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La doctrine Drago, une arme contre les fonds vautours et l’esclavage de la dette

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La "doctrine" de Luis Maria Drago (1859-1921), ministre argentin des Affaires étrangères, reste d’une actualité brûlante.

Avec la crise argentine, le monde découvre (enfin) que le bras de fer éhonté engagé par les « fonds vautours » contre des pays victimes de la crise de la dette se joue avec la bénédiction des plus hautes instances juridiques de plusieurs pays occidentaux, en l’occurrence la Cour suprême des États-Unis.

Cette vérité ne fait que confirmer ce contre quoi l’économiste américain Lyndon LaRouche et Jacques Cheminade en France avaient mis en garde depuis des décennies : à force de déréglementation financière, de privatisations, d’accords de libre-échange et de « dissolution » graduelle de la puissance publique voire l’existence même d’États-nations souverains, le monde retourne à l’enfer du XIXe siècle, lorsque les empires coloniaux, confrontées au refus de leurs victimes de payer des dettes qu’on leur avait imposées optaient pour « une politique de la canonnière » en envoyant leurs armées pour récupérer leur dû.

En vérité, les prédations des fonds vautours ne sont qu’une caricature de ce qui deviendra la pratique courante si jamais le TAFTA/TTIP est mis en place.

La bonne nouvelle, c’est qu’avec le précédent de la « doctrine Drago », l’histoire nous offre un exemple inspirant pour combattre ce retour des démons du passé.

 Napoléon III et la guerre contre le Mexique

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Portrait de Napoléon III (1808-1873) par Adolphe Yvon
Crédit : Wikipedia

Pour rafraîchir les mémoires, il n’est pas inutile de rappeler ici la calamiteuse expédition guerrière entreprise par Napoléon III contre le Mexique, où l’on identifie bien le lien entre banksters, dette illégitime, corruption politique, guerre et propagande.

En 1856, après la fin de la guerre de Crimée, Napoléon III, empereur des Français, se convainc que le moment est propice au renversement du président mexicain et à la transformation du Mexique en un Empire latin et catholique. Il y est encouragé par son épouse Eugénie de Montijo, soucieuse de construire un Empire latin catholique en Amérique du Nord afin de faire contrepoids aux États-Unis protestants et impuissants car empêtrés dans la guerre de Sécession.

A cela s’ajoute des calculs bassement matériels et des fantasmes géopolitiques. Les filatures françaises ont des besoins grandissants de coton. Leur fournisseur principal sont les États esclavagistes du Sud des Etats-Unis, menacés de perdre le bras de fer avec Lincoln. Installer un gouvernement pro-français au Mexique permettrait d’y démarrer la culture du coton et de permettre aux techniciens français de creuser le canal interocéanique ouvrant une nouvelle route vers le Pacifique et l’Extrême-Orient, autre source de ressources nouvelles.

 Le prétexte de la dette

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Le 18 juillet 1861, le président mexicain Bénito Juarez (1806-1872) refusa de payer une dette illégitime héritée de ses prédécesseurs aux puissances coloniales. En 1982, dans "Opération Juarez", l’économiste américain Lyndon LaRouche proposa au Mexique de renouveler l’exercice, cette fois-ci contre le FMI.
Crédit : Wikipedia

En 1860, un conflit politique éclate au Mexique, opposant conservateurs catholiques et libéraux anticléricaux. Ces derniers, conduits par Benito Juarez, l’ont emporté sur l’ancien président Miramon. Devenu président, Juarez confisque une partie de l’énorme patrimoine de l’Eglise (50 % des terres agricoles) et frappe d’un impôt les résidents étrangers.

Miramon laisse le Mexique dans une situation financière intenable. Sur les 260 millions de francs-or que représente la dette mexicaine, la Grande-Bretagne en réclame 85, l’Espagne 40 et la France 135. Mais dans les faits, les investisseurs et résidents français ne sont créditeurs que de 60 millions de francs-or. Le reste de la dette revendiquée par la France correspond aux « bons Jecker »...

Durant sa législature, le gouvernement conservateur de Miramon, toujours en quête d’argent, était entré en contact avec un banquier suisse, Jean-Baptiste Jecker, installé au Mexique. Il avait obtenu de ce dernier la somme de 3 750 000 francs-ors en argent liquide, payés immédiatement, en échange de la signature d’une reconnaissance de dette, sous forme de bons, se montant au chiffre exorbitant de 75 millions de francs-or, que Jecker promettait de verser sans tarder dans les caisses de l’État mexicain. Comme on aurait du s’y attendre, Jecker a fait faillite aussitôt après l’accord, et ne versera jamais les millions promis. Il partira pour la France avec les bons avec la ferme intention de les négocier et d’encaisser ainsi une somme d’argent qu’il n’avais jamais payé.

