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Notre dossier éducation, en vente ici Au Yémen, on assassine les hommes et leur mémoire. La France complice. terrorisme / 11 septembre, les 28 pages qui démasquent... La mer, avenir de l’homme Présidentielle 2017
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Le monde est en marche - Friedrich List

 Introduction

par Daniel Menuet

Ce traité a été rédigé en 1837 en réponse à l’Académie des sciences morales et politiques de Paris. Cette dernière l’a examiné lors de la séance du 15 mars 1837. Puisqu’il s’agit de répondre à la question : « Quelle peut être sur l’économie matérielle, sur la vie civile, sur l’état social et la puissance des nations, l’influence des forces motrices et des moyens de transport qui se propagent actuellement dans les deux mondes ? », List explore et met en valeur les retombées économiques et sociales d’un vaste réseau de chemin de fer employant la machine à vapeur.

L’auteur donne plus de force et d’arguments à des écrits d’autres auteurs de son époque [1], en y ajoutant les conséquences sur la société à un niveau international, d’un développement dans les domaines du transport de biens physiques et des personnes.

En 1830, la France était en retard sur les autres pays industrialisés dans la construction de son réseau ferré. Celui-ci comprenait seulement 319 kilomètres en exploitation sur 566 concédés, alors que l’Angleterre en avait concédés 2521, les États allemands 627, et la Belgique 378, sans parler des États-Unis qui en exploitaient 5 800 km et en avaient concédés 15 500 km. En outre, l’État n’avait pas de politique claire tant sur la consistance du réseau à construire que sur le régime d’exploitation à retenir.

Le traité de Friedrich List fut donc une contribution décisive en la matière, qui conduisit à l’adoption de la loi du 11 juin 1842 établissant les grandes lignes de chemin de fer en France. L’article premier de cette loi affirme qu’ »Il sera établi un système de chemins de fer se dirigeant : 1) de Paris à la frontière de la Belgique, par Lille et Valenciennes ; 2) à l’Angleterre, par un ou plusieurs points du littoral de la Manche, qui seront ultérieurement déterminés ; 3) à la frontière de l’Allemagne, par Nancy et Strasbourg ; 4) à la Méditerranée, par Lyon, Marseille et Sète ; 5) à la frontière de l’Espagne, par Tours, Poitiers, Angoulême, Bordeaux et Bayonne ; 6) à l’Océan, par Tours et Nantes ; 7) au centre de la France, par Bourges. Ensuite il s’agit de construire une ligne de la Méditerranée au Rhin, par Lyon, Dijon et Mulhouse ainsi qu’une ligne de l’Océan à la Méditerranée, par Bordeaux, Toulouse et Marseille. »

Ainsi, en réduisant l’espace et le temps, les Hommes sont à même de se rencontrer plus facilement et donc d’échanger des idées plus rapidement, contribuant ainsi au progrès de chaque nation et de l’ensemble des nations.

Voilà un argument d’une grande actualité. Pour l’école protectionniste, ce n’est pas l’argent qui créé la richesse, mais la créativité humaine appliquée au travail humain et aux infrastructures de base de « l’économie physique ».


 Le monde est en marche

par Friedrich List

(List a formulé des commentaires sur son propre traité en le relisant plusieurs années plus tard. Nous avons pris soin de les indiquer dans le texte par « NdA ».)

 Un mot d’excuse

L’auteur se voit obligé de s’excuser ici de l’état dans lequel il présente son manuscrit. Il n’a pas eu le temps même de le faire copier en entier, et ce qui est copié contient des fautes que le copiste a faites et que l’auteur n’a pu corriger faute de temps, pressé qu’il était par l’heure où il fallait déposer le mémoire à l’Institut.

Dans le présent traité, nous présupposons que l’application de la vapeur aux transports, tant par eau que par terre, n’est actuellement encore que dans sa première période de développement, et que les progrès qu’elle a faits dans les dix dernières années sont adoptés comme échelle comparative des améliorations et des perfectionnements importants que l’on peut encore attendre, même pour l’avenir le plus prochain relativement aux effets des forces mécaniques et à la diminution des frais de transport.

Nous adoptons comme très probable qu’à une époque même assez rapprochée l’on fera l’application de nouvelles forces motrices qui surpasseront celle de la vapeur, non seulement en efficience et en puissance, mais aussi en économie, ou que du moins dans tous les cas l’on trouvera moyen de rendre moins dispendieux les frais du combustible des machines à vapeur.

Nous présupposons en outre que plus tard, lorsque les transports multipliés de voyageurs et de marchandises justifieront l’emploi de capitaux plus considérables dans l’établissement de chemins de fer et de bateaux à vapeur, l’on établira sur les grandes lignes nationales des rails beaucoup plus forts, des arrières beaucoup plus grandes, plus spacieuses et plus larges, et des voitures montées sur des roues plus hautes de manière que ces voitures puissent offrir aux voyageurs toute commodité le jour et la nuit et franchir en toute sécurité sur les chemins de fer un espace de 20 à 30 km par heure.

Enfin, nous présupposons encore que dans tous les États européens, ainsi que petit à petit dans tous les autres pays moins civilisés, s’établiront des systèmes complets de chemins de fer et de lignes de bateaux à vapeur, comme sur le continent septentrion de l’Amérique. Car ce n’est que par des systèmes complets, embrassant des nations et des continents entiers, que l’on peut apprécier ces effets grandioses des nouveaux moyens de transport, relativement à l’état moral, intellectuel et social, comme à la condition économique et commerciale des nations et de toute l’humanité.

 I - Temps et espace

Plus les esprits ont de moyens de se mettre en rapport entre eux et d’exercer une action réciproque, plus sont rapides les progrès de l’humanité. Chaque individu ayant plus d’occasions de se former lui-même en profitant du progrès général et de contribuer à ce progrès.

Cette mutualité d’action entre les esprits est d’autant plus grande et plus forte qu’il y a plus d’hommes en contact et en communication soit orale, soit écrite. Tout penseur adoptera également comme règle cette observation que la nature a distribué en général avec une égale justice les dons de l’esprit entre les masses, mais qu’elle les a aussi répartis avec une égale sagesse entre les individus. Tous n’ont pas les mêmes dispositions pour les mathématiques ou la musique, pour la mécanique ou la poésie, pour la chimie ou la peinture. Mais l’on trouvera, à peu d’exceptions près, que pour un million d’hommes, à quelque nation qu’ils appartiennent (NdA : « faute »), la nature en a toujours destiné un même nombre soit aux mathématiques, soit à la musique, soit à la mécanique, soit à la poésie, soit à la chimie, soit à la peinture, et que le nombre de ceux qui sont doués de ces dispositions spéciales est toujours dans une juste proportion avec les besoins de la société, de telle façon que la majorité a de la prédilection pour les travaux agricoles, pour les métiers, les manufactures ou le commerce, qu’un plus petit nombre préfère la culture habituelle des sciences et des arts et que le plus petit nombre enfin est destiné à des travaux extraordinaires et à des créations nouvelles.

Plus les moyens dont peut disposer l’humanité permettent à chaque individu de développer les dons qu’il a reçus de la nature et de remplir en les employant la destination qui lui a été assignée, plus il y a de talents de même genre en contact et en action réciproque, plus aussi sont grands les progrès dans toutes les branches du savoir et de la puissance, plus l’humanité entière marche vite et facilement en avant.

L’action du contact entre les intelligences humaines est toujours d’une double nature : concentrique et excentrique. Concentrique en ce que le contact des intelligences de même espèce fait progresser les sciences et les arts. Excentrique en ce que les progrès d’une science ou d’un art agissent en même temps sur les progrès des autres et sur ceux de tout le genre humain.

Mais les intelligences sont séparées par les intervalles de temps et d’espace. Tout moyen, qui sert à diminuer et à rapprocher les intervalles et les distances, doit donc contribuer immensément aux progrès de l’homme.

La première invention et la plus importante sous ce rapport, après l’invention du langage, ce fut celle de l’écriture, qui met en rapport non seulement les esprits contemporains et séparés seulement par l’espace, mais même ceux de toutes les générations séparées par les intervalles de temps. La transition de l’écriture hiéroglyphique à celle des lettres fut un aussi grand progrès pour la communication des idées et des faits, que la transition des chiffres romains aux chiffres arabes pour l’arithmétique et les mathématiques en général.

La seconde grande invention sous ce rapport fut celle de l’imprimerie, qui agrandit à l’infini les moyens de communication mutuelle et étendit peu à peu sur toute la société humaine cette mutualité intellectuelle qui avait été jusqu’alors restreinte au cercle étroit d’un petit nombre d’initiés. Avec l’aide des établissements de postes et des messagers, l’on annula l’espace qui séparait les esprits et l’on économisa le temps, qu’avaient jusqu’alors absorbé la confection ou l’étude pénible de quelques manuscrits et les voyages ou le séjour dans les lieux où l’on trouvait l’enseignement oral.

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Invention de l’imprimerie

Le temps est l’un des biens les plus précieux et les plus importants de l’homme. La plus grande partie de son existence si bornée, l’homme la passe à se cultiver, à se former, à se préparer à sa destination. Le temps où l’activité de toutes ses facultés est complète se borne à une époque bien courte et celui de la décadence des forces intellectuelles et physiques arrive promptement. C’est pourquoi tout ce qui peut hâter le développement de l’homme, augmenter son activité dans le temps de sa vigueur, diminuer les suites fâcheuses de la vieillesse, est un immense bénéfice, non seulement pour les individus, mais aussi pour la société entière.

La stagnation, l’immobilité de la condition intellectuelle et sociale des Chinois est évidemment une conséquence de leur écriture hiéroglyphique dont l’étude absorbe la plus grande partie de la vie des hommes de lettres et qui exclut la civilisation des masses. Bien que l’écriture et l’impression, ainsi que les postes et les messagers, fassent disparaître l’espace entre les intelligences et assurent à jamais à l’humanité la possession des biens intellectuels amassés par la suite des générations séparées par le temps ; bien qu’elles favorisent, par l’économie du temps, l’activité et la vocation des individus ainsi que le progrès social, il n’en reste pas moins encore beaucoup à désirer à cet égard.

La jeunesse ne se forme pas seulement par l’instruction écrite, mais aussi par l’enseignement oral, par le commerce personnel de ceux que l’on se propose pour modèle, par l’expérience et par la facilité de voir elle-même. Le savoir, elle peut l’apprendre dans les livres, mais le pouvoir et le vouloir ne s’apprennent pas et ne s’acquièrent que dans la vie. Le talent mûr gagne plus par le contact de talents semblables, par l’expérience et la vue des choses, que par l’étude des livres ; d’ailleurs, il est limité par le temps et l’espace dans son application et dans les moyens de se faire valoir. Enfin, toute coopération sociale, pour un but soit matériel, soit moral, soit politique, exige l’union et le contact personnel.

Plus donc il sera facile à l’homme de se transporter d’un lieu à l’autre, plus il épargnera de temps et annulera d’espace durant cette translation, plus aussi le développement et l’action de ses forces s’accroîtront, mieux il pourra remédier à l’insuffisance de sa nature intellectuelle et physique, plus enfin l’esprit humain sera en possession de moyens d’utiliser pour ses fins les forces et les richesses matérielles de la nature.

