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Henri Grégoire-Moïse Mendelssohn : un dialogue révolutionnaire

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L’abbé Henri Grégoire (1750-1831)

Par Laurent Sauzé, sympathisant S&P

La ligne de conduite à laquelle s’est toujours tenu dans l’Histoire le courant oligarchique [1] a toujours été le funeste « diviser pour régner ».

De nos jours, l’empire anglo-américain et ses divers supplétifs attisent dans le monde les guerres religieuses et ethniques, tel qu’on peut le voir actuellement au Proche-Orient, exacerbent le communautarisme au sein des peuples, et allument dans les cœurs la haine de l’autre

A contrario, plusieurs nations et non des moindres, les fameux BRICS, ont décidé de rejeter cette logique impériale autodestructrice, en établissant entre elles des relations économiques, scientifiques et culturelles fructueuses, tout en invitant les autres pays à les rejoindre.

On le voit, seul un véritable dialogue des civilisations est le remède souverain contre cette guerre de tous contre tous.

Dans cet esprit, et face à la fois aux périls actuels et à la chance historique des BRICS, il est important de montrer l’exemple magistral du « dialogue révolutionnaire » qui eut lieu entre l’abbé Grégoire et Moïse Mendelssohn.

 La recherche du bonheur

La période, allant du début de la guerre de Sept Ans à l’instauration de l’Empire Napoléonien, a vu s’affronter en Europe et en Amérique du Nord les intérêts oligarchiques de l’Empire Britannique et de ceux qui avaient comme projet de bâtir de véritables républiques.

Dans le Nouveau Monde, les habitants déclarèrent leur indépendance, et rédigèrent la Déclaration de 1776, proclamant que

Tous les êtres humains sont doués par le Créateur de certains droits inaliénables : la vie, la liberté, et la recherche du bonheur.

Cette idée de « recherche du bonheur » dérive de la notion de droit naturel appliqué aux peuples dans le cadre d’États-nations. La République Américaine fut le premier État dont la Constitution garantissait à son peuple une telle base juridique, portant les trois principes suivants : la souveraineté nationale découlant du peuple, le service de tous ou bien commun et le service des générations à naître.

Le but de la société, comme celui de chaque individu qui la compose, est d’œuvrer à garantir, et à étendre à tous, ces trois droits fondamentaux. Ceux qui bâtirent ce type de société républicaine n’inventèrent pas ces principes par génération spontanée. Les grandes religions monothéistes du Livre, ainsi que la philosophie platonicienne, véhiculaient déjà des idées semblables, depuis leurs origines, en posant que le but de chaque homme sur Terre est de faire le bien, célébrant ainsi le Créateur, nommé aussi le « souverain bien », lequel aime d’un amour infini sa création et ses créatures. Parmi elles, les hommes ont été modelés à Son Image, devenant « imago viva Dei », image vivante de Dieu. Tous les êtres humains procèdent donc de cette origine, et possèdent cette étincelle divine qui les distingue de l’animal. De cette vérité découle l’égalité naturelle existant entre tous les hommes.

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Portrait de Voltaire. Dessin de Maurice Quentin de La Tour.
Crédit : wikiart.org

Or, les membres de l’oligarchie mondiale, ainsi que leurs supplétifs stipendiés, ont toujours exécré les grandes religions du livre et toute la culture issue de la Grèce de Platon pour cette raison. L’un des plus efficaces laquais de l’Empire Britannique, François-Marie Arouet, dit « Voltaire », vouait une haine viscérale au christianisme comme au judaïsme. Tous ces féodaux sont possédés par une vision différente de l’homme.

Pour eux, l’humanité est composée d’un ensemble d’individus déterminés essentiellement par leurs instincts immédiats, impropres à agir pour le bien commun et dénués de toute transcendance. Seule la somme des intérêts individuels modèle la société. Pour apporter une cohésion à cette mosaïque d’individus égoïstes, une classe supérieure, celle des possédants, est obligée de maintenir l’ordre par des lois contraignantes. Dans cette société, la valeur d’un homme se mesure à ce qu’il possède, souvent au détriment des autres qui peuvent eux-mêmes devenir des biens. L’égalité, la liberté, la fraternité, la quête du bonheur, le bien commun ne sont que des chimères ou pire, des entraves à l’appétit de pouvoir des membres dirigeants.

Après la victoire américaine, les humanistes européens pensèrent qu’il était temps de bâtir sur le vieux continent de véritables républiques. A l’occasion de la convocation des États Généraux par le roi Louis XVI, les républicains français comme Lazare Carnot, La Fayette, Monge, ou encore Chaptal, virent là l’occasion historique. Cependant, les intérêts de l’Empire Britannique, menés par lord Shelburne, mobilisèrent tous leurs agents sur le continent pour saboter ce magnifique élan du peuple français et de ses élites éclairées.

Deux grands hommes, l’un français et chrétien, l’autre allemand et juif, jouèrent un rôle important au cours de cette période cruciale de la fin du dix-huitième siècle.

Il s’agit de l’abbé Henri Grégoire (1750-1831) et de Moïse Mendelssohn (1729-1786). Bien qu’ils ne se fussent jamais rencontrés, ils incarnèrent l’une des plus belles collaborations ayant jamais existé entre deux étrangers en vue de bâtir des sociétés basées sur la loi naturelle.

 Le combat pour la loi naturelle

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Moïse Mendelssohn (1729-1786)
Crédit : http://fineartamerica.com

Dans son ouvrage, Jérusalem [2], écrit en 1783, Mendelssohn explique la notion de loi naturelle. Pour lui, les principes moraux sont inhérents à la nature humaine, et la société ne saurait que les renforcer. Tout droit doit découler de la loi naturelle, et jamais les lois positives ne sauraient la contredire, ainsi que les droits de l’homme qu’elle définit et délimite.

Aussi écrit-il : « Un droit, c’est la puissance (la faculté morale) que l’on a de se servir d’une chose comme moyen vers sa félicité ». Pour cela, on use de biens, « biens » n’ayant rien à voir avec l’acception actuelle de « choses que l’on possède », car dans le droit naturel, on appelle « bien » « toute faculté interne et externe de l’homme capable d’apporter à lui ou à un autre un moyen vers la félicité ».

En outre, si les droits de l’homme sont inscrits, pour ainsi dire, dans les principes de la nature et émanent du Créateur, il en est de même pour ses devoirs, car « les devoirs à l’égard des hommes sont aussi des devoirs à l’égard de Dieu et que d’y contrevenir est déjà en soi un grand mal, que servir l’État est un véritable service divin, que le droit et la justice sont le commandement de Dieu ».