Lorsque Juarez prend la place de Miramon à la tête du gouvernement, Jecker présente aussitôt ses bons et exige d’être remboursé. Refus du président Juarez qui, après diverses tentatives de négociation, signe le 17 juillet 1862 un décret suspendant pour deux ans le service de la dette étrangère. [1]

Le banquier, opportunément naturalisé français, soudoie alors le demi-frère de l’empereur des Français, le duc de Morny, un affairiste à l’époque président du Corps législatif. En échange d’une commission de 30 % sur ses crédits mexicains, il le convainc d’intervenir auprès de l’Empereur pour obtenir le remboursement de la dette mexicaine et, pourquoi pas, mettre la main sur le Mexique, un pays aux ressources prometteuses.

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Charge de la cavalerie mexicaine contre les zouaves français lors de la bataille de Puebla du 5 mai 1862.
Crédit : Wikipedia via Mike Manning

La France convainc alors l’Angleterre et l’Espagne d’intervenir avec quelques troupes pour obliger le président Juarez à honorer les dettes de son pays. En décembre 1861, un corps expéditionnaire de 2500 Français et 700 Britanniques débarque à Veracruz pour une simple « manœuvre d’intimidation ». Mais 6000 Espagnols venus de Cuba puis deux renforts successifs de 3000 et 4500 Français les rejoignent.

Pour diriger son Empire Latin, Napoléon III en confie la couronne à l’archiduc Ferdinand-Maximilien d’Autriche-Lorraine, le frère cadet de l’empereur autrichien François-Joseph 1er. Sur place, les troupes françaises se heurtent à la résistance farouche et inattendue des Mexicains qui prennent le parti de Juarez.

Une première armée de 7000 hommes est repoussée devant Puebla, une ville fortifiée sur la route de Mexico. Il faut envoyer en catastrophe 28 000 hommes en renfort pour enfin avoir raison de la résistance de la ville.

De son exil dans les îles Anglo-Normandes, Victor Hugo leur adresse en février 1863 un appel à la résistance que publieront les journaux mexicains :

Hommes de Puebla, vous avez raison de me croire avec vous. Ce n’est pas la France qui vous fait la guerre, c’est l’Empire. Nous sommes debout contre l’Empire, vous de votre côté, moi du mien, vous dans la patrie, moi dans l’exil. Combattez, luttez, soyez terribles et si vous croyez mon nom bon à quelque chose servez-vous en. Visez cet homme à la tête [Napoléon III], que la liberté soit le projectile.

Après la prise de Puebla en mars et l’entrée des Français à Mexico, un simulacre d’assemblée nationale octroie la couronne de l’Empire du Mexique à Ferdinand-Maximilien. Celui-ci hésite longtemps avant d’accepter et se rend finalement au Mexique. L’armée française doit faire face à la guérilla des partisans juaristes et peine à former une armée mexicaine au service du nouvel empereur.

En désespoir de cause, l’armée française demande à celui-ci le droit de faire fusiller tous les rebelles pris les armes à la main, décision qui a pour effet de relancer la guérilla. Entretemps, les États-Unis, arrivés au terme de leur guerre civile, exigent le retrait de la France.

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L’exécution de Maximilien de Habsbourg-Lorraine par les révolutionnaires mexicains. Tableau d’Édouard Manet de 1868.
Crédit : Wikipedia

En avril 1866, Napoléon III décide de rapatrier le corps expéditionnaire en catastrophe. Il laisse sur place quelques rares volontaires au service de l’armée mexicaine. Ferdinand-Maximilien, qui refuse de fuir, est pris et fusillé par les juaristes le 19 juin 1867.

 Fonds vautours, oiseaux de mauvais augure

Aujourd’hui, quoique de façon moins voyante, l’histoire se répète, avec l’affaire des« fonds vautours » qui, comme le précise Arnaud Zacharie dans Dounia, revue d’intelligence stratégique et des relations internationales, « ne sont pas des fonds d’investissement comme les autres ».

