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Le crédit productif : le financement des grands projets par une banque nationale

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Le présent débat sur le Pacte de stabilité et le financement des grands travaux nécessite, plus que jamais, de réhabiliter les concepts de crédit productif et de banque nationale. En effet, comment pouvons-nous assurer, au moment où la croissance fait défaut et où les déficits se creusent, le financement nécessaire à ces grands projets d’infrastructure et à la réhabilitation de l’industrie, de l’agriculture et des services publics ? Il est clair en effet qu’une relance de l’économie demande un effort d’investissement à long terme axé sur la production plutôt que sur la consommation, ce qui ne peut être accompli que par le crédit productif. Ceci signifie qu’il faut faire appel à des investissement d’Etat et à des crédits fournis ou bien par une banque nationale ou, pour le cas de l’Europe actuelle, par une banque centrale européenne transformée et fonctionnant selon le principe d’une banque nationale.

Qu’entend-on par là ? Une banque nationale augmente pour ainsi dire, par l’émission de nouveaux billets de banque, la quantité de crédit alloué à des investissements productifs dans l’infrastructure, l’agriculture, l’industrie, la recherche scentifique fondamentale et le développement de nouvelles familles de technologies. Elle émet ainsi du crédit à faible taux d’intérêt et à des fins rigoureusesement définies.

Le grand argument contre ce type de système est qu’il crée de l’inflation. Mais ceci dépend entièrement de la manière dont le crédit est utilisé. Depuis 1998, les quantités d’argent injectées par les banques centrales dans le système financier international dans l’espoir de le renflouer dépassent l’imagination. Nous proposons au contraire de remettre entre les mains de gouvernements souverains le pouvoir de créer et de réglementer le crédit pour qu’il soit directement lié à la production physique. C’est pourquoi il faut s’assurer qu’une banque nationale ne soit pas, comme c’est présentement le cas de la Réserve fédérale américaine, laissée dans les mains d’une petite élite de puissants intérêts bancaires privés. Il faut au contraire qu’elle rende des comptes aux instances élues par la population. Les gouverneurs d’une telle banque ne doivent par conséquent pas être inféodés à ces intérêts financiers privés mais être choisis parmi des hommes d’expérience et de confiance provenant autant des secteurs de l’agriculture, de l’industrie, de la santé, de l’éducation, de la science et de la technologie, que ceux de la banque et de la finance en tant que tels.

L’exemple de la première Banque nationale américaine, mise en place par Alexander Hamilton, le premier secrétaire au Trésor des Etats-Unis, dans le but de reconstruire l’économie de ce pays dévasté et surendetté par la Révolution contre le colonialisme et le libre-échange anglais, constitue la référence historique fondamentale. Nous préférons toutefois reproduire ci-dessous, en raison de la similitude de la crise actuelle avec la dépression des années trente et du danger que nous encourons, un discours prononcé par Hartmut Cramer lors d’une conférence de l’Institut Schiller le 23 mars 2003 à Bad Schwalbach, en Allemagne.


 Lautenbach et le concept de création de crédit productif

Nous avons eu hier un aperçu impressionnant des fantastiques possibilités offertes par le Pont terrestre eurasiatique et les divers projets d’infrastructure qui lui sont rattachés, ce qui nous amène à poser cette question : « Qui va payer tout ça ? » C’est cette question simple mais absolument cruciale, que nous allons examiner ce matin.

La réponse, en principe, c’est que nous avons besoin d’un nouveau système financier, un « nouveau Bretton Woods » tel que le définit Lyndon LaRouche. Dans ce contexte, je vous renvoie à son récent essai, Economie : la fin d’une illusion, à son programme infrastructurel d’urgence pour les Etats-Unis, connu sous le nom de « super-Tennessee Valley Authority », et à l’essai Le commerce sans monnaie, un panier de biens tangibles, rédigé en été 2000, dans lequel il traite du problème spécifique qui se posera entre le moment de l’effondrement physique ultime du système irrémédiablement failli du FMI et la mise en oeuvre effective du nouveau Bretton Woods.

