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La planification, « ardente obligation » et inspiration pour aujourd’hui

Ce texte a été rédigé en septembre 1993 et a été publié dans l’ouvrage Roosevelt-de Gaulle-Monnet : Reprendre leur combat (Solidarité et Progrès, 2000)


Dans la situation où se trouve actuellement l’économie mondiale, il est nécessaire de purger les marchés financiers, et en particulier les marchés de produits dérivés, afin de recréer les conditions du retour des flux d’argent vers les investissements infrastructurels et productifs. Autrement dit, le premier impératif pour recréer les conditions de la croissance « physique » consiste à taxer les opérations sur produits dérivés afin de les identifier, de les maîtriser et de les réduire - c’est-à-dire de dégonfler la bulle financière qui étouffe l’économie mondiale et libérer la production.

Est-ce assez ? Bien entendu, non, car nous restons ici au niveau d’une approche répressive - nécessaire, mais non suffisante. Nous demeurons, malgré cette correction, dans l’ordre d’une économie de marché qui livre l’essentiel à cette « main invisible » ou à cette « thérapie de choc » qui n’est autre que la loi du plus fort, la loi du pillage dans un monde défini par un ordre de ressources en contraction. Or la loi du plus fort définit une logique, qui est nécessairement une logique de guerre dont les horreurs de Bosnie ne seraient qu’un début si rien n’est fait pour y mettre un terme. Si l’on veut en sortir, et c’est une priorité absolue, nous devons apprendre à créer - à assurer la paix par le développement mutuel.

C’est précisément là l’objet même de la planification, comme approche opposée à celle de l’économie de marché. C’est l’approche de ceux qui ont pour ambition de changer, de transformer et d’améliorer l’état de choses existant, et non de le gérer empiriquement pour tenter d’en perpétuer le contrôle.

D’abord la planification, donnant mission et direction à la nation, lui restitue la responsabilité de ses choix et, reposant sur une expansion de la production et non sur la contraction financière, définit une stratégie « antiguerre ». C’est là sa raison d’être. Comme le disait Pierre Massé, l’un des commissaires au Plan du général de Gaulle, le Plan est « réducteur d’incertitudes » : il est donc par nature antispéculatif. Pourquoi ? Parce qu’ordonnant et orientant les marchés sur les biens futurs, il rend inutile l’existence même des marchés à terme et des produits dérivés. Aujourd’hui, c’est en l’absence de planification proprement dite et à cause même de cette absence que les agents économiques ont créé des marchés à terme, d’abord sur les matières premières, puis pratiquement sur tout : des options d’achat et de vente ont été ainsi émises pour se couvrir, avec une logique d’assurance, puis sont devenues rapidement des instruments privilégiés de spéculation, ont proliféré et détruit l’économie réelle.

Ensuite, la planification a pour objet de résoudre les deux principaux paradoxes qui constituent la trame d’une économie :

  • le paradoxe des relations entre l’Etat, la collectivité et l’individu, forme quotidienne, concrète, du paradoxe de l’un et du multiple ;
  • le paradoxe du passage du continu au discontinu, car tout changement technologique modifie en effet les rapports entre les composants d’une économie, et que prévoir la réorganisation de ces composants est - ou devrait être - la matière même de toute planification.La perte de l’initiative de l’Etat, l’abandon des moyens de l’état, a toujours conduit à un régime d’intérêts particuliers et d’exclusion. La planification, rassemblement des moyens de l’Etat en vue d’un dessein démocratiquement défini en commun, a au contraire toujours été nécessaire aux moments de « décollage ». La planification est indissolublement liée à ces moments de décollage, c’est-à-dire de passage d’un ordre systémique à un autre, relativement plus élaboré.

Un exemple fondamental de ce décollage : le Plan français entre 1945-1946 et 1970, période pendant laquelle tous les objectifs nationaux que le pays s’était fixés furent atteints. La démarche planificatrice a été alors suivie non par « goût » ou par « préférence », mais parce qu’elle était le seul moyen d’assurer une reprise. En 1945-1946, la première fois, il s’agissait de faire repartir les secteurs économiques de base, le fondement même de l’économie. En 1958-1959, la deuxième fois, il s’agissait de sortir de l’état de banqueroute financière de la IVe République et de la « logique de guerre » du conflit algérien. Dans les deux cas, l’idée de planification est associée au nom de Charles de Gaulle, qui se trouva au pouvoir en ces deux moments d’inflexion historique.