Plus polies, les institutions financières internationales préfèrent le terme de « créanciers procéduriers » pour désigner ces fonds spéculatifs (hedge funds) spécialisés dans l’exploitation des voies judiciaires pour engranger d’énormes profits (de 300 à 3000 %). Concrètement, ces fonds sont spécialisés dans le rachat à bas prix de titres de la dette publique sur le marché secondaire, en vue d’entamer à terme une procédure judiciaire permettant d’extorquer au pays endetté le paiement de la totalité de la valeur nominale des créances.

En règle générale, les attaques des fonds vautours, véritables charognards, se produisent lorsqu’un pays est faible ou tombe en faillite. Quelle excellente nouvelle ! Une telle débâcle permet alors à un « fonds vautour » d’acheter à une banque commerciale ou à un autre organisme financier, une partie de la dette à un prix bradé. Vive la crise ! Plus la dette est jugée impayable, plus l’affaire à du potentiel pour le charognard qui attendra le moment venu pour pouvoir extorquer le montant nominal des titres.

Le plus souvent, lorsqu’un État ne parvient pas à payer sa dette, il se déclare en défaut de paiement et doit entamer avec ses créanciers une procédure de restructuration de sa dette. Cette procédure doit, en théorie, permettre de trouver un accord qui s’applique à tous les créanciers, afin que ces derniers acceptent d’abandonner une partie de leurs créances (haircut) et que le pays en défaut de paiement bénéficie d’un allégement de sa dette pour pouvoir se relancer.

Toutefois, la particularité des fonds vautours est qu’ils endossent le rôle du « passager clandestin », c’est-à-dire qu’ils refusent tout accord et, au contraire, poursuivent le pays endetté devant les tribunaux pour exiger qu’il leur paye l’intégralité de la dette à sa valeur faciale. Ainsi, lorsque les fonds vautours obtiennent gain de cause, ils empochent une plus-value importante : alors qu’ils ont racheté au rabais les titres de la dette sur le marché secondaire, ils sont remboursés à hauteur de la totalité du prix d’origine de cette dette sur le marché primaire, parfois avec les arriérés et les intérêts de retard. Ce paiement se fait généralement sous la forme d’astreintes permettant aux fonds vautours de saisir des actifs du pays visé, mais dans certains cas, les fonds vautours obtiennent le statut de créancier prioritaire qui leur permet d’être payés avant les autres créanciers. Dans certains cas, la procédure judiciaire n’a même pas à être mise en œuvre : il suffit au fonds vautour de menacer de le faire et de simultanément négocier avec l’État endetté un arrangement financier extrajudiciaire pour obtenir gain de cause.

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NML Capital, le fonds vautours qui attaque l’Argentine appartient au hedge fund Elliot Associates du millionnaire américain Paul Singer (à gauche).
Crédit : calafatemovil.com

Il n’est pas inutile de savoir que le « fonds vautour » qui s’en prend aujourd’hui à l’Argentine s’appelle NML Capital, une filiale d’Elliot Associates du millionnaire américain Paul Singer. [2] Or, en 2012, NML Capital, après une première victoire juridique devant une cour américaine, pour faire honorer ses titres de dette argentine, a tenté de faire confisquer un navire argentin, le ARA Libertad, amarré dans un port du Ghana en Afrique !

L’Afrique fait partie des cibles privilégiées des fonds vautours. Elliot Associates (encore lui) avait acheté pour 1,8 million de dollars des créances de la dette du Congo Brazzaville d’une valeur faciale de 31 millions de dollars via sa filiale basée aux Îles Caïmans Kensington international.

L’affaire avait fait beaucoup de bruit en Belgique. En effet, Kensington, qui réclamait 118 millions de dollars (eh oui !) pour les mêmes titres avait obtenu gain de cause. Pour se faire payer par le Congo-Brazzaville, Kensington a réussi de mettre la main sur 10,8 millions de dollars provenant des fonds issus de l’aide publique belge à destination du pays africain ! Lorsque l’opération s’est renouvelée, le Sénat belge a adopté en 2008 une proposition de loi en vue de protéger l’aide belge au développement contre les pratiques des fonds vautours. Et l’actualité foisonne de cas similaires.