Servir ses semblables est une mission divine, ou pour utiliser un langage moins religieux, une mission naturelle. Le but de la vie humaine n’est donc pas, ainsi que le clament les théoriciens de l’Empire britannique tel John Locke et Adam Smith, de fuir la douleur et de rechercher le plaisir comme un animal à deux jambes, exclusivement poussé par ses instincts immédiats, ni chercher à posséder un maximum des biens, car

Lorsque l’homme possède des biens ou jouit de moyens dont il peut se passer pour arriver à la félicité, c’est-à-dire lorsqu’il détient des biens superflus pour son existence, biens qui servent à son mieux-être, alors, il se doit d’en employer une partie pour le bien de son semblable, pour la bienveillance, car le mieux-être est inséparable de la bienveillance.

Toute société basée sur la loi naturelle a comme but suprême le bonheur d’autrui, et les ressources pour y parvenir deviennent le bien commun. Ainsi que le précise Mendelssohn, la société doit encourager ses membres à agir pour la félicité de tous, et corrélativement à ses droits, il est prescrit à chaque homme, par le Créateur, des devoirs en ce sens :

Deux choses appartiennent au véritable accomplissement de nos devoirs : action et conviction. […] Action et conviction appartiennent à la perfection de l’homme et la société doit, autant que possible, par des efforts communs, s’occuper des deux, c’est-à-dire diriger les actions des membres en vue du bien commun, et provoquer des convictions qui conduisent à ces actions.

Le lecteur aura remarqué combien les idées développées par le « Socrate de Berlin » sont proches des principes fondateurs de la République Américaine, tels qu’inscrits dans la Déclaration de 1776.

Et la France dans tout ça ? Ah ! Nous avons la Déclaration des Droits de l’homme et du citoyen, qui fut votée par l’Assemblée Nationale Constituante le 26 août 1789, où l’on peut lire au début cette phrase : « L’Assemblée reconnaît et déclare en présence et sous les auspices de l’Être suprême, les droits suivants de l’Homme et du Citoyen ».

Bonne déclaration liminaire ! Mais on remarquera qu’il est écrit « en présence » et « sous les auspices » de l’Être suprême. Il n’est nullement précisé que ces droits émanent de cet Être suprême, ni qu’ils sont inhérents à la nature de l’homme. Fort heureusement, l’article 1, dont l’abbé Grégoire a été à l’origine, corrige ces omissions : « Les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droit. Les distinctions sociales ne peuvent être fondées que sur l’utilité commune ».

Cependant, en lisant l’article 2, on constate l’influence des Lumières françaises, elle-même inspirées par la philosophie de l’Empire Britannique : « Le but de toute association politique est la conservation des droits naturels et imprescriptibles de l’Homme. Ces droits sont la liberté, la propriété, la sûreté et la résistance à l’oppression ».

Le principe oligarchique s’incarne tout entier dans le mot « propriété ». On retrouve là le fondement du libéralisme britannique. L’emphase est mise, non sur le bien commun, mais sur le droit de posséder des biens, de s’enrichir. La valeur d’un homme se mesure à sa richesse et non à ce qu’il peut apporter pour le bonheur de ses semblables. On comprend pourquoi des députés comme Sieyès ont proposé le suffrage censitaire, lequel dépend des conditions de fortune, conception bourgeoise de la République qui domine la France depuis cette époque.

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Le serment du jeu de Paume en 1789, dessin par Jacques-Louis David. Au centre, l’Abbé Grégoire engagé à réconcilier dom Gerle (le clergé régulier) et le pasteur protestant Jean-Paul Rabaut de Saint-Étienne.
Crédit : Wikipedia Commons

Grégoire s’est farouchement opposé à cette loi scélérate, qui exclut de la vie politique pauvres et gens modestes, à savoir la majorité des citoyens. Pour lui, le « souverain » est le peuple. Et afin de lier le texte fondateur de la République à la loi naturelle, il avait demandé que « la déclaration des Droits commence par le nom de Dieu », non pas pour créer une théocratie, mais tout simplement parce qu’« au frontispice du code social [se trouve] l’Auteur des sociétés, le législateur Suprême… cette main invisible dont tous les êtres portent l’empreinte ; cette base éternelle qui sert de point d’appui à la morale, sur laquelle repose l’existence des empires et la nôtre ».

Et pour bien montrer que les droits des hommes ne sont point caprices de quelques-uns, mais imprimés dans les principes mêmes régissant l’univers, il ajoute, afin de clarifier sa pensée, que

La souveraineté ne peut jamais être l’attribut d’un individu ni d’une corporation, elle est le patrimoine sacré, indivisible, imprescriptible des nations, dont les droits nés avec le temps, sont consignés, non pas dans les archives d’une chancellerie, mais dans le livre de la nature.

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Lazare Carnot (1753-1823)
Crédit : sabix.org

Mais sa proposition ne fut pas retenue par l’Assemblée Constituante.

Grégoire se battit pour que le débat crucial sur les droits ne devînt pas une foire d’empoigne où les plus forts imposeraient la primauté de leurs intérêts individuels. Hélas, l’élan révolutionnaire fut perverti par la cupidité et la fureur destructrice.

Certains virent alors la nécessité de modifier la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen, afin d’asseoir le texte fondateur sur les principes de la loi naturelle, tel Lazare Carnot qui proposa une constitution qui ne fut jamais appliquée, celle du 22 août 1795, la Déclaration des droits et des devoirs de l’homme et du citoyen, dans laquelle l’article 2 précise que :

Tous les devoirs de l’homme et du citoyen dérivent de ces deux principes gravés par la nature dans tous les cœurs. Ne faites pas à autrui ce que vous ne voudriez pas qu’on vous fît ; faites constamment aux autres tout le bien que vous voudriez en recevoir.

On reconnaît bien ici la conception d’une société qui, non seulement protège ses membres de toute forme d’injustice, mais les incite à œuvrer pour le bien. Grégoire avait senti, dès le début des débats sur la Constitution, la dérive « britannique » qui s’amorçait. Aussi intervint-il le 12 août 1789 en posant la question des devoirs en équilibre à celle des droits :

Si l’homme a des droits, il faut parler de celui dont il les tient et qui lui imprime des devoirs. Il faut montrer à l’homme le cercle qu’il peut parcourir et les barrières qui peuvent et doivent l’arrêter.

Mais on ne lui accorda que l’article 1.