C’est pourquoi nous devons insister sur cette référence dans la situation de crise d’aujourd’hui : il s’agit - en 1945-1946 et 1958 - d’une double « sortie de crise » réussie au XXe siècle, en fonction d’une certaine idée de l’homme, de la nation et de l’engagement politique. Dans les deux cas, également, l’idée même de planification repose sur une logique d’économie physique, telle que Jean Monnet et les missions de productivité d’après-guerre l’importèrent des Etats-Unis, c’est-à-dire en s’inspirant de l’Administration Roosevelt.

Nous devons ici ensuite, après avoir retenu la valeur exemplaire de cette expérience, l’élan profond qu’elle doit nous communiquer, tenter de mesurer ses limites, non pour la dénigrer, mais pour mieux la respecter en étendant son champ et en perfectionnant sa méthode. Les travaux de l’économiste américain Lyndon LaRouche constituent le point de référence essentiel, dans sa compréhension des rapports entre pensée créatrice humaine et mode de transformation de la nature, pour que nous soyons fidèles à Charles de Gaulle et aux inspirateurs de nos premiers plans en innovant par-delà leurs insuffisances méthodologiques. Bien que nous soyons des nains, le défi immédiat de l’histoire exige en effet de nous que nous nous juchions sur les épaules de ces géants.

1. La planification gaullienne

La planification peut être considérée comme la réponse à une menace contre l’existence de nos nations et de nos sociétés et donc comme l’instrument du salut, pour utiliser la terminologie gaullienne.

De Gaulle l’exprimait ainsi : « Nous voulons donc la mise en commun de tout ce que nous possédons sur cette terre, et pour y réussir il n’y a pas d’autre moyen que ce que l’on appelle l’économie dirigée. » (Discours prononcé à Lille, le 1er octobre 1944.)

Cependant, « dirigisme » ne veut pas dire suivre une direction prédéterminée suivant une logique préétablie, continue de Gaulle, « les grandes affaires humaines ne se règlent point uniquement par la logique, il y faut l’atmosphère que seule peut créer l’adhésion des sentiments ».

Ainsi, la conception gaullienne de la planification, d’une économie dirigée, n’est pas celle d’un chemin prédéfini allant d’un ordre donné « A » à un ordre donné « B », à la Bonaparte ou à la soviétique, mais le rassemblement volontaire de tous les efforts nationaux, « l’affection du pays tout entier » pour l’accroissement des ressources communes c’est-à-dire de la « richesse nationale » et de la « densité de population » - le nombre croissant d’êtres humains pouvant vivre de cette richesse.

Ainsi apparaît dans ces années-là, en France, une voie originale. De Gaulle, le 4 février 1965, dans l’une des fameuses conférences de presse tenues au palais de l’Elysée, souligne : « Nous ne nous livrerons plus à la discrétion effrénée du capitalisme libéral, et personne ne croit que nous nous soumettrons jamais à la tyrannie écrasante du communisme totalitaire. » Pour comprendre d’où vient cette inspiration, il faudrait retracer la convergence de deux grandes sources :

  • d’une part, celle de l’Académie des sciences de Leibniz, de Colbert, de Papin et de Huygens, passant par l’Ecole polytechnique, Monge, Lazare Carnot et l’abbé Grégoire, jusqu’à Pasteur, Jaurès et l’enseignement scientifique mutuel en France ;
  • d’autre part, la doctrine sociale de l’Eglise depuis Rerum Novarum de Léon XIII, et plus concrètement l’histoire des relations entre Charles de Gaulle, Paul VI, Jacques Maritain et Jacques Rueff, c’est-à-dire le combat du thomisme français et de sa conception de l’humanisme intégral contre la dualité spirituel-matériel et contre, en particulier, le « dualisme cartésien ».

La trame d’une « planification terrestre », reflet du mandat de Dieu, court en effet dans les encycliques pontificales, par exemple dans Mater et Magistra, qui fixe « aux pouvoirs politiques une action d’orientation, de stimulant, de suppléance et d’intégration », jusqu’à aujourd‘hui Centesimus Annus.

