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La tradition humaniste du judaïsme

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par Philippe Messer

Il y a de cela à peu près deux mille ans, vivaient deux maîtres juifs : l’un s’appelait Hillel et l’autre Shammaï. Un jour, un païen décida d’aller se moquer d’eux. Il alla d’abord voir Shammaï et lui demanda d’expliquer toute la Torah (les rouleaux contenant les cinq premiers livres de l’Ancien Testament), en se tenant sur une seule jambe. A cette requête, Shammaï répondit simplement en chassant manu militari l’irrespectueux interlocuteur. Quand le païen fit la même demande à Hillel, ce dernier lui répondit : « Fils, aime ton prochain comme toi-même. Voilà le texte de la loi ; tout le reste est commentaire. Va et étudie . »

Le judaïsme, comme la plupart des religions, ne peut pas être étudié simplement par opposition aux autres religions, mais bien en mettant en avant les deux tendances qui s’y sont confrontées depuis à peu près cinq millénaires. La première de ces tendances, la plus importante et la plus déterminante durant tout le développement du judaïsme, c’est la tradition « universaliste » où l’homme agit par idéal constant de justice et d’amour. Elle s’oppose à la tendance « intégriste » où l’homme, replié sur lui-même, agit en confrontation constante avec le monde extérieur. Il est vrai que l’on retrouve ces deux tendances dans l’Ancien Testament ou dans le Talmud, les commentaires des rabbins au sujet de l’Ancien Testament. Mais considérant que la rédaction de la Bible a duré plus d’un millénaire, entre 1200 et 100 avant JC, et que la rédaction du Talmud a duré aussi longtemps, entre 200 et 1300 après JC, il est assez normal qu’on n’y trouve pas une uniformité parfaite. De la même manière, les idées universalistes seront exprimées différemment par Abraham, chef de tribu nomade et sans instruction, ou par Moïse éduqué par les prêtres égyptiens ou encore par Isaïe vivant un millénaire plus tard dans un des centres de la culture mondiale.

A l’image de Dieu

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Rembrandt : Adam et Eve

Dieu, omnipotent, crée l’univers et toutes les choses vivantes et inanimées. Il est celui qui régit et mesure chaque chose et sa puissance opérante va donner forme au monde. « L’esprit du Seigneur planait au-dessus des eaux » et devient le principe premier et la cause première de toutes choses. Dès lors, il n’existe qu’un seul mode légitime de génération, une loi universelle. C’est donc un rejet de toute forme de relativisme qu’il soit culturel, racial,... puisque tout homme sera jugé suivant cette loi. On proclame qu’il existe une vérité et qu’elle est valable pour tout le monde : quelque chose est juste ou injuste pour un individu - peu importe sa religion, la couleur de sa peau ou ses coutumes. C’est une grande révolution qui vise à mettre fin aux lois arbitraires des païens où chacun faisait ce qu’il voulait au nom de « sa vérité » puisque chaque chose, chaque phénomène dépendait d’une divinité différente avec un mode et des lois différents. De plus, tous les individus humains se trouvent liés puisqu’ils descendent d’Adam et Eve. Le Talmud ajoute : « C’est pourquoi Dieu créa Adam seul (dont les descendants remplissent le monde entier), pour nous faire voir que celui qui sauve un seul être humain sauve le monde entier et que celui qui perd un homme doit être assimilé à celui qui perd le monde. »

Quant à la nature de l’homme, elle est aussi une rupture avec les croyances de l’époque : « Dieu dit : “ Faisons l’homme à notre image, selon notre ressemblance, et qu’il domine sur les poissons de la mer, sur les oiseaux du ciel, sur les bestiaux, sur toutes les bêtes sauvages et sur tous les reptiles qui rampent sur la terre. ” Dieu les bénit et leur dit : “ Fructifiez et multipliez-vous, remplissez la terre et soumettez-la. ” » L’homme n’est donc pas une créature comme les autres : il doit dominer la Nature du fait de son caractère divin. En effet, « être à l’image de Dieu » ne doit pas être pris au sens morphologique comme l’ont pensé de nombreux juifs - ce qui a amené la religion juive à interdire toute représentation de l’homme. Moïse Maïmonide, le philosophe juif du XIIème siècle, attaque cette conception matérialiste : « (...) à cause de l’intellect divin joint à l’homme, il a été dit de celui-ci qu’il était (fait) à l’image de Dieu et à sa ressemblance. » Ainsi, ce que l’homme reçoit de plus que les autres créatures, c’est la raison créative.

Salomon Ibn Gabirol, le philosophe juif du XIème siècle, explique ce qui est « le plus important de rechercher (...) à savoir pourquoi l’homme a été créé » dans un dialogue entre un Maître et un Disciple :

« Disciple : Qu’est-ce que l’homme doit rechercher dans cette vie ?

Maître : Puisque la partie connaissante de l’homme est la meilleure, ce qu’il faut surtout rechercher, c’est la connaissance. Mais ce qu’il est le plus nécessaire de connaître, en fait de connaissance, c’est de se connaître soi-même ; afin que de ce fait l’homme connaisse clairement les choses qui sont hors de lui, car son essence comprend toutes choses et les pénètre, et toutes les choses sont soumises à sa puissance. (...)

Disciple : Quelle est donc la cause finale de la génération de l’homme ?

Maître : L’attachement de son âme au monde supérieur, afin que chaque chose retourne à ce qui lui est semblable.

Disciple : Comment atteindrons-nous cela ?

Maître : Par la connaissance et l’action, parce que c’est par la connaissance et l’action que l’âme se lie au monde supérieur (...) la cause de la génération de l’homme, c’est le fait que la connaissance passe dans l’âme, de la puissance à l’acte. »

Il n’y a donc pas de séparation totale entre Dieu et l’homme. Philon d’Alexandrie, philosophe juif du début de l’ère chrétienne, dit que « le monde intelligible n’est rien d’autre que le Logos de Dieu, déjà en acte de créer, car la cité intelligible n’est rien d’autre que le calcul de l’architecte déjà en tant qu’il projette de fonder la cité » et en ce qui concerne l’homme, « Dieu semble ne s’être servi, pour le fabriquer, d’aucun autre modèle pris dans le devenir, mais uniquement de son propre Logos. (...) Tout homme, par son intelligence, est uni intimement au Logos divin, car il est une empreinte, un fragment, un reflet de la nature bienheureuse, et par la constitution de son corps il est uni au monde entier. »