Ces forces et ces richesses de la nature, l’homme ne peut les utiliser qu’autant qu’il en acquiert l’aptitude par la culture intellectuelle, morale et sociale. Mais la nature, dans la répartition de ces dons matériels, n’a pas observé à l’égard de tous les pays la même uniformité, que dans celle des facultés intellectuelles. Toutes les contrées sont pourvues par elle de richesses diverses. A l’une elle donna le combustible et le fer, à une autre le sel, à une autre les aliments pour les hommes et les bestiaux, à une autre les matières premières pour nos vêtements, à une autre les chutes d’eau nécessaires à la fabrication, à une autre les productions propres à satisfaire des besoins plus raffinés ou à guérir les maladies, à une autre l’or et l’argent. Tandis que d’une main elle attachait l’homme au sol, qui ne produit que du blé et qu’elle lui donna pourtant le besoin de se vêtir, de se chauffer, de se guérir quand il est malade, de se servir d’instruments de fer, et même de se procurer des jouissances plus raffinées, elle lui accorda de l’autre la faculté de produire plus de blé qu’il n’en faut pour ses besoins, de se mettre par l’art en rapport avec d’autres pays qui manquent des premières nécessités de la vie, que lui possède en abondance, mais qui ont été dotés d’autres richesses, et de se procurer par échange ce qu’il lui faut ou ce qu’il désire. C’est ainsi que l’homme, en ne produisant que ce que la nature lui a de préférence accordé de produire, peut néanmoins se procurer tous les biens qu’offre le globe entier, et c’est par ce moyen que la nature oblige à des rapports mutuels et à l’union tous les membres de l’espèce humaine.

Mais ce n’est pas seulement sous le rapport intellectuel, c’est aussi sous le rapport matériel que la nature a posé a l’homme le problème d’économiser le temps et d’annuler l’espace. Beaucoup de biens périraient si leur transport du lieu de leur production à celui où l’on en a besoin ne s’effectuait en très peu de temps. Il serait impossible, par exemple, de porter au Nord les fruits du Midi et au Midi la glace du Nord, si la navigation était encore aussi lente que du temps des Phéniciens. Un vaisseau, qui serait en route pendant quelques années avec une cargaison de blé, se trouverait à peu près dans le cas d’Esope avec le panier au pain, seulement le résultat ne tournerait pas de même à sa satisfaction. Plus les biens sont longtemps en route, plus il y a de désavantages pour les producteurs mutuels ; ils ne peuvent jouir qu’après des années du bénéfice de ce qu’ils ont expédié. Combien ne faudrait-il pas de bêtes de somme pour approvisionner par ce moyen l’Angleterre de houille et de fer ?

L’espèce humaine sera donc d’autant plus capable de produire. Il pourra demeurer sur la surface du globe entier d’autant plus d’hommes, ce nombre plus considérable d’hommes satisfera d’autant plus facilement à ses besoins et pourra d’autant mieux étendre ses jouissances qu’il y aura plus de temps épargné par des moyens perfectionnés de transport et qu’à l’aide de ces moyens, l’on fera davantage disparaître l’espace et l’éloignement entre les divers lieux de productions et de consommations. Le résultat de cette économie d’espace et de temps se manifestera dans l’échange effectué au moyen d’un pouvoir d’achat accru qui fera en sorte que l’on vendra d’autant et l’on achètera d’autant meilleur marché que le transport exigera moins de dépenses de temps et de frais.

C’est là l’une des principales raisons pourquoi la civilisation et les lumières étaient si peu répandues dans l’antiquité et pourquoi le commerce et la production des anciens peuples ne sauraient entrer en comparaison avec le commerce et les productions des nations modernes. Dans ces temps là, le commerce se bornait à quelque pays, situés proches l’un de l’autre sur les bords de la Méditerranée et le plus souvent il n’avait pour objet que de procurer des jouissances à quelques privilégiés. (NdA : « Erreur, suppose trop circonscrit le commerce de l’Antiquité. »)

Le commerce des temps modernes embrasse tout le globe et a pour but de satisfaire aux besoins et aux jouissances de tous les membres d’un si grand nombre de grandes nations.

Simultanément, avec les perfectionnements et les progrès des moyens de transport, l’on remarque chez les nations un progrès proportionnel de population et de prospérité. Des pays, qui ne possédaient ou n’employaient pas même la force des bêtes de somme et qui ne naviguaient sur leurs fleuves que dans de méchants canots, sont restés sauvages durant des milliers d’années. Ceux-là sont restés pauvres dont les moyens de transport se bornaient aux bêtes de sommes, à des voitures et des routes imparfaites, à une misérable navigation fluviale ou côtière. Mais les nations puissantes, riches de trésors et de populations, ce sont celles qui le sont devenues par de bonnes routes, par des canaux, par une navigation maritime perfectionnée.

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Les débuts de la machine à vapeur

Quelques petits instruments ont rapproché et uni les deux mondes, par les biens du besoin et de la production, mais les chemins de fer, la navigation à vapeur et le télégraphe élèveront les nations civilisées au plus haut degré de prospérité et de civilisation, et répandront l’une et l’autre sur toutes les contrées du globe.

Au cours de ce traité, nous expliquerons en détail comment, en général par suite de l’accroissement qui résulte des nouveaux moyens de transport, les forces intellectuelles et matérielles exercent une action réciproque.

 II - De la différence entre les anciens moyens de transport et les nouveaux

Les nouveaux moyens de transport, en mettant à la place de la force vivante une force inanimée, qui est presque illimitée dans son extension et susceptible de perfectionnements infinis dans son application, diminuent le fardeau pesant du travail de l’homme et font réellement de celui-ci le maître et le guide de la nature. Cette force augmente la production et diminue la consommation en subsistance de ceux qui sont uniquement occupés du transport, sans en consommer elle-même ; par conséquent, elle rend profitable l’existence et le bien-être d’un bien plus grand nombre d’hommes. Elle favorise les sciences et les arts, parce qu’il en faut pour la construction de ses machines. Elle exige de fortes masses de fer et de houille ; donc elle favorise ces deux branches importantes de l’exploitation des mines et des manufactures. Elle exige de grands capitaux, qui rapportent suffisamment d’intérêts et profitent particulièrement aux classes aisées ; en donnant aux petits capitalistes l’occasion de placer solidement et avantageusement le fruit de leurs économies, elle favorise l’industrie et l’économie parmi les classes les plus utiles de citoyens.

Les nouveaux moyens de transport mettent l’homme en état de combattre la nature bien mieux que les anciens moyens. Avec leur secours, il brave les vents et les tempêtes, les courants des fleuves, les déluges des nuages, la rigueur de l’hiver et la brûlante ardeur de la zone torride.

Ils portent à un tel degré de perfection la célérité, la régularité, le bon marché des transports (NdA : « bon marché, non pour les marchandises »), conditions essentielles du commerce intellectuel comme matériel, que l’on ne saurait leur comparer les effets des anciens moyens.

Les nouveaux moyens de transport unissent les peuples d’une manière bienfaisante. Ils empêcheront et anéantiront à la fin la guerre sur terre et sur mer ; les anciens moyens la favorisaient.

Tandis que les anciens moyens laissent subsister et entretiennent entre les classes inférieures et les classes supérieures une différence immense, relativement à la rapidité et à la commodité de la locomotion, ainsi qu’aux bienfaits, aux avantages et aux jouissances qui en dérivent, les nouveaux moyens établissent presque l’égalité entre toutes les classes. On a calculé d’après les listes de ceux qui se sont servis des chemins de fer déjà existants, que plus de 19/20 des avantages des nouveaux moyens de transport tournent au profit des classes moyennes et pauvres. Ces avantages s’étendent aux enfants, aux vieillards, aux malades, aux infirmes. (NdA : « très bien »)

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Les nouveaux moyens de transport transforment les mers intérieures et même les océans en lac méditerranés et établissent la régularité des communications entre les nations et les diverses parties du monde ; régularité, qui procure tant d’avantages et prévient tant de maux. Dans les anciens transports, tout dépendait du temps et des vents.

Relativement au commerce dans l’intérieur des terres, l’action des anciens moyens de transport était lente, faible et limitée à quelques contrées.

Un système complet de chemins de fer rendra toutes les terres intérieures, pour ainsi dire, navigables. Les effets en sont extraordinaires et ne se font pas attendre longtemps.

Les anciens moyens de transport favorisaient plutôt le commerce matériel, mais très peu le commerce intellectuel ; les nouveaux moyens de transport, quand ils auront atteint leur entier développement, non seulement ne laisseront point en arrière les anciens, quant à leur utilité et à leur importance pour le commerce matériel, mais ils travailleront même pour les moyens anciens, c’est-à-dire que les transports sur les routes et canaux n’en seront que plus nombreux. Mais en outre, ils favoriseront le commerce intellectuel à un tel point, par le transport des personnes, des lettres et des nouvelles, des livres et des journaux, que leur importance sous ce rapport sera bien plus grande encore que sous le rapport du commerce matériel.

Les nouveaux moyens de transport rendront surtout de bien plus grands services que les anciens pour l’évacuation de l’excès de population des anciens pays et pour la fondation de nouvelles colonies pour le mélange des races, pour la propagation et le progrès des sciences, des arts, de la civilisation, de la tolérance, de l’instruction de toutes les classes en général, pour l’entretien de l’amour de la patrie, pour l’extirpation des préjugés et de la superstition, des coutumes immorales et nuisibles et de la paresse, pour la propagation des nouvelles inventions et des procédés utiles, des langues et des littératures, pour l’existence des pauvres et des infirmes (comme par exemple les aveugles, les sourds-muets, les enfants trouvés), pour l’amélioration des lois, des administrations nationales et locales et des institutions politiques et bienfaisantes de toute espèce, pour le maintien du repos et de l’ordre, etc.

 III - Des effets des nouveaux moyens de transport sur le développement et l’activité de l’esprit humain en général

Les nouveaux moyens de transport font de l’homme un être bien plus parfait, plus puissant et plus heureux. Lui dont l’action était auparavant restreinte à un cercle borné, il peut actuellement l’étendre sur des pays, sur des continents entiers. Une foule de jouissances intellectuelles et de moyens d’instruction, qui auparavant n’étaient le partage que d’un petit nombre, peut être obtenue par toute la masse de la population. Les grands de la terre ne pourront à l’avenir voyager beaucoup plus vite ni beaucoup plus commodément que le plus simple ouvrier. (NdA : « ceci est une hypothèse. ») Les conséquences morales et politiques de ces nouvelles inventions sont à peine calculables, ne fût-ce que parce qu’il est impossible de prévoir jusqu’où sera poussé, avec le temps, le perfectionnement de ces moyens et l’application de nouvelles forces motrices. Comme toutes les connaissances et les talents en mécanique de toutes les nations s’appliquent de préférence à l’objet de la plus grande facilité de transport, l’on peut sans être taxé de rêveur se livrer à l’espérance que le siècle actuel fera encore des choses extraordinaires, relativement à ce but.

Ce qu’accomplissent des centaines de milliers d’hommes dont l’activité intellectuelle est concentrée dans l’espace étroit d’une ville, ne peut nous donner qu’une faible idée de ce que pourra exécuter et réaliser l’union de millions et de centaines de millions d’hommes. Evidemment, ces effets tourneront le plus immédiatement à l’accroissement des populations urbaines et à l’amélioration de leur existence. Que l’on se figure donc toutes les villes de France, unies par ces communications, si rapides, si vastes, si contenues : l’effet en sera presque le même que si tous leurs habitants étaient agglomérés dans une seule immense ville. Cette union est d’autant plus efficace et plus bienfaisante qu’elle ne présente que les avantages et les bienfaits de la réunion, sans impliquer les grands inconvénients d’une grande agglomération d’individus. Au contraire, les maux existants actuellement par suite de ces agglomérations seront de beaucoup diminués, parce que les approvisionnements seront plus faciles, parce que les villes pourront plus aisément transplanter dans les campagnes leurs pauvres et leurs indigents, parce que rien n’empêchera plus les gens moins riches de faire élever leurs enfants dans des contrées plus éloignées, où la vie sera moins chère.