 Doctrine Drago et doctrine Monroe

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La "doctrine" de Luis Maria Drago (1859-1921), ministre argentin des Affaires étrangères, reste d’une actualité brûlante.
Crédit : Wikipedia

La bonne nouvelle, c’est que face à l’agression renouvelée des cartels financiers basés à la City et à Wall Street, un vent de résistance se lève dans les pays des BRICS et dans les pays du Sud en général, une résistance qui se cristallise autour du combat de l’Argentine contre les « fonds vautours » et la création par les BRICS d’une Nouvelle banque de développement (NBD) contre l’hégémonie du FMI, de la Banque mondiale et du dollar.

Ainsi, le 3 juillet 2014, lors de la réunion de l’Organisation des États américains (OEA) à Washington, le ministre des Affaires étrangères du Venezuela Elias Jaua a rappelé que le ministre des Affaires étrangères argentin Luis Maria Drago (1859-1921) avait écrit en 1902 à son ambassadeur aux États-Unis pour dénoncer le blocus des ports vénézuéliens par des navires allemands, italiens et britanniques dans le cadre d’un effort pour collecter la dette.

Drago élabora son argument à partir d’un verdict prononcé en 1868 par un autre juriste argentin, Carlos Calvo (1824-1906), qui avait statué que des créanciers étrangers doivent en premier lieu faire leur recours devant les tribunaux du pays auxquels ils prêtent. [3]

Pour sa part, dans sa note à l’ambassadeur américain du 29 décembre 1902, Drago définit avec grande clarté le principe selon lequel aucun créditeur ne peut collecter une dette aux dépens de l’existence, de la souveraineté et de l’indépendance d’un pays. Voici le texte intégral de cette lettre qui est entrée dans l’histoire comme « la doctrine Drago » [4] :

Monsieur le Ministre,

J’ai reçu la dépêche de Votre Excellence, en date du 20 de ce mois, concernant les événements survenus dernièrement entre le gouvernement de la République du Venezuela et ceux de la Grande-Bretagne et de l’Allemagne.

D’après les informations de Votre Excellence, l’origine du conflit doit être attribuée, en partie à des préjudices subis par des sujets de nations réclamantes, pendant les révolutions et les guerres dont le territoire de ladite République a été récemment le théâtre, et en partie également par le non-paiement, à son heure, de certains services de la Dette extérieure de l’État.

Abstraction faite du premier chef de ces réclamations, dont la juste appréciation doit être toujours présidée par l’examen des lois des pays respectifs, ce gouvernement estime opportun de transmettre à Votre Excellence quelques considérations que ces événements lui ont suggérées relatives au recouvrement compulsif de la Dette publique.

On remarque tout d’abord, à ce sujet, que le capitaliste qui avance son argent à un État étranger tient toujours dompte des ressources du pays où il va opérer et du plus ou moins de probabilités qu’il y a que les engagements passés soient exécutés sans encombre.

A chaque gouvernement échoit, à ce titre, un crédit différent, selon son degré de civilisation et de culture et sa manière de procéder dans les affaires. Ces circonstances sont pesées et mesurées avant que de négocier un emprunt, pour le traiter dans des conditions plus ou moins onéreuses, d’après les renseignements que les banquiers prêteurs possèdent en ce sens.

En outre, le créancier n’ignore pas qu’il a traité avec une entité souveraine, et l’une des conditions propres à toute souveraineté est que nulle procédure exécutoire ne peut être ni initiée ni accomplie contre elle, parce que ce mode de recouvrement compromettrait son existence même et ferait disparaître son indépendance et l’action du gouvernement respectif.

Parmi les principes fondamentaux du droit public international que l’humanité a consacrés, un des plus précieux est celui qui détermine que tous les États, quelle que soit la force dont ils disposent, sont des entités parfaitement égales entre elles et ayant réciproquement droit aux mêmes considérations et aux mêmes respects.

La reconnaissance de la dette, la liquidation de son montant, peuvent et doivent être faites par la nation sans détriment de ses droits primordiaux comme entité souveraine ; mais le recouvrement compulsif et immédiat, à un moment donné au moyen de la force, entraînerait la ruine des nations les plus faibles et l’absorption d’un gouvernement, avec toutes les facultés qui lui sont inhérentes, par les puissants de la terre.

Tout autre est le caractère des principes proclamés dans ce continent américain. ‘Les contrats passés entre une nation et des personnalités privées sont obligatoires selon la conscience du Souverain et ne peuvent être l’objet de force compulsive,’ a dit l’illustre premier [secrétaire américain au Trésor américain Alexander] Hamilton. ‘Ils ne confèrent aucun droit d’action en dehors de la volonté souveraine.’