Ainsi, l’homme peut, grâce à sa participation au Logos divin, comprendre les lois universelles, transformer et améliorer le monde dans lequel il vit. Cependant, cette qualité exceptionnelle - qu’aucune autre créature ne possède - existe en puissance. Adam et Eve sont comme l’enfant à sa naissance : ils ont un potentiel infini de développement, mais il n’est pas encore réalisé. Ce qui fait qu’au départ, Adam et Eve vivent tranquillement au jardin d’Eden sans se soucier de quoi que ce soit. La Nature pense et agit pour eux et, ainsi guidés par leur instinct, ils n’ont aucun effort à fournir pour satisfaire leurs besoins. Ils passent du désir à la jouissance et de la jouissance au désir. Ils sont tels des enfants qui ne savent pas ce qui est bien ou ce qui est mal. Dieu tient à préserver Adam et Eve dans cet état et leur interdit de toucher à l’arbre de la connaissance du Bien et du Mal. Tentés par le serpent, Adam et Eve goûteront au fruit défendu. Même si leur désobéissance est une faute, cet acte les place pourtant à un niveau de conscience plus élevé. En effet, Dieu leur dit : « Voilà que l’homme est devenu comme l’un de nous (Dieu et les anges) pour connaître le Bien et le Mal ! Qu’il n’étende pas maintenant la main, ne cueille aussi de l’arbre de vie, n’en mange et ne vive pour toujours. » (Genèse 3 :22). Alors qu’on aurait pu craindre une déchéance de l’homme à cause de cette faute, Dieu affirme qu’il est devenu comme lui et se voit obligé de chasser Adam et Eve qui pourraient, après la connaissance du Bien et du Mal, devenir éternels.

Le judaïsme universaliste ne considère pas du tout cet acte comme étant le péché originel ou une faute qui « souillera » l’homme dès sa naissance, pour des générations et des générations. Adam et Eve sont, au début, comme des enfants : ils agissent « en toute innocence », tel un enfant qui ne peut être tenu pour responsable de ses actes tant qu’on ne lui a pas enseigné un jugement moral. Il fera quelque chose, que ce soit une bêtise ou non, par instinct plus que par raison. En fait, manger la pomme représente le premier acte raisonnable et véritablement souverain de l’homme, qui lui fera perdre son « innocence première » ou son état « naturel » pour accéder à un état moral. D’ailleurs, après cet acte, ils se rendront compte qu’ils sont nus et se cacheront, ayant honte de leur nudité : ils sont devenus conscients à part entière. Cette interprétation de la « chute » de l’homme, différente de l’interprétation habituellement admise du christianisme 1, se retrouve aussi chez Friedrich Schiller, le philosophe humaniste allemand du XVIIIème siècle, dans Quelques considérations sur la première société humaine, en prenant pour guide le témoignage de Moïse. Schiller explique en effet que l’homme aurait pu devenir le plus heureux et le plus intelligent des animaux, mais qu’il était destiné à autre chose : « Cette défection de l’homme envers l’instinct, qui porta, il est vrai, le mal moral dans la création, mais seulement pour y rendre possible le bien moral, est incontestablement le plus heureux et le plus grand événement de l’histoire de l’homme : c’est de ce moment que date sa liberté,... Celui qui enseigne le peuple a raison de considérer cet événement comme une chute de l’homme, et d’en tirer, si faire se peut, d’utiles leçons morales ; mais le philosophe n’a pas moins raison de féliciter la nature humaine en général de ce pas important vers la perfection. Le premier a raison de l’appeler une chute, car l’homme, de créature innocente, devint créature coupable ; d’élève parfait de la nature, être moral imparfait ; d’instrument utile, artiste malheureux. De son côté, le philosophe a raison de le nommer un pas gigantesque de l’humanité ; car l’homme devint par là, d’esclave de l’instinct qu’il était, une créature librement active ; d’automate, un être moral ; et ce pas, le premier, le plaça sur l’échelle qui, après bien des milliers d’années, doit le conduire à cette indépendance où il sera lui-même son maître. »

Ainsi, cet état naturel que l’homme avait acquis par la seule volonté de Dieu, maintenant il doit le retrouver guidé par sa raison. Contrairement aux autres espèces animales, l’homme n’est pas condamné à vivre sous le joug de ses instincts. Toutefois, afin d’être libre et souverain, il doit développer une autorité intérieure, conforme à la loi universelle et forgée par sa raison. Le sabbat, le seul des dix commandements à être de type rituel, vise à rappeler cela. L’homme, afin de commémorer la nouveauté de la création, ne doit accomplir aucun travail. Le sens du mot travail n’est pas du tout à prendre en tant qu’activité nécessitant un effort physique - les transactions commerciales, par exemple, sont interdites pendant le sabbat -, mais plutôt comme l’intervention de l’homme dans le monde « matériel ». Pendant le sabbat, l’homme doit se recueillir sans aucune préoccupation liée au maintien de son existence biologique ou à la lutte pour sa survie. Bref, c’est le moment où l’homme se consacre à son caractère spécifiquement humain, c’est-à-dire sa raison.

Philon dit que « ceux qui vivent selon [la Droite Raison] sont des hommes libres. C’est une loi infaillible que la Droite Raison, non pas une loi qui est inscrite par tel ou tel, œuvre périssable d’un mortel, sur le parchemin ou la pierre - loi sans âme sur des matériaux sans âme -, mais une loi impérissable, que l’immortelle nature a imprimée dans l’intelligence immortelle ». Si, au contraire, il accepte l’autorité de ses instincts, il dépendra entièrement de ses désirs et de ses besoins immédiats. Ce qui fait dire à Philon d’Alexandrie que les rois étaient plus souvent le troupeau que l’on mène que le berger qui le conduit, car ce qui motive les rois ce sont les convoitises, les plaisirs immédiats et les honneurs. Ainsi, pour Philon : « Si donc quelqu’un pense que deviennent aussitôt esclaves ceux qui ont été vendus à vil prix par des trafiquants d’hommes, celui-là est bien loin de la vérité. Car la vente ne fait de celui qui achète un maître et de celui qui est acheté un esclave. (...) les lois naturelles, plus fortes que celles d’ici-bas, les inscrivent au nom des hommes libres . »