Tout au long des années dramatiques de la Révolution Française, Grégoire lutta sans relâche pour que les nouvelles institutions favorisent ces principes simples mais fondamentaux, aussi anciens que les grandes religions et les grandes philosophies, qu’il résume ainsi :

Ne faites à personne ce que vous ne voulez pas qu’on vous fasse ; faites à autrui ce que vous désirez pour vous-même ; voilà les maximes qui, émanées du ciel, sont le rocher sur lequel viendront à jamais échouer tous les paralogismes de la cupidité.

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Ainsi que Mendelssohn, il est l’héritier d’une longue tradition humaine qui place au-dessus de tout ce que le « Socrate de Berlin » appelait la « bienveillance », c’est-à-dire agir pour le bien de ses semblables. Cette conception n’a pu triompher totalement en France à cause des manipulations des agents d’influence de l’Empire britannique sur le Continent et des révolutionnaires qui furent aveuglés par leurs instincts immédiats.

Dans son intervention du 7 décembre 2003 lors de l’Assemblée générale de Solidarité et Progrès, Jacques Cheminade évoque le Suisse Emmerich Vattel, qui a écrit en 1758 La loi des nations, ou les principes du droit naturel appliqués à la conduite et aux affaires des nations et des souverains, dont les idées ont largement inspiré les fondateurs de la République américaine.

Hé bien ! Il est important de savoir qu’elles n’ont pas été totalement ignorées en France. Vattel dit que les relations entre les nations doivent être construites sur les mêmes principes que ceux liant les citoyens d’une république. Il écrit que « chaque nation individuelle est tenue de contribuer, dans toute la mesure de ses moyens et de ses pouvoirs au bonheur et à la perfection de toutes les autres ». Il définit plus loin la notion de souveraineté nationale, qui découle du principe précédent : « Chaque nation doit pouvoir jouir paisiblement de cette liberté qu’elle a héritée de la nature […] Les nations, comme les individus, sont naturellement libres et indépendantes les unes des autres ».

L’abbé Grégoire avait bien compris que c’est sur de telles bases que devaient se développer les relations internationales. Le 18 juin 1793, il lut à la Convention son projet de Déclaration du droit des gens, qui fut fort applaudi, mais hélas, non adopté.

En avril 1795, il le représenta, mais sans plus de succès. Fortement inspiré par le juriste suisse, son texte est tout empreint de bienveillance. Son article 1er fait une référence directe à la loi naturelle :

Les peuples sont entre eux dans l’état de nature : ils ont pour lien la morale universelle..

L’article 2 traite de la souveraineté :

Les peuples sont respectivement indépendants et souverains, quel que soit le nombre d’individus qui les composent et l’étendue du territoire qu’ils occupent. Cette souveraineté est inaliénable.

Grégoire transpose la bienveillance aux relations entre les nations dans l’article 3,

Un peuple doit agir à l’égard des autres, comme il désire qu’on agisse à son égard ; ce qu’un homme doit à un homme, un peuple le doit aux autres peuples.

Puis il étend la notion d’intérêt général à la famille humaine dans son ensemble :

L’intérêt particulier d’un peuple est subordonné à l’intérêt général de la famille humaine (art. 5).

On peut constater que, dans leurs visions de l’homme, Grégoire et Mendelssohn sont animés d’un grand amour de l’humanité, de cet amour que l’on nomme en grec l’agapè, l’amour pour le bien de l’autre que l’on donne sans attendre de récompense. Mendelssohn l’exprime ainsi dans son Jérusalem dans un passage où l’on voit Hillel l’ancien dire à un païen qui lui demande de lui apprendre la loi :

Fils, aime ton prochain comme toi-même. Voilà le texte de la loi ; tout le reste est commentaire. Maintenant, va et apprends.

Grégoire n’en est pas moins explicite :

Les philosophes nous ont laissé de belles maximes ; mais aucune n’égale celle-ci de l’évangile : tu aimerais ton prochain comme toi-même, et même tes ennemis. C’est le grand précepte de Jésus Christ, qui a perfectionné la morale de la nature.

Cet amour s’exprime le plus largement possible dans la réalisation d’une société juste. Et le fondement d’une telle société, c’est l’éducation, étant à la fois un droit inaliénable de l’homme et un devoir de l’État. Pour Mendelssohn, « béni soit l’État qui réussit à gouverner le peuple grâce à l’éducation », et pour Grégoire, « la première priorité de la Nation est l’instruction publique ».

Ils en avaient une conception radicalement différente de celle d’un Voltaire, qui estimait qu’il suffisait de former une main d’œuvre à bon marché :

Je crois convenable que quelques enfants apprennent à lire, à écrire, à chiffrer ; mais que le plus grand nombre, surtout les enfants des manœuvres, ne sachent que cultiver, parce qu’on n’a besoin que d’une plume pour deux ou trois cents bras. La culture de la terre ne demande qu’une intelligence très commune. [3]

Pour Mendelssohn, éduquer l’autre est un véritable devoir, dans le sens de la loi naturelle. Dans le Jérusalem, il l’exprime ainsi :

Celui qui aide une personne capable de félicité est dans l’obligation, selon la loi de la nature, de promouvoir sa félicité aussi longtemps qu’elle n’est pas elle-même en état d’y pourvoir. Ceci est le devoir naturel de l’éducation, lequel n’est, en soi, qu’un devoir de conscience.

Ce devoir se décline aussi bien au niveau de l’individu, en particulier dans le cadre familial où les parents, « entrés dans l’état de mariage, ont signé un accord tacite, celui de rendre, par leur action commune, capable de félicité, autrement dit d’éduquer, les êtres destinés à la félicité auxquels ils ont ensemble donné naissance », qu’au niveau de l’État, plus précisément dans la mission d’enseignement, « en ce qui concerne la fonction d’enseigner, il est de son devoir [à l’État] d’engager des professeurs qui ont la faculté d’enseigner la sagesse et la vertu et de répandre des vérités aussi nécessaires que celles sur lesquelles le bonheur de la société humaine repose immédiatement ».

On remarquera que pour le « Socrate de Berlin », cette fonction si importante de l’enseignement est de la sphère du bien commun, devenant alors une mission de service publique.

Mendelssohn fut à l’origine du mouvement de la Haskalah, cette version juive des Lumières religieuses cherchant à concilier foi et raison. Le judaïsme avait perdu le contact avec ses textes essentiels, s’isolant par certains aspects dans l’univers casuistique talmudique et numérologique de la Kabbale aux dépens de l’étude de la Bible, de la philosophie juive et de la langue hébraïque. De plus, le judaïsme était resté en marge des grands changements culturels du monde environnant.