Les États-Unis ont été très loin dans ce sens. Le onzième amendement de leur Constitution établit, en effet, avec l’assentiment unanime du peuple, que le pouvoir judiciaire de la nation n’a pas qualité pour connaître des litiges de loi ou d’équité intentés contre l’un des États unis par des citoyens d’un autre État ou par des citoyens ou des sujets d’un État étranger.

La République argentine a déclaré ses provinces susceptibles d’être demandées en justice et a même consacré le principe que la nation fût éventuellement appelée, devant la Cour suprême, à répondre de l’exécution des traités passés avec les particuliers.

Mais ce qu’elle n’a pas établi, ce qu’elle ne saurait d’aucune façon admettre, c’est que le montant de sa dette éventuelle, une fois déterminé par sentence, on la prive de la faculté de choisir le mode et le temps d’effectuer un payement dans lequel elle est, pour le moins, aussi intéressée que le créancier lui-même, parce qu’il y va du crédit et de l’honneur de tout un peuple.

Ce n’est, en aucune manière, la défense de la mauvaise foi, du désordre et de l’insolvabilité délibérée et volontaire. C’est tout simplement la protection due à la dignité de l’entité publique internationale qui ne peut être ainsi entraînée à la guerre, au préjudice des nobles fins qui déterminent l’existence et la liberté des nations.

La reconnaissance de la Dette publique, l’obligation définie de la payer n’est nullement une déclaration sans valeur par le seul fait que le recouvrement ne puisse pas s’effectuer par la voie de la violence.

L’État subsiste en sa qualité et, tôt ou tard, les situations obscures sont résolues, les ressources s’accroissent, les communes aspirations d’équité et de justice prévalent, et Ton donne satisfaction aux engagements les plus en retard.

Dès lors la sentence, déclarant l’obligation de payer la dette, rendue par les tribunaux du pays ou par ceux de l’arbitrage international, aspiration constante vers la justice qui fonde les relations politiques entre les peuples, cette sentence, dis-je, constitue un titre indiscutable qui ne saurait être comparé au droit incertain de celui dont les créances ne sont pas reconnues et qui se place dans le cas d’en appeler à la force pour obtenir satisfaction.

Ces sentiments de justice, de loyauté et d’honneur sont ceux qui animent le peuple argentin et ont inspiré de tout temps sa politique. Votre Excellence comprendra qu’il se soit ému en apprenant que le non-paiement des services de la Dette publique du Venezuela s’indique comme une des causes déterminantes de la prise de sa flotte, du bombardement d’un de ses ports et du blocus de guerre rigoureusement établi sur ses côtes. Si ces procédés devaient être définitivement adoptés, ils établiraient un dangereux précédent pour la sécurité et pour la paix des nations de cette partie de l’Amérique.

Le recouvrement manu militari des emprunts implique l’occupation territoriale, laquelle suppose la suppression ou la subordination des gouvernements.

Cette situation contrarie ouvertement les principes maintes fois proclamés par les nations de l’Amérique et particulièrement la doctrine de Monroe, si efficacement soutenue et défendue, en tout temps, par les États-Unis, doctrine à laquelle la République argentine a déjà adhéré implicitement.

Les principes énoncés dans le mémorable Message du 2 décembre 1823 [du Président américain James Monroe] contiennent deux grandes déclarations qui ont particulièrement trait à ces Républiques, savoir : ‘Les continents américains ne pourront désormais servir de champ à la colonisation future des nations européennes et, l’indépendance des nations de l’Amérique ayant été reconnue, on ne pourra regarder l’intervention d’un pouvoir européen dans le but de les opprimer ou de contrôler leurs destinées, de n’importe quelle manière, que comme la manifestation de sentiments peu amicaux envers les États-Unis.’

L’abstention, en matière d’acquisitions de nouveaux domaines coloniaux dans les territoires de ce continent, a été bien des fois acceptée par les hommes publics de l’Angleterre. On peut dire que c’est grâce à leur sympathie que la doctrine de Monroe dut le grand succès obtenu lors de sa promulgation.

Mais on remarque, dans ces derniers temps, une tendance marquée chez les publicistes et dans diverses manifestations de l’opinion en Europe à signaler ces pays-ci comme le champ le plus indiqué pour les futures expansions territoriales.