L’affirmation du caractère divin de l’homme a amené le judaïsme à combattre sans relâche le culte des idoles. Le judaïsme est important non seulement en tant que première grande religion monothéiste déclarée et constante, où toute chose dans l’univers est régie par un principe cohérent et harmonieux de développement, mais il est aussi crucial du fait de la participation de l’homme à la création. Le culte des idoles est un retour à l’esclavage des instincts ; en effet, l’homme vénère un objet en espérant qu’il soit la solution à ses problèmes. Au lieu de transformer et améliorer le monde qui l’entoure, il se soumet totalement au soi-disant pouvoir de l’idole et devient impuissant face aux événements extérieurs. C’est le règne de l’irrationalité et de la superstition, tout au profit des dirigeants qui peuvent, de cette manière, contrôler la population. Moïse Maïmonide dit : « Tels furent les prophètes de Baal et les prophètes d’Aschérâ, dont il est parlé chez nous et dans lesquels s’étaient fortifiées ces idées, de manière qu’ils abandonnèrent l’Eternel et s’écrièrent : “ O Baal, exauce-nous ! ” (I Rois, 18 :26). Ce qui en fut la cause, c’est que les opinions étaient très communes, que l’ignorance s’était répandue et que le monde était alors plongé dans les folles imaginations de cette espèce ; il se forma donc chez eux (les Hébreux) des idées qui donnèrent naissance aux pronostiqueurs, aux augures, aux sorciers, aux enchanteurs, aux évocateurs, aux magiciens et aux nécromanciens. » L’individu, plongé dans son ignorance, nie ses qualités de raison et de créativité et perd automatiquement son caractère spécifiquement humain. Voici ce que dit le psaume 115 : « Elles (les idoles) ont des mains et ne touchent point, des pieds et ne marchent point, elles ne produisent aucun son dans leur gosier... Ils leur ressemblent, ceux qui les fabriquent ! » L’idole est un objet fini, mort et celui qui la vénère l’est aussi. Les prophètes définissent d’ailleurs l’idolâtrie comme une humiliation infligée à soi-même. Au contraire, le Dieu de la Bible est un Dieu vivant, comme le dit Jérémie : « Mais le Seigneur est un Dieu de vérité, il est un Dieu vivant... » L’idée du Dieu vivant est celle du Dieu en constant développement et en création permanente. Il est plus que tous les objets de l’univers, il est le principe premier et la cause première de toute chose. Mais surtout, l’homme, fait à l’image de Dieu, a une parcelle de puissance divine qui lui permet d’intervenir dans le monde et ne doit donc pas attendre ou implorer que Dieu résolve ses problèmes car il trouvera la solution dans sa raison créatrice. De ce fait, l’homme n’est pas prédestiné et tous ses malheurs ne peuvent être imputés à la fatalité, mais bien à ses propres actions. Maïmonide dit : « Le libre-arbitre est accordé à tout être humain. Si l’un d’eux désire se tourner vers le bon chemin et la vertu, il a le pouvoir de le faire. Si un autre veut se tourner vers le mauvais chemin et être méchant, il en a la liberté... Ne laissez pas pénétrer dans votre esprit la notion, exprimée par des gentils stupides et la plupart des gens insensés parmi les Israélites, qu’au début de l’existence d’une personne, le Tout-Puissant décrète qu’elle est vertueuse ou méchante... »

Même si, à de nombreuses reprises, Dieu intervient en accomplissant des miracles, il ne se comporte pas de la même manière qu’un dieu grec ou romain qui utiliserait ses pouvoirs afin de manipuler les hommes comme des marionnettes. En Egypte, par exemple, différents miracles se produisent, mais leur nature ne diffère pas des « tours de magie » des prêtres égyptiens, même si ces derniers seront ensuite battus sur leur propre terrain. A aucun moment ces miracles ne transformeront le cœur du pharaon, qui refusera toujours de laisser partir les Hébreux, pas plus qu’ils ne transformeront les Hébreux, qui n’abandonneront pas pour autant leurs idoles. Ils suivront Moïse à cause de sa supériorité sur les magiciens du pharaon, en pensant que le Dieu de Moïse est plus fort que ceux des Egyptiens. Ces miracles renforceront seulement une vérité historique, celle de la nécessité du peuple hébreux d’aller vers la Terre promise. Enfin, le miracle décisif qui va permettre aux Hébreux de se sauver ne surviendra pas sans un minimum de volonté de la part des Hébreux. En effet, quand Moïse fait rentrer son état-major dans la mer Rouge, les eaux ne se sont pas retirées ; c’est seulement lorsque les premiers Hébreux y ont pénétré qu’eut lieu le miracle. Ce qui fait dire à Maïmonide : « Quoique tous les miracles relatés dans l’Ecriture consistent dans le changement de la nature d’un être quelconque d’entre les choses qui existent, Dieu ne change pourtant pas par miracle la nature des individus humains. »

L’alliance

Au début, l’image de Dieu est celle du souverain absolu. Il a fait la nature et l’homme, et si ceux-ci lui déplaisent, il peut détruire ce qu’il a créé. Et c’est ce qu’il fera en décidant de détruire toute vie sur la terre parce que l’homme « est méchant ». Cette conception est alors semblable à celle de la mythologie babylonienne, dans laquelle les dieux font périr les hommes car ils sont « dérangés » par leur prolifération et leurs clameurs. Mais surgit une première évolution dans l’image du Dieu-souverain absolu car il se repent de sa décision et décide de sauver Noé, sa famille et chaque espèce animale. De plus, Dieu conclut une alliance symbolisée par l’arc-en-ciel, avec Noé et tous ses descendants : « J’établis mon alliance avec vous ; aucune chair ne sera plus exterminée par les eaux du déluge et il n’y aura plus de déluge pour détruire la terre. » (Genèse 9 :11) Dieu s’engage à un respect absolu de toute vie et ne se donne pas le droit de modifier ce droit à la vie. Cette alliance se fait avec toute l’humanité, puisqu’elle est conclue avec Noé et tous ses descendants. La bonté de Dieu vis-à-vis des hommes, l’amour qu’il manifeste à leur égard, rompt dès lors totalement avec le modèle babylonien du Maître égoïste, jaloux et vengeur.

