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III. Keynes démasqué : Un malthusien au service de l’Empire britannique

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Cet article constitue la troisième partie du Dossier consacré par Solidarité et Progrès à Keynes.


Depuis le début du krach systémique que nous sommes en train de vivre, le nom d’un économiste a effectué un véritable retour en force sur la scène internationale : c’est celui de John Maynard Keynes (1883-1946).

Pas un journal, pas une revue qui n’ait consacré un article à cet économiste britannique dont on redécouvre désormais toutes les vertus. De retour du sommet du G20 à Washington, le 15 novembre dernier, Henri Guaino, conseiller spécial de Nicolas Sarkozy, racontait, extasié, comment lors de ce sommet voué à poser les bases d’un nouveau système de Bretton Woods, les chefs d’Etat n’avaient eu qu’un seul mot à la bouche : Keynes !

Depuis le début de la crise, nous sommes, en effet, brusquement passés d’une économie de « laisser-faire » absolu, où tous les freins à la spéculation financière avaient été levés, à une économie où ce même Etat que les ultra-libéraux avaient auparavant chassé comme un malpropre, était appelé à la rescousse pour renflouer le système et y remettre de l’ordre.

Pas une mesure adoptée par les gouvernements depuis l’automne 2008, essentiellement, qui ne vienne des manuels du Dr Keynes : baisse des taux d’intérêts jusqu’à presque 0 % pour générer une source abondante d’argent, à bon marché, permettant de renflouer banques et entreprises en faillite ; plans de relance gouvernementaux pour soutenir l’emploi par les travaux publics face aux faillites en chaîne. Même le gouvernement russe s’y met, en jouant Keynes contre le dollar, comme celui-ci avait autrefois joué la zone sterling contre le dollar, et en appelant à la création de zones monétaires régionales à l’échelle internationale.

Tout cela est excellent, direz-vous. Qu’est-ce que vous avez contre ce bon lord Keynes ? C’est ce que pensent beaucoup d’économistes de gauche ou républicains dans notre pays, tels ceux qui conseillent ATTAC ou Jean-Paul Fitoussi, président de l’Observatoire français du commerce extérieur, qui soutiennent à fond les politiques keynésiennes.

Le problème est que le retour de l’Etat, cher à beaucoup de nos concitoyens en raison du colbertisme, n’est pas une bonne chose en soi. Ces derniers mois, l’Etat a utilisé l’argent de la collectivité, non pour créer les conditions d’un système nouveau agissant en faveur des populations et contre la finance spéculative, mais pour renflouer des banques ou d’autres intérêts privés en faillite après avoir spéculé follement !

Le problème est que face à la déferlante du laisser-faire qui s’est répandue depuis la fin du système de Bretton Woods en 1971, et de façon accélérée depuis les régimes de Thatcher et de Reagan dans les années 1980, beaucoup de nos bons économistes, ceux pour qui l’économie est d’abord la capacité de créer les conditions d’une vie décente pour toute la population, se sont réfugiés dans les théories de Keynes comme un pis aller, car elles permettent au moins de créer des emplois et de générer une source d’argent à bon marché pour que les entreprises puissent investir. Aussi, avec son sens aigu des réalités économiques mais aussi sociales et politiques, Keynes exerce un grand attrait sur des économistes qui n’en peuvent plus des modèles mathématiques rigides, complètement hors des réalités, qui rejettent, par exemple, l’importance de la subjectivité humaine dans l’économie.

Aucun économiste sérieux, soucieux non seulement de garantir aujourd’hui un niveau de vie adéquat à la population, mais aussi de préparer son avenir à long terme (à 25 – 50 ans), ne peut cependant ne pas tirer toutes les conséquences de cette phrase terrible tirée de l’ouvrage principal de Keynes, La théorie générale sur l’emploi, l’intérêt et la monnaie : « Si le trésor public remplissait des bouteilles avec des billets de banque, les enterrait dans des mines désaffectées, les recouvrait d’ordures et laissait ensuite à une compagnie privée le soin de les déterrer, il n’y aurait plus de chômage » !

Le problème est qu’avec Keynes, on reste dans le contexte d’une théorie monétaire, comme l’indique le nom de son principal ouvrage, La théorie générale sur l’emploi, l’intérêt et la monnaie. Keynes est le tenant d’un dirigisme monétariste, à l’opposé du laisser-faire monétariste. Grâce à l’intervention de l’Etat, des quantités de monnaie à bon marché circulent, alimentant ainsi le cycle économique.

Nous ne pourrons mettre fin à cette crise et assurer le développement des générations futures faute de rejeter ce dirigisme monétaire, surtout lorsqu’il vire comme aujourd’hui au fascisme, en faveur d’un système de crédit productif public, où les Etats, via des banques nationales souveraines et sous contrôle public, émettent du crédit pour des projets de recherche dans les secteurs de pointe, les technologies les plus modernes et de grands projets d’infrastructures. C’est ce modèle qui a permis au New Deal de Roosevelt de réussir, et à la période des Trente Glorieuses de garantir le plein emploi et une hausse de pouvoir d’achat à toute la population.

 Keynes à la rescousse de l’oligarchie

Keynes était un serviteur de l’Empire britannique et on ne peut extraire ses théories du contexte historique dans lequel il est intervenu, ni sélectionner tel ou tel mécanisme qui nous semble intéressant pour la période actuelle, sans comprendre la cohérence du tout et les objectifs qu’il poursuivait.

La fin du laissez faire, texte où Keynes donne l’assaut au libéralisme débridé qui régnait à son époque, est à l’origine un discours qu’il prononça en 1924. Le Suis-je un libéral ? qui prépare la campagne politique que Keynes mènera avec l’ancien Premier ministre libéral, Lloyd George, date, lui, de 1926.

Dans quel contexte historique ces œuvres furent-elles écrites ? Nous sommes dans la période troublée de l’entre-deux-guerres. Le chômage en Angleterre s’est maintenu entre 10 et 20 %, et plutôt plus proche du deuxième chiffre. Un an auparavant, l’hyperinflation avait atteint un tel niveau en Allemagne que l’on devait apporter de pleines brouettes de billets pour acheter un peu de pain ! Dix ans plus tard, ces troubles culmineront dans la grande dépression, puis les régimes fascistes et la deuxième Guerre mondiale. Cette période est aussi dominée par la hantise du communisme. L’Union soviétique est née en 1917, et la peur de l’extension du communisme est partout à son paroxysme.

