Guillaume de Conches, Abélard et Suger.

Leur message est clair : l’homme n’est pas une « denrée »ou un « bien » que possède le seigneur. Il n’est pas une créature parmi tant d’autres. Honorius d’Autun affirme que « (...) même si tous les anges étaient restés dans le ciel, l’homme avec toute sa postérité aurait pourtant été créé. Car ce monde a été fait pour l’homme et par monde j’entends le ciel et la terre et tout ce qui est contenu dans l’univers ». N’en déplaise aux seigneurs, Dieu a créé le monde pour tous les hommes, y compris le plus pauvre des serfs et, de plus, chaque homme possède une qualité divine.

Cette qualité n’est pas une sorte de « force » magique qu’il suffit d’invoquer pour qu’elle apparaisse. Il ne s’agit pas, non plus, de suivre les indications d’une « recette » comprenant les différents ingrédients de la connaissance humaine.

La créativité de l’homme peut s’exprimer dès que celui-ci accède à l’intelligibilité du monde et s’engage ensuite à le transformer et l’améliorer. Thierry de Chartres, professeur d’Abélard et chancelier de Chartres entre 1120 et 1153, distingue les différentes facultés de l’âme : « Ainsi l’âme reste au niveau de la bête quand elle est prisonnière de la sensation et de l’imagination. Mais elle reste le propre de l’homme quand elle se met au service de la raison. Mais quand elle s’élève jusqu’aux idées et devient discipline, de cette manière-là elle devient supérieure aux hommes, parce qu’elle fait exclusivement usage d’elle-même. Et enfin, quand elle s’efforce de s’élever, dans les limites de ses capacités, à la simple totalité unificatrice, et qu’elle élève la pensée jusqu’à l’intelligibilité, alors elle use d’elle-même, au-dessus d’elle et devient un dieu. »

Tout se résume-t-il à la connaissance du monde ou à la croyance en Dieu ? Que ce soit dans son activité, ses études ou sa foi, l’homme doit agir par amour du prochain. Thierry de Chartres explique que « la foi, en fait, se comprend en deux sens : "foi-vertu" qui correspond à la définition : "la foi est la substance des choses espérées et l’argument des choses invisibles", une telle foi est l’union de la pensée à Dieu et nous accédons à l’amour par cela même que nous croyons, et "foi-croyance", avec cela nous croyons que les trois personnes, le Père, le Fils, le Saint-Esprit appartiennent à une seule substance, une seule divinité. (...). La foi dont s’est soustrait l’amour n’est plus vertu : si, en fait, elle restait vertu, nous devrions reconnaître au diable la possession d’une vertu du fait qu’il croit à l’incarnation du Christ, sa vie parmi les hommes, sa crucifixion, sa passion, résurrection et ascension : il connaît tout cela mieux que s’il l’avait vu avec les yeux du corps, et en plus il craint le commandement de Dieu, mais il ne l’aime pas. »

Ainsi, nous ne nous trouvons pas dans un idéalisme béat où il suffit d’être croyant pour être chrétien, et d’étudier pour être intelligent. Dans son De sex dierum operibus, explication de la Création par le Timée de Platon, Thierry de Chartres explique que « les causes de la réalité du monde sont quatre : la cause efficiente, c’est-à-dire Dieu ; la cause formelle, c’est-à-dire la sagesse de Dieu ; la cause finale, c’est-à-dire sa bonté ; la cause matérielle, c’est-à-dire les quatre éléments ». Si l’homme est créé à l’image de Dieu et qu’il possède lui aussi cette qualité créatrice, il doit alors comprendre les lois de l’Univers (la sagesse de Dieu) pour y intervenir (les quatre éléments) et améliorer le monde dans lequel il vit (la bonté). Ces différents éléments sont absolument indissociables.