Pour des raisons de temps, je ne mentionnerai que les éléments fondamentaux de ces concepts. Dans Le commerce sans monnaie, LaRouche esquisse une stratégie en deux étapes pour une réforme monétaire globale. Attendu que la plus forte résistance à la mise en place d’un système monétaire stable viendra des Etats-Unis, écrivait-il à l’époque (prévision qui s’est avérée juste, eu égard à la guerre insensée menée actuellement contre l’Irak), toute réforme viable doit se dérouler « en deux phases successives, régionale et globale ». La première phase, en fait une réactivation de l’idée de Fonds monétaire asiatique, est conçue à la fois comme moyen de défense contre la guerre financière et comme moyen de promouvoir les échanges de biens physiques et les investissements à long terme, surtout entre pays asiatiques. Avec le temps, d’autres pays et d’autres régions du monde pourraient s’y joindre ou lancer des processus de coopération similaires. La deuxième étape consiste à créer un système financier global - le nouveau Bretton Woods de LaRouche.

Comme tout système monétaire global efficace, ce nouveau système doit être protectionniste et dirigiste, à réserve or, basé sur des taux de change fixes et des contrôles de capitaux provisoires. Fort d’une « colonne vertébrale » solide donnant au gouvernement les moyens nécessaires pour combattre les attaques spéculatives et orienter l’économie dans la bonne direction - celle de la production - un Etat souverain peut alors utiliser les institutions financières adéquates existantes - ou en créer de nouvelles - pour émettre du crédit productif. Exemplaire à cet égard est le Kreditanstalt für Wiederaufbau (banque de reconstruction allemande) - c’est d’ailleurs le modèle que le gouvernement italien vient d’adopter pour lancer de grands projets d’infrastructures - qui s’est avérée un instrument très efficace pour l’émission de crédits publics illimités destinés à des objectifs productifs spécifiques au service de l’intérêt général.

 Le débat économique en Allemagne

Je voudrais maintenant vous présenter cet instrument, si efficace, qui nous permettrait non seulement de réaliser de grands projets, créant de la richesse physique et des emplois pour tous, mais aussi d’accroître la productivité à l’échelle nationale et internationale, ce dans le cadre d’un nouveau Bretton Woods. Pour en donner un exemple concret, je vais ranimer le débat qui faisait rage en Allemagne au début des années 30, alors qu’il devenait chaque jour plus clair que, dans cette période de grande crise, toute continuation de la catastrophique politique déflationniste - clairement dictée par les puissances financières anglo-américaines - conduirait à la destruction de l’Etat, tandis que le parti nazi d’Hitler s’apprêtait à s’emparer du pouvoir.

J’ai choisi cet exemple car il met en lumière deux aspects qui sont d’une importance fondamentale pour nous aujourd’hui. D’abord, il nous prouve qu’il est possible, en principe, de surmonter une dépression à condition d’opter pour les bonnes solutions et d’y mettre la volonté politique nécessaire, ce qui a été prouvé par le président américain Franklin Roosevelt, dont la tradition est perpétuée aujourd’hui par LaRouche. Deuxièmement, à l’opposé, c’est la leçon à tirer de cette Allemagne du début des années 30, qui aurait pu emprunter cette direction mais ne l’a pas fait, avec les conséquences que nous connaissons.

Ironiquement, l’Allemagne disposait à cette époque de tous les moyens intellectuels nécessaires pour surmonter la crise, ce que le cofondateur du « système américain » d’économie politique, Friedrich List, aurait appelé le pouvoir mental ou capital intellectuel. Surtout, l’on trouvait dans toutes les associations et partis politiques d’excellents économistes qui étaient tous de fidèles disciples de List. Il existait même une « Société Friedrich List » qui n’était pas du tout un cercle de débats académiques, puisque ses membres - économistes, banquiers, industriels, hommes politiques et même membres actifs du gouvernement - intervenaient énergiquement sur le terrain économique et politique au niveau des discussions et du processus de décision.

Au début des années 30, le problème principal en Allemagne - comme dans les autres pays européens et dans le monde - est le suivant : comment sortir de la Grande Dépression avant que le fascisme ne prenne le pouvoir ?