Mendelssohn traduisit la Bible en allemand. Il espérait ainsi atteindre deux objectifs, redonner à ce texte toute la place qui lui revient dans la vie juive, tout en contribuant, par la maîtrise de la langue allemande, à l’intégration de ses coreligionnaires dans la société de leur temps. Outre son travail sur la langue du poète Friedrich Schiller, qu’il contribua par ses écrits à enrichir, il prônait aussi la renaissance d’un bel hébreu.

Pour cela, il créa le premier journal de l’Histoire rédigé en cette langue, le périodique Hameassef, le « Recueil », traitant de sujets profanes, tels que la littérature, la philosophie, la musique, les mathématiques, le droit etc., que l’on peut qualifier de journal de la Haskalah. On verra plus loin le rôle qu’a tenu cette revue dans l’émancipation des Juifs en France, en lien avec l’abbé Grégoire.

 Eduquer, éduquer, éduquer

Pour Grégoire, l’éducation revêtait aussi une importance capitale, aussi bien pour les vivants que pour les générations futures. Aussi déclara-t-il aux premiers jours de la République : « il faut que l’éducation publique s’empare de la génération qui naît ». L’urgence était grande, en effet, d’instaurer un enseignement public digne de ce nom. Grégoire avait compris le danger que représente un peuple sans instruction, aussi exhorta-t-il ses concitoyens en ces termes :

Citoyens, acquérez des lumières, répandez-les autour de vous ; vous remplirez mal vos devoirs, si vous ne les connaissez bien. C’est l’ignorance du peuple qui facilite les moyens de l’égarer ; c’est elle qui lui donne cette mobilité de caractère qui parcourt rapidement les extrêmes, et qui passe sans raison de l’amour à la haine. Un peuple ignorant ne sera jamais un peuple libre, ou ne le sera pas longtemps.

C’est dans le domaine de l’éducation que l’abbé Grégoire connut ses plus belles victoires. Aux côtés de Carnot, Monge, Chaptal, il devint la cheville ouvrière du Comité d’instruction publique. Son coup d’œil sur l’éducation était panoramique.

De la conception, il accompagnait l’enfant, puis l’adulte dans toute sa formation. A ceux qui refusaient que le peuple soit instruit, tel le marquis de Foucault qui écrivait que « ce serait le plus grands des malheurs si tous les Français savaient lire »,

Grégoire répondait ainsi : « La vertu a sa place naturelle à côté des lumières et de la liberté » et « la première priorité de la Nation est l’instruction publique ». D’une activité incroyable, il multiplia les actions et les rapports [4], tels que le Rapport sur les livres élémentaires, dans lequel il se charge d’un programme élémentaire ambitieux, tout le contraire de la conception d’un Voltaire ou d’un Montesquieu qui estimaient que la majorité ne devait apprendre que le travail manuel, ou le fameux rapport sur l’établissement d’un Conservatoire des arts et métiers (CNAM), qui sera créé le 13 octobre 1794.

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Le Conservatoire nationale des arts et métiers (CNAM)

Cet établissement deviendra d’ailleurs le centre de l’enseignement populaire industriel animé par Polytechnique.

Grégoire en avait une vision fort ambitieuse, car « ce moyen [le CNAM], absolument semblable à celui qui se pratique au Louvre pour la peinture et la sculpture, nous a paru très propre à féconder le génie. Là, les citoyens viendront tout à tour s’éclairer par les bons modèles, et éclairer les artistes par la justesse de leurs observations ».

Grégoire avait une conception « politique » de l’éducation, celle de la formation d’un citoyen vouant sa vie au bonheur d’autrui, préparant la venue des générations à naître, et prêt à risquer, si nécessaire, son existence pour la sauvegarde de la nation. Verra-t-on un jour, en début d’un rapport parlementaire en vue de la création d’une école supérieure ou d’un musée, une phrase comme celle-ci :

Il n’est pas un citoyen qui ne soit intéressé aux progrès des arts et métiers ; il n’est pas un jour, pas un instant qu’il ne soit obligé de réclamer leur appui. Soyez sûr que la formation de ce conservatoire répandra la joie dans le cœur de tous les artisans, de tous les vrais amis de la patrie. Dans les vallons et sur les montagnes de la Suisse, j’ai vu des hommes avec l’attitude de la liberté vertueuse et fière, à la suite de leurs charrues, à la tête de leurs troupeaux, porter une houlette, un sabre et des livres. Il faut de même que le Français sache se gouverner, se nourrir et se battre ?

 La lutte pour les droits civiques des juifs

Les actions politiques du prêtre français et de philosophe allemand se sont rejointes dans la lutte pour les droits civiques des Juifs. La situation de ces derniers était alors plutôt misérable, et variait d’une contrée à l’autre. Dans toutes les villes, ils n’étaient autorisés à vivre que dans des quartiers particuliers [5] où ils s’entassaient, ne pouvant dans certaines cités, comme en Alsace, que se rendre exceptionnellement dans les autres quartiers. Ils étaient accablés d’impôts, et ne pouvaient exercer aucun métier hormis la friperie, le colportage ou le prêt d’argent pour les plus riches, parfois sous forme d’usure. Souffrant de préjugés, dénués de droits, ils vivaient donc misérablement et en marge de la société.

Et il ne fallait pas compter sur la bienveillance des philosophes des Lumières françaises, pour que l’on s’intéressât à leur sort. Voltaire, avec son cynisme habituel, écrit dans son Dictionnaire Philosophique que c’est le peuple « le plus abominable de la Terre », que « vous ne trouverez chez les Juifs qu’un peuple ignorant et barbare qui unit depuis longtemps la plus sordide avarice à la plus détestable superstition, ainsi qu’à leur haine inébranlable pour les peuples qui les tolèrent et leur permet de s’enrichir », mais conclut, magnanime, « il ne faut pas les brûler ».

Mendelssohn fut très tôt sensible au sort de ses coreligionnaires. Toutes ses actions en faveur de leur éducation n’avaient pour but que de les préparer à devenir des citoyens à part entière. Multipliant les traductions en hébreu et en allemand de textes importants, écrivant des essais en défense du judaïsme, il s’engagea directement en 1779 quand éclata l’affaire des fausses quittances. Les Juifs d’Alsace avaient été violemment attaqués en justice par un certain Hell sous l’accusation de pratiquer l’usure, lequel Hell, dans un libelle haineux, excitait la population à les exterminer.