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Réseau des chemins de fer français en 1932

En général, plus l’on médite sur ce sujet, plus l’on est convaincu que les suites de ces moyens de transport ne peuvent être que d’une bienfaisance grandiose. Quelle peine que l’auteur de ce mémoire se soit donnée pour découvrir les suites visibles de ces inventions, il n’en a pas trouvées qui ne fussent mille fois balancées par les bienfaits qui les accompagnent.

L’auteur, en disposant le projet de ce mémoire, avait l’intention de traiter dans le présent chapitre tous les effets intellectuels des nouveaux moyens de transports. Mais la matière s’est tellement développée entre ses mains, qu’il s’est vu forcé de la distribuer en plusieurs chapitres. En même temps, il comprit que les intérêts matériels, bien que d’une importance subordonnée, devaient cependant, comme fondation et soutien des intérêts intellectuels, être traités avant ces derniers. Il ne fait donc précéder les considérations générales contenues dans le présent chapitre que pour accorder aux intérêts intellectuels le rang qui leur est dû.

 IV - De l’influence des nouveaux moyens de transport sur les productions et la consommation des richesses matérielles

Partout où la nature et l’art ont créé des transports faciles et peu coûteux, nous remarquons que la production et la consommation, la population et la prospérité générale sont relativement infiniment plus grandes que dans les pays qui ne possèdent que des communications imparfaites, quelque prodigue qu’ait pu se montrer la nature envers ces derniers.

Des transports facilités, perfectionnés et moins chers diminuent les prix au profit du consommateur et du producteur à la fois, qui partagent le bénéfice des économies. Il en résulte une demande et une consommation plus considérables et toutes les branches de l’industrie se développent dans une égale proportion.

A l’aide des nouveaux moyens de transport et des canaux, chaque nation pourra mettre dans un rapport exact et utile, c’est-à-dire en équilibre, la production et la population industrielles avec la production des matières premières et la population vouée à cette production.

Cet équilibre effectuera en grand la division du travail. Toute ville, toute province qui auparavant, pour le placement de son excédent de produits, était réduite aux voisins les plus proches, étendra alors son débit à toutes les provinces, ou du moins sur une surface incomparablement plus grande, et verra croître sa production et sa consommation proportionnellement à l’extension de son marché, attendu que d’une part elle pourra se livrer de préférence à la branche de production où elle excelle, soit par suite de dispositions favorables de la nature, soit par une longue expérience et par l’habilité de ses habitants, et que d’autre part elle pourra tirer des autres provinces et à bien meilleur compte les articles qu’elle produisait auparavant elle-même avec peu d’avantage et d’utilité.

Cette extension du marché et son influence sur les forces productives et la consommation de la nation, agira d’autant plus efficacement en faveur de la richesse et de la prospérité nationale,

  1. que les articles transportés seront plus pesants relativement à leur valeur,
  2. que les articles, outre cette qualité, seront encore un objet de consommation de toutes les classes, ou du moins des classes les plus nombreuses,
  3. qu’ils seront plus nécessaires et plus utiles pour la satisfaction des premiers besoins et pour la production,
  4. qu’outre ces trois qualités ils appartiendront plus exclusivement à certaines provinces et à certaines contrées.

En raison de leur importance pour l’économie nationale, sous le rapport du transport avantageux de marchandises, les divers articles se placeront à peu près dans l’ordre suivant : houille, minerais de fer et fer, sel, tourbe, bois à brûler et bois de construction, pommes de terre et céréales, bestiaux engraissés, chaux, plâtre et engrais, pierres à bâtir et sable, autres minéraux, tan, paille et avoine, chanvre et lin, laine grossière, cuirs, articles de fer et de bois, bière, eau de vie, suif et huile, tabac et plantes à teinture ; vins et laines fines, gros articles de laine et de coton, autres articles légers d’un usage indispensable, toutes sortes d’articles de luxe, soieries, dentelles et bijoux.

C’est particulièrement pour la production de la houille et du fer que l’utilité des transports à bon marché se manifeste de la manière la plus frappante. Personne n’ignore que l’Angleterre, au moyen de ses canaux, de ses chemins de fer, de sa navigation fluviale de ses lacs, produit annuellement plus de 16 millions de tonneaux de houille, c’est-à-dire 10 fois plus que la France, que la valeur de cette production dépasse de beaucoup celle de la production en or et en argent de toutes les nations, et que la production des houilles en Angleterre considérée sous le rapport des manufactures, qui ne sont exploitées qu’avec le secours de ce combustible, a une importance supérieure même à celle de tout le commerce extérieur des Anglais. Personne n’ignore non plus, que l’Angleterre produit annuellement de 6 à 800.000 tonneaux de fer et qu’elle exporte en tout pays cette matière si utile. Avec un système de canaux et de chemins de fer, la France serait bientôt à même de quintupler et de décupler sa production de fer et de houille.

Outre les personnes, les lettres, les livres et les journaux, les chemins de fer transmettront encore :

  1. toutes les marchandises qu’il importe de transporter régulièrement et rapidement ou qu’il faille expédier promptement pour profiter de quelque circonstance favorable,
  2. toutes les marchandises d’une grande valeur, comparativement à leur poids, le transport rapide épargnant des intérêts,
  3. le principal commerce entre les villes et les contrées qui ne sont pas liées entre elles par des communications et des transports encore moins chers.
  4. la plupart des transports principaux en hiver, où ils suppléeront les canaux tout à fait et la navigation à la vapeur presque partout.

Les canaux conserveront sans doute toujours deux grands avantages sur les chemins de fer, avantages qui les feront surtout préférer pour le transport des articles les plus pesants. Premièrement, celui du bon marché des transports et secondement, celui que ces transports peuvent, comme sur les routes ordinaires, être livrés au public contre un certain droit de péage, tandis que le transport sur les chemins de fer, par sa nature même, sera toujours nécessairement concentré dans une seule main.

De même qu’une navigation fluviale imparfaite n’exclut pas l’établissement d’un canal latéral, de même un canal n’exclut pas l’établissement d’un chemin de fer parallèle, supposé toutefois que l’on compte sur un commerce considérable. Ils travaillent plutôt l’un pour l’autre. Le chemin de fer, opérant le transport des personnes et des lettres avec plus de célérité, de commodité et à meilleur compte, met les hommes en rapport entre eux et avec les choses, augmente et facilite les entreprises et les affaires, exerce ainsi les plus grandes influences sur l’accroissement du transport des marchandises et, en se chargeant lui-même d’une partie de ce transport, il amène, mais peut-être plus tard, l’augmentation des transports par les canaux. En effet, le chemin de fer facilite surtout au fabricant l’arrivage des matières premières d’une plus grande valeur et l’expédition de ses produits fabriqués, ce qui non seulement lui épargne des intérêts et donne plus de régularité à ses affaires, mais lui permet aussi de les étendre beaucoup plus avec le même capital. L’extension de la fabrication le long des canaux de chemins de fer parallèles occasionne une plus forte demande de pondérants de toute espèce tels que charbon, bois de chauffe et de construction, chaux, et minerais de fer etc. dont le transport tombera en partage au canal et lui rapportera avec le temps plus que le transport du coton, de la laine et des articles fabriqués. Cet effet est encore plus frappant dans le cas où les communications beaucoup plus parfaites par les chemins de fer donnent lieu à de nouvelles entreprises. Même là, où l’agriculteur croirait devoir expédier par le chemin de fer ceux de ses produits qui ont le plus de valeur, cette circonstance ne saurait être par la suite qu’avantageuse pour le canal. Car le débit avantageux et plus considérable mettra le cultivateur en état et lui donnera le désir d’améliorer ses bâtiments, ses terres, ses cultures. Ces améliorations auront pour résultat des excédents plus considérables de produits, qui à cause de leur valeur moins forte relativement à leur poids et à leur volume, seront transportés par le canal. Par cet usage et en apportant les matériaux de construction et les engrais nécessaires à l’agriculture pour ses améliorations, le canal rendra à la production de bien plus grands services que s’il eût effectué le transport des produits agricoles plus élevés en valeur, à très bon marché il est vrai, mais avec la lenteur qui lui est particulière.

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De même, le chemin de fer ne fait que favoriser les intérêts du canal, en le remplaçant pendant l’hiver. D’une foule de cas, qui se présenteront à l’esprit de tout homme d’expérience, nous n’en voulons citer qu’un seul. Dans la plupart des localités, il y a souvent en hiver disette de combustible, parce que ceux qui pourvoient le marché ne peuvent pas toujours calculer exactement combien il reste de combustible des provisions de l’année précédente, combien il en a été amené dans le courant de l’été et quelle sera la durée ou le froid de l’hiver. (NdA : « Voit fort bien que les deux moyens de transport peuvent subsister. ») En pareil cas, la consommation industrielle et domestique est troublée au grand préjudice de la production industrielle et de la consommation de l’année suivante. Mais si un chemin de fer peut suppléer à ce déficit, ces inconvénients disparaissent et les demandes des articles transportés par le canal seront l’été suivant plus actives et plus fortes que si le service du canal n’avait pas pu être complété par celui du chemin de fer, d’autant plus que le débit non interrompu en hiver aura encouragé les producteurs de ces articles à augmenter leur production et les aura mis ainsi en état de satisfaire ce surcroît de demande.

A l’agriculteur, les nouveaux moyens de transport assurent une expédition plus rapide, plus étendue et moins dispendieuse de ses produits, des arrivages plus faciles et moins coûteux de combustibles minéraux, qui lui permettent de mettre en culture plus utile un sol fertile, qu’il avait auparavant sacrifié à celle du bois ; l’acquisition à meilleur marché de toutes sortes d’engrais, du sel et de tous les matériaux, instruments et articles manufacturés nécessaires pour ses constructions, pour son état ou pour ses besoins domestiques ; l’avantage de faire venir de plus loin de meilleurs races de bestiaux, de meilleurs arbres, de meilleures plantes et de pouvoir s’appliquer particulièrement au genre de culture à laquelle ses terres sont les plus propres, en obtenant plus avantageusement par échange les productions agricoles qu’il ne produit pas lui-même ; enfin, le grand avantage d’une augmentation notable des revenus nets et de la valeur totale de ses propriétés.

Au fabricant, ils assurent des arrivages réguliers et à bon compte de matières premières et de subsistances et une expédition également rapide, régulière et peu coûteuse de ses produits manufacturés. La célérité et la régularité des transports sur les chemins de fer permettront aux fabricants de faire plus d’affaires avec le même capital, en hiver comme en été. Ses capitaux lui coûtant dès lors moins cher, il pourra lui-même baisser ses prix. En général, ces moyens de communication contribueront beaucoup à assurer aux fabricants la possession du marché intérieur.

Le transport rapide et facile des personnes mêmes agit puissamment sur la production de l’agriculture et des branches de l’industrie et anime considérablement les commerces intérieur et extérieur.

Il sera plus facile à l’agronome de parcourir les pays étrangers pour apprendre de nouveaux procédés, de nouvelles cultures, pour connaître de nouvelles machines, de nouveaux instruments, de nouvelles et meilleures espèces d’animaux, d’arbres, de graines et, pour les rapporter dans sa patrie, il lui sera plus facile de trouver des débouchés plus avantageux pour ses produits ; ou, s’il veut s’établir seulement, de trouver de meilleures occasions, d’acheter des terres ou d’en prendre à bail. Il lui sera plus facile de visiter des expositions et des solennités agronomiques ou de contribuer à la propagation des connaissances agricoles, en prenant part aux travaux des sociétés agronomiques, ou de s’instruire lui-même, par ce moyen et en suivant des leçons sur l’économie rurale faites dans des lieux éloignés.