Ecoutons encore, dans la France de 1962, l’adversaire plus estimé du général de Gaulle, Pierre Mendès-France, écrire alors dans sa République moderne (en citant Mater et Magistra) : « Chacun reconnaît aujourd’hui que l’Etat est responsable de l’évolution économique, qu’il lui appartient de lutter contre les crimes et le sous-emploi, de stimuler et de coordonner les efforts en vue de l’expansion et du progrès communs. Personne ne peut plus défendre sincèrement le libéralisme du dernier siècle, personne ne croit plus à la valeur de la vieille formule : « Laissez faire, laissez passer » Elles [les institutions de l’Etat] doivent constituer un ensemble cohérent dont les différentes parties, au lieu de se contrarier et de se neutraliser, comme ce fut souvent le cas, se renforcent, se complètent et se soutiennent les unes les autres. Cet ensemble, c’est le Plan. »

Cela veut donc dire que, d’abord, la planification à la française se définit par un volontarisme et par une double négation : négation du « laissez faire, laisser passer » libéral, et négation de « l’écrasement des individus » communiste.

Le Plan « rassemble », et ménage l’entente et l’harmonie élémentaire entre toutes les catégories sociales, tous les citoyens. Ecoutons de Gaulle, le 4 février 1965 : « Sous peine de déséquilibre, il importe au moins [avec le Plan] que toutes les catégories avancent en même temps que l’ensemble, et que chacune ait sa part »

Dans cette conception, le Plan, la planification, est ce qui établit le « juste contrat » entre l’un - le « tout », l’Etat - et le multiple, les individus composant la nation, pour assurer la mission commune, l’essor continu des pouvoirs productifs et des connaissances humaines.

Le « sujet » du Plan, c’est l’accroissement de la connaissance humaine, exprimé à travers les chiffres ou les taux de croissance comptables, et non défini a priori par eux.

C’est pourquoi, dans la conception gaullienne et dans celle de notre premier Commissariat au Plan, la planification n’était pas impérative mais « indicative », à l’opposé du modèle soviétique. La planification est indicative car elle « indique » la direction vers laquelle doit aller la nation : elle n’écarte pas le paradoxe de l’un et du multiple, elle s’efforce de le résoudre. C’est ici l’aspect positif, le volontarisme, dépassant la double négation - ni libéralisme, ni communisme - dont parlait de Gaulle.

C’est pourquoi, indicative et non impérative, cette planification est une « ardente obligation », horizon pour toute la nation et pour chaque individu. A l’opposé du modèle soviétique, cette planification respecte le libre arbitre : il y a « obligation », mais obligation qu’en principe chacun s’impose à soi-même. La planification française, dans son idéal, est un magistère d’influence, un processus éducatif pour toute la nation, l’expression économique de ce que Gaspard Monge et Lazare Carnot appelaient l’instruction civique.

Aujourd’hui, si l’on examine la thérapie de choc, de la « libre entreprise » et de la « loi du marché », d’une part, et la brutalité des grands plans nationaux soviétiques, d’autre part, l’on voit que leur part commune est de rejeter la dignité de l’homme créateur. La « loi du marché » cache la « main invisible de la dictature financière, et la dictature soviétique exhibe la main trop visible d’une « nomenklatura » mafieuse : toutes deux sont fondées sur le pillage de l’existant - ou accumulation primitive, comme on appelle parfois le pillage - non seulement des ressources, mais aussi des esprits humains, le viol des mentalités individuelles.

La planification « française » a tenté au contraire de respecter et de promouvoir la capacité créatrice des individus, en l’organisant pour le bien commun.

2. Aspects déterminants

  • La définition des « priorités de la nation »

Dans le premier Plan (1947-1953), il s’agissait de reconstruire les fondements mêmes de notre économie. Pour les plans suivants, des « vecteurs scientifiques » et technologiques furent retenus, dont les plus fameux restent le charbon et l’acier, les programmes aérospatiaux et enfin l’électronucléaire.

Le principe, rarement explicité mais toujours présent, était d’organiser un processus continu entre découvertes scientifiques et applications industrielles. De la découverte scientifique, reposant sur des principes physiques nouveaux, l’on passe aux technologies avancées, découlant de ces découvertes, jusqu’aux applications industrielles développant ces technologies à un niveau de masse et les introduisant sur le marché.

Ce processus « science-technologies multiples-industrie » n’est autre que celui de cette création française - franco-allemande et franco-américaine, pour être plus exact - des XVIIIe et XIXe siècles, l’économie polytechnique. Dans cette conception, l’économie se trouve organisée autour de l’introduction constante de technologies nouvelles, la portant constamment de paliers relativement inférieurs de productivité à d’autres relativement supérieurs, ces derniers devenant à leur tour« inférieurs » au regard d’une technologie nouvelle encore plus productive. Suivant cette démarche, ce que l’on doit « planifier », ce n’est pas une somme de technologies TA, TB, TC, etc., prises une à une, mais la continuité du processus TA-TB, TB-TC, TC-TD, et ainsi de suite.

