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Le coût social exorbitant du textile bon marché

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Par Arvin Mofid

Entendu sur une émission de nouvelles boursières au printemps 2013 :

Monsieur A – « Ce n’est pas en réduisant le niveau de vie du travailleur français au niveau du Bangladesh que l’on reviendra compétitif ! »
Monsieur B – « Et pourquoi pas ? »

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Les ateliers du textile à Rana Plaza le 24 avril 2013
1100 ? 1200 ? morts sans compter les 300 personnes qui restent introuvables sous les décombres.

N’en déplaise aux historiens du costume, le moteur du changement dans ce que nous portons n’est pas « la mode », mais les bouleversements – pour le meilleur ou pour le pire – de l’organisation industrielle de la société.

Si, en Asie ou dans les pays du Sud, depuis les temps immémoriaux artisans, ouvriers et maçons ont pu travailler nus ou presque, dans les pays du Nord, les conditions climatiques sont tout autres.

Fruit des recherches effectuées à la Renaissance, en Italie, sur l’architecture du corps humain, le vêtement moderne, ajusté et taillé par rapport au corps de chaque individu, est alors devenu nécessité en raison de l’essor du machinisme et possibilité, grâce aux études anatomiques des chercheurs italiens.

De fait, dans cette Italie connaissant des saisons rigoureuses, l’apparition de machines présentant de multiples vecteurs jamais auparavant réunis (vitesse, puissance motrice, simultanéité des processus, difficulté d’apprentissage), avec leur arsenal de cordes, roues, pelles, racleurs, poulies ou pistons, le vêtement médiéval– simple housse taille unique à trous pour passer la tête et les bras - devenait soudain non seulement encombrant, mais extrêmement dangereux.

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A gauche : housse informe du paysan médiéval, vers 1213 A.D.
À droite : housse informe portée en Occident, vers 2013 A.D.

En effet, à partir du début du XIVe siècle l’Italie vit un essor urbanistique sans précédent depuis l’Age de Bronze, entraînant des travaux titanesques : déblayement, creusement, remblayage, déviation des cours d’eau, construction avec comme apogée le dôme que posa Brunelleschi sur la cathédrale Sainte Marie des Fleurs.

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Dans la Commedia dell’arte le Capitan Spavento porte le costume ajusté inventé à la Renaissance.

Il fallait inventer le vêtement ajusté, c’est à dire épousant le plus étroitement possible le corps humain tel le costume du danseur, sans moindrement en entraver le mouvement. Dessiner, couper et coudre ce type de vêtement destiné à l’action faisait appel à des connaissances anatomiques nouvelles.

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Théâtre des instrumens Mathématiques & Mechaniques de Jaques Besson Dauphinois, docte Mathématicien. Lyon, Barthélémy Vincent, 1578. Gravure de Jacques Androuet du Cerceau.

D’autre part, les fils et tissus médiévaux, généralement lourds et épais, étaient peu résistants à la friction ou aux mouvements répétitifs, et se cassaient net ou se fendaient. Il fallut développer des fils et textiles innovateurs, dont le tissage même leur conférait une élasticité. Les Italiens purent aussi étudier de près les tissus rapportés de Chine par les équipes de Marco Polo.

Voici l’origine de la suprématie italienne actuelle dans l’industrie textile, marquée par une recherche incessante au fil des siècles y compris sur les propriétés intrinsèques aux fibres naturels.

Or, l’industrie textile présente des particularités qui ont en font un outil non-négligeable non seulement de l’éducation esthétique, mais de l’éducation tout court.

Rappelons-nous à partir de quels niveaux opère cette industrie, qui concerne tant le monde agricole que l’industrie chimique et métallurgique.

  • L’agriculture pour les plantes dont seront fabriqués les fils (coton, lin etc.) ;
  • L’élevage pour la tonte des moutons, chèvres etc. (laine, mohair, alpaga …) et l’élevage des vers à soie ;
  • L’industrie chimique pour les teintures ;
  • La métallurgie pour les métiers à tisser ;
  • Les filatures pour le cardage et autres traitements des matériaux à l’état brut en vue de leur transformation en fil ;
  • Les manufactures de tricotage ou de tissage qui créent les tissus et étoffes à partir du fil ;
  • Les manufactures de vêtements destinés au prêt à porter ;
  • Les graphistes, peintres et géomètres pour les jacquards et dessins imprimés. Soulignons que la beauté des imprimés européens n’a pas d’égal au monde ;
  • les ingénieurs (découpe par laser, impression digitale multicolore...).