L’économie keynésienne sera conçue par l’oligarchie financière comme le rempart contre deux menaces, ainsi que Keynes l’évoque lui-même dans La fin du laissez faire : celle du « marxisme collectiviste » et celle du « protectionnisme », que les Anglais assimilent au « système américain d’économie politique du XIXème siècle », issu de la révolution américaine. Inspiré par Alexander Hamilton et par Mathew et Henry Carey, ce système est à l’origine de fortes périodes de croissance, comme le furent celle de Lincoln et du New Deal de Franklin Delano Roosevelt, qui n’a rien à voir avec Keynes dans son objectif et ses intentions, contrairement à ce qu’on entend souvent.

Les politiques d’incitation à la production et de création d’emploi aujourd’hui associées à Keynes, étaient destinées à sauver l’oligarchie en ces temps de crise. C’est d’ailleurs ce que dit Keynes dans un essai consacré à Edmond Burke, l’idéologue de la réaction contre la Révolution française. Dans cet essai, bien qu’admirant Burke, Keynes le critique pour ne pas avoir su « distinguer entre ce qui est la "structure centrale" d’un système libre libéral, qui a besoin d’être défendue à tout prix, et "ses aspects extérieurs », auxquels on peut renoncer. »

Pour Keynes, La fin du laissez faire est la fin d’une époque faste à laquelle on devra réagir avec des politiques de rigueur et de contrôle social, des mesures corporatistes et de cartellisation dignes de tous les régimes fascistes de cette période, ainsi que des mesures de contrôle de naissances et des politiques eugénistes permettant de garantir la « qualité innée » des individus.

Tout ceci place Keynes, comme nous le verrons au cours de cet article, au cœur même d’une élite anglaise qui, bien que trouvant les fascistes et les nazis de « très mauvais goût », comme l’aurait remarqué le juge Jackson au Tribunal de Nuremberg, fut à l’origine des mouvements fascistes des années 30 et surtout d’une machine de guerre nazie qu’ils croyaient pouvoir lancer contre l’Union soviétique.

 Keynes, l’un des plus illustres agents de l’Empire

Qui est Keynes ? Les fonctions qu’il a exercées dans la période de l’entre-deux-guerres, où se déroula l’essentiel de sa carrière, le placent au sein même de l’oligarchie financière du Royaume-Uni, comme le souligne son principal biographe, Robert Skidelsky, dans John Maynard Keynes : 1883-1946 : Economist, Philosopher, Statesman.

Après avoir suivi ses études secondaires à Eton, le lycée le plus réputé du Royaume, il obtient son diplôme du King’s college, à Cambridge. C’est là que Keynes est recruté, en 1903, au club qui va influencer tout son système de valeurs et restera jusqu’à la fin de sa vie au centre de sa vie sociale. Il s’agit des « Apôtres » de Cambridge, une société secrète où le recrutement se fait à vie et où les élus sont choisis non seulement en fonction de leurs talents, mais aussi de leur désir de transgresser la morale traditionnelle pour s’adonner à des plaisirs plus exotiques…

A l’époque, homosexualité ou bisexualité faisaient presque partie des critères de recrutement de ce cercle fermé, dont les membres s’échangeaient les partenaires sexuels au fil des années : Lytton Strachey et Keynes furent amants, avant rivaliser pour l’amour du peintre Duncan Grant, qui fut tour à tour amant de Strachey puis de Keynes, etc. Parmi les autres membres influents des Apôtres, mentionnons également Leopold et Virginia Woolf, l’historien Clive Bell, mais aussi des philosophes et mathématiciens comme Albert Whitehead et Bertrand Russell, qui étaient de la génération précédente mais encore actifs au sein de la société. Russell, militant infatigable en faveur d’un empire supranational, fut très proche de Keynes : l’esprit « le plus acéré et le plus clair que j’aie jamais connu ». Ces relations interlopes ont sans doute facilité l’apparition, au sein du Club, d’individus dont la loyauté politique était incertaine : Anthony Blunt et Guy Burgess, deux des plus importants agents doubles anglo-soviétiques, en faisaient partie !

Le « philosophe » G.E. Moore, un autre apôtre, eut lui-aussi une influence déterminante sur Keynes, comme il le reconnut dans My Early Beliefs (Mes convictions de jeunesse). Moore était un adepte de la « poli-fidelity » décrite plus haut. « De loin, les choses que nous puissions connaître ou imaginer qui aient la plus grande valeur, sont certains états de conscience qui peuvent être décrits sommairement comme le plaisir des relations humaines et la jouissance de beaux objets… », dit-il dans son Principia Ethica.

Ayant obtenu son diplôme en 1906, Keynes, fait son entrée dans la haute fonction publique au département militaire du bureau des Affaires indiennes, qu’il quittera au bout de deux ans pour aller enseigner l’économie à Kings, sous la direction de l’économiste Alfred Marshall.

Cependant, sa véritable carrière commence quelques jours avant la déclaration de la Première Guerre mondiale, lorsque le Trésor le fait appeler d’urgence pour consulter « sa substantifique moelle ». Nommé au sein d’un comité secret travaillant sous la responsabilité du Premier ministre, il joua un rôle clé dans les questions portant sur le financement de la guerre, depuis la création du mécanisme de crédits octroyés par la Banque d’Angleterre aux alliés pour financer leur effort de guerre, jusqu’aux négociations ardues avec les Américains pour obtenir le financement de l’effort de guerre anglais.

Notons, dans ce contexte, le chagrin de Keynes de voir l’Angleterre, terriblement endettée par l’effort de guerre, passer sous la dépendance des Etats-Unis. Dans deux mémorandums datés du 3 octobre 1916, il s’émeut de cette situation. Dans les mois qui suivent, l’Angleterre devra acheter au moins pour 250 millions de dollars aux Etats-Unis en matériel de guerre, dont 200 millions empruntés aux banques. Mais il ignorait si les banques continueraient à prêter. « Si les choses continuent comme à présent, je m’aventurerai à dire avec certitude que d’ici juin prochain ou avant, le président de la République américaine sera, s’il le désire, en position de nous dicter ses propres termes. » La dette accumulée auprès du banquier JP Morgan, l’intermédiaire financier du Royaume-Uni aux Etats-Unis, était particulièrement importante.

A la fin de la guerre, Keynes fut envoyé à la Conférence de la Paix, à Paris, où se déroulèrent les négociations sur les conditions de la paix avec l’Allemagne, aboutissant au Traité de Versailles. Chargé des questions financières, c’est Keynes qui obtint par exemple de l’Allemagne qu’elle cède sa flotte marchande.

Ayant démissionné de ses fonctions trois jours avant la signature du Traité de Versailles, le 28 juin 1919, en désaccord total sur le montant exorbitant des réparations fixé à l’Allemagne, Keynes rédige son fameux réquisitoire contre le Traité de Versailles : Les conséquences économiques de la paix, qui fondera sa réputation d’homme juste.