Après cette première alliance de Dieu avec Noé, il en conclura une deuxième avec Abraham. Dieu dit : « Va-t’en de ton pays, de ta patrie et de la maison de ton père, dans le pays que je te montre. Je ferai de toi une grande nation, et je te bénirai : je rendrai ton nom grand, tu seras une source de bénédiction. Je bénirai ceux qui te béniront, et je maudirai ceux qui te maudiront ; et toutes les familles de la terre seront bénies en toi. » (Genèse 12 :1-3). Cette nouvelle alliance consiste à ce qu’Abraham soit à l’origine d’une multitude de nations, c’est-à-dire qu’il ne doit pas simplement suivre les préceptes de Dieu dans sa vie personnelle, mais que ces principes soient incarnés dans une nation. Ce n’est pas une alliance de type chauvin entre Dieu et les Hébreux : il n’est pas question de construire une nation sur des liens biologiques de race, de sol et de sang, mais sur les principes de justice et d’amour devant illuminer les autres peuples. C’est d’ailleurs dans ce sens que doit être comprise l’élection du peuple juif : en une plus grande responsabilité dans le développement des autres nations. Un passage du Lévitique (19 :33-34) condamne très clairement l’idée d’une nation pratiquant l’exclusion : « Si un étranger vient séjourner avec vous dans votre pays, vous ne l’opprimerez point. Vous traiterez l’étranger en séjour parmi vous comme un indigène du milieu de vous ; vous l’aimerez comme vous-mêmes, car vous avez été étrangers dans le pays d’Egypte. » Il n’existe pas dans le judaïsme véritable d’attachement biologique ou physique à une terre quelconque. D’ailleurs, l’homme dans la Bible est constamment en séparation avec son foyer. Que ce soit Adam et Eve qui sont expulsés du Paradis, Noé face au déluge, Abraham pour aller en terre de Canaan ou Moïse afin de sortir d’Egypte.

On retrouvera cette volonté de défendre les individus humains, sans considération de leurs origines, dans le rappel de la première alliance que fera Abraham à Dieu, en défense de Gentils. En effet, quand Dieu décide de détruire Sodome et Gomorrhe en raison de leur méchanceté et informe Abraham de son plan, ce dernier répondra : « Feras-tu aussi périr le juste avec le méchant ? Peut-être y a-t-il cinquante justes au milieu de la ville : les feras-tu périr aussi, et ne pardonneras-tu pas à la ville à cause des cinquante justes qui sont au milieu d’elle ? Faire mourir le juste avec le méchant, en sorte qu’il en soit du juste comme du méchant, loin de toi cette manière d’agir ! loin de toi ! Celui qui juge toute la terre n’exerce-t-il pas la justice ? » (Genèse 18 :23). Abraham n’est pas un rebelle, c’est simplement un homme libre rappelant à Dieu son engagement de la première alliance. Cependant, cette conception de Dieu, capable d’actes arbitraires, reste assez archaïque.

C’est avec Moïse que cette conception de Dieu disparaîtra et que se scellera une nouvelle alliance concrétisée sous la forme des dix commandements. L’Egypte, depuis 1700 avant JC, est au pouvoir des Hyksos, dynastie étrangère favorable aux sémites. Joseph, fils de Jacob, en devenant vizir du pharaon fera venir tout le clan des Hébreux qui souffrait de la famine. Les Hébreux recevront la terre de Gessen, au nord-est de l’Egypte. Plus tard un bouleversement politique, l’avènement de la 18ème dynastie, entraîne l’asservissement des Hébreux et le pharaon, voulant contenir ces deux millions d’âmes, fera tuer tous les nouveau-nés mâles, Moïse étant sauvé in extremis. A cette époque, les Hébreux vouent un culte aux idoles et Moïse a pu être préservé de ces croyances arriérées grâce à l’éducation qu’il reçut de certains prêtres égyptiens.

Ces prêtres avaient développé le monothéisme à l’intérieur du Temple. Ayant peur de faire effondrer tout l’édifice social et politique en révélant l’idée d’un Dieu unique, ils préférèrent garder une apparence polythéiste tout en préparant et éduquant la population au monothéisme. Ces apparences prenaient la forme de mystères qui, hélas, plus tard devinrent une fin en soi au lieu de disparaître au profit de la vérité. Ces prêtres reconnaissaient une cause unique et suprême de toutes les choses, mais à ce Créateur ils ne donnaient aucun nom : « Un nom ; disaient-ils, n’est qu’une nécessité de distinction ; celui qui est seul n’a pas besoin de nom, car il n’est rien avec quoi il puisse être confondu. » Et sur une statue d’Isis, on pouvait lire : « Je suis ce qui est » ou sur une pyramide à Saïs : « Je suis tout ce qui est, qui fut et qui sera ; aucun homme mortel n’a levé mon voile. »

Or, l’essence d’une idole réside justement dans le fait d’avoir un nom. Toute chose finie a un nom parce qu’elle est achevée dans le temps et dans l’espace. L’univers des idoles est un univers d’objets fixes placés les uns à côté des autres et dont les seules relations résident dans les rapports de force des différentes divinités. Aussi, lorsque Moïse rencontre Dieu et lui demande sous quel nom il doit le faire connaître aux Hébreux, Dieu lui dira : « Je suis celui qui est. Et il ajoute : C’est ainsi que tu répondras aux enfants d’Israël : Celui qui est m’envoie vers vous. » (Exode 3 :14). En hébreu, c’est Ehyé acher Ehyé. Ehyé est la première personne de l’imparfait du verbe être en hébreux. Il faut signaler ici qu’en hébreu le présent n’existe pas, seuls le parfait et l’imparfait existent. La forme parfaite exprime une action terminée et la forme imparfaite exprime une action non achevée. En fait, la traduction littérale serait : Je suis étant celui qui est étant. Ce qui veut dire que Dieu est dans le temps de tous les temps, passé, présent et futur. Aux yeux des hommes, il ne peut donc être considéré comme un objet fixe qu’on peut être certain de détenir, « une existence », mais comme unité s’exprimant dans le multiple connaissable, dans le devenir. Il est un processus en constant développement et non pas un objet fixe. Le philosophe Maïmonide ajoute : « (...), en exprimant le premier nom, qui est le sujet, par ehyé, et le second nom, qui lui sert d’attribut, par ce même mot ehyé, on a, pour ainsi dire, déclaré que le sujet est identiquement la même chose que l’atribut. C’est donc là une explication de cette idée : que Dieu existe, mais non pas par l’existence ; de sorte que cette idée est ainsi résumée et interprétée : l’Etre qui est l’Etre, c’est-à-dire, l’Etre nécessaire. » André Chouraqui note avec raison que le terme même de Dieu est une usurpation puisqu’il dérive du latin Deus, apparenté à Zeus. En fait le terme exact dans la Bible est celui d’Adonaï-Elohim : Adonaï étant l’Etre suprême, l’Unité et Elohim, un pluriel, se référant aux puissances créatrices de l’Etre. Ainsi, l’on ne se trouve ni en face d’un Dieu monolithique, ni de plusieurs dieux, mais en face d’un Etre regroupant paradoxalement les qualités d’unité et de multiplicité.