Et en amont, garantir la disponibilité en fertilisants, eau, combustible sans parler de la conception et de la construction de machines-outil spécialisées.

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Ceci est un processus qualitatif. A chaque étape, des décisions sont prises par les gestionnaires par rapport à la qualité des matériaux, des processus et de la force de travail. Il suffit de comparer l’amas informe de polyester et de gomme fabriqué au Bangladesh et vendu 200 Euro comme chaussure de sport « mode » (durée de vie : 3 à 6 mois maximum) à cette paire fabriquée par Aubercy, Paris pour le comprendre (durée de vie : entre dix et vingt ans selon l’usage).

Selon le site www.theearthcenter.com :

[Le basketteur] Michael Jordan reçoit environ $20 million par an pour promouvoir les chaussures Nike. Tiger Woods est payé environ $55,555/,jour pour promouvoir les Nike. Le patrimoine net du PDG de Nike Phil Knight représente $5.8 milliards (sic). L’ouvrier dans une usine typique Nike gagne environ $1,25/jour … Lorsque l’on demanda à Michael Jordan son opinion au sujet de la condition des ouvriers Nike en Indonésie… il répondit, ’’je ne suis pas vraiment au courant. Pourquoi devrais-je l’être ? J’essaie de faire mon boulot. Espérons que Nike fera le nécessaire - à supposer que l’on sache ce qu’il faille faire (whatever that may be).’’

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Aran Crafts, Irlande.
Un esclave de Rana Plaza aurait-il pu fabriquer ce splendide vêtement ?

Pour que les meilleures propriétés de chaque matériau s’expriment, l’ouvrier, l’ingénieur, le concepteur, doivent étudier les matériaux et savoir les travailler.

Ainsi toutes les races de moutons ne produisent pas une laine aux qualités identiques et ayant le même usage ; si par exemple la laine des Îles écossaises et irlandaises, drue et lanolineuse, offre en extérieur, tissée en riches torsades, une protection remarquable contre le vent et la pluie, portée en intérieur contre la peau elle est rêche.

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Tous les cotons ne se valent pas. Certains, produits en Egypte, au Perou (Supima) ou sur la Sea Island (Etats-Unis), sont à long fibre, ce qui permet leur traitement industriel par mercerisation et gazage ; tissé, les fils donnent un tissu d’une extrême brillance et résistance, semblable par sa beauté à la soie et étincelant, suite à la teinture, telle une pierre précieuse.

Et que dire de la soie ? Le poids, la main, la densité, l’éclat des soies italiennes (et autrefois françaises) n’a rien à voir avec ces sortes de Kleenex d’hypermarché froissés « sourcés » comme on dit, dans des zones à si bas coût que la comparaison avec un camp de travail forcé n’est pas excessive.

Le textile intéresse toute la société puisque tout le monde s’habille ; il intéresse le sens esthétique de tout un chacun puisque l’habillement est visible ; il intéresse le monde éducatif puisqu’il s’agit de processus industriels à grande échelle et fort sophistiqués, qui reposent sur une main d’œuvre

  • instruite ;
  • habile de ses mains ;
  • apte à comprendre le machinisme et ses innovations successives ;
  • bien payée (assurance chômage et maladie, alimentation et logement décents …) si l’on veut exécuter sans erreur et sans accident industriel – les métiers à tisser sont extrêmement dangereux - des opérations précises et répétées ;
  • dotée d’un sens esthétique et moral, si l’on veut que l’objet fini soit conforme à la conception d’origine (souvent à valeur artistique ajoutée importante), et sans vice de fabrication.

Or, la constante, c’est la notion d’action, ce processus d’industrialisation qui entraîne vers le haut toute la société par vagues ascendantes : le petit-fils du paysan illettré de 1885 est – ou plutôt l’était, avant la délocalisation - le contremaître hautement qualifié sachant, tel un chef d’orchestre, diriger les opérations d’une dizaine de machines complexes.

 La publicité au Royaume de la Mal-fringue

Si la publicité a jamais eu une raison d’être, c’est bien de faire connaître tel produit dont autrement le public ignorerait jusqu’à l’existence même, et à en vanter les mérites censées le distinguer d’autres semblables.

Abusant d’un public occidental de plus en plus déclassé, pétri de mepris pour les fondamentaux et tant friand de mal-fringue qu’il l’est de mal-bouffe, les publicitaires ont désormais le champ libre pour mentir sur :

  1. Le lieu de fabrication ;
  2. La qualité intrinsèque des matériaux ;
  3. La rémunération des ouvriers ;

et ainsi écouler au profit des grandes chaînes des articles qu’un bagnard de 1950 aurait eu honte de porter.