En septembre 1931, la Société Friedrich List organise un séminaire secret à Berlin réunissant ses principaux membres - une trentaine de grands économistes, banquiers et hommes politiques - pour deux jours de discussion intense sur la façon dont l’Allemagne peut créer du crédit productif, les marchés internationaux ne lui fournissant aucun capitaux - du moins pas pour des projets productifs. Lors de ce séminaire, le Dr Wilhelm Lautenbach, à l’époque haut conseiller au ministère de l’Economie et l’économiste allemand dans la tradition de List de loin le plus compétent, présente un document innovateur au titre provocateur : « Les possibilités de relancer l’activité économique par l’investissement et l’expansion du crédit ».

Avant de vous présenter le concept fondamental de ce document crucial, qui se révèle chaque jour plus précieux (c’est d’ailleurs pour cela qu’Helga Zepp-LaRouche a lancé, à l’occasion des dernières élections fédérales, sa « campagne Lautenbach » pour sortir de la crise actuelle), voyons qui était Wilhelm Lautenbach.

 Un économiste listien

Wilhelm Lautenbach reçut une éducation universelle. Né en 1891dans la région du Hartz en Allemagne du nord, il fréquente les lycées humanistes de Goslar et de Brunswick (la ville de Gauss), avant de s’inscrire à la célèbre université de Göttigen, où il étudie d’abord les mathématiques et les sciences exactes, avant de se spécialiser dans la science politique et le droit, qu’il étudie aussi à Genève et à Berlin. Sa formation scolaire et universitaire humaniste fera de lui non pas un expert de la « théorie de l’argent » ou du « monétarisme », mais un remarquable représentant de la tradition de l’économie physique héritée de Leibniz et Humboldt. C’est en effet un économiste brillant et un expert reconnu pour toutes les questions de crédit et de finance.

Dans un curriculum vitae rédigé en 1941, retrouvé dans ses documents personnels aux Archives fédérales de Coblence, Lautenbach écrit que, dans ses diverses fonctions au ministère de l’Economie où il est entré après avoir obtenu son diplôme de docteur en Philosophie, en 1919, il a « à traiter de plus en plus de questions générales d’économie nationale, à tel point qu’à partir de 1924, je suis devenu le conseiller du secrétaire d’Etat et du ministre lui-même pour ces questions ».

Comme en témoignent ses idées et son caractère exceptionnel, Lautenbach devient en quelque sorte la « conscience économique et politique » de l’Allemagne de Weimar qui, en raison des pressions politiques extérieures (traité de Versailles et réparations impossibles à payer - deux mesures similaires aux « conditionnalités » du FMI aujourd’hui), se trouve dans une situation extrêmement difficile. Après l’éclatement de la Grande Dépression, en octobre 1929, et surtout après la crise bancaire désastreuse de 1931 qui ébranle les fondements mêmes du système financier international, tout le monde comprend qu’il faut intervenir immédiatement et globalement. A la fin de l’année 1930, le chômage frappe plus de quatre millions de personnes et le parti nazi d’Hitler, qui n’était, avant 1929, qu’un groupuscule fasciste parmi d’autres, devient alors une menace très grave pour la fragile démocratie allemande. On voit déjà se profiler, pour l’hiver 1931, le spectre de 7 millions de chômeurs.

Le problème qui se pose alors est, somme toute, similaire à celui que nous connaissons aujourd’hui. Faute de résorber le chômage de masse par une relance globale et ciblée de l’économie physique, la société risque de sombrer dans le chaos économique, social et politique. Ce qui se traduit, concrètement, par l’arrivée au pouvoir du parti nazi qui, après l’adhésion de l’ancien président de la Reichsbank, Hjalmar Schacht, en 1930, voit croître son influence dans le domaine décisif de la politique économique et financière. C’est notamment le cas dans les centres financiers de Londres et New York dont Schacht est en quelque sorte l’« agent sur place », comme en témoignent ses lettres obséquieuses au puissant gouverneur de la Banque d’Angleterre, Montagu Norman, avec qui il s’entretenait quotidiennement par téléphone lorsqu’il dirigeait la Reichsbank. Montagu Norman dirigea pendant un quart de siècle la Banque d’Angleterre - de 1920 à 1945 - exerçant à ce titre plus de pouvoir sur la politique financière internationale que n’en a aujourd’hui le président de la Réserve fédérale, Alan Greenspan.