Des penseurs les plus haut placés ont signalé l’avantage d’orienter dans cette direction les grands efforts que les principales puissances de l’Europe ont appliqués à la conquête de régions stériles, d’un climat peu clément, dans les plus lointaines latitudes du monde. Et ils sont nombreux les écrivains européens qui désignent les territoires de l’Amérique du Sud, avec leurs grandes richesses, leur beau ciel et leur climat propice à toutes les productions, comme le théâtre obligé où les grandes puissances, qui ont prêté les armes et les instruments de la conquête, devront se disputer la suprématie dans le cours de ce siècle.

La tendance à l’expansion, ainsi échauffée par les suggestions de l’opinion, et de la presse, peut à n’importe quel moment prendre une tournure agressive et cela malgré la volonté des gouvernements actuels.

Et l’on ne niera pas que le moyen le plus simple pour aboutir à la mainmise et à la substitution des autorités locales par les gouvernements européens, c’est précisément l’intervention financière comme bien des exemples le prouvent.

Nous ne prétendons nullement que les nations sud-américaines soient, à n’importe quel titre, exemptes des responsabilités de tout ordre que les violations du droit international entraînent pour les peuples civilisés.

Nous ne prétendons ni ne pouvons prétendre que ces pays occupent une situation exceptionnelle dans leurs rapports avec les puissances européennes qui ont l’indiscutable droit d’y protéger leurs sujets contre les persécutions ou les injustices dont ils pourraient être victimes, aussi amplement que dans n’importe quelle autre partie du globe.

La seule chose que la République argentine soutient et ce qu’elle aimerait à voir consacrer, à l’occasion des événements du Venezuela, par une nation qui, ainsi que les États-Unis, jouit d’une autorité égale à sa puissance, c’est le principe, accepté déjà, qu’il ne peut pas y avoir d’expansion territoriale européenne en Amérique] ni de pression faite sur les peuples de ce continent par le seul fait d’une malheureuse situation financière qui oblige un de ces pays à différer l’accomplissement de ses obligations.

En un mot, le principe que la République argentine voudrait voir reconnu, c’est que la Dette publique ne pût provoquer l’intervention armée ni encore moins l’occupation matérielle du sol des nations américaines de la part d’une puissance d’Europe.

Le discrédit s’attachant aux États qui manquent de satisfaire aux droits de leurs créanciers légitimes entraîne déjà des difficultés trop considérables pour qu’il soit besoin d’aggraver, par l’agression étrangère, les calamités d’une insolvabilité momentanée.

La République argentine pourrait citer son propre exemple pour démontrer combien les interventions armées sont peu nécessaires en pareil cas.

Le service de la dette anglaise de 1824 fut spontanément repris par l’Argentine après une interruption de trente ans, motivée par l’anarchie et les convulsions qui, alors, remuèrent profondément le pays. Tout l’arriéré fut scrupuleusement payé avec les intérêts, et cela sans que les créanciers fissent la moindre démarche.

Plus tard, une série d’événements et de contretemps financiers, complètement en dehors du contrôle de ses gouvernants, mirent momentanément la République argentine dans le cas de suspendre à nouveau le service de la Dette extérieure. Elle eut cependant à cœur d’en reprendre le payement aussitôt que les circonstances le lui permettraient, ce qu’elle put faire quelque temps après en s’imposant d’énormes sacrifices et toujours spontanément, par sa propre volonté et sans intervention ni demande comminatoire d’aucune puissance étrangère. C’est par ses procédés scrupuleux et par son haut sentiment de justice, aujourd’hui clairement manifesté, que les difficultés éprouvées j loin d’amoindrir son crédit sur les marchés européens, l’ont largement développé.

On peut affirmer avec une entière certitude qu’un résultat aussi flatteur n’aurait pas été obtenu si les créanciers eussent jugé opportun d’intervenir d’une manière violente pendant la période de crise financière aujourd’hui disparue.

Nous ne craignons ni ne pouvons craindre le renouvellement de pareils embarras.

Nous n’obéissons donc pas en ce moment h un sentiment égoïste pas plus que nous ne cherchons notre avantage en manifestant le désir que la Dette publique des États ne soit pas la cause d’une agression militaire dirigée contre eux.

Nous ne nourrissons, en aucune manière, des sentiments d’hostilité envers les nations de l’Europe. Bien au contraire, nous maintenons des relations on ne peut plus cordiales, depuis notre émancipation, avec toutes les puissances et très particulièrement avec l’Angleterre, à laquelle nous avons donné, tout récemment, la plus grande preuve delà confiance que sa persévérante justice nous inspire, en soumettant à son arbitrage la plus importante de nos questions internationales qu’elle vient de résoudre en fixant nos limites avec le Chili, question qui donna lieu à une controverse de plus de soixante ans.