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Rembrandt : Moïse montrant les tables de la Loi

Donc, ce Dieu sans nom, après avoir conclu deux premières alliances, va en conclure une nouvelle en donnant les dix commandements à Moïse :

« Moi, Yahvé, je suis ton Dieu, qui t’ai fait sortir du pays d’Egypte, de la maison des esclaves. Tu n’auras pas d’autres dieux en face de moi.

Tu ne te feras pas de statue ni aucune forme de ce qui est dans le ciel en haut, ou de ce qui est sur la terre en bas, ou de ce qui est dans les eaux au-dessous de la terre.

Tu ne te prosterneras pas devant eux et tu ne les serviras pas : car moi, Yahvé, ton Dieu jaloux, châtiant la faute des pères sur les fils, sur la troisième et sur la quatrième génération pour ceux qui me haïssent, mais qui témoigne fidélité à des milliers pour ceux qui m’aiment et observent mes commandements.

Tu ne prononceras pas en vain le nom de Yahvé, ton Dieu ; car Yahvé ne laisse pas impuni celui qui prononce son nom en vain.

Tu te souviendras du jour de sabbat pour le sanctifier. Pendant six jours tu œuvreras et tu feras tout ton travail ; mais le septième jour est un sabbat pour Yahvé, ton Dieu. Tu ne feras aucun travail, ni toi, ni ton fils, ni ta fille, ni ton serviteur, ni ta servante, ni ton bétail, ni ton résident qui est dans tes Portes. Car en six jours Yahvé a fait le ciel, la terre, la mer et tout ce qui s’y trouve, mais il s’est reposé le septième jour. Voilà pourquoi Yahvé a béni le jour du sabbat et l’a sanctifié.

Tu honoreras ton père et ta mère, afin que tes jours se prolongent sur le sol que Yahvé, ton Dieu, te donne.

Tu ne tueras point.

Tu ne commettras pas l’adultère.

Tu ne voleras pas.

Tu ne déposeras pas contre ton prochain en témoin mensonger.

Tu ne convoiteras pas la maison de ton prochain ; tu ne convoiteras pas la femme de ton prochain, ni son serviteur, ni sa servante, ni son bœuf, ni son âne, ni rien de ce qui est à ton prochain. » (Exode 20 :1-17).

Dieu demande à Moïse de révéler la loi au peuple hébreu. Cependant, le judaïsme ne connaît pas de religion révélée. Comme le dit celui que Heine appelait « le Socrate juif », Moïse Mendelssohn : « Les Israélites ont une législation divine : lois, injonctions, commandements, règles de vie, enseignement de la volonté de Dieu concernant la manière dont ils doivent se comporter pour obtenir la félicité temporelle et éternelle ; ces propositions et prescriptions leur ont été révélées par Moïse d’une manière miraculeuse et surnaturelle ; mais on ne nous a pas révélé des doctrines, des vérités salvafiques ni d’axiomes raisonnables universels. L’Eternel nous révéla ces derniers, comme aux autres hommes, en tous temps, par la nature et les choses, jamais par la parole et les signes écrits. » D’ailleurs, Moïse brisera les tables de la loi en voyant les Hébreux célébrer le Veau d’or, comprenant que ce n’est pas la simple communication de ces lois, même de manière miraculeuse, qui changerait leur comportement.

Ces lois sont importantes car elles sont un moyen d’enseignement de vérités historiques entre les hommes, mais ne sont en aucune manière l’accès aux vérités éternelles. Mendelssohn dit : « En ce qui concerne les vérités éternelles, dans la mesure où elles sont nécessaires pour le salut et la félicité des hommes, Dieu les enseigne d’une manière plus appropriée à la divinité&nb-sp ; : non par des paroles et des écrits qui sont ici et là compréhensibles à celui-ci ou celui-là, mais par la Création elle-même et ses rapports internes, lisibles et compréhensibles par tous les hommes. Il ne les confirme pas par des miracles qui ne produisent que des croyances historiques, mais il réveille l’esprit qu’il a créé et lui donne l’occasion d’observer ces rapports entre les choses, et de l’observer lui-même et de se persuader des vérités qu’il est destiné à connaître ici-bas. » Dieu, dans sa bonté, a donné la raison aux hommes afin d’accéder à ses vérités éternelles, que ce soit par les sciences ou par les arts. En y regardant de plus près, on s’aperçoit que toutes les prescriptions de la loi mosaïque concernent les actions de l’homme : elle dit « tu dois faire ou tu ne dois pas faire ». A aucun moment, elle ne dit « tu dois croire ou tu ne dois pas croire », car la foi ne se commande pas, elle ne peut venir que par la voix de la raison puisqu’elle ne repose pas sur des préceptes moraux mais sur notre connaissance de la vérité et de l’erreur. C’est pour cela, souligne Mendelssohn, que dans l’ancien judaïsme il n’existe pas d’articles de foi ou de livres symboliques et que personne ne devait jurer sur des symboles ou n’était assermenté à des articles de foi.

Ces lois se fondent évidemment sur des vérités éternelles : elles ne sont pas arbitraires comme celles des divinités grecques, romaines ou babyloniennes, où le plus fort l’emporte sur le plus faible mais, au contraire, où le juste l’emporte sur l’injuste. La loi ne doit jamais être en contradiction avec les principes de respect de la vie et d’amour de son prochain. Tous les commandements, qu’il s’agisse du sabbat, des rituels relatifs à la nourriture, de la prière, ou de toute autre ordonnance, dont le respect est un devoir strict, sont suspendus si leur observance peut mettre la vie en danger. Il n’est pas seulement autorisé d’enfreindre ces lois en de telles circonstances : c’est un devoir de les enfreindre pour sauvegarder une existence, car il a été écrit dans le Lévitique (18 :5) : « Il vivra par eux (les commandements) mais ne mourra pas à cause d’eux . »

L’arche d’alliance, contenant les tables de la loi, sera placée au centre du Temple construit par le roi Salomon. Seule la partie la plus sainte sera inaccessible au public, car « le voile vous servira de séparation entre le Saint et le Saint des Saints » (Exode 26-34). Ce voile est toujours présent dans les synagogues, où il marque une séparation entre les hommes et la Torah. L’accès à celle-ci ne peut se faire qu’à partir de l’âge de treize ans, au moment où l’enfant devient adulte grâce à la cérémonie de la bar-mitsva. Le voile ne marque pas une rupture entre Dieu et les hommes mais fait allusion à ce que, à cause de la matière, nous sommes incapables de percevoir Dieu. Dieu n’est pas une idole que l’on puisse connaître par nos sens.