 Deux conceptions diamétralement opposées

Dès les années 20, Lautenbach se pose comme l’adversaire irréductible de Schacht, car il ne peut y avoir de compromis entre leurs politiques économiques et financières respectives. L’approche purement monétariste d’« argent rare » promue par Schacht, qui était d’ailleurs strictement contrôlée, jusque dans les détails, par les intérêts financiers anglo-américains, étrangle de plus en plus la production, menaçant d’entraîner l’Allemagne dans la faillite économique et politique. Ce qui ne l’empêche cependant pas de changer son fusil d’épaule aussitôt après l’accession au pouvoir d’Hitler, en optant pour une variante non moins dangereuse du monétarisme, la politique de l’argent facile - destinée à couvrir les dépenses improductives pour le réarmement. Il les refinancera même à l’aide des junk bonds de l’époque, les traites mefo.

A l’extrême opposé, Lautenbach prône, en ces années décisives, la relance de la production par des mesures appropriées, provoquant également une baisse du chômage. Pour reprendre ses propres termes :

« J’ai présenté sans relâche à mes chefs, dès 1930, des mesures de création d’emplois à grande échelle, mais j’ai seulement obtenu qu’un exposé, conçu comme une proposition du gouvernement sur la création d’emplois, devienne l’objet d’une discussion à la Société Friedrich List en septembre 1931, peu avant la dévaluation anglaise à la demande du secrétaire d’Etat, Trendelenburg, et du directeur de la Reichsbank, Luther. Au départ, les participants à ce séminaire s’opposaient vigoureusement à l’idée fondamentale et à la dimension de ce projet, mais à la fin du séminaire, ils l’approuvèrent, à quelques exceptions près. Néanmoins, le projet disparut à nouveau, car le gouvernement n’avait pas le courage d’agir de manière décisive. »

 La réunion secrète de 1931

Je voudrais maintenant évoquer cette réunion de la Société Friedrich List, qui s’est déroulée les 16 et 17 septembre 1931 dans l’immeuble de la Reichsbank, à Berlin, car elle donne réellement la clé du problème : le concept de « création de crédit productif » comme solution à la crise. Lautenbach, un haut fonctionnaire du ministère, comme nous l’avons vu, était l’orateur principal de cette réunion secrète d’une trentaine de personnes, à laquelle participaient le directeur de la Reichsbank, Luther, les secrétaires d’Etat Schäffer (Finances) et Trendelenburg (Economie), ainsi que de grands économistes et quelques hommes politiques et banquiers hauts placés. L’appartenance de tous les participants à la Société Friedrich List, fondée en 1925, souligne le poids politique de cette institution.

Membre très actif de cette société, c’est pour deux raisons que Lautenbach a été choisi comme orateur principal de ce séminaire, convoqué à la hâte. D’abord, il jouit, bien au-delà de son ministère, d’une réputation d’« expert extrêmement perspicace et pas toujours commode en matière de politique monétaire et de crédit » et ensuite, il a développé depuis quelque temps des idées originales et même audacieuses concernant ce thème brûlant. Le seul titre de son document, que les participants n’ont reçu qu’au début de la réunion, est considéré à l’époque, à cause de la « dictature des réparations » de Versailles (on dirait aujourd’hui, la « dictature des critères » de Maastricht) comme politiquement scandaleux : « Possibilités de relancer l’activité économique grâce aux investissements et à l’expansion du crédit ».