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Le juriste Christian Wilhelm von Dohm (1751-1820)
Crédit : Wikepedia Commons

Les Juifs firent alors appel à Mendelssohn pour les défendre. Ce dernier, à fin d’efficacité, demanda à un ami chrétien, le jeune juriste Christian Wilhelm Dohm, de rédiger un mémoire en défense des Juifs d’Alsace. Sous l’impulsion de Mendelssohn, Dohm étendit sa défense à tous les Juifs d’Allemagne. Le mémoire primitif devint un véritable livre, achevé en 1781, et s’intitulant De la Réforme politique des Juifs. Il eut une telle influence que Joseph II promulgua un édit de tolérance autorisant les Juifs, sous certaines réserves, à exercer plusieurs métiers leur étant à ce jour interdits, d’avoir accès aux universités et Académies, leur ouvrant des écoles élémentaires, avec l’obligation d’apprendre la langue nationale. La route de l’émancipation était ouverte.

En France, l’abbé Grégoire fut le chef de file de la lutte pour les droits civiques des Juifs. Il écrivit en 1786 un essai fameux [6] qui devint l’ouvrage de référence en la matière. Aussi, en 1789, fort de son expérience, il fut désigné naturellement comme le principal avocat des Juifs aux États Généraux. Il avait d’ailleurs la ferme l’intention de le devenir, ainsi qu’il l’écrit dans ses Mémoires  : « J’étais venu à l’Assemblée Constituante avec la résolution de plaider la cause des Juifs ».

Autour de sa Motion en faveur des Juifs, il fédéra les députés qui s’en feront les plus ardents défenseurs, tels que La Fayette, Clermont-Tonnerre qui déclara avec force : « Il faut tout refuser aux Juifs comme nation et accorder tout aux Juifs comme individus », ou encore Mirabeau qui avait écrit en 1787 un ouvrage intitulé Sur Moïse (Moses) Mendelssohn, sur la réforme politique des Juifs, et en particulier sur la révolution tentée en leur faveur dans la Grande Bretagne, fortement inspiré du livre de Dohm. A la tribune, Grégoire n’aura de cesse de dénoncer les excès commis à leur encontre, et à vouloir gagner ses pairs à sa cause : « Vous avez consacré, Messieurs, les droits de l’homme et du citoyen, permettez qu’un curé catholique élève la voix en faveur de cinquante mille Juifs épars dans le Royaume qui, étant hommes, réclament les droits de citoyens ».

Après cette déclaration du 3 Août 1789, qui fut suivie de longs et âpres débats, le décret reconnaissant leurs droits fut obtenu le 27 septembre 1791.

Quand on examine les arguments de Grégoire et de Mendelssohn en faveur des Juifs, on est étonné de constater combien leur approche est similaire.
Pour tous les deux, Chrétiens et Juifs sont tous des enfants de Dieu, ainsi que tous les êtres humains de tous les temps et de toute origine. Pour le « Socrate de Berlin »,

tous les habitants de la terre sont appelés à la félicité ; et les moyens pour l’obtenir sont aussi répandus que l’humanité elle-même, administrés avec la même clémence que les moyens pour se mettre à l’abri de la faim et d’autres besoin naturels.

Pour l’abbé Grégoire, « Les Juifs sont membres de cette famille universelle qui doit établir la fraternité entre tous les peuples ; et sur eux, comme sur vous, la révélation étend son voile majestueux »

En outre, les deux hommes ont bien conscience du lien historique unissant les deux religions. Mendelssohn l’exprime ainsi : « Comme vous le savez, le christianisme est construit sur le judaïsme et doit nécessairement, si celui-ci tombe, s’effondrer avec lui dans le même tas de décombres ».

Grégoire le dit différemment : « J’aurai toujours une prédilection pour ce peuple, dépositaire des archives les plus antiques, des vérités les plus sublimes, les plus consolantes. ». Mais de manière plus étendue, il existe des croyances communes à tous les hommes, gage théologique d’un accord universel sur des vérités éternelles.

La société doit donc assurer à tous ses membres la liberté absolue de conscience et de conviction. Sur ce thème, les deux hommes sont intransigeants. Pour Mendelssohn,

le droit de mes propres convictions est inaliénable, il ne peut transiter d’une personne à une autre, car il ne donne ni ne prend aucun droit à la richesse, au bien et à la liberté. […] Les principes sont libres. De par leur nature, les convictions ne supportent aucune contrainte, aucune corruption. Elles appartiennent à la faculté de connaissance de l’homme et doivent être tranchées selon le critère de la vérité et de l’erreur.

Et pour Grégoire,

Une opinion est le résultat des opérations de l’esprit ; ces opérations ne peuvent être modifiées que par le raisonnement ; une opinion cède à l’éclat de la lumière, jamais à la violence ; vouloir commander à la pensée, c’est une entreprise chimérique, car elle excède les forces humaines ; c’est une entreprise tyrannique, car nul n’a droit d’assigner les bornes de ma raison.

Il résulte de cela que l’État n’a nul droit de s’immiscer dans les croyances religieuses qui procèdent de la conviction individuelle. Les deux hommes préconisent alors la séparation de l’Église et de l’État. Un État bienveillant doit assurer à tous une totale liberté de culte et n’en encourager aucun. Ainsi l’écrit Mendelssohn : « Les partisans de toutes les religions sont égaux par rapport aux droits civils à l’exception de ceux dont les opinions sont contre les principes des devoirs humains et civils » et « l’Etat n’a pas le droit de lier à certaines doctrines un salaire, une fonction honorifique et un privilège ».

Et pour Grégoire :

Le gouvernement ne doit adopter, encore moins salarier, aucun culte, quoiqu’il reconnaisse dans chaque individu le droit d’avoir le sien. (...) Il faudrait cependant proscrire une religion persécutrice, une religion qui n’admettrait pas la souveraineté nationale, l’égalité, la liberté, la fraternité dans toute leur étendue ; mais dès qu’on constate qu’aucun culte ne les blesse pas, et que tous ceux qui en sont sectateurs jurent fidélité aux dogmes politiques, qu’un individu soit baptisé ou circoncis, qu’il crie Allah ou Jéhovah, tout cela est hors du domaine de la politique.

Leur pratique religieuse étant donc hors du domaine de l’État et nullement propre à troubler l’ordre public, rien ne s’oppose à ce que les Juifs gagnent le statut de citoyens à part entière. Ils sont uniquement les victimes de préjugés immémoriaux. Aussi, une fois qu’ils auront accès à toutes les professions, à tous les droits civils, au même titre que les Chrétiens, les différences, les réflexes communautaires, qui ont de tout temps séparé les Juifs des Chrétiens s’estomperont, surtout à partir du moment où ils participeront de manière égale à la vie de la nation.