Il sera plus facile au fabriquant de chercher les endroits d’où il tirera sa matière première avec le moins de frais et où il débitera ses marchandises le plus avantageusement, de se procurer d’habiles ouvriers, de s’instruire en voyant lui-même dans les pays étrangers où sa branche de fabrication sera plus perfectionnée, d’introduire chez lui des inventions étrangères ou de faire valoir les siennes, de visiter des expositions d’art et d’industrie, de fréquenter des institutions ou des sociétés polytechniques. Il lui sera plus facile de s’établir lui-même, ou si le lieu qu’il habite ne répond pas à ses désirs, d’aller s’établir ailleurs et d’y transporter son industrie. Un des plus grands avantages qu’il retire des nouveaux moyens de transport, c’est de n’être plus obligé, comme avec les anciens moyens, de s’établir dans une grande ville ou du moins dans le voisinage ; il pourra désormais, si son avantage s’y trouve, soit à cause du prix du combustible, soit pour les forces hydrauliques etc. aller établir sa manufacture dans des localités très éloignées de la capitale, sans avoir à renoncer pour cela aux avantages que lui offre la grande ville.

Il sera infiniment plus facile au marchand d’agrandir par des voyages la circonscription de son commerce et de sa clientèle, d’étendre ou de rectifier ses connaissances et les idées des choses et de leurs conditions, de concerter et d’exécuter des entreprises en commun avec des personnes établies dans des lieux éloignés, de concilier en personne des différends et de se procurer des aides convenables.

Dans toutes les branches de l’industrie, l’individu sera capable de poursuivre plusieurs affaires, plusieurs entreprises à la fois dans des localités différentes ; mais en tout cas l’esprit d’association sera particulièrement développé et secondé.

Les voyages rendus plus faciles tourneront surtout au profit des hommes spéciaux, formés scientifiquement. Ils pourront de temps en temps parcourir les pays les plus éloignés pour s’instruire des progrès de la mécanique, de la chimie etc. et revenus ensuite dans leur patrie, étendre leur action et leur influence sur des pays entiers.

 V - Des effets du nouveau moyen du transport sur la civilisation et le bien être des ouvriers.

Une invention nouvelle est d’autant plus importante, d’autant plus bienfaisante, qu’elle agit d’avantage en faveur de la civilisation et du bien être des classes ouvrières, c’est à dire de la grande majorité des populations.

Considérés de ce point de vue, les chemins de fer sont la plus grande invention des temps anciens et modernes ; ce sont de véritables machines à civilisation et à prospérité populaire. Rien n’est moins favorable aux progrès de l’homme que l’immobilité, autrement dit, l’adhérence végétale à la glèbe sur laquelle il a reçu l’être.

Tant qu’il végète ainsi, il ne pourra développer ni son esprit, ni ses facultés industrieuses physiques, qui sont pour plus de moitié déterminées par la culture intellectuelle. Il persiste durant des siècles et des milliers d’années à conserver les mêmes procédés, les mêmes pratiques, les mêmes instruments, les mêmes préjugés, les mêmes idées rétrécies. Les peuples asiatiques et africains en sont un exemple frappant. S’il vit dans des cercles peu étendus, dans des villages ou de petites villes, comme c’est le cas pour la majorité de chaque nation, il lui manque l’exemple du mieux et l’émulation et le plus souvent même les occasions d’agrandir le rayon de son activité. La paresse et la nonchalance dans toute espèce d’affaire et de travail deviennent une habitude générale et le petit nombre de maîtres paralyse tout mouvement. La production est par conséquent faible, l’ouvrier n’a qu’une nourriture pauvre et insuffisante et qui réagit à son tour d’une manière pernicieuse, sur ses facultés productives.

L’importance des voyages et des déplacements de l’ouvrier, surtout dans sa jeunesse, fut reconnue déjà par ceux qui imposèrent aux compagnons de métier l’obligation d’une tournée en pays étranger.

Les transports par les chemins de fer, comme on peut le déduire déjà des résultats de la navigation à vapeur en Angleterre et aux Etats-Unis, apporte une nouvelle vie, un mouvement plus vif, plus accéléré au milieu des masses inertes et paresseuses. L’ouvrier peut dès lors, aussi bien que les classes élevées et moyennes, voyager pour se former et pour améliorer sa situation. De meilleurs procédés, de meilleures méthodes se répandent généralement, l’exemple d’un travail plus considérable, récompensé par un salaire plus élevé et des jouissances nouvelles et plus fortes excitent l’émulation, et l’ouvrier s’habitue à produire davantage. Depuis que pour un shilling on passe d’Irlande en Angleterre, les Irlandais arrivent dans ce dernier pays par centaines de milliers, pour travailler en journée soit aux fenaisons ou aux moissons, soit dans les mines et les fabriques, soit aux constructions. (NdA : « Bienfait pour la classe ouvrière. »)

Le journalier, le petit cultivateur, l’ouvrier des villages et des bourgs, qui manquait souvent d’ouvrage, durant des semaines entières, ne passera plus son temps dans l’oisiveté, mais se rendra dans des contrées ou des villes plus éloignées où il y a pour le moment une demande d’ouvriers plus forte que d’ordinaire. La situation d’une foule de gens de métier et d’ouvriers s’améliorera considérablement s’ils peuvent aller avec leurs familles s’établir à la campagne et y travailler pour la ville, ou bien passer les semaines en ville et le Dimanche au milieu de leurs familles. Une stagnation momentanée de quelques fabriques ou de toute une branche de fabrication ou une réduction dans le nombre des ouvriers, ne sera pas de beaucoup aussi funeste pour cette classe, puisque l’homme sans travail pourra beaucoup plus facilement chercher à de plus grandes distances un nouveau maître.

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En général, l’on sentira beaucoup mieux que par le passé de quelle importance pour la prospérité et la puissance d’une nation est une classe ouvrière et habile, expérimentée, laborieuse, économe, morale, cultivée et formée complètement par rapport à sa situation dans la société ; et surtout bien •nourrie, considérée et non accablée d’un travail exorbitant.

Les gouvernements rivaliseront alors avec les fabricants et les agronomes dans le but d’améliorer cette classe, comme le jardinier fait des arbres. On doit même espérer, et ce serait l’un des plus grands triomphes qu’aurait à célébrer l’humanité, que les nations civilisées l’accorderont sur un règlement général concernant l’emploi des enfants dans les travaux de fabriques (NdA : « belle pensée ») et qu’elles ôteront ainsi aux fabricants un motif de se procurer les avantages de concurrence, au préjudice du développement intellectuel et physique de toutes les générations futures. On concevra que les écoles polytechniques, les prix, les faveurs, les distinctions n’agissent que sur les entrepreneurs et les chefs des travaux, que l’émulation des ouvriers doit être stimulée par des moyens particuliers et que des résultats remarquables obtenus par les ouvriers doivent être récompensées par des distinctions honorifiques.

Les gouvernements sages, les fabricants et les agronomes expérimentés et intelligents seront mis à même par le transport des chemins de fer et des bateaux à vapeur, de pouvoir plus facilement envoyer les ouvriers indigènes en pays étranger pour s’y former et d’attirer à leur service des ouvriers habiles d’autres pays.

Des pays entiers, tels que l’Espagne et le Portugal, trouveront dans la facilité d’attirer de bons cultivateurs et de bons mineurs (NdA : « Erreur, ce n’est pas la dépense du voyage qui effraie ») le plus sûr moyen de faire prospérer leur agriculture et leurs mines, de stimuler leur propre population, de la rendre plus laborieuse et d’y propager de meilleurs procédés. Des centaines de milliers d’ouvriers qui sont à la charge de la société en Irlande, en Angleterre, en France ou en Allemagne et qui ne possèdent pas de moyens suffisants pour se rendre dans des colonies étrangères éloignées, pourront à l’aide des chemins de fer et des bateaux à vapeur émigrer à peu de frais vers la péninsule ou la côte septentrionale d’Afrique, là ils se créeront une existence nouvelle utile pour eux-mêmes et pour la chose publique, supposé toutefois que le gouvernement de ces contrées soit assez fort pour y maintenir la paix et protéger les immigrants. C’est dans la transplantation que gît le remède à tous ces maux, que Malthus voulait empêcher par l’introduction de ses maximes et en foulant aux pieds toutes les lois de la nature, tout sentiment, toute moralité, toute religion.

Quand par l’influence des transports plus faciles et plus rapides, les forces productives des nations et, par suite, leurs facultés contributives et les revenus des Etats auront été augmentés ; quand d’un autre côté, les dépenses des Etats auront été diminuées par suite de la réduction successive des armées permanentes, devenues de plus en plus inutiles et par suite des autres causes, que nous indiquons au Chap. (XV) ; il sera facile aux gouvernements de diminuer considérablement, sinon de supprimer tout à fait, les impôts sur les premières nécessités de la vie ; impôts qui, d’ailleurs, attaquent le principe vital même des forces productives. Mais sans cette réforme même, les transports perfectionnés augmenteront déjà l’aisance de l’ouvrier parce qu’ils occasionneront une plus forte demande d’ouvriers à cause des entreprises nouvelles, qu’ils feront baisser les prix des denrées et des marchandises fabriquées les plus nécessaires, qu’ils faciliteront les approvisionnements en pays étranger en cas de mauvaise récolte ou de disette et que, surtout, ils pourvoiront l’ouvrier de combustible et de vivres à bon marché et en abondance pendant la saison d’hiver où les prix élevés et la disette lui sont le plus pénibles, où le mouvement est, soit interrompu, soit ralenti.

Quand les moyens de transport seront arrivés au dernier degré de perfectionnement, ce ne sera plus une nécessité naturelle, comme le prétendait Malthus, que la disette et la misère déciment de temps en temps le nombre des ouvriers.

 VI - De l’influence des nouveaux moyens de transport sur l’amélioration de la condition des indigents, des infirmes et des malades

De tout temps l’on a regardé, et avec raison, la sollicitude pour le sort des individus compris dans ces classes, comme l’une des principales obligations de l’Etat ; et plus les nations feront de progrès dans l’industrie manufacturière, où l’emploi des forces mécaniques menace de priver de leur travail habituel une quantité de mains, plus il devient important de consacrer des soins conséquents à la condition des pauvres. Les Anglais, qui se trouvent les plus engagés à résoudre le problème de cette amélioration du sort des indigents, ont choisi le plus nuisible, le plus préjudiciable de tous les moyens, la taxe des pauvres, moyen qui nourrit plutôt la paresse qu’il ne vient au secours de la véritable indigence.

Ce qu’il faut surtout envisager, c’est que, pour des causes évidentes, le plus grand nombre des pauvres s’accumule dans les grandes villes, où se réunissent dès lors leurs circonstances très défavorables ; d’abord, que dans les villes l’on manque d’occasions d’occuper, d’une manière conforme à leurs forces et à leurs aptitudes, un grand nombre d’individus les plus différents, occasions que l’on trouve plutôt dans l’agriculture et dans quelques manufactures très simples ; secondement, que dans les villes les subsistances sont plus chères.

Sans nous occuper ici de l’organisation des établissements destinés aux pauvres, ce que notre temps ne nous permet point, nous croyons pouvoir observer généralement que les nouveaux moyens de transport faciliteront singulièrement le soulagement des pauvres, en permettant de les éloigner des villes pour les transporter dans les contrées plus reculées, moins cultivées, où la vie est moins chère et où ces individus peuvent être employés à fonder des colonies agricoles.

Il en est de même pour les maisons d’enfants trouvés et de détention.