Le problème, et nous y reviendrons, consiste à engendrer des technologies discontinues entre elles, des « discontinuités », en développant des « séries » ordonnées par un principe supérieur.

  • La mise en place d’un centre de planification

Pour assurer la continuité dans la discontinuité créatrice, un centre organisant le processus de création est nécessaire : c’était là le concept originel de Commissariat au Plan.

Louis Armand, l’un des plus proches collaborateurs de Charles de Gaulle, l’exprime de la manière sans doute la plus poétique et la plus profonde, en comparant ce que devrait être un centre planificateur du XXe siècle au centre scientifique d’Henri le Navigateur à Sagres, au XVe siècle. « A cette époque-là, dit Armand, l’horizon était la découverte du nouveau Monde ; aujourd’hui, c’est la conquête et l’exploration de l’espace. »

Il faut un grand programme de l’espace pour la France et pour l’Europe, disait Armand, pour « tirer la planification de l’avant » et aussi pour « faire converger de longs travaux en équipe, autour d’un projet, d’une série d’actions communes cumulatives et irréversibles ». L’objectif est ici de faire penser et agir des êtres humains à la frontière du connu, là où ils doivent nécessairement renoncer à l’irrationalité, s’avouer à eux-mêmes ce qu’ils ne savent pas - pas encore - pour être en mesure de « découvrir ». Armand voit dans ce levier ce qui doit faire participer le plus grand nombre au bien commun, car « ce qui relève du cosmos a le pouvoir de susciter l’enthousiasme d’une très large partie de l’opinion, comme l’ont fait dans le passé les grands mouvements littéraires, artistiques ou religieux, tels que celui qui conduisit à la construction des cathédrales ».

Certes, le Commissariat au Plan français, dans la réalité, ne s’élèvera pas jusqu’à cet idéal. Mais ceux qui participèrent à son aventure savent qu’il constitua un pas dans cette direction.

« Administration de mission », il fut tout le contraire d’une lourde bureaucratie. C’était une force de déploiement rapide d’environ deux cents personnes, dirigée par un Commissaire général. Nous sommes bien loin du modèle soviétique d’une administration « en elle-même », allant jusqu’au moindre détail et sécrétant sa propre bureaucratie parasite et ses tricheurs professionnels. La tâche du Commissariat n’était pas en principe un ensemble logique et fixe de choses précises, mais une mission générale à remplir. Il avait très peu de moyens propres, mais disposait du pouvoir de mobiliser et d’utiliser en « coupe transversale » les moyens des autres administrations.

  • Un instrument pour assurer l’« harmonie des intérêts »

Le Plan, en coordonnant les initiatives, réalise ce que l’économiste américain Henry Carey appelait l’« harmonie des intérêt ».

Concrètement, en 1945-1946, à la création du Plan, il y avait rupture entre le pouvoir économique, aux mains d’hommes « de droite », qui avaient activement ou passivement trop souvent collaboré avec l’occupant, et le pouvoir politique et social, alors aux mains des syndicats et partis « de gauche », et en particulier d’un Parti communiste étroitement contrôlé par Moscou.

Pour résoudre ce « dilemme », Jean Monnet conçut le Plan comme l’instrument d’une « concordantia oppositorum » ou « accord des discords », comme le disaient les « politiques » du XVIe siècle. Il réunit dans des commissions de travail, horizontales (par sujet, comme l’emploi ou les échanges extérieurs) et verticales (par secteur d’activité économique), les syndicats salariés et les organisations patronales pour préparer et à l’origine contrôler l’exécution du Plan. A ces délégués salariés et patronaux s’ajoutèrent des experts et des représentants de l’Administration, deux expressions de l’intérêt général « qui se trouvaient mises là pour éviter les dérives corporatives dans les discussions ». Ces commissions pour le dialogue et l’action entraînèrent l’ensemble de la nation dans l’effort de reconstruction, malgré les difficultés et les drames politiques de l’époque. Ainsi se trouva mis en place un partenariat généralisé, pratiquant un « dialogue productif » sur lequel a reposé une grande partie de la paix sociale de notre pays.