Grégoire le précise bien : « Donnez-moi dans sa personne un être utile qui, partageant avec moi les charges et les avantages du citoyen, puisse alléger mon fardeau et avoir part à ma tendresse ».

Il exhorte ses coreligionnaires à tendre la main aux Juifs afin de les considérer comme des frères. Mendelssohn, de son côté, tend lui aussi la main, au nom de tous les Juifs, en direction des chrétiens, en un émouvant appel à la bienveillance :

C’est à nous de vous aimer fraternellement, et de vous supplier de nous rendre nos charges supportables autant que vous le pourrez. Ne nous considérez pas comme frère et concitoyen, mais au moins comme semblable et cohabitant du pays. Montrez-nous la voie, mettez-nous en main les moyens de pouvoir devenir des hommes et cohabitants meilleurs, et laissez-nous jouir avec vous, autant que le temps et les circonstances le permettent, des droits de l’humanité.

A cet appel, Grégoire répond au nom de tous les Chrétiens :

Enfants du même père, dérobez tout prétexte à l’aversion de vos frères, qui seront un jour réunis dans le même bercail ; ouvrez-leur des asiles où ils puissent tranquillement reposer leurs têtes et sécher leurs larmes, et qu’enfin le Juif, accordant au Chrétien un retour de tendresse, embrasse en moi son concitoyen et son ami.

Une telle communion de vue donnerait à penser que Mendelssohn et Grégoire ont eu des contacts. Pourtant, ils ne sont jamais rencontrés, ni n’ont, à ma connaissance, correspondu. Il est sûr, en tout cas, que Grégoire connaissait fort bien le philosophe allemand et le tenait en haute estime. Dans son Essai, il l’écrit sans ambages : « Certainement une nation qui s’honore d’avoir possédé Mendelssohn en est au moins à l’aurore de la raison », et le confirma dans un texte [7] ultérieur datant de 1806 :

Nulle part les Juifs ne font autant d’effort qu’en Allemagne pour développer leurs facultés intellectuelles ; c’est le pays où le plus grand mouvement est imprimé à l’esprit humain, où plus de savants estimables s’efforcent de régénérer l’éducation. Je me propose d’en parler ailleurs, et de leur rendre un juste hommage. Les Juifs ont pris part à cette révolution morale. Mendelssohn, génie créateur, se plaça au rang des grands philosophes ; sa gloire fut l’étincelle électrique qui éveilla le génie des Hébreux ; parmi ceux qui, sur sa trace, voulurent s’élancer dans la carrière, plusieurs envisageaient l’étude comme un moyen de fortune, et l’intérêt individuel tourna au profit des Lumières.

Quand donc, et comment ces deux nobles esprits se sont-ils « rencontrés » ? Pour y répondre, il est nécessaire de faire un détour par la Lorraine, et en particulier par Metz, et de revenir aux jeunes années de l’abbé Grégoire.
Il fut très tôt mis en contact avec l’univers du peuple de l’Ancien Testament. A l’âge de 8 ans, le curé Cherrier lui fit découvrir la grammaire de Port Royal, et lui transmit sa bienveillance, nourrie de celle des Jansénistes, à l’égard des Hébreux.

Plus tard, à l’université de Nancy, le chevalier de Solignac l’initia à la question juive par le biais du figurisme, avatar du jansénisme. En 1773, au séminaire de Metz, son professeur de philosophie, le lazariste Adrien Lamourette, qui sera député en 1789 à l’Assemblée Constituante, enseignait à propos du peuple de l’Ancien Testament « que cette portion si humiliée de nos frères devrait être réintégrée dans l’espèce humaine ». Grégoire alla suivre aussi les conférences à Senones, dans les Vosges, du savant hébraïsant Don Calmet, qui professait la proximité mystérieuse voulue par Dieu entre les deux peuples de l’Écriture. On constate donc, dans le périmètre de cette région de l’Est de la France, une conjonction d’intérêts pour les enfants d’Israël, qui encouragea Grégoire à s’intéresser aux « faits et gestes de ce peuple contre lequel, un foule de personnes se prononce avec une légèreté coupable ».

Deux faits marquants affermirent Grégoire dans ses recherches : son adhésion à la société philanthropique de Nancy en 1776 et sa rencontre avec la communauté juive de Metz.

Il convient de préciser que les sociétés philanthropiques de l’époque n’avaient rien à voir avec les milliardaires philanthropes hypocrites de notre époque. Les membres de la société philanthropique de Nancy annonçaient qu’ils « ne croyaient mieux honorer la divinité que par l’amour du prochain, la bienfaisance et la bonté du cœur ». Ces associations étaient donc entièrement tournées vers l’action sociale.

On y pouvait aussi débattre d’idées nouvelles et réformatrices. La société philanthropique de Nancy était fille de celle de Strasbourg, cette dernière ayant parmi ses membres Christian Dohm, l’ami de Mendelssohn, qui choisit en 1779 comme sujet de concours : « Si les principes de la tolérance religieuse paraissent assez reconnus de notre siècle, ceux de la tolérance politique des Juifs sont fort douteux ; ce problème est encore à résoudre ».

Rappelons que c’est cette même année qu’éclata « l’affaire des fausses quittances d’Alsace ». Il semble donc que ce sujet n’ait pas été proposé par hasard. En tout cas, Grégoire partit faire son enquête dans cette région, à la suite de quoi il rédigea un mémoire qui, malheureusement, a été perdu.

Quand il se trouvait à Metz, au grand séminaire, dans les années 1773-1775, Grégoire découvrit une ville exceptionnellement tolérante. L’élite israélite y était reçue dans les milieux cultivés. Il s’agissait de quelques notables, bien introduits dans l’administration locale, et désireux d’améliorer le sort de leurs coreligionnaires. Une élite semblable existait à Nancy, et encourageait ses membres à ester en justice pour défendre leurs intérêts. Plusieurs avocats prirent fait et cause pour eux, au cours d’affaires qui firent grand bruit. On sait que l’ouvrage de Dohm circulait parmi ces hommes de loi.

Grégoire fut mis en contact avec la communauté israélite messine, vraisemblablement par son professeur l’abbé Lamourette en 1773. Quand Grégoire répondit au concours de l’Académie Royale de Metz en 1785, dont le thème peut être résumé ainsi : « Comment intégrer cette population laborieuse mais méprisée au sein de la société de notre époque, comment la rendre plus utile et plus heureuse ? », il connaissait ses amis juifs depuis plusieurs années déjà.