Le mensonge va jusqu’à se retrouver sur les étiquettes apposés sur le vêtement.

  1. Si la publicité indique qu’un vêtement est « conçu en France », ou qu’il s’agit de « design (sic) français », ou qu’il est « entièrement dessiné en France », ou encore « finition française » lisez : une petite équipe de dix stylistes conçoit sur écran les patrons, envoyés pour fabrication dans un pays à bas coût.
  2. La publicité ment par omission, en n’indiquant pas la composition précise d’un tissu. Le vêtement est décrit comme « riche en laine » (!), « tout doux », « moelleux », « mousseux », dans ce dur monde de brutes. Traduction : 95% d’un synthétique à bas coût, 10% d’une fibre naturel « sourcée » dans le plus bas de gamme possible.
  3. La publicité nous indique que le vêtement est « éthique », fabriqué par des ouvriers « dans des conditions éthiques », que des ateliers de femmes ont « doublé leurs revenus » en travaillant pour XXXX. Traduction : plutôt que de payer l’ouvrier français ou italien un salaire décent, Mlle. de [ ] de la [ ] (grand retour des rejetons de l’Ancien Régime dans le délocalisé) a transporté la production depuis Roubaix vers le Bangladesh. Mlle. de [ ] de la [ ] est « éthique », parce que plutôt que de payer 10 centimes de l’heure, elle paie 20 centimes.

Pour le délocalisteur, le retour sur investissement dans les pays à main d’œuvre « bon marché », avoisine celui de trafic de stupéfiants ou d’armes voire plus car le risque, grâce à l’Organisation mondiale du commerce, est notoirement moindre ! Faut-il s’étonner dans un tel contexte de l’enthousiasme affiché par plusieurs maisons dites de « luxe » pour des mannequins pris sur le fait de consommer des stupéfiants et ce, de façon notoire ? Ou que l’industrie du merchandising cherche à en faire les idoles de la jeunesse ?

 Prêt à porter dit « couture » et le textile de « luxe »

La population française a augmenté de 41% depuis 1960, année où il y avait un million (1 000 000) d’ouvriers dans le textile en France. Au jour d’aujourd’hui, leur nombre, plutôt que d’augmenter en proportion, n’est que d’environ soixante mille (60 000).

Dans les années 1950, neuf mille (9000 !) personnes dans la seule petite région de Hawick en Ecosse, travaillaient dans le tissage de la laine et la fabrication de prêt à porter en pure laine. Ces vêtements, de haute qualité, étaient destinés pourtant à Monsieur Tout le Monde et à prix modique. Aujourd’hui, de toute cette force de travail ne demeurent que quelques centaines de travailleurs.

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Famille modeste de sortie, années 1950.
En 2013, s’habiller de la sorte (pure laine, coton de haute qualité) et se chausser (tout cuir) coûterait en Europe l’équivalent de 3000 euro pour la tenue du seul jour du dimanche.

Dans les années 1970, un pull chaussette en pure laine à manche rapportée chez Marks & Spencer coûtait ainsi environ £3 (trois) livres sterling. Votre salaire a-t-il été multiplié par vingt ou trente dans l’intervalle ? Acheter un tricot semblable aujourd’hui vous coûtera entre £80 et £100, voire beaucoup plus si vous voulez y voir l’étiquette d’une maison de couture car entretemps, les industries qui n’ont pas été délocalisées ont été avalées par des fonds d’investissement ou par les maisons de haute couture – ce qui revient au même.

Il en est ainsi de la maison Barrie de Hawick, avalée et recrachée par les fonds d’investissement, rachetée par Chanel en 2012. Je vous laisse deviner le prix du tricot que vous auriez payé l’équivalent de £20 dans les années 1990…

Ceci vaut pour chaque article vestimentaire en 2013. Les maisons de lingerie, domaine où l’expertise française était réputée – les opérations directement manuelles sont nombreuses et aussi techniques que celles de la chaussure - ont délocalisé dans les années 1990 vers l’Afrique du Nord. Rappelons-nous encore une fois qu’il s’agit d’un domaine, comme celui de la chaussure, faisant appel à de réelles connaissances de l’anatomie et de la biomécanique humaine, connaissances qui n’existent tout simplement pas dans les usines délocalisées peuplées d’esclaves.