A noter que le Plan permit également d’imposer les intérêts légitimes de l’économie française face aux conceptions dominatrices de Washington au sein du plan Marshall, et assura en même temps une distribution du crédit ordonnée et centralisée. Sans cette « agence centrale », la tâche, en France, n’aurait pas été possible car aucun point de vue central, coordonné, n’aurait existé.

A présent, dans les économies d’Europe orientale, le même type d’institution devra exister pour « réceptionner » en connaissance de cause, sur le terrain, l’aide des futurs donateurs dans les « nouveaux plans Marshall » à venir. En effet, quelles que soient la bonne volonté et les bonnes intentions du « donateur », il n’est en aucun cas en mesure de déterminer les priorités du pays bénéficiaire en détail, et surtout d’y assurer la participation aux projets de la population et des entrepreneurs.

3. Les insuffisances

Ce « Plan à la française » a donc constitué un moyen irremplaçable pour assurer notre essor économique de l’après-guerre. Cependant, même si l’appellation subsiste, aujourd’hui ce moyen n’existe plus, et pour deux raisons principales.

D’abord, il y eut un assaut de l’extérieur contre ce que de Gaulle et ceux de son temps avaient essayé de mettre en place, et c’est face à cet assaut que la planification française tomba. Il s’agit des deux chocs pétroliers de 1973 et de 1979-1980 qui, comme nous le savons aujourd’hui, furent dirigés par Henry Kissinger et ses amis anglo-américains contre l’Europe.

La France « s’adapta » dès lors à l’ordre extérieur du capital financier et renonça à une politique volontariste engendrée de l’intérieur. La « droite » et la « gauche » présidèrent également à cet enterrement.

A partir de là, toute contrainte extérieure n’entraîna plus désormais un effort de réflexion supplémentaire et la mise en place de correctifs éventuels, mais tout simplement la mise entre parenthèses du Plan.

Ensuite, le départ du général de Gaulle porta un coup fatal à un système qui était devenu trop « centré » sur sa personne et sur son style de commandement. Aussi, le changement dans les relations internationales, la prédominance croissante du capital financier et le départ du dirigeant d’exception furent autant de coups contre lesquels un système institutionnel ne sut pas se défendre.

D’autant plus que le ver était déjà dans le fruit, sur deux points :

1) Le premier « mal » de notre planification fut une fausse conception du produit national brut, dès le départ. Celui-ci était en effet comptabilisé, non en fonction d’une conception de l’économie physique, mais d’une conception monétariste. Les statistiques rassemblées allaient contre l’esprit même de la planification : le PNB était, et reste, calculé comme la somme des valeurs ajoutées de l’économie, comme différence entre tous les prix de vente et tous les prix d’achat aux conditions du marché. Ainsi, il est non seulement le résultat de la différence entre « achats bon marché » et « ventes chères », le nec plus ultra du libéralisme monétaire, mais il incorpore en lui-même du « physique » et des services « non physiques », le tout réuni sous un chapeau financier.

Lyndon LaRouche a dit un jour qu’il fallait toujours engager un dialogue - un défi - socratique avec les statistiques afin de connaître quelque chose à la réalité. Disons, en utilisant cette démarche, que le Plan français, par exemple, n’a jamais pris en compte la « charge » que constitue une dégradation de la main-d’œuvre due à la fois aux réformes de l’enseignement et à l’abandon des enfants dès leur naissance aux influences des images télévisées. Au contraire, la vente de téléviseurs apparaît comme un facteur de hausse du PNB, alors qu’elle devrait plutôt indiquer une baisse si celui-ci reflétait bien les capacités profondes de la nation !

2) Le deuxième point est celui du traitement des « anomalies ». Il y a « anomalie » lorsqu’un événement non prévu, non planifié, survient pendant la période de planification, pendant les « cinq années », comme par exemple les « chocs » pétroliers ou des découvertes scientifiques bouleversant les moyens de production. Qu’est-on censé faire ?

La planification française, si elle a su reconnaître l’existence d’anomalies, a refusé cependant de les prendre en compte pour modifier la stratégie préalablement définie. Au contraire, elle les a considérées a priori comme des « menaces » à exclure ou des « obstacles » à contourner sans modifier les choix fondamentaux de départ.