C’est auprès d’eux qu’il se documenta sur la théologie, les rites, la liturgie, l’histoire, la culture de ce qu’on appelait alors la « nation juive ». Ses amis étaient au nombre de deux. Le premier se nommait Isaac Beer Bing. Grand lecteur de la revue Hamaessef, il possédait un grand talent de plume qu’il mit au service de la vérité.

Par exemple, il répondit [8] en 1787 à un libelle haineux et violemment hostile aux Juifs écrit par un auteur anonyme. Il avait traduit en hébreu, quelques années auparavant, en 1784, à l’âge de 25 ans, le Phédon [9]de Mendelssohn, lequel fut très satisfait de la traduction. Grâce au travail du jeune Bing, de nombreux Juifs eurent accès à cet ouvrage philosophique. Isaac Beer Bing traduisit aussi en 1797, mais en français, la pièce de théâtre Nathan le Sage de Lessing, œuvre dans laquelle le personnage principal est directement inspiré de Moïse Mendelssohn.

Le second ami de Grégoire à Metz était Moïse Ensheim, un mathématicien qui eut bien du mal à franchir la barrière des préjugés pour pouvoir enseigner cette science. Avant de retourner dans la cité messine, il avait été le précepteur des enfants de Mendelssohn à Berlin. Il était en outre l’un des créateurs et des rédacteurs du fameux journal Hamaessef, que l’on lisait dans ces provinces de l’Est de la France. En 1792, il composa un cantique en hébreu en faveur des armées de la République qui fut chanté à la synagogue de Metz, et qui assura sa renommée.

On le voit, les amis de Grégoire étaient les seuls véritables disciples de Mendelssohn à Metz. C’est par eux qu’il fut mis en contact de l’esprit de philosophe allemand. On comprend alors pourquoi la figure de Mendelssohn est le phare de l’Essai, et pourquoi, sans pour autant denier à l’abbé Grégoire la part importante de sa réflexion personnelle, le rayonnement de la Haskala illumine l’ouvrage tout entier. D’ailleurs, il suffit de voir les diverses références que l’abbé Grégoire fait à ses deux amis messins dans son mémoire. [10]

Ici, notons une curiosité : Une autre personnalité juive semble avoir aidé Grégoire dans la rédaction de son Essai. Il s’agit d’un certain Simon van Guelden, dit « de Gueldres », issu d’une famille juive de Düsseldorf, et qui s’était fixé en Alsace à Bouxwiller.

L’abbé Sutter, dans son ouvrage Les années de Jeunesse de l’abbé Grégoire [11] écrit que ce Simon de Gueldres collabora avec Grégoire et « fit des séjours prolongés à Emberménil, revit avec son hôte chaque point du manuscrit et lui fournit, en s’appuyant sur ses connaissances étendues qu’il avait de la doctrine juive tous les renseignements nécessaires à la rédaction de l’ouvrage ». Ce qui est surprenant, c’est que ce Simon de Gueldres n’était autre que le grand-oncle du poète Heinrich Heine.

En tout cas, Grégoire ne le cite pas, contrairement à ses deux amis messins. Il soumit son ouvrage à Isaac Beer Bing, car il lui écrivit le 23 février 1789 : « J’espère que vous m’enverrez une critique raisonnée de mon ouvrage […] Vous voudrez bien me dire quel succès il a dans votre ville ; vous m’êtes trop attaché et trop franc pour déguiser le vrai ; je l’attends de vous ; passez aussi votre ouvrage à M. Ensheim, dont je réclame le jugement ».

Et toujours politique, Grégoire incita, par l’entremise de ses amis juifs, les Israélites à profiter de l’opportunité de la réunion des États Généraux pour rédiger leurs cahiers de doléances, et réclamer leurs droits civils. Il en parle dans une missive datée du mois d’août 1789 à l’attention de Beer Bing : « Dites-moi, mon cher, à la veille des États Généraux, ne devriez-vous pas vous concerter avec d’autres membres de votre nation pour réclamer les droits et avantages du citoyen ? Voici plus que jamais le moment ».

Et en effet, Isaac Beer Bing, aidé de son frère Isaïe, rédigea le cahier messin, lequel fut incorporé à celui établi par Cerf Beer [12] qui regroupait ceux d’Alsace, de Lorraine et des Trois Évêchés. Le 14 octobre 1789, une délégation de Juifs de l’Est, emmenés par Isaac Beer Bing, se présenta à l’Assemblée. Ce jour-là, l’un d’eux, Beer Isaac Beer [13], s’adressa aux représentants du peuple français afin qu’ils prennent en considération « la destinée déplorable du peuple juif, et ce, au nom de l’Éternel, qui a donné à tous les mêmes droits, et a prescrit les mêmes devoirs ».

Même s’il est vrai que la Révolution Française a été dévoyée par les possédants, les aventuriers, les financiers, et les agents de l’Empire britannique, il serait faux autant qu’injuste d’affirmer que tout le peuple français fut petit. Plusieurs de ses représentants agirent en vrais républicains, et beaucoup le payèrent de leur vie, tel l’abbé Lamourette précédemment cité, qui fut guillotiné pendant la Terreur. Monge, Carnot, Grégoire sont les plus illustres représentants de ces hommes de caractère qui sauvèrent l’honneur. Mais il y en eut d’autres, malheureusement ignorés des historiens comme du plus grand nombre, qui combattirent pour la liberté et la dignité de l’homme, en France comme sur les champs de bataille.

On a découvert dans les paragraphes précédents un fait fort peu connu de nos contemporains, l’alliance heureuse qui s’opéra en ces temps troublés entre le meilleur de la culture française et le meilleur de la culture allemande. Cette union se fit à l’avant-garde des idées et au cœur de l’action politique. Elle s’est incarnée magistralement dans ce curé de campagne et dans ce philosophe juif.
Ils incarnent le dialogue fécond des civilisations et des grandes religions, apportant par leur action quotidienne, audacieuse et généreuse, un exemple à suivre en notre époque de discordes bruyantes et de repli sur soi.

Ils ont, en leur temps, et deux siècles avant l’émouvante rencontre entre « le vieux français et le très vieil allemand [14] », contribué à forger une véritable amitié franco-allemande. Et cette amitié, riche, active, ardente, bouillonnante, vivante, est passée par l’Alsace et la Lorraine, en particulier par les membres les plus ouverts de la communauté juive acceptant la main tendue des représentants les plus généreux de l’élite chrétienne.

De nos jours, de tels exemples sont plus que profitables, ils sont salvateurs. Il ne tient qu’à nous que la pensée et l’action de ces deux hommes continuent à vivre parmi nous, devenant, ainsi que le disait Louis Pasteur, « des sources vives des grandes pensées et des grandes actions », des sources vives de nos grandes pensées et de nos grandes actions.