Le Temple ne représente pas une « forteresse » de la religion juive, mais a une vocation universaliste : Salomon, dans son discours après l’édification du Temple, explique que « même l’étranger, qui n’est pas de ton peuple Israël, et qui viendra d’un pays lointain à cause de ton Nom - car on entendra parler de ton grand Nom, de ta main forte et de ton bras étendu - s’il vient prier vers cette maison, toi, écoute aux cieux, le lieu de ta demeure, et fais tout ce pour quoi t’aura invoqué l’étranger, afin que tous les peuples de la terre connaissent ton Nom, (...) » (Rois 8 :41-42).

L’importance des prophètes

Dès la mort de Salomon, en 930, le royaume sera divisé en deux : les royaumes d’Israël et de Juda. Cette période d’instabilité permettra au culte de Baal de rentrer en force dans ces royaumes qui connaîtront les pressions et les dominations tantôt syrienne, tantôt assyrienne, tantôt égyptienne, et cela jusqu’à la destruction de Jérusalem et de son Temple par les Chaldéens, en 586 avant JC, avec déportation des élites à Babylone. Des prophètes comme Isaïe ou Jérémie seront la garantie de la continuation d’une pensée universelle et d’une résistance à l’oppresseur.

Maïmonide décrit la prophétie comme « une certaine perfection (existant) dans la nature humaine ; mais que l’individu humain n’obtient cette perfection qu’au moyen de l’exercice, qui fait passer à l’acte ce que l’espèce possède en puissance, (...). Si l’homme supérieur, parfait dans ses qualités rationnelles et morales, possède en même temps la faculté imaginative la plus parfaite (...), il sera nécessairement prophète ; car c’est là une perfection que nous possédons naturellement. (...) Dieu rend prophète qui il veut et quand il veut, pourvu que ce soit un homme extrêmement parfait et (vraiment) supérieur ; car pour les ignorants d’entre le vulgaire, cela ne nous paraît pas possible, - je veux dire que Dieu rende prophète l’un d’eux, - pas plus qu’il ne serait possible qu’il rendît prophète un âne ou une grenouille. Tel est notre principe (je veux dire) qu’il est indispensable de s’exercer et de se perfectionner, et que par là seulement naît la possibilité à laquelle se rattache la puissance divine. » Les prophètes ne sont donc pas des exaltés ou des fous de Dieu. Ils réaffirment à l’homme qu’il y a un Dieu unique, d’où leurs dénonciations constantes des idoles et des divinités comme Baal, Ishtar ou Astarté. Ils protestent quand l’homme prend le mauvais chemin et montrent les alternatives qui lui permettront de faire son choix. Ils ne présentent pas l’avenir comme une fatalité mais comme une conséquence des actes présents. Les prophètes apparaissent ainsi aux moments de crise pour apporter des solutions.

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Rembrandt : Jérémie pleurant la destruction de Jérusalem

Les problèmes auxquels sont confrontés les prophètes sont multiples. D’abord, les Hébreux ont vidé les commandements de leur sens profond pour en faire de simples rituels qui en soi devraient les sauver : ils ont idolâtré les rituels. Par rapport à cela, Isaïe écrit : « Que me fait la multitude de vos sacrifices ? dit Yahvé. Je suis rassasié des holocaustes de béliers et de la graisse des veaux gras ; et le sang des taureaux, et des agneaux et des boucs, je n’en veux pas ! (...) Vos noémies et vos solennités, mon âme les hait, elles me sont un fardeau, je suis las de les supporter. Quand vous étendez les mains, je ferme les yeux devant vous ; vous avez beau multiplier la prière, je n’écoute pas ! Vos mains sont pleines de sang. Lavez-vous, purifiez-vous, ôtez de devant mes yeux la malice de vos actions. Cessez de faire le mal, apprenez à faire le bien. Recherchez le droit, secourez l’opprimé, rendez justice à l’orphelin, défendez la veuve. » (1 :11-17). Jérémie voit même l’urgence d’établir une nouvelle alliance : « Voici venir le temps, déclare Yahvé, où Je conclurai avec Israël et Juda une Alliance nouvelle : non plus comme celle que J’avais conclue avec leurs pères, lorsque Je les pris par la main pour les tirer d’Egypte ; car ils l’ont violée, tant et si bien que J’ai dû les éliminer, déclare Yahvé. Voici donc ce que sera l’Alliance qu’après ce temps-ci Je conclurai avec Israël, déclare Yahvé : Je placerai Ma Loi à l’intérieur d’eux-mêmes et c’est au fond de leur coeur que Je l’inscrirai (...) » (31 :31-33).

Un autre problème surgit du fait des oppressions diverses : le repli sur soi. Le meilleur exemple est le message du prophète Ezéchiel qui va définitivement rompre avec l’esprit universaliste et de générosité de Jérémie et d’Isaïe. Ezéchiel, membre du clergé du Temple de Jérusalem, voit le message de Yahvé comme destiné aux seuls Israélites : « Ce n’est pas aux autres peuples, avec leurs inintelligibles parlers et leurs langues barbares, que tu es envoyé ; mais à la seule Maison d’Israël ! » (Ezéchiel 3 :5-6). Il contredit même le discours de Salomon à propos du Temple en disant : « Nul étranger, incirconcis de coeur comme de corps, n’aura le droit de pénétrer en Mon Sanctuaire ! » (44 :9). Ezéchiel défend donc le retranchement fanatique des Israélites sur Jérusalem et son Temple par simple prérogative de peuple de Dieu. Paradoxalement, en marge de ses préoccupations isolationnistes, Ezéchiel va introduire tout un cérémonial marqué par l’influence de la mentalité et du rituel de Babylone. En fait, en enlevant les fondements universels du judaïsme, Ezéchiel va le reléguer au niveau des autres cultes de l’époque. A partir de ce moment, la conception d’Ezéchiel du peuple élu rivalisera avec celle plus élevée d’Isaïe qui dit : « Voici Mon serviteur que Je soutiens, Mon élu, que Mon cœur préfère ! Je lui ai infusé Mon Souffle, pour qu’il révèle la Vérité aux Nations. Sans crier, ni hausser le ton, sans faire retentir sa voix au-dehors, sans briser le roseau cassé, sans éteindre la lampe vacillante, il révélera aux peuples la Vérité : lui-même ne sera vacillant ni cassé, tant que la Vérité ne sera pas instaurée sur la Terre et que les Iles espéreront sa doctrine ! » (42 :1-4).