A l’extérieur du gouvernement, Keynes continue à jouer un rôle de premier plan. Ainsi, jusqu’en 1931, il fréquente assidûment le Tuesday club, où des économistes de premier plan côtoient de hauts représentants de la City de Londres, tels Robert H. Brand, de la banque Lazard, ou Reginald McKenna, ancien ministre de l’Economie. Le Trésor britannique ainsi que le chef de la Banque d’Angleterre, Montagu Norman, aux sympathies pro-nazies affichées, étaient également de la partie.

Keynes s’exprimait aussi beaucoup par voix de presse. En 1922, il réalisa pour le Manchester Guardian une série de douze suppléments sur les conditions financières et économiques de l’Europe, dont le choix des auteurs rassemblés par Keynes donne une idée du rôle central du personnage. On y trouve Maxime Gorki, Robert H. Brand, Benedetto Croce, Hjalmar Schacht, Carl Melchior, Walter Lippman, Luigi Einaudi, Sidney Webb et Henry Asquith. Nous reviendrons sur la plupart de ces personnages clés dans la suite de cet article.

En 1923, il devient propriétaire de The Nation Athenaeum, avant de présider le conseil d’administration du New Statesman édité par son ami, Kingsley Martin.

Notons que durant ces années, ce farouche opposant au laissez faire gagna en grande partie sa vie en spéculant sur les monnaies et les taux d’intérêts avec son ami Oswald Falk, qui l’avait introduit à la City après guerre. S’il a gagné beaucoup d’argent, il connut aussi deux faillites retentissantes.

Lors de la Deuxième Guerre mondiale, Keynes est de nouveau coopté par le Trésor britannique et rentre aussi au comité d’administration de la Banque d’Angleterre. Au Trésor, il sera chargé de négociations délicates, telle celle qui permit d’aboutir au Lend-Lease, programme par lequel l’administration Roosevelt finança les dépenses de guerre de la Grande-Bretagne et des alliés, contre l’achat de matériel de guerre aux Etats-Unis.

Obtenir ces financements ne fut pas une partie de plaisir pour Keynes, comme le souligne Robert Skidelsky. Pour les Etats-Unis de cette époque, la Grande-Bretagne n’est pas vue comme le meilleur défenseur de la démocratie : « Pour la gauche américaine, la Grande-Bretagne était la puissance impérialiste par excellence. Les Etats-Unis avaient gagné leur indépendance en luttant contre les armées britanniques. Lorsque la guerre éclata, la Grande-Bretagne contrôlait encore, par la force, l’Inde et une grande partie du Moyen-Orient et de l’Afrique. C’était aussi le centre du capitalisme des banquiers, contre lequel était dirigé le New Deal. Roosevelt lui-même détestait l’empire britannique, se méfiait de l’aristocratie anglaise et soupçonnait le Foreign Office de tendances pro-fascistes. Il pensait aussi que les Britanniques étaient des renards, et il était déterminé à empêcher que les Etats-Unis ne deviennent la "queue d’un cerf volant britannique", c’est-à-dire qu’ils se retrouvent piégés à défendre des intérêts purement britanniques. L’interprétation selon laquelle l’Amérique avait été entraînée dans la Première Guerre mondiale, sur la queue de pie des Britanniques, était monnaie courante. »

Keynes eut aussi la responsabilité de concevoir un ordre monétaire international pour l’après-guerre, qui permettrait à l’Angleterre de contrecarrer la position dominante des Etats-Unis et de se maintenir parmi les puissances dirigeantes. Il échoua de son vivant, mais ses successeurs réussirent, malheureusement, après la mort de Roosevelt, ce qui nous amena de proche en proche à la situation de crise actuelle. (Voir l’article de Benoit Chalifoux, Le projet d’Union monétaire internationale.)

 A Versailles, au service de sa majesté

Regardons de plus près le rôle de Keynes dans cette Conférence de Paris, où furent négociées les conditions de la paix avec l’Allemagne, car c’est surtout de là que vient sa réputation d’homme intègre, fondée sur son jugement sans appel contre la bassesse des quatre négociateurs (le président américain Wilson et les Premiers ministres français, anglais et Italien, respectivement Clemenceau, Lloyd George et Orlando) et contre l’iniquité des réparations imposées par le Traité de Versailles à l’Allemagne, dont les conséquences seront terribles pour l’Europe.

Les conséquences économiques de la paix démolissent d’un trait de plume acéré tous les négociateurs. La charge contre Clemenceau est frontale et pleinement justifiée. Derrière le slogan « l’Allemagne paiera », se cachait une volonté de revanche contre la « paix » de 1870, qui avait permis à l’Allemagne de voler à la France sa primauté en Europe et de développer sa puissance industrielle et démographique.

Clemenceau n’avait qu’une idée en tête, selon Keynes, les réparations devaient aboutir à « défaire tout ce que l’Allemagne avait accompli depuis 1870. A travers des pertes de territoire et d’autres mesures, sa population devait être réduite et, surtout, son système économique bâti sur l’acier, le charbon et les transports, devait être détruit » !

A Paris, la plus grande déception, selon Keynes, fut le Président Wilson. On attendait beaucoup de lui car c’était sa proposition en 14 points, perçue comme magnanime par les Allemands, qui les avait convaincus d’accepter la paix. Mais il ne connaissait rien aux affaires européennes. Keynes le compare à un pasteur presbytérien, prêt à accepter le pire, pourvu qu’il soit enrobé de justifications religieuses le rendant acceptable à ses propres yeux.

Ses propos ne sont pas plus tendres pour le Premier ministre britannique, Lloyd George, qui avait une réputation particulièrement sulfureuse. Ses 6 à 7 sens lui permettaient de saisir les pulsions inconscientes des principaux acteurs et de préparer les arguments les mieux adaptés à leurs faiblesses et à leurs ambitions, prenant ainsi le contrôle des négociations, disait Keynes.

Au-delà, c’est son réquisitoire accablant contre les réparations monstrueuses réclamées par les vainqueurs à l’Allemagne, alors que le Traité l’avait dépouillée de tous ses moyens de paiement, qui restera gravée dans le tribunal de l’histoire. Le 27 avril 1921, le montant des réparations fut fixé à 132 milliards de marks-or (6,6 milliards de livres sterling) payables en annuités de 2 milliards chacune. Mais, outre ses réserves en devises et son or, l’Allemagne n’avait que ses exportations pour payer.

Obligée de céder tout ce qu’elle possédait : 1) ses colonies et tous les droits et titres de l’Etat ainsi que des citoyens allemands expatriés, 2) sa flotte marchande, 3) ses houillères de la Sarre (à la France), de Haute-Silésie (à la Pologne) ainsi qu’une bonne partie de sa production de charbon de la Ruhr, et 4) le contrôle de ses fleuves et chemins de fer – elle ne pouvait tout simplement pas payer.