L’argumentation de Lautenbach est aussi scientifiquement brillante que claire. Il écrit : « Le moyen naturel de surmonter une urgence économique et financière (...) ne consiste pas à limiter l’activité économique, mais à l’accroître ». Il distingue deux types d’urgence : d’une part, les catastrophes naturelles et les périodes précédant ou suivant une guerre, où la nécessité d’accroître la production s’impose à l’évidence, et de l’autre, les urgences économiques et financières de dimensions nationales et internationales, où il est évident que « nous devrions et voulons produire plus. Mais le marché, seul régulateur de l’économie capitaliste, ne fournit pas de directives positives évidentes. »

Pour résoudre ce problème, aussi grave à l’époque que maintenant, Lautenbach procède de la façon suivante. Après avoir rejeté les méthodes habituellement utilisées pour gérer une crise (réductions budgétaires, baisses d’impôts, coupes dans les dépenses publiques) comme totalement insuffisantes, voire « contre-productives » en période de dépression, puis ayant montré qu’il existe, dans un tel contexte, un excédent de « capacités productives inutilisées et de main d’œuvre inemployée », dont l’utilisation productive est la « tâche véritable et la plus urgente de la politique économique », Lautenbach touche au coeur du problème.

Cette tâche « est en principe simple à résoudre », affirme ce disciple de List, si l’Etat (l’Etat souverain, pourrait-on ajouter) crée « une nouvelle demande économique nationale » qui - c’est la condition essentielle - « représente un investissement dans l’économie nationale. On doit penser à des tâches comme des travaux publics ou subventionnés par l’Etat qui se traduisent par un accroissement de la valeur de l’économie et qui, dès le retour à des conditions normales, doivent de toutes façons être entrepris. » Dans ce contexte, Lautenbach pense d’abord à une infrastructure de transports.

Là se pose la question décisive : « Puisque les capitaux à long terme ne sont disponibles ni sur le marché extérieur, ni sur le marché intérieur, comment peut-on financer de tels projets ? » Lautenbach rejette la réponse courante selon laquelle le manque de fonds interdit d’entreprendre « des travaux publics raisonnables en période de grande dépression », affirmant de manière désarmante : « La liquidité est avant tout une question organisationnelle technique. Les banques sont liquides lorsqu’elle trouvent un appui suffisant auprès de la Reichsbank. » Par conséquent, Lautenbach propose que la banque centrale accorde aux banques des « garanties de réescompte » sur les bons destinés au financement de « projets économiquement raisonnables et nécessaires ».

Le même argument avait été utilisé, presque cent ans plus tôt, par le cofondateur du « système américain », Friedrich List - un combattant pour la vérité qui dut quitter l’Allemagne dans cette période sombre que fut la Sainte Alliance - dans son œuvre maîtresse, Système national d’économie politique :

« Le système de crédit public est une des plus belles créations de l’art de gouverner récent et une bénédiction pour les nations, pour autant qu’il sert de moyen de distribuer les coûts des réalisations et des efforts de la génération actuelle, qui ont un impact positif sur la nationalité entière pour toutes les époques futures,et garantissent son existence, sa croissance, sa grandeur, sa puissance, et un accroissement de ses pouvoirs producteurssur plusieurs générations ; ça ne devient une malédiction que s’il sert de moyen à une consommation nationale inutile, et en ce sens, non seulement ne favorise pas le progrès des futures générations, mais leur dérobe à l’avance les moyens mêmes de réaliser de grands projets nationaux. (...) Aucun effort de la génération actuelle n’apporte un avantage spécial décisif et favorable, que l’amélioration des transports, vu que ces investissements accroissent extraordinairement les pouvoirs productifs de la génération future, dans une progression toujours croissante. »

Comme List, Lautenbach estime que « l’effet stimulant de l’expansion primaire du crédit » destiné au financement de projets d’infrastructure a pour effet de relancer dans l’économie l’ensemble de la production. Le financement initial des projets d’infrastructure et d’investissements conduit à une conjoncture plus favorable pour l’ensemble de l’économie, le redémarrage des capacités de production inutilisées se traduit par un accroissement de la productivité, tandis que l’augmentation des recettes fiscales permet à l’Etat de gérer à long terme les crédits servant au pré-financement des projets.