Il s’agit donc ici d’un rejet de principe, « cartésien », des anomalies, un rejet des « discontinuités », un rejet de la vie ! Ceci est, je pense, ce qui a rendu la planification française si vulnérable et au fond, lorsque la volonté politique a manqué, défaillante comme la soviétique.

Bien entendu, le problème des anomalies avait été analysé, et les autorités planificatrices avaient établi des « clignotants », des « avertisseurs d’anomalies » et des « stratégies contre-aléatoires ».

Mais pour faire quoi ? Eh bien, pour tenter « d’éviter » les anomalies ou bien, lorsque c’était impossible, pour jeter le bébé avec l’eau du bain, c’est-à-dire tous les éléments de la planification nationale, comme Raymond Barre le fit en 1979-1980, lors du second « choc » pétrolier.

La métaphore utilisée par le Commissariat au Plan est révélatrice : les stratégies contre-aléatoires partaient de l’idée que l’économie pourrait se diriger comme on contrôle une fusée spatiale. Lorsque les « aléas » viennent perturber sa trajectoire et la détourner de son objectif, un dispositif détecte cette déviation et met en œuvre des mesures correctrices remettant la fusée sur la bonne trajectoire.

Dans le Ve Plan, des seuils de variation étaient définis par quelques grandeurs macro-économiques, et si les grandeurs en cause sortaient de la « fourchette » correspondante, l’Etat devait réagir pour permettre le retour sur la bonne trajectoire.

L’Etat était conçu comme le pilote, ou plutôt comme l’ordinateur de 2001, Odyssée de l’espace !

C’est absolument erroné ! Ceci revient à tenter de faire rentrer un Univers avançant de manière non linéaire dans un système mathématique fixe, préexistant !

Alors, même si la métaphore de la fusée peut paraître exaltante, et même si le « développement » est le sujet explicite de la planification, en réalité, ce système la réduira à un développement nécessairement entropique.

Ainsi, lorsque des corrections se sont avérées nécessaires, elles ont toujours été faites contre l’esprit même de la planification nationale ou bien trop tard, ou bien les deux en même temps ! Pourquoi ? Parce qu’une mutation, une transformation dans les paramètres (comme celle produite par le choc pétrolier), une décision politique ou bien une mutation dans les technologies existantes, changent les interrelations établies entre données utilisées pour construire le Plan.

Il faut dire ici que les prévisions macro-économiques reposent sur des « modèles », représentations simplifiées de la réalité à l’aide et au moyen d’équations mathématiques qui mettent en jeu des variables exogènes fixées en dehors du modèle, dont l’action détermine des variables endogènes, celles dont on veut connaître la valeur. Et les lois reliant les deuxièmes aux premières sont déterminées à partir de l’analyse du passé - c’est-à-dire que nous sommes, de fait en pleine extrapolation linéaire !

Et pourtant, une technologie nouvelle transforme de manière non extrapolable les relations entre matières premières, machines utilisées, heures de travail et même la nature des produits obtenus !

Les « tableaux de Léontieff » (entrées et sorties de biens et services, les « contributions » pour arriver à un résultat déterminé), sur lesquels repose le Plan, volent ainsi en éclats ! Tous les calculs passés sont rendus inutiles par la transformation des objets produits et les mutations dans les diverses contributions nécessaires à leur production.

4. Le modèle LaRouche-Riemann

Le problème, arrivés à ce point, est le suivant : comment prendre en compte les percées scientifiques, les progrès technologiques, les développements dans les processus industriels - les « sujets » de la « planification » qui, par le fait même qu’ils surviennent, bouleversent les données et se « retournent » contre les fondations linéaires de la planification ?

En d’autres termes, si le progrès humain est le « passage » d’un ensemble de « théorèmes » « A » à un autre ensemble « B », de « B » à « C », de « C » à « D » et ainsi de suite [1], s’il y a découverte fondamentale entre chacun d’eux, l’on ne peut les « réunir » - établir un pont entre eux - en termes linéaires.

Or la planification nationale a pour objet d’organiser des transformations de l’état « A » à l’état « B », de l’état « B » à l’état « C », et ainsi de suite. Il y a entre A et B, comme entre B et C, et C et D, et ainsi de suite, des discontinuités ! Cela ne marche donc pas comme une fusée spatiale ou, pour être plus précis, pas comme celles qui sont ici prises pour modèles, c’est-à-dire celles qui fonctionnent aujourd’hui !