C’est la raison pour laquelle Keynes dénonce ce traité comme une paix « carthaginoise », portant en elle les germes des orages de « la guerre civile » à venir en Europe. « Paris était un cauchemar et tout le monde y était mal à l’aise », écrit Keynes dans Les conséquences économiques... « Le sentiment d’une catastrophe imminente planait sur ces délibérations superficielles ; la petitesse et la vanité de l’homme confrontées à de grands événements ; les graves conséquences de décisions prises sans souci des réalités ; la légèreté, l’aveuglement, la suffisance, les clameurs confuses venues du dehors – tous les éléments de la tragédie antique se trouvaient réunis. »

 Obtenir une part plus grande pour l’Empire britannique

Ces dénonciations avaient un caractère prophétique car ce Traité est à l’origine du nazisme et de la guerre en Europe. Si l’iniquité du Conseil des quatre n’est pas à mettre en doute, derrière le masque de générosité de Keynes, se profile la défense réaliste mais implacable des intérêts de son empire.

Certes, dans la folie qui s’empara de tous ces dirigeants politiques, poussés par leur opinion publique et leurs lobbies financiers et coloniaux à exiger toujours plus, le montant établi par Keynes pour les réparations dans son mémorandum du 31 octobre 1918 – 2 milliards de livres – était l’un des plus réalistes, sans être pour autant justifié. Ce mémorandum stipulait également que les réparations exigées devaient tenir compte de la solvabilité de l’Allemagne. En d’autres termes, il ne fallait pas tuer une poule dont on espérait qu’elle pondrait des œufs d’or...

Outre Clemenceau qui voulait anéantir l’Allemagne, Lloyd George était soumis aux fortes pressions de la majorité conservatrice au Parlement et du lobby colonial (les dominions) très présents à Paris. Cette terrible phrase de Sir Eric Geddes, qui fit partie du Cabinet de guerre de Lloyd George : « Les Allemands seront pressés comme un citron jusqu’à ce que les pépins éclatent », restera comme l’une des plus atroces du genre. La proposition soumise à la Commission des réparations par un comité composé de William Hughes, Premier ministre australien représentant les « dominions », de Cunliffe, le gouverneur de la Banque d’Angleterre, et de lord Sumner, exigeant 24 milliards de livres, illustre la virulence de ces lobbies. Ce montant fut rejeté par le Cabinet de guerre.

Du côté américain, avec qui Keynes dit avoir étroitement collaboré tout au long de la conférence, la position était dominée par Thomas Lamont, partenaire de JP Morgan et futur supporteur enthousiaste de Mussolini. Pour ce grand détenteur de la dette de guerre britannique et d’autres dettes interalliés, le montant devait se situer aux alentours de 6 milliards de livres. John Foster Dulles, alors jeune avocat au cabinet Sullivan et Cromwell, proche de JP Morgan et d’autres banques de Wall Street, chef de file de la délégation américaine, parlait de 5 à 6 milliards de livres.

Malgré cette surenchère, pour les réalistes, l’important était ce que l’Allemagne avait la capacité de payer, et ce consensus se situait aux alentours de à 2 à 3 milliards de livres. Le mémorandum de la délégation britannique daté du 26 novembre 1918, largement basé sur celui de Keynes, estimait que si l’on pouvait demander à l’Allemagne 4 milliards de livres, on pourrait s’estimer heureux d’en collecter la moitié. Même la Commission des réparations, qui avait fixé le montant ultime à 6,6 milliards de livres, estimait qu’elle ne pourrait en récupérer que 2. En 1932, lorsque les réparations furent suspendues, du côté allié on estimait que l’Allemagne avait versé 1 milliard de livres.

Après sa démission, dans une proposition de révision du traité, inclue dans Les conséquences économiques de la paix, Keynes, qui clame toujours sa magnanimité envers le vaincu, plaide à nouveau pour que l’Allemagne paie 2 milliards de livres, bien que, dans ce document, il appelle à une annulation pure et simple de la dette interalliée (due par les alliés continentaux à l’Angleterre, et par celle-ci aux Etats-Unis, pour l’achat de matériel de guerre américain). Toujours généreux pour l’Empire, ce moratoire aurait laissé 2 milliards de livres à la charge du seul contribuable américain !

Ne pouvant pas presser le citron au-delà de toute raison, la délégation anglaise et ses alliés américains se battirent pour accroître la part de butin qui irait au Royaume-Uni, sur ce que l’Allemagne paierait réellement, au détriment surtout de la France. Or, ils s’aperçurent rapidement que les pensions de guerre versées aux veuves des soldats tombés au combat, permettaient d’augmenter cette part, eux qui ne pouvaient guère réclamer beaucoup de réparations puisque la guerre avait eu lieu essentiellement sur le continent. Norman Davis, sous-secrétaire au Trésor américain, confirme cette orientation : « Nous décidâmes finalement d’inclure ces choses dans la catégorie des dommages parce nous l’estimions juste et que nous pensions qu’elles n’augmenteraient pas le montant total que l’Allemagne paierait éventuellement et ne ferait que changer la base du partage de ce qu’elle paierait réellement, ce qui nous a semblé plus équitable. »

Le cas de Jan Christian Smuts, ministre de la Défense sud-africain, très proche de Keynes, est révélateur du double jeu de ce dernier. En effet, c’est Smuts qui, via un mémorandum rédigé le 31 mars 1919 à l’intention du Président Wilson, à la demande de Lloyd George, convainquit Wilson d’inclure les pensions de guerre. Or, ce montant, estimé par Keynes à 5 milliards de livres, fit presque tripler le total des réparations, qui passa alors des 2 ou 3 milliards évalués par Keynes à 8 milliards de livres !

Keynes, qui prétendait dans son ouvrage que Smuts n’y était pour rien, dut cependant rectifier le tir lorsque Bernard Baruch, au nom de la présidence américaine, révéla l’existence du mémorandum en question !

 Le cas de Carl Melchior

Un autre événement crucial permet de comprendre le double jeu et les objectifs à long terme de Keynes. Il s’agit de l’affaire du banquier allemand Carl Melchior, partenaire de Max Warburg, PDG de la banque MM Warburg à Hambourg.
Il révèle en effet les liens précoces entre Keynes et ces financiers qui, en Angleterre et aux Etats-Unis, forgeaient le destin de Hjalmar Schacht, prochain président de la Reichsbank et futur ministre de l’Economie d’Hitler (Schiller Institute : The Hitler Book, préfacé par Helga Zepp LaRouche. Car selon le livre de Peter Pulzer, Les juifs et l’Etat allemand. L’histoire politique d’une minorité, Warburg, administrateur de l’IG Farben, le cartel de la chimie qui géra le camp de concentration d’Auschwitz, est le banquier qui promut Schacht à la Reichbank, y compris après l’accession d’Hitler au pouvoir. Schacht fut l’homme lige de l’oligarchie financière internationale en Allemagne, chargé de la faire payer autant qu’elle pouvait afin de maintenir la pyramide de la dette interalliée qui fonctionnait depuis la Première Guerre mondiale et d’organiser le réarmement de l’Allemagne pour aller combattre l’Union soviétique.