Si l’ouvrier du tiers monde y est payé le quart, voire moins du quart de l’ouvrier français, les actionnaires des fonds d’investissement eux ne sont pas au pain sec. En effet, grâce à des flots de publicité vantant le Savoir faire français (!), sont vendus au public général et au prix fort, de la camelote à des années-lumière des articles fabriqués en France il y a 20 petites années. Tristes à pleurer les teintures, les fils, le tissu, les broderies, la dentelle et jusqu’à aux élastiques et aux crochets.

D’autre part, avec pignon sur rue dans le Triangle d’Or, sur les ruines de ces anciennes maisons de lingerie s’élèvent de « nouvelles » maisons dites « couture » – Maison Lejaby Couture, Monette … où s’affairent encore quelques dizaines des meilleurs ouvriers français devenus pratiquement des domestiques au service d’une poignée de privilégiés et épouses d’Emirs, heureuses d’acheter par cartons entiers et à prix d’or, des articles qui étaient, en 1975, parfaitement accessibles à Madame Tout le Monde.

 Esclavage et mythe de la compétitivité

S’ils ne portent pas le titre d’esclave, dans les faits les ouvriers dans ces usines délocalisées le sont. Qui accepterait de travailler dans les conditions de Rana Plaza, à moins de l’être ?

Au Bangladesh, les jeunes ouvrières qui cousent les chemises Wal-Mart doivent travailler 87 heures/semaine. En échange elles reçoivent $0,09 à $0,20 par heure, sans assurance maladie ni congé maternité. Au Bangladesh, la semaine de travail représente 48 heures et jusqu’à 12 heures par semaine d’heures supplémentaires. » [1]

D’où le confortable salaire du PDG de Wal-Mart, avoisinant les 35 millions de dollars américains par an. C’est tellement plus simple quand on ne paie pas ses esclaves.

En effet, 30% de la population de Dhaka (Bangladesh) vit dans des bidonvilles où l’espérance vie est de 40 ans. L’ouvrier textile est payé 0,18 centimes d’euro le T-shirt vendu 29 euro en magasin aux Etats-Unis ou en Europe. La marge du détaillant en magasin est de 17 euro, et celle de la marque, 3,6 euro. (Soit dit en passant qu’avec la multiplication des achats Internet, acheminés par des services de courrier privatisés aux marges proprement astronomiques, le consommateur payera au final 35 voire 40 euros ce T-shirt camelote qui se retrouvera sur la décharge d’ici trois mois …).

Quoiqu’il en soit, si l’esclavage, juridiquement reconnu tant aux Etats-Unis qu’en Russie jusqu’en 1863 et 1861 respectivement, est un régime qui reconnaît le droit de propriété d’un être humain sur un autre, les esclaves ou serfs étaient cependant payés – soit en argent, soit en nourriture, logement et vêtements, soit en lopins de terre, soit tous les trois. Certains serfs en Russie étaient carrément riches ! D’ailleurs, dans la Russie d’avant 1861, la loi sanctionnait plus sévèrement les manquements du propriétaire vis à vis de ses serfs que ceux des gestionnaires de H&M, Primark, Wal-Mart, the Gap… vis à vis de des gueux dont ils sont de facto propriétaires.

Jeter quelques centimes à un Bangladeshi, à un Cambodgien ou à un Français vendeur de cigarettes électroniques, ne fait pas de lui un homme libre.
Car l’homme libre jouit de certains droits :

  • Le droit à la vie ;
  • Le droit à un travail digne ;
  • Le droit à un logement digne ;
  • Le droit à la santé publique ;
  • Le droit à un salaire décent ;
  • Le droit à l’éducation.

Les « salaires » payés par les délocalisateurs ne garantissent aucun de ces droits de l’homme.

  • Avant Rana Plaza : salaire minimum 29 euro MENSUEL ;
  • Après Rana Plaza : salaire minimum 50 euro MENSUEL (encore au niveau de proposition !)

Dans les conditions actuelles la notion de compétitivité n’est qu’un slogan, qui évacue la nécessité de la survie même de l’espèce humaine, du progrès.

Dans le demi-siècle qui suivit l’Emancipation des esclaves en Russie et aux Etats-Unis, de nombreux économistes se sont évertués à comparer la productivité relative du régime d’esclavage et de l’homme libre. Les statistiques compilées démontrent à suffisance la supériorité absolue du second sur le premier.