La construction des cathédrales - oeuvres d’art et de science - s’inscrit parfaitement dans cette pensée. Le défi technologique qu’elles représentent va en effet nécessiter une meilleure compréhension des lois de la nature mais également davantage d’hommes éduqués, davantage de nourriture, d’énergie et d’outils plus performants - c’est-à-dire que tous les progrès qui verront le jour sur ces chantiers auront des répercussions sur l’ensemble de l’économie. C’est là qu’il faut trouver l’explication à l’essor démographique européen et à l’urbanisation entre les XIème et XIVème siècles. [1]

 L’opposition de Bernard de Clairvaux

Cette vision optimiste de l’homme n’était pas partagée par tous. Une opposition virulente naîtra au sein même de l’Eglise, par l’action de Bernard de Clairvaux. Celui-ci arrive au monastère de Cîteaux en 1112 avec une trentaine d’amis, « des clercs lettrés et de haute naissance, des laïcs puissants dans le siècle et non moins nobles ». Ce fils de seigneur donnera une impulsion majeure à l’extension de l’ordre cistercien.

En fait, Bernard de Clairvaux introduit l’esprit de la chevalerie parmi les cisterciens. Issu de l’aristocratie militaire, il considère l’ordre féodal comme parfait puisque voulu par Dieu. Il est normal à ses yeux que les chevaliers ordonnent et que les autres disposent - c’est son interprétation très libre de la hiérarchie céleste. Cîteaux incarne ainsi parfaitement, au sein d’une communauté, la structure sociale féodale. Elle se divise en deux classes : les moines de choeur et les convers.

Les premiers viennent du monde des seigneurs, du clergé et de la chevalerie. Leur éducation est faite et donc, même s’ils travaillent (un peu) de leurs mains, ils sont prédisposés à participer à la célébration liturgique.

Les seconds sortent des basses classes de la paysannerie. Ils sont considérés comme des rustres et sont destinés à le rester.

Les deux classes sont bien définies et séparées. L’historien Georges Duby, admirateur de saint Bernard, décrit l’univers des convers de la manière suivante : « Les convers sont parqués à l’écart ; ils ont leur propre dortoir, la salle où ils mangent, sur le pouce, à proximité des celliers. Des murs sans ouverture isolent leur quartier de celui des moines de choeur. Il leur faut se faufiler par une ruelle étroite, aveugle, jusque dans l’église, au fond de laquelle ils restent cantonnés, troupeau muet, plus noir, plus puant que le groupe des célébrants unis par le chant dans la prière. Les convers sont des inférieurs. On les exhorte, au nom de l’humilité et de la charité, à se réjouir de leur état, comme de la nourriture, inférieure elle aussi, qu’on leur sert. »

D’ailleurs, l’installation d’un monastère cistercien avait de temps à autres des conséquences fâcheuses pour la population locale puisque des villages entiers durent se vider de leurs habitants afin de respecter la règle d’isolement. Contrairement aux moines irlandais, saint Bernard méprise le monde. Il écrit : « Mais nous, qui n’appartenons plus au monde, nous avons abandonné pour le Christ la beauté même du monde et, poursuit-il, nous savons du reste que l’office du moine n’est pas d’enseigner, mais de pleurer. » En effet, à quoi bon enseigner puisque, selon lui, « engendrés du péché, pécheurs, nous engendrons des pécheurs ; nés des débiteurs, des débiteurs ; nés corrompus, des corrompus ; nés esclaves, des esclaves. Nous sommes des blessés dès notre entrée dans ce monde, durant que nous y vivons et lorsque nous en sortons ; de la plante des pieds jusqu’au sommet de notre tête, rien n’est sain en nous ». L’homme est pécheur et la seule manière pour lui de s’en sortir c’est par la pénitence. Il est clair qu’on ne peut être digne du Christ si l’on n’a pas souffert autant que lui : « Heureuse l’âme qui met sa gloire dans la croix ; c’est par elle qu’elle triomphera, si toutefois elle persévère et qu’aucune tentation ne la fasse descendre. Qu’elle prie, attachée à cette croix, qu’elle supplie son Maître de ne pas permettre qu’on l’en arrache. Qui que ce soit qui nous appelle, ne descendons pas pour répondre : ni la chair ni le sang, ni même l’esprit n’ont le pouvoir de nous enlever à ce gibet où nous sommes liés jusqu’à la mort. » Et à un jeune homme qui désire entrer à Clairvaux, il tente de le rassurer quant à la rigueur de l’ordre : « Le Christ vous tiendra lieu de mère, (...) et les clous de la croix qui percent Ses mains et Ses pieds perceront aussi les vôtres : vous serez Son fils. »