Nous connaissons les dessous de cette insolite affaire Melchior, par Keynes lui-même qui lui a consacré un livre intitulé Le Docteur Melchior, un ennemi vaincu. Dans ce document, on voit un Keynes décrire brutalement et sans gêne comment, au printemps 1919, il manipula les Allemands, ces pauvres victimes qu’il prétendait défendre, pour qu’ils livre leur flotte marchande. Des Allemands dont il dit par ailleurs dans ce même ouvrage qu’ils ressemblaient à la « race » des Huns, « tout à leur désavantage », et peut-être même « la cause réelle de la guerre ».

Plusieurs problèmes se posaient. Alors que les clauses du traité de Paix signé par les Allemands stipulaient la saisie de la flotte, aucune disposition n’avait été prise pour que ce soit appliqué et les vainqueurs étaient « certains que les Allemands allaient résister de toutes leurs forces avant de céder leurs navires », selon Keynes. Or, personne n’aurait voulu reprendre la guerre « simplement parce que l’Allemagne refusait de faire quelque chose qu’elle n’avait pas promis de faire lorsqu’elle avait déposé les armes et qui n’était encore inclus dans aucun traité. »

Par ailleurs, la population allemande mourait de faim et une clause de l’armistice du 11 novembre 1917 prévoyait que « les alliés envisageraient de ravitailler l’Allemagne dans la mesure où cela serait jugé nécessaire ». Keynes décide alors de coupler les deux choses et vend aux Allemands l’idée qu’ils n’auraient la nourriture qu’en échange de leur flotte. C’était un coup de bluff, dit Keynes, « puisqu’il était sans doute dans notre intérêt d’approvisionner l’Allemagne en vivres, qu’elle abandonnât ou non ses navires. »

Il restait encore un problème de taille : à l’exception de l’or, les Allemands n’avaient pas de quoi payer ces ravitaillements. Mais les Français bloquaient cette possibilité, car ils voulaient réserver l’or au paiement de réparations dont ils étaient les principaux bénéficiaires.

C’est ici qu’intervient un homme avec qui Keynes déclara avoir eu « l’une des plus curieuses intimités du monde et quelques expériences des plus étranges », dans les mois qui suivirent. Il s’agit du banquier Carl Melchior qui faisait partie de la délégation allemande ayant négocié le Traité de Versailles.

Le ravitaillement de l’Allemagne fut négocié à Trèves, Spa et Bruxelles, car les Allemands n’étaient pas présents à la Conférence de Paris. C’est lors de la première négociation à Trèves que Keynes repéra cet homme qui se détachait du groupe et dont les yeux « étaient pleins d’un incroyable chagrin et ressemblaient à ceux d’un honnête animal aux abois ».

Mais c’est seulement à la mi-mars, lors des négociations à Spa, que Keynes, pour débloquer les négociations, ose transgresser l’interdit qui empêche vainqueurs et vaincus de s’approcher personnellement et organise un tête-à-tête avec Melchior. Il fallait faire comprendre à son gouvernement, lui dit-il, que les Etats-Unis et l’Angleterre « avaient vraiment le désir et l’intention de faciliter le ravitaillement de l’Allemagne », mais qu’ils ne pouvaient l’afficher trop ouvertement à cause des Français. Ils étaient prêts néanmoins à débloquer la situation et à s’entendre avec l’Allemagne, à l’insu des Français. « Je tremblais d’excitation, je mourais de peur à l’idée de ce que je faisais, parce que les barrières des relations autorisées n’étaient pas encore tombées », dit Keynes, qui ajoute : « d’une certaine façon, j’étais amoureux de lui » !

Le dernier épisode de cette joute diplomatique eut lieu à Paris, lorsque Lloyd George et Sir Robert Cecil, à la tête du Conseil économique suprême, forts de leur accord secret avec Weimar, démolissent l’opposition menée pour la France par le ministre des Finances, M. Klotz.

C’est l’une des scènes mémorables de la Conférence, rapportée par Keynes, où Lloyd George plaidant la cause de l’Allemagne avec des trémolos dans la voix et dramatisant la peur du bolchevisme, lance contre Klotz une charge d’un antisémitisme virulent qui fera sauter le verrou français. « Des femmes et des enfants mouraient de faim et nous avions devant nous M. Klotz qui n’en finissait pas de jacasser sur son or, son "gooouuuuld"« , raconte Keynes, imitant les accents de Lloyd George. Puis, George « se pencha en avant et d’un geste de la main, dessina pour tout le monde la silhouette d’un horrible juif serrant un sac d’or »…

Selon Jacques Attali, qui a préfacé l’édition française de l’ouvrage de Keynes et qui a consulté les archives de Max Warburg, ce dernier a également participé à l’accord préparé par Keynes et Melchior.

Keynes devait encore revoir Carl Melchior, car il s’arrangea, une fois de plus derrière le dos des Français, pour faire venir la délégation allemande à Paris où « nous les gardâmes sous clé à notre seul profit au château de Villette, près de Compiègne ».

Le 12 octobre 1919, une autre rencontre interlope eut lieu à la demande de Keynes, à Hambourg, d’abord à la résidence du gouverneur de la Banque des Pays-Bas puis à l’hôtel de Keynes, en présence de Paul Warburg, frère de Max, décrit par Keynes comme la personnalité la plus influente de la Federal Reserve Board de New York. Là, Keynes et Melchior purent bavarder à leur aise et même, rapporte Keynes, déjeuner ensemble « comme tout autre couple » !

Un dernier épisode de cette diplomatie secrète eut lieu en 1923, lorsque Wilhelm Cuno, un autre proche de Max Warburg, devint chancelier du Reich. Là, Keynes, en tant que conseiller officieux du Premier ministre anglais, Bonar Law, et Melchior, conseiller officieux de Cuno, purent à nouveau saborder à leur profit une autre intervention inique de la France : l’occupation de la Ruhr en 1923. Attali rapporte que dans une note de Melchior figurant dans les archives de Warburg, Keynes conseillait à l’Allemagne : « Plutôt courir le risque d’un conflit ouvert avec la France que de céder à ses exigences de réparations. » Lors de l’occupation française de la Ruhr, les Allemands organisèrent une résistance passive.