L’on pourra fonder des établissements pour les malades, les fous, les sourds-muets, les aveugles, si plusieurs départements se réunissent dans ce but. Ces établissements seront également favorisés par les transports accélérés, commodes et peu dispendieux. Mais ces transports seront surtout du plus grand secours pour les malades qui, pour rétablir leur santé, sont obligés de se rendre à quelque endroit éloigné. (NdA : « vrai. ») La richesse ne sera plus une condition indispensable pour jouir de la possibilité de recouvrer sa santé, soit par des voyages dans des climats plus doux, soit en se rendant aux eaux, soit en consultant des médecins éloignés.

 VII - De l’influence des nouveaux moyens de transport sur l’instruction de la jeunesse et l’instruction publique

Il en est de l’instruction publique comme de toutes les autres branches d’activité sociale, un certain nombre d’hommes seulement s’y sentant appelés par leur vocation. Le devoir de l’administration publique, relativement à l’instruction publique, c’est de trouver les hommes parmi les masses de la population, de les préparer à leur importante vocation en les faisant instruire dans des institutions publiques spéciales, de les placer ensuite dans un cercle d’action tel qu’il leur est le plus convenable pour y travailler à la grande œuvre de l’éducation, de les surveiller et de les stimuler dans l’accomplissement de leurs devoirs, de récompenser ceux qui s’y distingueront. Il est évident que le transport plus facile des personnes sur toute la surface du territoire de l’Etat secondera l’administration puissamment. Mais le secours en sera surtout efficace pour les écoles spéciales, telles que les écoles polytechniques, agricoles, vétérinaires, etc., qui sont obligées de concentrer leurs élèves d’une grande étendue de pays.

 VIII - Du progrès de la littérature et des langues, des sciences et des arts, par les nouveaux moyens de transport

Tout ce qui augmente la prospérité, l’industrie, la population et la civilisation générale, propage et fait progresser aussi les sciences et les arts, et agrandit le domaine de la littérature.

Cette extension, tout en diminuant le prix des livres, augmente la récompense de ceux qui enrichissent la littérature de travaux remarquables, et en même temps elle excite à la production de bons ouvrages et multiplie le nombre de ceux qui briguent les suffrages du public. Par les moyens des chemins de fer, les livres se répandront avec la rapidité de nos journaux, et les journaux se concentreront pour la plupart dans les villes capitales ; il est même présumable que les journaux des capitales, à moins que des lois fiscales n’y mettent obstacle, paraîtront plus d’une fois par jour. Les ouvrages importants paraîtront à la fois dans les principales langues de l’Europe, et la connexion des langues fera adopter, comme partie essentielle du droit international positif, une loi générale contre la contrefaçon (NdA : « Les internationales nécessités par chemin de fer »). L’étude et la connaissance des principales langues d’Europe seront indispensables à tout homme cultivé. Les relations continues et fréquentes des provinces avec la capitale refouleront les dialectes populaires et provinciaux jusque dans les parties les plus reculées des empires.

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L’exposition universelle de 1900

Les congrès annuels de savants et d’artistes, comme il s’en est établi récemment dans tous les pays civilisés, les expositions des arts, les grandes solennités musicales, seront visitées par les savants et les artistes de toutes les nations. Des assemblées de même genre pourront se former avec le temps, parmi les agronomes et les ingénieurs, les jurisconsultes et les publicistes, les théologues, les philologues, les poètes, etc.

Les assemblées, les voyages, la connaissance des diverses langues, en liant littérairement ou personnellement les savants et les artistes de toutes les nations, feront naître parmi eux une émulation utile. Elles réuniront pour des travaux communs les plus grands talents de chaque spécialité ; et proposeront en commun des prix pour la solution de questions ou pour les inventions nouvelles qui intéresseront toute l’humanité.

Tous les savants, dont les travaux ont pour objet l’étude de la nature, la condition des pays et des nations ou la recherche des monuments de l’antiquité, seront mis à même, par les voyages devenus plus faciles, d’exécuter infiniment plus, avec moins de dangers et de sacrifices. Déjà les savants européens parcourent les côtes asiatiques et africaines de la Mer Méditerranée, presque avec la même sécurité que leur patrie.

 IX - De l’influence des nouveaux moyens de transport sur les capitalistes, les propriétaires et les hautes classes

L’un des plus grands maux, dans les pays où la civilisation est déjà ancienne, c’est que les capitalistes et les propriétaires, attirés par les jouissances que leur offre le séjour des grandes villes et surtout de la capitale, ne s’inquiètent ni de l’amélioration de la culture, ni de nouvelles et lucratives entreprises industrielles, ni en général du progrès de la prospérité publique, et qu’ils demeurent toute l’année à la ville, ou ne s’en éloignent que pour peu de temps et à de petites distances. De cette manière sont perdues les forces intellectuelles de ceux précisément qui possèdent les plus grands moyens matériels et qui, plus que tous les autres, sont en position de se consacrer aux études utiles et au progrès de la chose publique.

Les nouveaux moyens de transport mettront ces classes de citoyens à même de joindre aux jouissances et aux avantages du séjour de la capitale, les jouissances et les avantages du séjour de la campagne dans des contrées même très éloignées de la capitale, ce qui ne saurait manquer de trouver au plus grand profit de l’économie rurale, de l’industrie, de l’administration publique et de la civilisation des provinces en général.

 X - Des nouveaux moyens de transport, relativement au commerce du globe, à la colonisation, au mélange des races

Nous avons montré au chap. IV comment les nouveaux moyens de transport agissent sur la production et sur la consommation des biens matériels.

A ce sujet, il faut se rappeler aussi que la production intérieure pour la consommation intérieure est de 10 à 20 fois plus considérable que la production pour l’exportation et la consommation en articles importés. Il s’ensuit que les nouveaux moyens de transport, abstraction faite de leur influence morale par le transport des personnes, sont d’une importance bien autrement grande pour le commerce intérieur que pour le commerce extérieur, et que ceux-là par conséquent sont dans une grande erreur, qui croient que ces moyens de transport ne sont réellement d’une véritable utilité que sur les routes particulièrement importantes relativement au commerce extérieur.

Cependant, si l’on réfléchit aux effets que les nouveaux moyens de transport doivent avoir dans leur application la plus étendue, l’on est convaincu qu’ils donneront au commerce international de tous les pays de la terre un essor, dont on peut à peine aujourd’hui se former une idée.

Voyons d’abord les chemins de fer :

Le continent européen, traversé par des lignes de chemins de fer, de Cadix et de Lisbonne à St-Petersbourg et à Moscou, de Naples au Havre, de Paris, où se trouvera le point d’intersection, le centre de ces deux lignes immenses, à travers l’Allemagne, l’Autriche, la Hongrie, jusqu’à la mer Noire, agrandira d’une manière immense son commerce, ne dépendant d’aucune puissance maritime prédominante.

Dès lors, la Russie pourra, par le continent asiatique, joindre St-Petersbourg et Moscou à la Chine, et élever contre le commerce maritime une heureuse concurrence qu’il ne sera pas au pouvoir de l’Angleterre de troubler. Celle-ci se verra dès lors obligée d’opposer à la ligne russe une ligne méridionale qui liera Smyrne, Constantinople et la Perse avec l’intérieur de l’Asie.

Si, en Afrique, Ali Pascha médite déjà à la jonction des deux mers et celle de la haute et de la basse Egypte, on ne saurait douter qu’avec le temps ce continent, si peu connu encore dans son intérieur, ne soit également conquis par les chemins de fer. La France concevra bientôt que le moyen le plus infaillible de maintenir son autorité en Afrique et de l’étendre sur toute la côte septentrionale et dans l’intérieur, c’est d’y établir des chemins de fer.

Dans le continent septentrional de l’Amérique, les moyens de transport, la population et les richesses avancent d’un pas tellement gigantesque que bientôt la civilisation atteindra les bords de l’Océan occidental. Ce que les aventuriers de cette nation entreprennent et exécutent au Texas, maintenant qu’elle ne compte que 18 millions d’individus, nous donne la mesure de ce qu’elle fera 1orsque la population des Etats-Unis sera montée à 90 ou 100 millions. Il est dans la nature des choses que les peuples moralement et intellectuellement dégénérés, d’origine espagnole ou portugaise, ne puissent résister à l’ascendant de la population du Nord de l’Amérique, puissante par sa moralité, son industrie et son éducation politique. On peut donc soutenir, sans trop de hardiesse, qu’avant qu’il s’écoule un siècle, il y aura plus d’une communication par chemin de fer.

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Pont Terrestre Eurasiatique proposé par LaRouche en 1996

Représentons-nous maintenant tous ces systèmes de chemins de fer des continents, liés entre eux par des lignes de bateaux à vapeur.

De même que les mers intérieures du Nord de l’Europe, ainsi que la Méditerranée et la mer Noire, sont métamorphosées en lacs par la navigation à la vapeur, de même il en sera ainsi de l’océan Atlantique. A mesure que ce moyen de transport se perfectionnera, il se substituera peu à peu à la navigation à la rame et à la voile qui, au siècle prochain, ne servira qu’au commerce maritime des peuples peu avancés en civilisation. De même qu’actuellement le voyageur, quand il rencontre des transports à dos de cheval ou de mulet, conclut de cette circonstance que le pays est encore peu civilisé, de même à l’avenir le marin supposera que les bâtiments à voile qu’il rencontre appartiennent à des nations peu avancées, ou que du moins ils sont chargés de marchandises de peu de valeur.

Déjà l’Angleterre est sur le point d’établir avec les Indes orientales et avec l’Amérique du Nord une communication par bateaux à vapeur ; elle existe déjà entre Londres et la Jamaïque.

De ce commerce universel, il résultera pour les Etats civilisés une augmentation immense des demandes de produits manufacturés et une importation équivalente en subsistances et en matières premières. Ce qu’est maintenant l’Angleterre, par rapport aux autres peuples, l’Europe entière le sera relativement aux autres parties du Monde. Il s’établira plus de régularité dans le commerce du globe, les fluctuations dans les prix et les crises commerciales diminueront. L’industrie et la science européennes exploiteront toutes les mines même des pays les plus éloignés. Les pays incultes seront colonisés et l’on civilisera les pays tombés dans la barbarie.

Si l’on observe avec attention le caractère et la marche de la propagation des lumières, l’on trouve qu’elle suit certaines lois qui sont une garantie pour tous les pays d’atteindre avec le temps la civilisation. Dans les pays civilisés, la population augmente, et le besoin en oblige enfin une partie à chercher des moyens d’existence dans des pays où la nature, sous ce rapport, n’est point encore ou n’est qu’imparfaitement exploitée. En outre, le nombre de ceux dont les connaissances agissent sur l’industrie s’accroît de telle façon qu’une partie d’entre eux est forcée d’aller chercher une existence et de l’emploi dans des pays moins développés. Enfin, l’accumulation des capitaux diminue le taux de l’intérêt et les revenus des capitalistes, tandis que d’un autre côté les prix de tous les objets de première nécessité s’élèvent et que les besoins augmentent. Dès lors, le petit capitaliste, s’il veut vivre à sa manière accoutumée, sera forcé de se transporter avec son capital dans des pays où les conditions lui sont plus favorables. Les lois contre l’émigration et l’absence ne peuvent rien contre la force des choses ; depuis que l’Angleterre, par des lois contraires à la nature, a fait hausser le prix des subsistances, beaucoup de membres de la nation ont commencé à exporter leur corps.

La colonisation est l’un des moyens les plus efficaces qu’emploie la nature pour améliorer et ennoblir l’homme et sa condition. L’on n’a qu’à comparer l’état de l’Asie à celui de l’Europe, et l’état de l’Europe à celui de l’Amérique du Nord, pour se convaincre de l’importance de la colonisation pour ce but suprême. Car, de même que l’Amérique septentrionale est une colonie de l’Europe, de même celle-ci doit être considérée comme une colonie de l’Asie.