Les prophètes sont aussi connus pour avoir annoncé la venue du Messie. L’ère messianique est une ère de paix, de raison et de réconciliation avec Dieu. La connaissance de Dieu recouvrira le monde et elle amènera le pardon, l’amour de la paix, du bien et de la justice. L’arrivée du Messie sera marquée par l’avènement d’une humanité parfaite. Voilà ce qu’en dit Isaïe (35 :5-10) : « Alors s’ouvriront les yeux des aveugles, s’ouvriront les oreilles des sourds ; alors le boiteux sautera comme un cerf, et la langue du muet éclatera de joie. Car les eaux jailliront dans le désert, et les ruisseaux dans la solitude ; le mirage se transformera en étang et la terre desséchée en sources d’eaux ; dans le repaire qui servait de gîte aux chacals, croîtront des roseaux et des joncs. Il y aura là un chemin frayé, une route, qu’on appellera la voie sainte ; nul impur n’y passera ; elle sera pour eux seuls ; ceux qui la suivront, même les insensés, ne pourront s’égarer. Sur cette route point de lion ; nulle bête féroce ne la prendra, nulle ne s’y rencontrera ; les délivrés y marcheront. Les rachetés du Seigneur retourneront, ils iront à Sion avec chants de triomphe, et une joie éternelle couronnera leur tête ; l’allégresse et la joie s’approcheront, la douleur et les gémissements s’enfuiront. » Daniel annonce aussi la résurrection des morts et Dieu lui-même est le rédempteur, l’auteur du miracle ultime qui parachèvera la création du monde.

L’imitation et la connaissance de Dieu

L’homme doit marcher aux côtés de Dieu et non pas en dessous. L’homme n’est pas Dieu, mais il a été fait à son image et est donc de même nature. Voici ce que dit un passage du Lévitique (19 :1-2) : « Le Seigneur parla à Moïse et dit : Parle à toute l’assemblée des enfants d’Israël et tu leur diras : Soyez saints, car je suis saint, moi, le Seigneur, votre Dieu ». La juste voie à suivre est donc l’imitation de Dieu. Cette imitation a pris la forme de lois ou de commandements ; la Torah en comporte 613. Moïse Maïmonide résumait le rôle de ces commandements à « ou produire une opinion saine, ou détruire une opinion erronée, ou donner une règle de justice, ou faire cesser l’injustice, ou former l’homme aux bonnes mœurs, ou le préserver des mœurs dépravées ». La Torah est la loi qui conduit l’homme à imiter Dieu en lui enseignant la juste façon d’agir, les dix commandements mosaïques étant le noyau central. Il est vrai, comme nous l’avons dit dès le début, qu’il existe certaines contradictions entre les différents textes. Dans l’Exode, par exemple,il est dit qu’une faute retombera sur les enfants de celui qui l’a commise jusqu’à la quatrième génération, tandis qu’il est dit dans le Deutéronome : « On ne fera point mourir les pères pour les enfants, et l’on ne fera point mourir les enfants pour les pères. » D’où l’importance de l’esprit dans lequel la loi sera abordée : appliquer la loi du talion etlescommandements de vengeance à la lettre ou privilégier la compassion pour le pécheur. A partir du premier siècle après JC, les rabbins vont commenter et interpréter la loi, car c’est « l’interprétation vivante de la loi qui vivifie la lettre ». Ces commentaires s’appellent la halakha ou - littéralement - la voie dans laquelle on doit marcher.

L’observance des principes d’amour et de justice, de ne pas blasphémer Dieu et de ne pas adorer les idoles sont de loin plus importants que les rituels. C’est pour cela que, pour les juifs, le salut universel ne dépend pas de l’adhésion au judaïsme et même pas du culte de Dieu. Le salut universel est accessible à tout le monde dès lors qu’il suit des principes justes. Le Talmud dit : « Les justes parmi les Gentils ont leur place dans le monde à venir. » Ou encore, Moïse Maïmonide disait : « Un païen qui accepte les sept commandements de Noé et les observe scrupuleusement est un païen juste et il aura sa part dans le monde à venir . »

Quant à ceux qui ne suivent pas cette voie, ils ne reçoivent pas les foudres d’un Dieu vengeur et en colère, comme on a souvent tendance à le croire, l’opposant ainsi au Nouveau Testament qui mettrait en scène un Dieu rempli d’amour et de miséricorde. L’Ancien Testament présente Dieu comme miséricordieux et compatissant, lent à la colère, riche en bonté et en fidélité. Sa compassion apparaît clairement dans l’Exode : « Longtemps après, le roi d’Egypte mourut, et les enfants d’Israël gémissaient encore sous la servitude et poussaient des cris. Ces cris, que leur arrachait la servitude, montèrent jusqu’à Dieu. Dieu entendit leurs gémissements et se souvint de son alliance avec Abraham, Isaac et Jacob. Dieu regarda les enfants d’Israël et connut leur condition. » (Exode 2 :23-25). Or les enfants d’Israël n’implorent pas Dieu et ne font pas de prières pour qu’il intervienne car, à cette époque, ils étaient idolâtres. Un commentateur dit d’ailleurs : « Bien que les enfants d’Israël ne méritassent pas d’être délivrés, leurs cris provoquèrent la compassion de Dieu à leur égard. » Ce principe sera à nouveau exprimé par le prophète Isaïe quand il dit : « Je me suis laissé trouver par ceux qui ne me cherchaient pas. » (65 :1).

L’expression de cette compassion se retrouve aussi dans la manière dont le pécheur est traité. L’homme qui se repent est un homme qui revient sur ses pas, qui rentre dans le droit chemin, qui revient à Dieu et à lui-même. L’opinion de la tradition talmudique à l’égard du pécheur repentant est décrite par le terme : baal teshuvah, ce qui signifie littéralement le maître du retour. Le maître du retour n’est pas un homme honteux d’avoir péché, c’est un homme fier d’avoir réalisé son retour. Le Talmud va plus loin en disant que « même l’homme complètement juste ne peut atteindre la position des maîtres du retour ». Ceci est d’ailleurs aussi très explicite dans l’histoire du Fils prodigue. Un autre passage du Talmud dit ceci : « Quand un homme a péché, s’il a de bons avocats, il est sauvé, mais sinon il ne l’est pas. Et voici quels sont les bons avocats : le repentir et les bonnes actions. Et même si 999 plaident contre lui, il suffit qu’un seul plaide en sa faveur pour qu’il soit sauvé . »