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Evolution du secteur du textile aux Etats-Unis depuis 30 ans.
Source : http://reindustrialisation.blogspot.fr/2012/07/industrie-textile-le-bilan-de-30-ans-de_02.html

Le système du vêtement jetable, dont Wal-Mart et H & M sont l’emblème, détruit tout ce qu’il touche. Il a déjà détruit la classe ouvrière européenne, laissant à la place un lumpen prolétariat mal nourri, mal logé, sous-éduqué et dangereux. L’écart d’espérance vie entre ces ex-ouvriers et la classe toujours plus restreinte de privilégiés, est de 15 ans en France, et de plus de vingt ans dans les anciennes régions industrielles du Nord de l’Angleterre et de l’Ecosse – le tiers d’une vie humaine.

Et pour l’environnement, ce système est un véritable fléau dans le sens biblique, créant des ravages partout sur le globe terrestre. Combien de millions d’hectares de terres agricoles dans des pays de famine, transformées en cultures destinées au textile jetable ? Combien de dizaines de millions de tonnes de produits agricoles devenus T-shirts camelotiques portés six fois et jetés à la décharge ? Combien de dizaines de millions de litres de pétrole et de combustibles divers brûlés - pour rien ? Et les « grandes marques » qui viennent nous faire des sermons sur l’écologie !

Si l’architecture est le musée de Monsieur Tout le Monde, éduquant son œil et ses sens, aux proportions, aux relations, aux matériaux, à la profondeur et la texture des surfaces, aux jeux d’ombre et de lumière, le vêtement est le tableau accroché aux murs de ce musée. Produit dans des matières de qualité par des ouvriers bien payés, le beau vêtement célèbre la diversité du monde par ses matériaux – la mer et les nuages d’Ecosse ou d’Irlande, les verts prés d’Angleterre, le ciel dur et brillant comme un saphir d’Italie et d’Espagne … et l’adresse, l’habileté de l’ouvrier, qui chaque matin confère un plaisir esthétique renouvelé au moyen de l’infinie variété des coupes, quelle que soit l’âge ou la morphologie de l’individu.

Terminons avec deux extraits d’interviews d’une jeune américaine, Mlle Elisabeth Cline, qui vient d’écrire un livre sur le problème moral que représente la frénésie d’achat du vêtement prétendument « pas cher ».

Mlle Cline, comment l’idée d’écrire Overdressed, The Shockingly High Cost of Cheap Fashion ? (Survêtue, le coût scandaleux du bon marché à la mode) vous est-elle venue ?

A ma honte, un jour je me suis vue en train d’acheter sept paires de chaussures à sept dollars chacune dans un KMart à Manhattan. Soudainement je me demandai comment j’en étais venue à empiler des montagnes de vêtements à bon marché – moi comme tant d’Américains. S’en gorger à n’en plus finir est désormais considéré un comportement normal. Les Américains se sont mis désormais à acheter environ 68 (sic) vêtements et sept paires de chaussures par an et par personne. (…) Au cours d’une seule génération, l’article vestimentaire, autrefois quelque chose de très personnel, de fabriqué sur place et aussi source de plaisir pendant des années, est devenu un objet jetable fabriqué par des ouvriers sous-payés à l’étranger. Je me suis demandée si l’état actuel de notre économie n’aurait pas quelque chose à voir avec nos habitudes en tant que consommateurs. Et pourquoi est-ce que personne n’en avait jamais parlé ? (…) Sans même parler des conséquences sur l’environnement et sur les droits de l’homme, je voulais analyser tout ce que nous avons perdu, tant en termes de notre relation vis à vis du vêtement qu’en termes de la connaissance de ce que c’est le vêtement : je voulais comprendre les effets délétères de cette époque de mode jetable sur la qualité intrinsèque, sur la qualité de la conception et aussi, sur l’expression personnelle. »

« Les Américains adorent le vêtement pas cher en partie parce que nous sommes nombreux à être sans le sou ; cependant une robe Target est en même temps fois symptôme et cause du débâcle économique que nous vivons. Les grandes chaînes comme Gap, H&M, Forever 21, Target, et Old Navy dominent la vente au détail ; entièrement focalisées sur leurs marges, l’ouverture de nouveaux magasins et sur les coûts les plus bas, elles passent au peigne fin la planète entière à l’affût des pays les moins chers où acheter les tissus et faire coudre les articles. Conséquence : entre 1996 et 2011, 500 000 Américains ont perdu leur emploi dans le textile … Au jour d’aujourd’hui, 2% seulement de nos vêtements sont fabriqués aux USA, à comparer avec 50% en 1990. … L’ex-ouvrier du textile désormais déclassé doit-il aller chercher quelque maigre consolation en s’achetant un vêtement pas cher chez Target ?

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