L’homme, incapable de faire le bien, doit se contenter de faire pénitence pour que Dieu lui pardonne ses péchés. Tout ce qui est susceptible de le dévier de cette voie est à rejeter avec force. Saint Bernard exige, par exemple, un dépouillement extrême, à tel point qu’il va prescrire dans le chapitre général que les églises et autres lieux des monastères ne reçoivent aucun décor sculpté ou peint et il interdit l’usage des vitraux en couleur car « lorsqu’on les regarde, on néglige souvent l’utilité d’une bonne méditation et la discipline de la gravité religieuse ».

C’est évidemment une attaque directe contre le mouvement des cathédrales. On connaît bien son acharnement contre Abélard mais celui-ci ne sera pas le seul visé. Saint Bernard veut littéralement saper la vaste entreprise d’éducation de la population. Il ira, par exemple, exhorter les parisiens à quitter les villes car ils trouveront bien plus dans les forêts que dans les livres. L’un de ses amis, Guillaume de Saint-Thierry, écrit que Saint Bernard « pensait acquérir le meilleur en méditant et en priant dans les forêts et dans les champs, et n’avoir en cela nul maître, sinon les chênes et les hêtres... » Prier dans la forêt, selon Guillaume de Saint-Thierry, c’est bien. Par contre, il dénonce l’école de Chartres qui explique la création du premier homme, non à partir de Dieu, mais de la nature, des esprits et des étoiles. Guillaume de Conches répondit à cela : « Ignorant les forces de la nature, ils veulent que nous restions liés à leur ignorance, nous refusent le droit de recherche, et nous condamnent à demeurer comme des rustauds dans une croyance sans intelligence. »

Cette « croyance sans intelligence », c’est l’extase mystique réalisée par la mortification et la pénitence. La relation de l’homme à l’ordre divin n’est pas intelligible, elle relève d’une perception inexplicable, comme le décrit lui-même Bernard de Clairvaux : « Souvent [le Verbe] est entré en moi, et parfois je ne me suis pas aperçu de son arrivée, mais j’ai perçu qu’il était là, et je me souviens de sa présence. Même quand j’ai pu pressentir son entrée, je n’ai jamais pu en avoir la sensation, non plus que son départ. D’où est-il venu dans mon âme ? Où est-il allé en la quittant ? »

Le succès de Bernard de Clairvaux - les abbayes cisterciennes se développeront à travers toute l’Europe et deviendront un lieu de passage presque obligé pour la hiérarchie de l’Eglise - tient d’abord à son manichéisme populiste. En effet, il fustige, à juste titre, la corruption des puissants mais c’est pour imposer une vision fixe du monde où s’opposent lumière et ténèbres, esprit et matière. Ensuite, en justifiant l’ordre féodal, il rassurait plutôt les seigneurs et les chevaliers dont le pouvoir se voyait conforté par la bénédiction de saint Bernard s’ils s’engageaient à défendre le Christ. Saint Bernard n’a pas seulement prêché pour la deuxième croisade à Vézelay en 1146, il s’est également engagé à créer selon ses propres termes une « nouvelle chevalerie, une chevalerie de Dieu » - l’ordre du Temple. Pour lui, tous les principes de la chevalerie sont bons dès lors qu’elle s’éloigne des frivolités de ce monde. Pourquoi, d’ailleurs, tuer de « manière arbitraire » puisqu’en tuant « au nom du Christ », on évite le péché :