Le problème est donc : comment planifier des découvertes, comment planifier des mutations technologiques ? Comment, à partir de l’ensemble de théorèmes « A », quand on est « au-dedans », peut-on « planifier » une phase, un état de théorèmes plus avancé, par exemple B ; comment engendrer « B » qui se trouve « au dehors » ?

C’est le point auquel nous sommes arrivés aujourd’hui dans la science économique, auquel nous ont conduits les travaux de LaRouche, fondés sur ceux de Cantor et de Riemann.

Les découvertes scientifiques, les mutations technologiques et les développements industriels qui en résultent sont nécessaires à la maintenance et à la croissance de la population humaine. C’est donc une question de vie ou de mort que d’y parvenir, comme nous le disions au départ de notre réflexion. Ce n’est pas un jeu mental, une « analyse symbolique » !

Nous devons parvenir à organiser cette mutation, car elle ne peut être laissée au hasard ou au « marché ». Comment peut-on donc, de manière cohérente, préparer les conditions pour un essor de technologies nouvelles ?

Le modèle LaRouche-Riemann est la première réponse à cette « faille » - à cette « défaillance à la frontière » - de la planification française.

La réponse au paradoxe est d’organiser en A les formes les plus élevées possibles d’énergie libre (énergie supérieure à celle utilisée pour maintenir le système), afin d’avancer vers B ou de « préparer une avancée » vers B.

Mais vous ne pouvez pas savoir ce qu’est B ! C’est vrai en bonne logique formelle. Mais ce que vous savez, c’est qu’il y a une forme de développement nécessaire vers quelque chose d’autre, qu’on sait ne pas savoir, et qu’on peut appeler « B ».

La question qui se trouve ici posée est de savoir comment l’esprit humain change - comment il a pour caractéristique humaine de changer - ses formes établies, ses caractéristiques d’action.

Ainsi, vous ne pouvez pas connaître B d’avance, mais vous pouvez savoir et vous savez qu’il y a un ordre supérieur dans les lois physiques de l’Univers conduisant nécessairement vers ce « B ». L’on retrouve de cette manière la question de « l’humanité », des qualités humaines apparaissant dans des situations-frontières, comme l’exploration de l’espace. C’est le moment auquel la raison humaine ne peut se dérober face au défi du « nouveau ».

D’où l’utilité de la nouvelle génération d’ordinateurs, pas bien entendu pour « conduire » le processus, mais au contraire, au sein d’un ordre donné, pour détecter à la limite, pour appeler l’attention sur l’arrivée d’une anomalie, c’est-à-dire appeler l’attention sur la limite atteinte par l’ordre formel existant.

Là aussi se trouve toute l’utilité des clignotants, mais le « correctif » ne peut qu’être une décision humaine volontaire. Un dispositif conçu au préalable et remettant la fusée sur la « bonne » trajectoire - une « intelligence artificielle » - ne fait pas l’affaire ! Car seul l’esprit humain, dans le processus de planification, peut faire face au défi d’une anomalie à prendre en compte.

C’est ici - en termes moraux - la question fondamentale de la responsabilité personnelle, de la responsabilité de la personne humaine. A la question « qui », il s’agit de répondre « moi », non par bravade, mais par nécessité.

La planification n’exclut donc pas les corrections, par interventions humaines, mais au contraire doit aider à les « appeler », à les susciter, à en définir le « moment de nécessité », parce que seuls les esprits humains peuvent résoudre les paradoxes des « gouffres » sans ponts entre A et B, entre B et C, C et D, etc.

Ceci pose bien entendu la question de l’art classique, qui identifie plus précisément ces « arrangements » ou « harmonies » supérieurs, c’est-à-dire les lois de l’Univers, que la science et toutes les planifications du monde.

C’est ici qu’intervient le point essentiel dans les contributions de Lyndon LaRouche : il faut partir des capacités créatrices de l’esprit humain, car la planification - si elle doit avoir un sens, et elle le doit - est ce qui entretient en chaque être humain ce qui en fait un individu irremplaçable, cette capacité créatrice.

Or celle-ci n’évolue pas linéairement, comme dans la résolution d’une équation algébrique. Elle évolue non linéairement, comme dans la composition d’un chef-d’œuvre artistique. Et les créations pratiques de l’esprit humain - les technologies - en sont les produits transitoires.