 Keynes et la faction dure de l’Empire britannique

Il est temps de présenter certains personnages qui ont entouré Keynes depuis ses études à Cambridge et resteront proches de lui durant toute sa vie. Depuis Bertrand Russell à Lloyd George, tous sont associés à la faction la plus dure de l’Empire britannique. Bien qu’ayant sans doute des désaccords entre eux, certains sont plus utopistes, d’autres plus réalistes, ils partagent la même détermination : la survie de l’empire, coûte que coûte.

Le gouvernement de guerre de Lloyd George et la délégation britannique à la Conférence de la paix furent une véritable pépinière de ce qu’on a appelé le Kindergarten de Milner, la mouvance autour d’Alfred Milner, grand défenseur de la « race britannique » qu’il estimait supérieure et de l’Empire, notamment en Afrique du Sud. Selon l’historien américain Carroll Quigley (The Anglo-americain establishment), Cecil Rhodes, le créateur de la Rhodésie, avait fondé avec Milner la Table ronde, une société secrète dédiée à la défense de l’empire et à la relation spéciale anglo-américaine.

Alfred Milner assistait à la Conférence de paix de Paris en tant que ministre sans portefeuille de Lloyd George. Parmi les autres personnalités présentes, il y avait Sir Robert Cecil, qui dirigeait le Conseil économique suprême, l’un des organes de décision de cette conférence. Il était d’une noblesse très ancienne. Il y avait aussi son conseiller financier, Robert H. Brand, qui avait présidé pendant une quarantaine d’années la destinée de la branche londonienne de l’ancienne banque d’affaires Lazard Frères. Il est connu comme l’un des principaux instigateurs de la Synarchie qui donna naissance aux mouvements corporatistes fascistes des années 30 et joua aussi un rôle clé dans les négociations de Bretton Woods entre 1944 et 1946. Leopold Amery, ministres des Colonies, faisait lui aussi partie de la bande, tout comme Lloyd George et le Premier ministre qui l’avait précédé, protecteur de Keynes, Henry Asquith. Jan Christian Smuts avait, lui aussi, fréquenté Rhodes et Milner.

Entre 1902 et 1906, ces hommes et d’autres collaborateurs de Keynes s’étaient rassemblés dans un autre club, celui des Coefficients, où l’on trouvait également Bertrand Russell, H.G. Wells et Sydney et Beatrice Webb, fondateurs de la Société fabienne britannique.

Tous étaient hantés par le déclin de l’Angleterre, face à un monde où, grâce aux politiques de Lincoln aux Etats-Unis et à leur influence en Allemagne et en Russie en particulier, le développement industriel et démographique de ces pays était fulgurant. Dans l’introduction à ses Conséquences économiques, Keynes explique le contexte stratégique, tel qu’il était perçu par ces oligarques, sans toutefois attribuer la paternité de tout ce progrès au « Système américain d’économie politique » que tous ces cercles haïssaient. Il décrit la croissance de l’Amérique, de l’Allemagne et de la Russie dans la deuxième partie du XIXème siècle. La population allemande était passée de 40 millions en 1870 à 68 en 1914 ; celle de la Russie, de près de 100 millions en 1890 à 150 à la veille de la Première Guerre mondiale. L’Allemagne était au centre de toute l’activité économique européenne.

H.W. Wells, dans son Essai d’autobiographie, exprime ainsi son angoisse : « La contraction indéniable de la vision britannique dans la première décennie de ce siècle est quelque chose qui a fait considérablement travailler son esprit. (...) Graduellement, la foi dans un possible leadership s’est dégonflée suite au développement économique de l’Amérique et au militantisme audacieux de l’Allemagne. Le long règne de la reine Victoria, si prospère, si progressif et sans effort, a produit des habitudes d’indolence et d’assurance fondées sur peu de choses. En tant que peuple, nous n’étions plus dans le coup et quand le défi de ces rivaux est apparu, nous avons été pris totalement de court. Nous ne savions pas comment y faire face. »

Comment contrer ce déclin ? Par le contrôle des naissances, répond Keynes à plusieurs reprises, ajoutant, dans La fin du laissez faire, par l’eugénisme, le contrôle de la qualité de « l’inné ». Malthus est l’économiste favori de Keynes, autant pour ses théories démographiques que pour son idée de créer des emplois en dopant la demande. Dans un essai qu’il lui consacre, Keynes encense son Essai sur le principe de population (1798). Il lui attribue un don d’ »intuition économique profonde », tout comme à Newton qu’il considère avec admiration comme « le dernier des magiciens ». L’ensemble de ce groupe est farouchement malthusien.

L’autre moyen est de diviser pour régner en fomentant des guerres. Pour Halford Mackinder, le géopoliticien de ce groupe qui inspira Hitler, la solution consistait à pousser l’Allemagne et la Russie à la guerre, conflit qui permettrait au Royaume-Uni de tirer ses marrons du feu. Dans Idéaux démocratiques et réalité, il écrit : « Afin de contrôler les océans, nous devons avoir une armée de terre efficace. Mais nous devons regarder la situation globalement. C’est le heartland [par lequel Mackinder désignait la masse continentale eurasiatique] qui est clé. La moindre instabilité de l’Inde, et nous permettons aux hordes russes de dominer totalement. Nous devons être prêts à agir, efficacement, rapidement. (...) Nous ne pouvons pas non plus négliger l’Allemagne », poursuit-il, en évoquant la puissance militaire prussienne. « Si nous permettons une guerre entre l’Allemagne et la Russie, et que nous n’intervenons pas, l’Allemagne écrasera la Russie. Mais l’Allemagne sortira de la guerre avec le contrôle de la heartland et nous aurons perdu notre empire. »

Ce sont ces cercles qui amenèrent Hitler au pouvoir et l’armèrent dans le but d’attaquer l’Union soviétique. Ce n’est qu’en 1938, avec l’attaque à l’Ouest d’Hitler, que la plupart d’entre eux lâchèrent l’option Hitler, remplaçant Chamberlain par Churchill et entrant en guerre contre le Reich avec l’aide de Roosevelt.

 Keynes : corporatisme et cartellisations

Venons-en maintenant à la politique de Keynes, dans la période qui suivit sa démission de la Conférence de Paris jusqu’à l’accession du pouvoir de Hitler. Keynes, qui n’avait pas été jusqu’alors réellement actif en politique, s’y lance. Il tente de faire du Parti libéral le fer de lance de sa politique. Après la grève générale de 1926, il rompt avec Asquith et se met au service de Lloyd George.

D’autres keynésiens autoproclamés ont le vent en poupe dans cette période : Oswald Mosley, par exemple, fondateur de l’Union britannique des fascistes en 1931, et Hjalmar Schacht, président de la Reichsbank entre 1923-1929 et 1933-1939, organisateur de la victoire du parti nazi, ministre des Finances d’Hitler de 1934 à 1937 et ministre sans portefeuille jusqu’en 1943. Keynes a collaboré avec eux.