« Les chevaliers du Christ livrent en pleine sécurité le combat de leur Seigneur, n’ayant à craindre ni le péché s’ils tuent, ni la condamnation s’ils périssent (...). En tuant un malfaiteur, ils ne commettent pas un homicide, mais suppriment un mal. (...) La mort qu’ils donnent est le profit du Christ (...). »

« Sans doute le meurtre est-il toujours un mal, et je vous interdirais de tuer ces païens si nous pouvions d’une autre manière les empêcher d’opprimer les fidèles. Mais dans notre condition présente, mieux vaut les combattre (...). »

Au lieu de faire reculer le paganisme ou l’hérésie par l’éducation de la population, saint Bernard propose une solution beaucoup plus radicale qui ne fut pas pour déplaire aux seigneurs.

 Sur des épaules de géants

Nous connaissons ces dernières années une vague de pessimisme dont la nature est similaire à la pensée d’un saint Bernard. L’intervention de l’homme est considérée comme destructrice et on ne compte plus les « croisades » contre le progrès scientifique et technologique. Nos dirigeants tentent de nous convaincre que les ressources sont fixes et qu’il n’y en a pas assez pour tout le monde, que l’ordre financier actuel, certes injuste pour une grande partie de la population mondiale, est immuable, qu’il faut s’y adapter et que seuls les utopistes pensent pouvoir l’ébranler.

Bernard de Chartres disait : « Nous sommes des nains assis sur des épaules de géants. Si nous voyons plus de choses et plus lointaines qu’eux, ce n’est pas à cause de la perspicacité de notre vue, ni de notre grandeur, c’est parce que nous sommes élevés par eux. » En nous hissant sur les épaules des bâtisseurs de cathédrales, nous voyons qu’il est possible aujourd’hui de relever ce défi.

 Références

  • Bernard de Clairvaux, Textes politiques, trad. par Paul Zumthor, U.G.E., Coll. 10-18, 1986.
  • Clerval, Les écoles de Chartres au Moyen Age, 1948.
  • Georges Duby, Saint Bernard - l’art cistercien, Flammarion, Coll. Champs, 1979.
  • Paul Gallagher, « First report en Irish monastery movement », 4 août 1995, non publié.
  • Jacques Le Goff, Les intellectuels au Moyen Age, Seuil, Coll. Points, 1985.
  • L’an mil, présenté par Georges Duby, Gallimard-Julliard, Coll. Archives, 1980.
  • Martine Mari, Les écoles de Chartres : centre culturel pour l’Europe, Ed. du CCDP 28, Coll. Au temps des Rois, 1990.
  • Michel Balard, Jean-Philippe Genêt, Michel Rouche, Des Barbares à la Renaissance, Hachette Université, 1983.
  • Thierry de Chartres, Guillaume de Conches, Bernard de Chartres, Il Divino e il megacosmo, Rusconi, Italie.
  • Philippe Wolff, Histoire de la pensée européenne, 1. L’éveil intellectuel de l’Europe, Ed. du Seuil, Coll. Point, 1971

[1Une conséquence directe de ces chantiers, c’est la mécanisation des moyens de production : grâce à l’arbre à came, on transforme le mouvement circulaire en mouvement alternatif, ce qui permet, avec une aisance sans précédent, d’écraser les céréales, fouler les draps, scier, presser les minerais, actionner les soufflets à hauts-fourneaux ou les marteaux à forge.

La mécanisation du travail de la forge permet, par exemple, de construire en grande quantité des outils en acier plus résistants et plus précis. Avec ces progrès, davantage de maisons seront construites en pierre et les outils de défrichement et agricoles seront plus efficaces.

Contactez-nous !

Don rapide