Puissent leurs vies nous éclairer en ces temps d’obscurité et de grands périls.

 BIBLIOGRAPHIE SOMMAIRE

Œuvres de l’abbé Henri Grégoire

  • Mémoires, rapports, discours, lettres pastorales etc., en bibliothèque, 14 volumes thématiques, KTO Press et EDHIS Editions, 1977.
  • Sur Gallica

Sur Henri Grégoire :

  • L’Abbé Grégoire, Jean Tild, Nouvelles Editions Latines, 1946.
  • Les années de jeunesse de l’abbé Grégoire, Antoine Sutter, Pierron, 1992.
  • L’abbé Grégoire : la politique de la vérité, Rita Hermon-Belot, Seuil, 2000.

Oeuvres de Moïse (Moses) Mendelssohn :

  • Jérusalem ou Pouvoir religieux et judaïsme, Gallimard, 2007.
  • Phédon ou entretien sur l’immortalité de l’âme, préfacé par Lyndon LaRouche, Editions Alcuin, 2000.

Sur Moïse (Moses) Mendelssohn :

  • Moïse Mendelssohn : un penseur Juif à l’ère des Lumières, David Sorkin, Albin Michel, 1996.

Sur les Juifs et le judaïsme :

  • L’excellente Histoire des Juifs (tome 5 - de 1500 à 1880), Graëtz, traduit de l’allemand par Moïse Bloch, Librairie Durlacher, 1897.
  • La Communauté juive de Metz aux XVIIIè siècle, Pierre Meyer, Presses Universitaires de Nancy, Editions Serpenoise, 1993.
  • Les Juifs lorrains : du ghetto à la nation 1721-1871, Gilbert Cahen, Metz, Association mosellane pour la conservation du patrimoine juif messin, 1990.
  • La Haskalah et le Cercle de Metz à la veille de la Révolution, Simon Schwarzfuchs, Presses de l’Université Paris-Sorbonne, 1987.

[1Ces familles oligarchiques appartenant à un courant très ancien, et que l’on désigne sous le nom d’Empire Britannique, ne tirent pas uniquement leur pouvoir du contrôle qu’elles exercent sur l’économie mondiale, et en particulier sur la finance, ou de leur puissance militaire, par l’entremise des gouvernements qui les servent (celui du président Obama, par exemple).

Elles le tirent surtout du le contrôle qu’elles exercent sur l’esprit des gens. En effet, les membres de ces familles oligarchiques pensent que les êtres humains sont dénués de toute transcendance, et comme de simples animaux évolués, obéissent uniquement à leurs sens et à leurs instincts.

A travers les siècles, de nombreux agents à leur solde (par exemple Aristote, Newton ou encore Conan Doyle à travers son personnage de Sherlock Holmes), ont développé différentes formes de philosophie réduisant la pensée humaine à une simple approche sensuelle et matérialiste de l’univers, comme l’empirisme ou le positivisme, empêchant l’esprit de faire des découvertes, et ne lui permettant que de déduire à partir de faits déjà connus.

En compléments de ce travail de sape mental, et sous l’égide directe ou indirecte de cette oligarchie, ont été répandues des distractions de masse abrutissantes et avilissantes (le « pain et les jeux » de la Rome Antique, et de nos jours, les films hollywoodiens, les parcs d’attraction, la musique rock et ses nombreux dérivés, le sport spectacle professionnel, les drogues ou encore les jeux vidéos), afin de maintenir le peuple au rang de bétail servile.

[2Jérusalem ou Pouvoir religieux et Judaïsme, Moïse Mendelssohn, Gallimard 2007.

[3C’est la faute à Voltaire, dans Fusion n° 84, janv. 2001. Signalons que Mendelssohn et Grégoire savaient à quoi s’en tenir au sujet de Voltaire. Quelques mois après la parution de Candide en 1759, Mendelssohn réfutait ses propos anti-leibnizien dans ses Philosophische Schriften. Quant à Grégoire, il avait parfaitement cerné le personnage, le décrivant ainsi : « un gentilhomme libertin, un docteur d’impureté et de cynisme ».

[4Par exemple Rapport et projet de décret présentés au Comité d’Instruction Publique (8 août 1793), Discours sur l’Éducation commune (30 juillet 1793), Rapport sur l’ouverture d’un concours pour les livres élémentaires (22 janvier 1794), Rapport sur la bibliographie (11 avril 1794).

[5Les tristement célèbres « ghettos », mot d’origine vénitienne.

[6Essai sur la régénération physique, morale et politique des Juifs, Editions Flammarion, Paris, 1988.

[7Observations nouvelles sur les Juifs, et spécialement ceux d’Allemagne (1806).

[8Dans un texte intitulé Lettre du sieur I. B. B., juif de Metz, à l’auteur anonyme d’un écrit intitulé le cri du citoyen contre les juifs. Il y répond aux classiques calomnies, reprend les arguments de Mendelssohn et de Dohm en faveur des Juifs et attaque Voltaire, qui a inspiré l’auteur du libelle : « Vous vous appropriez les injures que vous dit votre maître, vous répétez ses sarcasmes, et voilà à-peu-près où se bornent vos travaux. », et plus loin, « il a peut-être contribué à la tolérance, mais peut-être a-t-il aussi contribué à beaucoup de désordres dans les mœurs. ».

[9Publié en 2000 aux Editions Alcuin, avec une préface de Lyndon LaRouche.

[10Telles que : « Je tiens ce fait de M. Ensheim, savant juif allemand, disciple de Mendelssohn. » (p. 191 de l’Essai), ou encore « M. Bing, savant juif de Metz, et mon ami (…). (ibid.) ».

[11Éditions Pierron, Sarreguemines, 1992.

[12L’un des chefs de file du combat pour l’émancipation des Juifs dans l’Est de la France. Il fut élu syndic des Juifs de Lorraine en 1786.

[13Grand lecteur de la revue Hamaessef, acquis aux vues du Cercle de Berlin sur l’abolition des discriminations et sur le droit à une instruction complète et éclairée pour les Juifs, il prend, en 1790, à la suite de Cerf Beer, empêché par la maladie, la direction des démarches des Juifs auprès de l’Assemblée Nationale.

[14C’est ainsi que le général de Gaulle décrit, dans le 1er tome des Mémoires d’espoir sa première rencontre avec le chancelier Konrad Adenauer à La Boisserie, à Colombey-les-Deux-Eglises, le 14 septembre 1958.

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