Maintenant, en ce qui concerne la connaissance de Dieu, on peut constater deux écoles opposées au sein du judaïsme : la première considère qu’il faut seulement appliquer et interpréter les lois et que des règles comportementales suffisent pour suivre la bonne voie, l’autre école de pensée affirme qu’imiter Dieu nécessite de le connaître à travers sa création et grâce à la métaphysique. Les philosophes comme Moïse Maïmonide, Philon d’Alexandrie ou Salomon Ibn Gabirol, ont choisi la deuxième approche, ce qui les met quelquefois en marge de la religion juive officielle, mais certainement pas du judaïsme. Inspirés de la philosophie platonicienne, ces philosophes ne se sont pas contentés de commenter les Ecritures, ce qui choqua profondément de nombreux rabbins. Un texte du Talmud illustre parfaitement ce type de réaction : « Celui qui se demande ce qu’il y a en haut, ce qu’il y a en bas, ce qu’il y avait avant, mieux vaudrait pour lui n’avoir pas été créé » (‘Hagigah, 11b). Maïmonide polémiquera contre cette tentative de réduire le judaïsme à une série de lois et rituels, interdisant de ce fait un dialogue œcuménique et philosophique avec les autres religions. Il critique les Talmudistes « qui admettent par tradition les opinions vraies, qui discutent sur les pratiques du culte, mais qui ne s’engagent point dans la spéculation sur les principes fondamentaux de la religion, ni ne cherchent en aucune façon à établir la vérité d’une croyance quelconque. » Il faut donc suivre l’exemple de Moïse qui adressa cette prière à Dieu : « Fais-moi donc connaître tes voies, afin que je te connaisse pour que je trouve grâce à tes yeux ». Maïmonide précise que « celui-là seul qui connaît Dieu “trouve grâce devant ses yeux”, et non pas celui qui se borne à jeûner et prier. »

La vraie sagesse s’appelle ‘hokhma : elle est la réunion des qualités intellectuelles et morales dans le but de connaître Dieu - la fin dernière de l’homme. Cette connaissance de Dieu ne se fait pas par des voies symboliques, des apparitions ou par une extase mystique. Maïmonide dit : « Il n’y a aucun moyen de percevoir Dieu autrement que par ses œuvres ; ce sont elles qui indiquent son existence et ce qu’il faut croire à son égard, je veux dire ce qu’il faut affirmer ou nier de lui. Il faut donc nécessairement examiner les êtres dans leur réalité, afin que de chaque branche de science, nous puissions tirer des principes vrais et certains pour nous servir dans nos recherches métaphysiques. Combien de principes ne puise-t-on pas, en effet, dans la nature des nombres et dans les propriétés des figures géométriques, principes par lesquels nous sommes conduits à connaître certaines choses que nous devons écarter de la Divinité et dont la négation nous conduit à divers sujets métaphysiques ! Quant aux choses de l’astronomie et de la physique, il n’y aura, je pense, aucun doute que ce ne soient des choses nécessaires pour comprendre la relation de l’univers au gouvernement de Dieu, telle qu’elle est en réalité et non conformément aux imaginations ». On peut donc connaître Dieu que grâce, d’une part, aux sciences physiques, dans ses attributs affirmatifs (le problème, c’est qu’ils n’indiquent jamais qu’une partie de la chose qu’on veut connaître, soit une partie de sa substance, soit une partie de ses accidents) et, d’autre part à la métaphysique, dans ses attributs négatifs : en démontrant tout ce qu’il n’est pas. Cette connaissance est la seule dont on peut se glorifier. Jérémie dit : « Ainsi a parlé l’Eternel : Que le sage ne se glorifie pas de sa sagesse, que le fort ne se glorifie pas de sa force, que le riche ne se glorifie pas de ses richesses ; mais ce dont il est permis de se glorifier, c’est de l’intelligence et de la connaissance qu’on a de moi, car je suis l’Eternel exerçant la bienveillance (‘hesed), la justice (michpat) et l’équité (tcedaka) sur la terre. » (Jérémie 9 :22-23). C’est ainsi qu’il faut non seulement connaître Dieu, mais prendre aussi modèle sur son ‘hesed, michpat et tcedaka et ne jamais séparer la connaissance des principes de justice et d’amour.


Note

Cette interprétation est en fait récente et opposée à l’esprit réel du christianisme. Ce sont en effet la Réforme et la Contre-Réforme qui consacrèrent toutes deux l’idée d’un homme marqué de manière indélébile par le « péché originel », et qui par conséquent définirent d’abord sa foi par et dans son repentir. Dans la doctrine des Pères de l’Eglise, et plus généralement en dehors du champ de la Réforme et de la Contre-Réforme, c’est dans la participation à la création que l’homme créé à l’image de Dieu exprime sa foi - sa capacité de créer - à l’image du Créateur (capax Dei). Faire le bien - les oeuvres - est ainsi l’expression de la foi, participation à la joie divine, et l’on ne se repent qu’ensuite de ne l’avoir pas fait ou d’avoir fait son contraire.

En fait, la distorsion opérée par la Réforme et la Contre-Réforme relève d’un aristotélisme réducteur incapable de rendre compte de la Création et lui préférant un système à référence fixe. C’est pourquoi, dans cette conception, traquer le mal tient trop souvent lieu de Bien. De même, d’ailleurs, que dans les versions « castigatrices » du judaïsme ayant subi les mêmes influences déformantes.

Bibliographie

  • Les citations de l’Ancien Testament sont tirées de la traduction d’E. Osty et de J. Trinquet.
  • André Chouraqui, La Pensée Juive, Que sais-je ?, PUF, 1975.
  • André Chouraqui, Histoire du Judaïsme, Que sais-je ?, PUF, 1979.
  • Josy Eisenberg, Armand Abécassis, Et Dieu créa Eve, Collection A Bible ouverte, II, Présence du Judaïsme, Albin Michel, 1979.
  • Erich Fromm, Vous serez comme des dieux, Ed. Complexe, Bruxelles, 1975.
  • Salomon Ibn Gabirol, Livre de la Source de Vie, Aubier Montaigne, 1970.
  • Moïse Maïmonide, Le Guide des égarés, Collection Les Dix Paroles, Verdier, 1983.
  • Moïse Maïmonide, Le livre de la connaissance, Quadrige-PUF, 1990.
  • Moïse Mendelssohn, Jérusalem, Les Presses d’aujourd’hui, 1982.
  • Philon d’Alexandrie, De Opificio Mundi, Ed. du Cerf, 1961.
  • Philon d’Alexandrie, Quod omnis probus liber sit, Ed. du Cerf, 1974.
  • Friedrich Schiller, Quelques considérations sur la première société humaine, en prenant pour guide le témoignage de Moïse, Œuvres complètes, Hachette, 1860.
  • Friedrich Schiller, La mission de Moïse, Œuvres complètes, Hachette, 1860.
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