Comment concilier l’image progressiste de Keynes avec son aveu dans la préface de sa Théorie Générale, parue en allemand en 1936, où il reconnaît que celle-ci s’adapte plus facilement aux conditions d’un Etat totalitaire, ou avec ce commentaire de son traducteur français, Jean de Largentay, dans la note qui précède son édition française parue en 1942 : « Quant à la politique monétaire appliquée en Allemagne par le Dr Schacht, il paraît malaisé, sans l’aide de la Théorie générale, d’en comprendre la nature et les résultats ».

Il suffit de lire Keynes dans le texte pour comprendre ses orientations, en particulier La fin du laissez faire et Suis-je un libéral ? qui lancent sa croisade corporatiste (voir citations sur notre site). Au même moment, par ailleurs, Hjalmar Schacht et les financiers qui le soutenaient, s’employaient à organiser la cartellisation de la production au niveau mondial.

Keynes y décrit un monde en contraction, menacé par de possibles révolutions sociales. Pour survivre, l’Etat et une élite de technocrates doivent assurer la sauvegarde du capital. Dans une interview de Staline publiée à l’époque, H.G. Wells, qui haïssait le peuple, déclarait qu’« en Occident, l’économie planifiée serait le fruit d’une classe intermédiaire de techniciens et d’ingénieurs, une élite d’hommes de pouvoir et de scientifiques ».

En 1927, au cours sa campagne pour faire élire Lloyd George, pour qui il écrira un an plus tard un essai intitulé « Lloyd George peut-il réussir ? », promouvant un grand projet de travaux publics, Keynes prononce une série de discours en faveur du corporatisme et de la cartellisation, dont « Libéralisme et Industrie ».

Un problème se pose, selon Keynes, du fait de la démocratie et de la révolution industrielle : « Les classes laborieuses industrielles sont désormais (…) sur le chemin du pouvoir politique ». Le Parti Libéral se propose, contrairement aux socialistes qui pourraient pousser ces forces vers des voies "destructrices", de les canaliser vers des voies productives.

Le « zeitgeist optimiste du XIXème siècle a fait place à un zeitgeist pessimiste ». Avant, « nos conditions matérielles semblaient s’accroître de façon soutenue. Maintenant, nous sommes contents de pouvoir empêcher leur détérioration ; ce qui signifie que les classes laborieuses n’ont plus assez d’espoir dans la tendance générale pour détourner leur attention vers d’autres plaintes ». ( !)

Ceci intervient alors que l’économie a beaucoup changé. « Le tableau de multiples petits capitalistes, responsables des risques pris avec leur fortune, a été remplacé par un monde de grandes entreprises appartenant au public (des petits actionnaires, ndla) qui ne connaît rien aux détails de la véritable position financière de l’entreprise, et dont la gestion quotidienne est assurée par des salariés qui ne risquent pas grand-chose, sinon rien de leur fortune ».

Dans une situation de déclin industriel, le gouvernement doit donc se mêler des affaires et aller vers la « cartellisation qui, dans le monde des affaires comme dans celui du travail, est à l’ordre du jour ; il serait (…) insensé de vouloir la combattre. Notre tâche est celle d’en profiter, de la réguler et de l’orienter vers la bonne voie ». Keynes propose aussi un « système maximum de décentralisation compatible avec de grandes unités et une compétition régulée ». « Le gouvernement doit reconnaître la nécessaire tendance d’aller vers des entreprises bien gérées, vers des trusts et des cartels. »

Et tant pis pour les revendications salariales : « L’Etat doit être prêt à jeter un œil sur la régulation des salaires de grands groupes industriels (…) et ne pas laisser cela au hasard d’organisations privées et de négociations privées ». Bien sûr, mentant comme un arracheur de dents, Keynes proclame que tout ceci sera fait pour le plus grand bien des salariés, mais quand on sait que l’on s’achemine vers la grande dépression et que la cartellisation est le produit d’une lutte de tous contre tous pour la survie, la litote de Keynes est aisée à démasquer.

A cette époque, Keynes met effectivement la main à la pâte. Travaillant sur les dossiers industriels de Lloyd George, Keynes s’intéresse à l’industrie du coton de Manchester, entre autres, et appelle à la création d’un cartel fixant un prix minimum de vente et à des quotas de production.

 Keynes et Hitler

L’attitude de Keynes envers Hitler a été scrutée à la loupe par les chercheurs. Et ses défenseurs allèguent qu’après la mort de Carl Melchior, Keynes n’a plus jamais mis les pieds en Allemagne. Skidelsky cite aussi Keynes lorsqu’il dit que « la reprise devait sauver la société libérale et non la détruire ».

Cependant après les accords honteux de Munich, en septembre 1938, Kingsley Martin, l’éditeur du New Statesman, révèle dans un chapitre non publié de son autobiographie que « Keynes, avec quelques lapsus, soutenait Baldwin et même Chamberlain, et a même soutenu, quoiqu’en colère, Munich ».

Dans un article du 8 octobre 1938, intitulé « Politique étrangère de M. Chamberlain », Keynes révèle sa propre vision de ce qui est en train de se produire. « Herr Hitler nous a expliqué que son objectif ultime est l’Ukraine. Les Balkans, l’Europe occidentale, les colonies pourraient avoir été la sphère désirée de son expansion. Mais il en a ouvertement décidé autrement ; et sur ces questions il est homme de parole. Cependant, la position de la Tchécoslovaquie, avec une force armée bien entraînée d’un million d’hommes (…) et alliée à la Russie, présentait un danger sur son flanc qui ne pouvait pas être ignoré et devait être traité d’abord. (...) Seule la Tchécoslovaquie devait être sacrifiée. Notre prochain mouvement était possiblement une alliance de l’Allemagne et de la Pologne avec, en vue, la prise de l’Ukraine… »

« L’attrait de cette politique pour nous est évident. Notre puissance maritime et notre Empire outre-mer restent pour le moment inchangés ; notre paix est assurée pendant une longue période ; nous avons le temps de bâtir nos propres défenses aériennes (…) et peut-être au final Herr Hitler sera-t-il le deuxième dictateur à devoir battre en retraite de Moscou (…) De l’autre côté, s’il devait arriver que la section capitaliste de la foi totalitaire batte sa sœur socialiste, combien de sujets anglais s’émouvront ? » Voilà les calculs du Premier ministre, dit Keynes, qui ne les condamne pas…

Dans un message adressé à Martin le jour précédent, évoquant l’accord de Munich, il dit : « La chose terrible est que de notre point de vue égoïste et étroit, il y a beaucoup pour être en sa faveur. Du bien peut venir de ce qu’aucun homme sage ou bon ne peut accomplir lui-même. Des actes vils et sales peuvent être bénéfiques à ceux qui le font – ou croyez-vous en la justice éternelle du monde ? Moi, non » !