Lautenbach souligne aussi que les projets d’infrastructure financés à crédit n’ont aucun effet inflationniste. Ces projets sont « rationnels et totalement incontestables du point de vue économique », étant donné qu’ils permettent « une vraie formation de capital économique, dans un sens matériel ». Ce type de financement à crédit génère une valeur économique réelle - on assiste à une véritable création de valeur.

Lautenbach n’oublie pas non plus l’effet multiplicateur productif qui résulte toujours de ce type d’investissements dans des projets intégrant les technologies les plus avancées, comme en témoigne l’exemple extraordinaire du projet Apollo, lancé par le président Kennedy afin d’envoyer un homme sur la Lune. C’est d’ailleurs pour cette raison que Lyndon LaRouche donne tant d’importance aux transferts de technologies dans son programme pour établir un nouvel ordre économique mondial. Au-delà, Lautenbach fait remarquer que l’expansion de la production se fait à une échelle et à un rythme proportionnellement plus grands que l’expansion du crédit.

Sa conclusion - présentée, rappelons-le, devant l’élite économique et financière de l’Allemagne en 1931 - se lit à la fois comme un fervent appel à une politique économique « dirigiste productive » et comme une description presque prophétique des effroyables développements politiques qui allaient suivre : « Avec une telle politique d’investissement et de crédit, la disproportion entre l’offre et la demande sur le marché intérieur sera écartée et par conséquent on donnera à toute la production une direction et un but. En l’absence d’une telle politique, nous nous dirigerons inévitablement vers une désintégration économique et une rupture de notre économie nationale, à tel point que pour éviter une catastrophe politique interne à ce moment-là, nous serons obligés d’augmenter fortement l’endettement public à court terme dans le seul but de la consommation, tandis qu’aujourd’hui nous disposons encore des moyens, en utilisant ce crédit pour des objectifs productifs, de rétablir l’équilibre entre notre économie et nos finances publiques. »

 Occasion perdue

Comme on le sait, le gouvernement allemand n’ayant pas eu le courage d’agir de manière décisive, cette proposition innovatrice de Lautenbach fut écartée - avec les conséquences que l’on sait pour l’Allemagne, l’Europe et le monde. Rétrospectivement, il est clair que si le plan Lautenbach avait été immédiatement mis en oeuvre, il n’aurait laissé aucune chance à Hitler ni aux nazis. C’est une réalité que LaRouche et ses associés à l’échelle internationale ne cessent de répéter depuis des décennies, bien que toute discussion sur ce sujet soit politiquement taboue.

Le protocole de ce séminaire secret de la Société Friedrich List ne fut publié que soixante ans plus tard, en 1991, et ce n’est qu’en novembre 2002 que le professeur Herbert Giersch, ancien directeur de l’Institut économique mondial de Kiel et ancien membre du groupe des « sages », mentionna dans un article qu’au début des années 30, un groupe d’économistes de toutes tendances, dont Lautenbach, avait élaboré un programme économique compétent qui aurait permis de stopper Hitler.

Pourtant, en novembre 1932, même l’insuffisant « plan Papen » pour relancer l’économie engendra tant d’optimisme en Allemagne que les nazis perdirent plus de 2 millions de voix aux élections de novembre. Goebbels fit une dépression et Hitler parla de se suicider. La mise en oeuvre un an plus tôt du « plan Lautenbach » - incomparablement plus compétent - aurait tenu le pouvoir hors de portée des nazis.

Ils reconnurent eux-mêmes immédiatement -Schacht et ses amis anglo-américains les premiers - que ce « plan Lautenbach » était de la dynamite politique. En juillet 1932, l’aile syndicale du parti nazi se présenta aux élections avec un programme économique de création d’emplois, qui faisait vaguement écho au concept de Lautenbach. Alerté par Schacht, Hitler ordonna aussitôt l’élimination de ce programme - bien que cette revendication d’apparence sociale ait fait gagner beaucoup de voix aux nazis, qui devint ainsi le parti le plus fort. En effet, le but de Schacht n’était pas de mettre Hitler au pouvoir pour qu’il lancer un programme de création de crédit productif, mais pour faire exactement le contraire - et c’est ce qu’il fera plus tard avec son programme de « canons au lieu de beurre ».