Par l’agrandissement du commerce universel, par les émigrations et les colonies, par la plus grande facilité à voyager, les nouveaux moyens de transport favorisent, au grand avantage du perfectionnement moral et physique de l’homme, le mélange et le croisement des races, lequel agit sur la nature humaine de la même manière que sur les animaux et les végétaux.

 XI - De l’influence des nouveaux moyens de transport sur l’administration, le crédit et les finances de l’Etat

Si comme nous l’avons montré ci-dessus, les forces productives et la richesse des nations acquièrent par un système de transports perfectionnés un accroissement si extraordinaire, l’Etat lui-même y gagne sous mille rapports. L’augmentation considérable et constante de la production et de la consommation augmente aussi les facultés contributives. Les revenus des administrations de postes et des douanes sont notablement accrus et là aussi, comme dans l’administration militaire, surtout en temps de guerre, il y aura des économies considérables. Les troupes seront déplacées et approvisionnées à bien meilleur compte. Les tournées, les visites, les inspections, les revues du souverain et des fonctionnaires exigeront bien moins de dépenses, de temps, de peines et d’efforts, et seront par conséquent plus multipliés et plus efficaces. L’administration pourra consulter bien plus facilement et plus rapidement, partout plus souvent, les experts et les prud’hommes de l’empire sur les questions à résoudre. Les corps législatifs pourront se rassembler plus vite et avec moins de frais ; des convocations et des prorogations plus fréquentes rendront les travaux de la législature beaucoup plus efficaces et soulageront les représentants de la nation dans l’accomplissement de leurs devoirs. Tout l’organisme de l’Etat gagnera en forces intellectuelles et physiques dans la même proportion que tous les individus en masse ; et la supériorité d’un européen très civilisé sur un pauvre sauvage américain ou africain ne saurait être plus grande que celle d’un Etat qui a à sa disposition un système complet de transports perfectionnés, sur un Etat qui en serait encore réduit au pauvre et misérable transport par les routes ordinaires et par la navigation fluviale.

L’administration des postes se verra dispensée de veiller elle-même au transport des lettres et des paquets sur les routes principales. Son action consistera à recevoir ces objets et à les délivrer, à contracter des engagements avec les compagnies de bateaux à vapeur et de chemins de fer, relativement au transport de ces objets, et à exercer son contrôle à cet égard. Par ce moyen, les frais d’administration seront considérablement diminués, et cette diminution jointe à l’extension bien plus vaste que la correspondance prendra par suite du développement des communications et du commerce, permettra de réduire notablement le tarif des postes. La réduction du tarif réagira à son tour sur la correspondance, de telle façon que l’administration réalisera par la modicité de ses taux et par la célérité des transmissions un bénéfice net beaucoup plus fort que jamais auparavant avec ses transports imparfaits et ses tarifs élevés.

Le même phénomène se représentera dans toutes les branches d’administration. Un gouvernement qui s’efforce d’augmenter les facultés de production et de consommation nationales, rendra chaque branche de son revenu plus féconde et plus lucrative dans la même proportion, il se verra ainsi à même de réduire les impôts sur certains objets de production et de consommation ; cette réduction réagira énergiquement sur la production et la consommation et en définitive, l’on réalisera dans chaque branche du revenu public et avec des impôts moins élevés, des produits beaucoup plus considérables.

De même qu’il n’y a pas de meilleur moyen de diminuer les charges publiques que l’augmentation des forces productives, de la production et de la consommation, de même il n’en est aucun qui puisse conduire plus sûrement à la réduction et à l’extinction définitive de la dette nationale. Une nation qui, de dix milliards, porte sa production à 20 milliards, réduit par ce fait sa dette de moitié. Mais, comme en même temps, par l’augmentation des capitaux, elle fait tomber le taux de l’intérêt de 9 et 6% à 3 et 4%, elle diminue presque des trois-quarts le fardeau de sa dette.

 XII - Des effets du système de chemins de fer relativement au maintien de l’ordre public

Si les nouveaux moyens de transport ont pour résultat l’agrandissement des villes et l’augmentation de la classe ouvrière, s’ils offrent à cette dernière la plus grande facilité pour se concentrer dans les grandes villes, l’on croira peut-être au premier aspect que le repos public, par ces motifs mêmes, pourrait être plus souvent et plus dangereusement troublé que dans l’état actuel. Mais ces craintes disparaîtront si l’on y réfléchit mieux, surtout pour les Etats où la liberté de l’agriculture, débarrassée des chaînes de la féodalité, et le développement des manufactures et du commerce ont déjà formé une classe moyenne nombreuse, aisée et très éclairée. Tous les symptômes existants présagent que dans ces Etats les armées permanentes se réduiront successivement et que l’éducation militaire des masses, aussi bien que le maintien de l’ordre public, y sera de plus en plus attribuée aux gardes nationales. Ou par le système des chemins de fer, les gardes nationales des diverses villes peuvent se porter en masses et promptement sur les points où la paix publique serait menacée, avantage que ne posséderaient pas les classes inférieures, puisqu’elles n’auraient pas les chemins de fer à leur disposition. Le gouvernement a la même facilité pour les garnisons. Il lui sera facile de porter sur le point menacé les régiments sur lesquels il croit le plus pouvoir compter, fussent-ils en garnison sur l’extrême frontière.

L’idée seule d’un mouvement aussi facile, aussi prompt et aussi redoutable de la force publique, suffira pour contenir les perturbateurs et pour inspirer aux autorités locales la confiance nécessaire. Ainsi, le système de chemins de fer non seulement n’affaiblira point le pouvoir existant, relativement au maintien de l’ordre public, mais le fortifiera même, supposé toutefois qu’il sache gagner et conserver l’attachement des classes moyennes.

 XIII - De l’action des nouveaux moyens de transport sur la constitution politique, la législation et l’administration de la justice chez une nation, et sur la sécurité publique

Quand l’on considère quelle influence la proximité et l’exemple de l’Angleterre ont exercée sur la réforme et le développement des institutions et de la condition politique de la France, et quelle influence celle-ci exerce à son tour, sous le même rapport, sur les nations limitrophes, l’on ne saurait méconnaître que les nouveaux moyens de transport exciteront, relativement aux constitutions comme à toutes les choses utiles, l’émulation chez les nations les plus avancées et le désir d’imiter celles-ci chez les nations arriérées.

Chez chaque nation en particulier, les communications rapides et peu dispendieuses des hommes et des idées ne peuvent agir que d’une manière utile et féconde sur l’ensemble et le développement de l’organisme de l’Etat, et elles agiront d’autant plus efficacement que la force numérique de la nation sera plus grande et son territoire plus vaste. Si les lois doivent naître de la volonté commune et générale d’une foule d’individus vivant disséminés, elles seront d’autant plus parfaites que les moyens de communication physiques et intellectuels entre ces individus seront plus parfaits. Par les nouveaux moyens de transport, le représentant est mis en relation immédiate et non interrompue avec ses commettants, et ceux-ci, de leur côté, seront plus à même d’exercer un contrôle continuel sur celui qui les représente.

Une constitution est d’autant plus parfaite qu’elle développe davantage les facultés et les forces des membres de la nation et met leur activité en contribution pour le but de l’administration publique. C’est pourquoi la constitution la plus parfaite est celle qui abandonne aux municipalités, aux districts, aux départements, autant que cela est compatible avec l’intérêt national, l’administration de leurs intérêts et de leurs affaires particulières, et le choix des administrateurs et des représentants qui leur appartiennent exclusivement. Car, de même que chaque individu en particulier est plus propre à diriger ses affaires personnelles et à choisir les agents, de même chaque commune, chaque district, chaque département sera lui-même le plus apte à s’administrer.

D’un autre côté encore, une constitution est d’autant plus parfaite qu’elle unit plus intimement dans le but commun et national toute la nation, c’est-à-dire toutes les communes, tous les districts, tous les départements, si bien que les diverses parties de l’Etat peuvent moins agir contre l’intérêt général, que toutes ces parties, au contraire, agissent mieux de concert et dans cet intérêt que le pouvoir ministériel est plus efficace, sans toutefois entraver ni mettre en tutelle les corps d’administration subordonnés quant à la gestion de leurs affaires particulières.

Ainsi, la constitution la plus parfaite paraît être celle où le système de centralisation et le système fédératif s’allieraient et se balanceraient le plus, conformément à la nature.

Or, par les nouveaux moyens de transport il est beaucoup plus facile au pouvoir ministériel de vaquer aux intérêts nationaux dans toutes les parties de l’empire et de contrôler l’administration particulière des diverses localités ; il semblera donc d’autant moins dangereux de céder à ces dernières le droit de s’administrer elles-mêmes, droit qui par la nature des choses leur appartient.

De même que les moyens perfectionnés de transport aident la nation dans la législation, de même ils aident le pouvoir de l’Etat et augmentent sa force quant à l’exécution des lois rendues par la nation.

Relativement à l’administration de la justice, les nouveaux moyens de transport manifestent leur influence en ce qu’ils propagent et favorisent l’étude et la connaissance du droit par les voyages dans les pays étrangers, par la fréquentation des universités de ces pays et par l’étude de leurs législations. En outre, ils entretiennent des relations plus intimes et plus suivies entre les jurisconsultes des départements et ceux de la Capitale, et ils permettent à ceux qui ont besoin de l’appui des tribunaux d’appeler plus facilement à leur secours des talents éloignés.

Les nouveaux moyens de transport font disparaître toute crainte de vol et de brigandage sur les grandes routes.

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Nouvelle technologie ferroviaire : le Maglev ( train à lévitation magnétique)

 XIV - Effets des nouveaux moyens de transport relativement à la guerre et à l’administration des armées

Un système complet de chemins de fer, embrassant tout le territoire d’une grande nation, doit être aux yeux de tout homme penseur une machine formidable, propre à porter au dernier degré de perfection les forces défensives de la nation et à leurs donner le plus imposant développement. Même en temps de paix, les besoins du commerce et des communications exigeront la création d’appareils locomoteurs assez nombreux pour suffire, en temps de guerre, au transport de masses considérables de troupes. Mais en supposant même que l’Etat tienne en réserve un appareil supplémentaire, les frais d’achat et d’entretien n’en pourront certainement pas sembler trop exorbitants, en comparaison des avantages qu’il offrirait.

Les besoins du commerce, de l’industrie et des communications, les rapports des provinces avec la Capitale, feront établir les chemins de fer de manière que chez toutes les grandes nations continentales ils s’étendront comme un réseau, en parant des capitales et en rayonnant vers les principaux points des frontières. Dès lors, le gouvernement pourra, dans le délai le plus court, concentrer dans la Capitale les forces militaires des provinces les plus reculées et les porter sur les points menacés par l’ennemi. Avec la même facilité il concentrera de l’artillerie, des approvisionnements en munitions de guerre et de bouche et les enverra à la suite des divers corps d’armée. Les marches de troupes n’épuiseront pas l’intérieur du pays par des logements, des réquisitions d’attelages, etc., et ne détérioreront point les routes avant d’arriver à la frontière. Les troupes elles-mêmes n’épuiseront pas en marches fatigantes leurs meilleures forces avant d’arriver au combat. Reposées sur les voitures, elles seront, dès leur arrivée sur le théâtre de la guerre, en état de se mesurer avec l’ennemi, et si elles l’ont repoussé sur un point, elles pourront, le second ou le troisième jour après la bataille, être employées avec le même succès sur un autre point éloigné. Les blessés et les malades seront transportés avec la plus grande célérité et les plus grands ménagements dans les hôpitaux de l’intérieur. L’on n’aura plus besoin de mois et d’années pour rassembler une armée destinée à la défense du pays ; l’on n’aura plus besoin d’entretenir, à grands frais et pendant des années, des corps d’observation sur les frontières. Autant il sera facile et peu coûteux de mettre une armée sur pied et de la jeter sur les points menacés, autant il sera aisé, une fois la guerre finie, de la dissoudre et de re-transporter chacun chez lui.