Ainsi, chaque technologie créée génère une « vague », car elle travaille contre des contraintes dans un ordre donné - comme une « vague », une « onde » lorsqu’elle travaille contre la contrainte d’une moindre profondeur en s’approchant de la plage. Une technologie donnée a une limite d’expansion, en raison de la contrainte ou des contraintes inhérentes à ce mode de technologie donné. La seule manière dont on peut « sortir » de la contrainte est de passer à un plus haut degré de technologie, qui a une plus grande « ampleur », un plus grand degré de liberté dans son champ de contrainte, et ainsi de suite.

Ce qui caractérise cette technologie, sa plus grande « ampleur », sa plus grande densité énergétique par producteur et par hectare (par unité de travail et par unité de surface), n’est autre que l’expression du principe de moindre action de Leibniz - l’« économie de travail ».

De même, dans un « grand projet » infrastructurel, on ne peut partir du projet en lui-même et établir de proche en proche ses répercussions sur l’ensemble de l’économie, mais il faut partir de la mutation de l’ensemble économique dans lequel s’inscrit ce projet. La « planification » ne peut être une somme d’informations ponctuelles, mais la métaphore de la nation, le « dessein » de la nation.

Ici, nous dit LaRouche, la difficulté pratique de calcul tient à ce que les systèmes d’ordinateurs actuellement disponibles sont axiomatiquement incapables de donner des représentations explicites de fonctions non linéaires. Nous devons donc, en pratique, avoir recours à l’astuce du « profilage de courbes » afin de programmer les systèmes d’ordinateur de manière à « simuler » une séquence d’approximations linéaires à notre fonction non linéaire. Dans la mesure où nous sommes conscients de la nature de l’erreur ainsi introduite par ces méthodes d’approximation, les résultats sont utiles et ont l’avantage d’être bien plus exacts que les modèles linéaires « économétriques » construits d’un point de vue opposé.

Ce que de Gaulle comprenait intuitivement, guidé par sa tradition métaphysique et intellectuelle, et aussi par sa volonté de fer, LaRouche nous le donne ainsi à comprendre scientifiquement : l’accroissement du potentiel de densité démographique humain correspond, en termes d’action humaine sur l’Univers, à l’accroissement du potentiel de connaissance humain - ce que l’on appelle « penser » - à l’échelle individuelle.

Nous touchons ici au problème culturel le plus profond, celui du respect de l’homme. En Russie, les gouvernements font face à l’arriération, à la brutalisation du peuple - à l’« emprisonnement » de ses pouvoirs créateurs. N’appelait-on pas la Russie des tsars la « prison des peuples » et le régime communiste l’« empire du goulag » ? D’où la tendance des dirigeants à traiter ce peuple comme du bétail, à le brutaliser pour le « faire marcher », et pour le peuple comme pour les dirigeants, la fausse conception suivant laquelle il y a opposition entre la « puissance » du pays et les conditions d’existence des individus - comme si la « puissance » devait nécessairement être réalisée au détriment des individus.

Le Plan devrait être l’illustration vivante du contraire, de la concordance, de la coïncidence des intérêts entre l’Etat et les citoyens : il est, en ce sens, l’expression de la loi naturelle dans la vie économique, exprimée par l’accroissement du potentiel de densité démographique relatif à la capacité humaine de toujours créer des technologies nouvelles.

La démarche planificatrice, au sens où nous avons tenté ici de l’établir, est aujourd’hui l’« ardente obligation » d’assurer la paix en Europe. S’en passer, tenter de se passer d’un projet, d’un choix impliquant toute la société, c’est laisser le champ libre à toutes les dérives et admettre le « découplage » entre le « physique » et le « monétaire », au détriment du physique et donc de la création humaine. Plus fondamentalement encore, elle exprime la capacité de notre espèce à prendre en charge son destin, à franchir des frontières, à découvrir, à maîtriser et à peupler l’Univers.


[1On peut également concevoir A, B, C, D, etc., comme des dimensions successives d’une variété riemanienne multiplement connexe.

  • 2525€
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  • 20002000€
 

« Le parti a pour objet de combattre, en France et dans le monde, pour la paix par le développement économique et l'égalité des chances et contre l'usure financière et les idéologies du sol, du sang et de la race. Il défend pour chacun et entre les peuples le progrès matériel, intellectuel et moral. A cet effet, il participe à la vie politique de notre pays, notamment lors des échéances électorales. Il peut apporter son soutien politique et financier à des partis et associations dont l'objet concorde avec celui-ci. »

Extraits des statuts - Article 2 - Objet