 Schacht et les plans de Keynes pour l’ordre monétaire de l’après-guerre

Dès la fin 1940, les belligérants commencèrent à élaborer des plans pour l’ordre monétaire d’après-guerre. Pour l’Angleterre, l’un des principaux problèmes serait à nouveau son endettement massif à l’égard des Etats-Unis. Mais, le problème numéro un pour elle était l’article VII du Lend-Lease que Roosevelt l’avait obligé à signer et qui stipulait qu’après la guerre, elle ne pourrait pas maintenir son système de « préférence impériale ».

C’était pour la même raison que de Gaulle avait refusé l’entrée de la Grande-Bretagne dans le Marché commun. Comment assurer un système d’échanges juste entre un groupe de nations, alors que l’une d’entre elles importait toutes ses matières premières et produits agricoles à très bon marché de son empire tandis que les autres étaient obligées de les payer plus cher ?

En novembre 1940, une copie du plan Funk, du nom du ministre de l’Economie d’Hitler, Walther Funk, atterrit sur le bureau de Keynes, de retour au Trésor où il avait été coopté durant la Deuxième Guerre mondiale. Le ministre de l’Information lui demandait de lancer l’offensive contre ce projet du nouvel ordre du Reich.

A la surprise générale, Keynes répondit que ce « projet était, au contraire, excellent, exactement le type de chose que nous devrions être en train d’envisager nous-mêmes » ! Ceci, alors que nous sommes en pleine Allemagne nazie, avec sa guerre de conquête bien entamée. Le plan Funk était une version améliorée des accords bilatéraux de troc de Schacht, qui avait créé une chambre de compensation où l’Allemagne et chacune de ses satrapies détenaient un compte où elles pouvaient échanger leurs produits en monnaie locale, évitant le change et les transactions en or. Funk proposait d’étendre ce système à un système multilatéral.

Ceci ne choquait nullement Keynes : « Bien que Schacht et Funk aient utilisé ce système nouveau au détriment de leurs voisins (…) l’idée sous-jacente est valable et bonne. (...) Dans les derniers six mois, le Trésor et la Banque d’Angleterre ont construit dans le pays un système d’échanges qui a emprunté tout le bon qu’il y avait à emprunter au système allemand » !

Le Trésor saisit cette occasion pour demander à Keynes de commencer à réfléchir à l’ordre monétaire de l’après-guerre. Dans les négociations qui suivront la guerre et notamment à Bretton Woods, la position anglaise visait trois objectifs : 1) annuler ou, au moins, réduire l’impact de l’article VII abrogeant la préférence impériale, 2) créer un système multilatéral lui permettant d’éviter un vis-à-vis avec les Etats-Unis et une relation de dépendance à laquelle la contraindrait son endettement envers ce pays ; 3) créer un système d’échanges supranational où les Etats-Unis accepteraient d’être la locomotive de crédit, « stimulant », dirait-on aujourd’hui, l’ensemble de l’économie mondiale.

La première mouture élaborée par Keynes, le 8 septembre 1941, contient une première proposition, la plus importante, totalement et explicitement inspirée de Schacht, et une deuxième qu’il qualifie « d’utopiste » mais qui deviendra plus tard le principal projet de l’oligarchie anglaise.

Ce projet d’Union monétaire internationale était un système monétaire conçu comme une chambre de compensation financière internationale, une banque centrale globale gérant les paiements entre banques centrales, instaurant des contrôles draconiens pour empêcher les déficits et accorder à tout le système le bénéfice des surplus.

En quoi ces projets étaient-ils favorables aux Britanniques ? Il s’agissait bien d’un système multilatéral où les pays créditeurs seraient obligés de « stimuler » le système pour les déficitaires. Mais au sortir de la guerre, il n’y avait qu’un pays créditeur : les Etats-Unis ! Ce système multilatéral aurait aussi permis à la Grande-Bretagne d’éviter la soumission aux Etats-Unis car dans un tel système, c’est la globalité des échanges qui définit la position d’un pays. Enfin, au-delà des nations, ce système pouvaient être rejoints par des « unions monétaires », c’est-à-dire des zones ou groupes ayant choisi de se rassembler autour d’une monnaie ou d’un système bancaire commun, telles, par exemple, celles faisant partie de la zone livre sterling !

Enfin, et cela montre l’impudence de cet Empire britannique que rien, même pas deux guerres mondiales, n’a découragé de vouloir jouer les premiers rôles, les huit gouverneurs qui géreraient la banque des banques auraient les voix suivantes : une pour le Royaume-Uni, une pour le Commonwealth hors Royaume-Uni, une pour les Etats-Unis, deux pour l’Europe, une pour la Russie, une pour les banques centrales d’Amérique du Sud, et la dernière pour toutes les banques centrales restantes. Vous l’avez compris, l’Angleterre vise à mettre les Etats-Unis en minorité !

Dans ses projets ultérieurs, Keynes avancera quelque chose de plus idéal encore, de leur point de vue : les Anglais et les Américains devaient fonder et gérer ce système en ayant un droit de veto sur tous les autres membres. Selon Skidelsky, à Bretton Woods, Harry Dexter White, conseiller spécial de Roosevelt, mit fin à cette « utopie » en disant à Keynes qu’il ne voulait pas donner l’impression aux autres que les Etats-Unis et l’Angleterre étaient en train « de se coaliser » contre eux ! Les propositions en faveur de zones monétaires furent aussi rejetées, tout comme la volonté de faire des Etats-Unis la « pompe à finances » de la planète.

Beaucoup d’années ont passé depuis, mais comme dans un cauchemar, nous revoici dans une situation où, pour faire face au chaos provoqué par plus d’une trentaine d’années de laisser-faire, tout le monde s’en remet à Keynes. Ceci alors que les gouvernements ne comptent plus les milliards qu’ils donnent aux banques et qu’une nouvelle hyperinflation du type Weimar nous pend au nez, avec, à la clé, le danger d’un fascisme financier !

Pour ce qui nous concerne, nous comptons utiliser cette crise pour mettre fin au monétarisme d’où qu’il vienne, et rétablir les orientations qui furent à l’origine des succès du New Deal de Roosevelt, de la Planification indicative française et des Trente Glorieuses : un système de crédit productif public pour l’équipement de l’homme et de la nature, et non pour sauver les créances illégitimes et les dettes de jeu des établissements financiers.

Christine Bierre


Biblographie

Tous les ouvrages de référence sont mentionnés dans le corps du texte. Pour ce qui est des correspondances, discours, différentes projets pour l’Union monétaire international, ou autres articles de Keynes cités dans cet article, ils font parti de la collection en 30 volumes de ses œuvres complètes.

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