Mais ces effets doivent surtout nous paraître utiles, beaux et grands, quand nous considérons qu’ils ne profitent qu’à la défensive, attendu qu’il sera bien plus facile de se défendre que de prendre l’offensive.

En effet, la disposition rétiforme et concentrique du système de chemins de fer, avec tous ses avantages relatifs à la réunion de nouvelles forces guerrières, par tout l’appareil locomoteur, ne peut être utile qu’à la nation attaquée ; l’ennemi, au contraire, ne peut avancer que par une seule ligne ou par un très petit nombre de lignes. Or, plus il s’engage en avant, plus sa position devient périlleuse, parce que chaque pas qu’il fait vers le centre augmente le danger d’être coupé et cerné par les forces qui affluent sur toutes les autres lignes. Comme il ne serait sans doute pas difficile de couvrir le chemin de fer de distance en distance par des fortifications, qui permettraient d’arrêter l’ennemi jusqu’à ce que des renforts fussent arrivés, et comme l’on pourrait entraver aussi sa marche par des ruptures partielles de la ligne des rails, de manière qu’il ne pût pas suivre avec assez de rapidité les forces qui se retireraient devant lui, il serait possible à la nation attaquée d’opposer sans cesse à l’ennemi des armées nouvelles et de lui livrer chaque jour un nouveau combat, tandis que lui-même ne serait pas dans une position aussi avantageuse pour réparer journellement ses pertes. En un mot, un système complet de chemins de fer métamorphoserait tout le territoire d’une nation en une immense forteresse que tous les citoyens en état de combattre défendraient en cas d’agression, avec la plus grande facilité, avec le moins possible de frais et d’inconvénients pour le pays.

L’effet le plus grand et le plus immédiat, sous ce rapport, de l’exécution des systèmes de chemins de fer, sera donc de faire cesser les guerres d’invasion ; il ne pourra plus être question que de guerres de frontières. Mais comme l’expérience ne tardera pas à prouver que les guerres de frontière, dont les victoires ne peuvent être poursuivies jusqu’au cœur du pays, ne sont que des querelles sans but comme sans résultat, les nations continentales pourraient bien se convaincre à la fin que le parti le plus sage, ce serait de vivre en paix et en amitié, et de n’écouter dans les différends qui pourraient s’élever que les conseils de la justice et de la raison. De cette manière, le système des chemins de fer, d’abord machine à adoucir et à abréger la guerre, finirait par devenir une machine qui tuerait la guerre et assurerait dès lors aux nations continentales tous les avantages qui, depuis des siècles, résultent, pour la Grande Bretagne, de sa position insulaire, avantages auxquels ce pays doit en grande partie l’état florissant auquel est actuellement parvenue son industrie. La seconde génération ne verrait plus détruire ce que la première aurait construit, de manière que la troisième dût recommencer de nouveaux frais ; chacune, au contraire, continuerait l’œuvre de la civilisation, au point où l’aurait laissée la génération précédente, et la léguerait de même à la génération suivante, pour que celle-ci y travaillât à son tour.

La position serait certes toute différente, si une seule nation de notre continent s’assurait de cette puissante machine défensive. Dix fois plus forte qu’auparavant dans la défense contre toutes les nations limitrophes, elle serait aussi dix fois plus formidable dans l’attaque. Elle aurait absolument le même avantage qu’une immense forteresse, occupée par une forte garnison, bien gardée d’artillerie, bien approvisionnée de vivres et de munitions de guerre, opposée à un pays découvert et sans défense. C’est pourquoi nous sommes aussi peu libres de choisir entre adopter et ne pas adopter les nouveaux moyens de défense que l’époque nous offre, que nos pères ne l’étaient de conserver l’arc et les flèches, ou de les échanger contre l’arme à feu. De même que nos pères se virent forcés d’adopter l’arme à feu dès que leurs ennemis s’en servirent, de mêmes nous, nous sommes obligés de nous emparer des bienfaits de l’invention nouvelle, non seulement par des considérations d’intérêt commercial et industriel, mais par des considérations plus élevées de sécurité et d’indépendance nationale. Chaque lieue de chemins de fer qu’une nation limitrophe achève avant nous, chaque lieue qu’elle possède de plus que nous, lui donne, sous le rapport militaire, une supériorité sur nous.

En temps de paix, le système des chemins de fer offrira divers autres avantages. Les recrues pourront être rassemblées, sans beaucoup de frais, de peine ni de temps perdu, dans les endroits de l’Etat que l’on désire. Le système des congés pourra, au grand bénéfice de l’industrie et du trésor public, recevoir une bien plus grande extension. Les transmutations de régiments d’une garnison à l’autre, l’exécution des revues, des grandes manœuvres, des camps d’exercice, les inspections locales des grands fonctionnaires militaires pourront être effectuées à moins de frais et sans doute d’une manière plus efficace, et les citoyens seront presque entièrement débarrassés des onéreux logements de troupes.

Tout fait présumer que par suite du système de transport par chemins de fer, l’industrie et l’instruction se développant au plus haut degré, les armées permanentes seront petit à petit supprimées et que les citoyens seront exercés aux armes dans les lieux qu’ils habitent, ainsi que cela se pratique en Suisse.

De même que les chemins de fer dans la guerre sur terre, le perfectionnement de la navigation à vapeur semble devoir amener une révolution dans la guerre maritime. L’ancienne tactique navale perd de plus en plus de son importance ; avec elle disparaît l’avantage des puissances maritimes qui devaient leur supériorité sur mer principalement au grand nombre et à l’habilité de leurs matelots. Il s’agira avant tout de confectionner de bonnes machines et d’élever, de former de bons ingénieurs, ce qui sera possible à la plus petite nation comme à la plus puissante (NdA : « Superficiel, insuffisant »). Les boulevards de bois de l’Angleterre ne lui accorderont plus la même protection.

Si l’on joint à cela que, bientôt, l’on inventera probablement des machines qui pour la destruction auront une aussi immense efficacité que les nouveaux moyens de transport pour la locomotion des hommes et le déplacement des biens, que, par conséquent, une seule machine, dirigée avec audace et habileté, pourrait être capable de détruire des corps d’armée ou des flottes entières, l’on ne peut se défendre de l’idée que la guerre cessera très promptement et très vite entre les nations civilisées, qu’il viendra un temps où elle ne pourra avoir lieu qu’entre les nations civilisées et les nations barbares, que l’issue de ces luttes ne saurait aucunement être douteuse, et qu’enfin le moment arrivera où la guerre deviendra impossible.

 XV - Quelle influence les chemins de fer peuvent exercer sur la puissance des Etats et sur la politique générale ?

Dans les Etats de civilisation récente qui sont soutenus par un sol fertile et par un haut degré de puissance morale et sociale dans la population, comme par exemple les Etats-Unis, les transports perfectionnés et peu coûteux ont le grand avantage de permettre à la nation de ne mettre en culture d’abord que les parties les plus fertiles du sol, et de laisser préalablement en friche les parties les moins riches et qui ne donneraient qu’un produit net minime ; en effet, ces transports rendent l’agriculteur à même de faire arriver les produits, sans frais considérables, jusqu’aux grandes villes et d’en faire venir de même les articles manufacturés dont il a besoin. Ceci explique mieux que toute autre chose l’accroissement prodigieux de la population, la richesse des agriculteurs et l’agrandissement des villes dans l’Amérique du Nord. Outre le Canada et les colonies anglaises de l’Australie, nul autre pays de la Terre ne se trouve dans la même situation. Ces pays seront donc, par les moyens perfectionnés de communication, conduits en peu de temps à un degré éminent de puissance.

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Evolution de la trame des villes américaines de 1870 à 2000
(source : www.cybergeo.eu)

La Russie a bien les mêmes ressources matérielles mais elle manque de ressources morales. Elle ne pourrait se flatter de croître en puissance, en population, en richesse, dans la même proportion que les Etats-Unis, avant que le gouvernement, en abolissant peu à peu la servitude féodale et en introduisant la liberté municipale, ne réussisse à attirer d’autres Etats européens, par les nouveaux moyens de transport, une grande quantité d’industriels, d’agronomes, d’artistes et de savants. Du reste, telle qu’elle est, la Russie tirera déjà de notables avantages de l’emploi des nouveaux moyens de transport.

Nous avons déjà indiqué plus haut que les deux continents américains passeront tout entier sous la suprématie des Etats-Unis. Il ne serait pas douteux non plus que le continent européen ne tombât un jour sous la suprématie de la Russie, supposé toutefois que ce colosse continue à former un tout et à grandir autant que le lui permettent la nature et les progrès incessants de la civilisation ; mais cela ne sera pas quand les peuples des régions moyennes et occidentales de l’Europe seront garantis contre toute attaque de la force physique, quelle qu’en soit la grandeur, par des systèmes de chemins de fer, comme nous l’avons montré, chap. XIV. L’Europe civilisée, divisée en une foule de petits fragments, sera réunie, lignée pour une résistance commune contre l’Europe barbare, colosse unique et sans cesse croissant, couvert sur les derrières par l’Asie dont il tire sans cesse de nouvelles forces. La France, placée à la tête de cette coalition de la civilisation européenne par sa prépondérance intellectuelle et son développement politique, comme par la force matérielle et par sa situation géographique, est évidemment appelée, dans les conditions actuelles, à s’opposer aux envahissements et à l’influence de la Russie en occident, et à contraindre cette puissance, dans l’intérêt de la civilisation du genre humain, de tourner ses forces du côté de l’orient, non pour réaliser la renaissance de la civilisation asiatique – car pour civiliser il faut être civilisé soi-même – mais pour la préparer.

Quant à la domination des mers, les nouveaux moyens de transport semblent devoir également, sous ce rapport, agir en faveur de la liberté et de l’égalité des diverses puissances. Il est évident que le talon vulnérable d’Achille sera découvert et exposé ; car à mesure que les Royaumes-Unis de la Grande Bretagne seront plus rapprochés des continents américain et européen à l’aide de la navigation à la vapeur, à mesure qu’il deviendra de plus en plus impossible d’empêcher une descente, surtout en Irlande, l’Angleterre verra s’évanouir de plus en plus les avantages immenses qu’elle a recueillis jusqu’à ce jour de sa position insulaire.

L’Irlande, voilà le point vulnérable, le côté faible. La Grande Bretagne le sent bien, et conçoit qu’elle doit satisfaire l’Irlande de quelque manière que ce soit ; mais des maux qui datent de 900 ans, des maux invétérés ne se guérissent pas si aisément.