Une tentative sérieuse sera néanmoins lancée pour réaliser le « plan Lautenbach » : en décembre 1932, le gouvernement von Schleicher, qui vient d’être formé, ordonne in extremis à la Reichsbank de mettre à disposition des crédits productifs pour des projets d’infrastructure. Mais Schacht mobilise immédiatement ses maîtres anglo-américains pour contrer ces mesures et d’importantes quantités d’argent affluent de l’étranger dans les caisses vides du parti nazi. Fin janvier 1933, von Schleicher est renversé et Hitler mis au pouvoir.

Mais Schacht n’est pas encore satisfait, il a une vengeance personnelle à assouvir. A l’été 1934, il est de fait le ministre omnipotent des Finances et de l’Economie, ayant obtenu, après la prise de pouvoir d’Hitler, non seulement le poste de président de la Reichsbank, mais aussi, après une tristement célèbre intrigue, celui de ministre de l’Economie. Son premier acte officiel consiste à renvoyer Lautenbach de ce ministère, et c’est d’ailleurs le seul haut fonctionnaire qu’il licenciera. Pour se justifier, Schacht fait explicitement appel à une loi qu’Hitler avait fait adopter pour se débarrasser de hauts fonctionnaires indésirables. Parmi eux, il y avait bien sûr beaucoup de juifs, ce qui eut pour conséquence une importante « perte de cerveaux », étant donné qu’à l’époque, une bonne partie des professeurs, scientifiques et artistes étaient d’origine juive.

 L’exemple de Roosevelt

Le refus d’utiliser cet instrument qu’est la génération de crédit productif mena donc à des conséquences catastrophiques pour l’Allemagne. Par contre, l’efficacité de cet instrument fut démontrée aux Etats-Unis, sous forme du new deal du président Franklin Roosevelt qui, dès son entrée en fonctions le 4 mars 1933, lança un « plan Lautenbach américain », basé sur les principes du système américain. Après une réforme rigoureuse du système bancaire américain en faillite, menée à bien en quelques jours, Roosevelt accorda des crédits pour de grands projets d’infrastructure comme le développement de la Vallée du Tennessee (TVA), relançant ainsi l’économie physique. Lautenbach suivit avec grand intérêt la réalisation de son idée aux Etats-Unis, comme en témoigne ce discours qu’il prononça à Berlin en 1936 :

« Depuis plus de quatre ans, on pratique aux Etats-Unis une politique d’octrois de crédits, mais il faut y distinguer deux périodes différentes, celle de Hoover et celle de Roosevelt. Elles sont différentes dans leurs objectifs, leurs moyens et leur réussite. »

Herbert Hoover, selon Lautenbach, suivait une méthode purement monétariste et « espérait tout accomplir par l’effet de relance dû à l’argent à bon marché. Cette attente était illusoire à tous égards. »

C’est le contraire de ce que fit Roosevelt, en présentant un « programme de crédit global », note Lautenbach. Même si son new deal n’était pas « exactement unifié, cohérent et clairement réfléchi, [il était] audacieux et correct dans sa démarche ». En outre, Roosevelt fit preuve de souplesse dans la réalisation de ce programme. Dans l’ensemble, sa politique basée sur la création de crédit productif eut un effet « inhabituellement bénéfique » sur l’économie américaine.

« L’importance de ces mesures, conclut Lautenbach, est mise en lumière par le fait que ces projets géants comme le développement agricole et industriel de la Vallée du Tennessee - projets qui, à cause de leur générosité unique, ont une place unique dans l’histoire - ne constituent qu’une fraction minuscule du projet global de création d’emplois. Les succès de la politique de Roosevelt sont sans conteste très grands. »

Aujourd’hui, nous pouvons certainement parvenir à un succès tout aussi grand, en réalisant le nouveau Bretton Woods, la super-Tennessee Valley Authority et le Pont terrestre eurasiatique de LaRouche, et, de cette manière, créer les conditions de la « paix par le développement ».

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