Opposée à l’Angleterre, sur la même ligne, nous voyons l’Amérique du Nord, y compris les provinces américaines des Anglais, car il est dans l’ordre naturel des choses que ces dernières, tôt ou tard, se séparent de la métropole et forment, avec les Etats-Unis, un système unique, de n’importe quelle manière, soit Etats annexés à l’Union, soit comme une nouvelle union indépendante. Ce continent de l’Amérique septentrionale, avec des lacs méditerranés grands comme des mers, avec une navigation côtière et fluviale sans pareille, avec les pêcheries les plus abondantes sous sa main, avec un commerce maritime sur tout le globe, commerce qui ne fera que s’accroître d’année en année en proportion de l’industrie et de la population, ce continent, disons-nous, réunirait toutes les conditions nécessaires à la création d’une puissance maritime colossale, quand même la navigation à la vapeur n’eût pas été inventée. Mais par cette invention, l’Amérique du Nord a été notablement rapprochée de l’époque où elle pourra rivaliser sur mer avec l’Angleterre. Supérieure déjà à celle des Anglais par le nombre et la dimension des bâtiments à vapeur, par l’expérience et l’audace dans la construction et dans les entreprises, la navigation par la vapeur, secondée par l’abondance des matériaux de construction et du combustible, du fer et des vivres, s’accroît chez les Américains avec la même rapidité surprenante que la population et la richesse nationale. L’Amérique du Nord, possédant aujourd’hui 900 bateaux à vapeur, en possédera 10.000 ou 19.000 dans 100 ans.

Remarquons encore :

  1. que, par suite du progrès de la navigation à vapeur, le trajet entre l’Amérique septentrionale et l’Angleterre pourra se réduire à 8 ou 10 jours.
  2. que les Américains, relativement au commerce des Indes occidentales et de l’Amérique du Sud, ont sur les Anglais le grand avantage de la proximité géographique.
  3. qu’en cas de guerre maritime, les Américains de l’Union, secondés par leur situation géographique, pourront en équipant des milliers de corsaires, intercepter le commerce de l’Angleterre avec les Indes orientales et occidentales.
  4. que pendant ce temps les côtes occidentales de l’Union s’étant couverte de populations, il se sera établi des communications nombreuses entre le grand Océan et la mer Atlantique, et que les Américains pourront par conséquent communiquer et trafiquer avec toute l’Asie orientale et méridionale et avec l’Australie, par un chemin beaucoup plus court que les Anglais.

En réfléchissant à toutes ces choses, l’on peut facilement prédire ce qu’il adviendra par la suite des temps de la suprématie maritime et de la position inattaquable des Anglais.

Contrairement à cette perspective certaine, ceux qui espéraient que la souveraineté maritime anglaise pourrait s’éterniser ont voulu prouver que l’Union Amérique portait dans son sein les germes de la dissolution et que la rivalité entre les divers Etats ou les diverses unions les empêcherait d’atteindre cette colossale grandeur. Vain espoir ! La structure de l’Union des Etats américains est fondée sur les lois immuables de la nature, et croît toujours et toujours quand bien même des jalousies particulières viendraient parfois la troubler (NdA : « Union des Etats-Unis indissoluble ? »). Cette espérance n’a pas plus de fondement, que si les obscurantistes attendaient d’une dissolution de l’alphabet le salut de leur système. La confédération, telle que nous la voyons aux Etats-Unis, est une invention de l’esprit humain, invention qui une fois faite, ne se désapprend plus, et qui offre de trop grands avantages pour qu’on y renonce une fois qu’on l’a apprise.

Il y a cependant pour l’Angleterre un autre motif de consolation, qu’il serait bien plus utile de nourrir et de ne jamais perdre de vue : c’est que la suprématie sur mer une fois dévolue à l’Union des Etats américains, la nature de cette Union ne permettra pas qu’elle abuse de sa prépondérance maritime pour l’oppression des autres nations, et moins encore pour la conquête et l’assujettissement de colonies, mais elle n’en pourra user qu’au profit de la liberté du commerce et des mers. Le pressentiment seul d’une pareille révolution dans l’état actuel des choses devrait suffire pour déterminer l’Angleterre à adoucir son système d’oppression maritime et commerciale, et à le mettre à l’unisson avec les droits et les justes prétentions des nations moins puissantes.

 XVI - De l’influence des nouveaux moyens de transport sur le développement du droit des gens

De même que la nationalité gagne à l’union des esprits et à l’échange des produits, de même l’union des nations entre elles doit être favorisée par les nouveaux moyens de transport. Les préjugés nationaux, les haines nationales, l’égoïsme national céderont nécessairement à des vues plus saines, à des sentiments plus nobles quand les individus les plus éclairés de toutes les nations civilisées seront mis entre eux par mille liens de science et d’art, de commerce et d’industrie, de famille et d’amitié. La facilité de l’échange des produits amènera nécessairement des traités de commerce et des confédérations qui rapprocheront les peuples de plus en plus de la liberté du commerce. Or, plus l’échange des produits et la communication de personnes entre les nations seront animés, plus les interruptions causées par des guerres seront péniblement ressenties de tous les individus. L’établissement seul des nouveaux transports et les masses des nouvelles entreprises lucratives qui en résulteront, suffiront pour déshabituer de la guerre les peuples et les gouvernements. Mais plus l’industrie des peuples se développe, plus les sommes employées à toutes sortes d’améliorations intérieures sont fortes, plus aussi la guerre sera dispendieuse, chère et fatale par ses perturbations.

Non seulement les gouvernements et les nations n’auront plus le temps de faire la guerre, mais celle-ci deviendra même tellement onéreuse que les nations ne pourront plus suffire aux sacrifices qu’elle exigerait. A cela se joignent les progrès de la mécanique et des inventions en général que nous avons mentionnées aux chap. XII-XIV qui, déjà, rendront la guerre toujours plus difficile et finiront par la rendre impossible et ridicule. Les gouvernements et les nations des pays civilisés, ainsi déshabitués de la guerre et appliqués à l’amélioration de leur condition, se trouveront, comme nous l’expliquons en détail au chap. X dans la nécessité, de diriger sur des pays moins cultivés et moins civilisés l’excès de talents, de population, de capitaux, qui ne trouveront plus d’emploi dans l’intérieur ; les peuples éloigneront ainsi de leur sein les germes de troubles et de révolutions. L’établissement de colonies, la civilisation des peuples barbares et l’introduction chez eux de bonnes lois, de bonnes institutions, de bons gouvernements, seront dès lors un objet de sollicitude commune pour toutes les nations civilisées. L’impossibilité de plus en plus prononcée, même pour les plus puissantes nations, de vider les différends internationaux par la force des armes, familiarisera toujours davantage les gouvernements et les peuples avec l’idée et les soumettra à la nécessité de laisser régner la justice et d’en référer à des arbitres, aux décisions desquels ils se conformeront ; sous ce rapport, ils seront également secondés par les moyens les plus faciles de communication et de transport. Des considérations de bien être et de sécurité particulière engageront et obligeront même à des institutions et à des mesures communes. Ainsi, quand à l’aide d’un seul bateau à vapeur et d’une seule machine de destruction, un pirate pourra infester des mers entières, il faudra bien que les nations s’entendent et s’unissent pour la police des mers. Quand il sera évident qu’une mauvaise nourriture et un excès de travail chez les ouvriers et principalement chez les enfants, font dégénérer peu à peu les générations de tous les peuples, il faudra bien que les nations s’entendent et s’unissent pour établir et exécuter un règlement général, propre à éloigner le motif qui cause et nécessite en quelque sorte ce traitement inhumain.

Il semblerait donc que les nouveaux moyens de transport transformeront peu à peu le droit des gens, qui aujourd’hui n’existe qu’en théorie, en un véritable droit constitutionnel international, qui empêchera et défendra les guerres de la même manière que l’empêchent et la défendent les constitutions fédératives qui existent déjà entre divers Etats.

 XVII - Des télégraphes

Le télégraphe qui, déjà aujourd’hui, rend de grands services à l’administration de l’Etat, pourrait être d’une immense utilité s’il était appliqué aux intérêts de la science, des arts, de l’industrie, des relations amicales ; mais il faut avouer qu’il pourrait donner lieu aux plus graves abus, ce qui n’est pas le cas pour les nouveaux moyens de transport. Sans parler des attentats contre les individus et le gouvernement, attentats que pourrait faciliter une communication exclusive aussi rapide, l’emploi du télégraphe dans le commerce pourrait aussi être l’instrument de bénéfices illicites pour ceux qui s’en seraient assuré l’usage par leur fortune ou par un droit de préséance ou par quelque autre privilège. Néanmoins, la possibilité de l’abus ne justifierait pas la suppression totale de l’emploi, supposé cependant que les avantages qui, en résulteraient pour la chose publique et l’intérêt général seraient plus grands que les inconvénients possibles, surtout si ces derniers peuvent être évités, sinon tout à fait, du moins en grande partie, par des moyens répressifs ; ces moyens consisteraient à peu près dans les mesures suivantes :

  1. Les communications télégraphiques seraient placées sous une sévère surveillance de police ;
  2. Il ne pourrait pas être communiqué de chiffres ;
  3. Les nouvelles générales, intéressant à la fois tout le commerce et toute l’industrie, seraient immédiatement rendues publiques ;
  4. Il ne serait communiqué aucune nouvelle de peu d’importance, ni aucune dont l’exactitude ne fût bien constatée ou ne pût l’être facilement, car ces genres de nouvelles pourraient masquer des communications inadmissibles et illicites.
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Télégraphe de la Société Générale des Téléphones, vers 1880

Le télégraphe est l’une des plus importantes découvertes du génie humaine. Il prouve combien la nature s’efforce d’unir et de rapprocher toute l’humanité et jusqu’à quel point il est possible à l’homme de vaincre l’obstacle que les distances opposent aux fins de la nature. Les lignes télégraphiques étendues sur toute la surface du globe permettraient aux nations et aux gouvernements de correspondre et de traiter de leurs affaires comme s’ils n’étaient séparés que de quelques lieues.

 XVIII - De l’influence des nouveaux moyens de transport sur la condition de la France en particulier

La France, plus qu’aucun autre empire, est engagée par ses intérêts et sa condition actuelle à s’emparer le plus promptement possible des avantages des nouveaux moyens de transport.

La France sera, dès lors, en état de répandre les lumières et le bien-être parmi toutes les classes de la population, d’améliorer son agriculture, d’exploiter ses richesses naturelles, surtout de décupler sa production de houille et de fer, d’augmenter de dix millions d’hommes sa population et de faire prospérer et grandir tellement ses manufactures qu’elle pourra, dans son système commercial, se rapprocher considérablement du principe de la liberté du commerce, et que son commerce extérieur prendra un développement extraordinaire.

La France sera en état de perfectionner son administration politique et toutes ses institutions d’intérêt général, d’accroître notablement ses revenus publics, de diminuer ses impôts, d’augmenter et de conserver son crédit.

La France sera en état de consolider son gouvernement, de se rendre à jamais inattaquable, de doubler ses forces militaires et d’exercer sur les affaires du globe, comme sur les nations voisines, pour son propre avantage et pour l’intérêt de l’humanité entière, l’influence qu’elle doit acquérir en vertu de sa haute civilisation, de ses ressources matérielles et de sa puissance.

Paris ne deviendra pas seulement le point central de la civilisation, des sciences et des arts du globe, mais aussi le centre du commerce continental européen, situé comme il est au milieu entre l’orient et l’occident, le Nord et le midi de l’Europe. Par des arrivages faciles et multipliés de subsistances et de matières premières, cette ville sera capable de donner un développement extraordinaire à sa production d’objets d’art et d’articles manufacturés. Par ce motif et par l’affluence continentale d’une immense foule d’étrangers de tous les points du globe, Paris doit atteindre une étendue, une opulence et une splendeur que l’on peut à peine concevoir aujourd’hui.

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[1En 1814, Pierre Michel Moisson-Desroches, ingénieur en chef des mines de Saint-Étienne, adresse à Napoléon 1er un mémoire intitulé : « Sur la possibilité d’abréger les distances en sillonnant l’empire de sept grandes voies ferrées ». Ce mémoire centrait sur Paris ces sept voies ferrées, ultérieurement nommées « Étoile de Legrand ».

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