Nous savons que là où l’Angleterre se présente elle est accompagnée de la civilisation et que le bienfait des libertés se développe, C’est pourquoi nous lui accordons toute notre estime, ce qui ne veut pas dire que nous adhérerions avec une égale sympathie à sa politique au cas, peu probable, où elle chercherait à opprimer les nationalités du continent qui luttent pour leur progrès, qui ont déjà vaincu déplus grandes difficultés et qui triompheront définitivement pour l’honneur des institutions démocratiques. Il est peut-être encore long le chemin qui restée parcourir aux nations sud-américaines ; mais elles ont suffisamment d’énergie et de vertu pour arriver à leur complet développement en s’appuyant les unes sur les autres.

C’est à ce sentiment de confraternité continentale et à la force que donne l’appui moral de tout un peuple que j’obéis en n’adressant à vous. Monsieur le Ministre, conformément aux Instructions de Son Excellence M. le Président de la République, pour vous prier de transmettre au Cabinet de Washington notre manière d’envisager les événements dont le développement ultérieur réserve aux États-Unis une part prépondérante, afin qu’il daigne en tenir compte comme de l’expression sincère des sentiments d’une nation qui a foi dans ses destinées et dans celles de tout ce continent américain à la tête duquel marchent les États-Unis en réalisant un idéal et créant un modèle.

Veuillez agréer, Monsieur le Ministre, les assurances de ma considération distinguée.

Signé : Luis M. Drago, Ministre des Affaires étrangères.

 James Monroe et John Quincy Adams

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Après avoir été le secrétaire d’Etat du président James Monroe, John Quincy Adams (1767-1848) deviendra le sixième président des États-Unis. Sa politique en faveur des républiques naissantes en Amérique du Sud sera formalisée par un discours de Monroe, d’où le nom de "doctrine Monroe".
Crédit : http://www.nps.gov/media/photo/gallery

Voila donc la « doctrine Drago » que ce juriste argentin considérait être le « corollaire financier » de la doctrine Monroe.

Le 2 décembre 1823, lors de son septième message annuel au Congrès, le président américain républicain James Monroe avait affirmé que les Amériques du Nord et du Sud n’étaient plus ouvertes à la colonisation et que toute intervention européenne dans les affaires du continent serait perçue comme une menace pour la sécurité et la paix. En échange, les États-Unis n’interviendraient jamais dans les affaires européennes.

En réalité, Monroe tenait sa doctrine de son secrétaire d’État et successeur, John Quincy Adams. Ce dernier, promoteur d’une politique de crédit productif public à la Hamilton, pensait que l’intérêt des États-Unis consistait à combattre l’oligarchie financière et à permettre la naissance de républiques souveraines en Amérique latine. Avant la naissance même de ces républiques, il écrivait à un diplomate américain stationné à Bogotá en Colombie :

L’émancipation du continent sud-américain ouvre au genre humain tout entier des perspectives d’avenir où notre pays sera appelé à jouer un rôle majeur (…) Que le tissu de nos relations sociales avec nos voisins du sud puisse grandir au fil des années avec une grandeur et une harmonie dans une proportion correspondant à la magnificence des moyens que la Providence nous met entre nos mains (…) ; ces fondations doivent s’ancrer dans des principes politiques et moraux, neufs et dégoûtants aux trônes et puissances dominantes du monde ancien.

 La perversion de la Doctrine Monroe par Théodore Roosevelt

Les banquiers de la City de Londres et leurs cousins de Wall Street ont hélas rapidement réussi à pervertir la noble intention initiale de la doctrine Monroe.

Après l’assassinat du Président William McKinley en 1901, c’est son vice-président Théodore Roosevelt qui accède à la présidence américaine. Véritable larbin de Wall Street, c’est lui qui va formaliser leur politique prédatrice en ajoutant son propre « corollaire » à la doctrine Monroe :

Des errements chroniques, ou une impuissance du pouvoir aboutissant à la dissolution générale des liens d’une société civilisée, peuvent, dans les Amériques ou ailleurs, nécessiter l’intervention ultime d’une nation civilisée, et l’adhésion des États-Unis à la doctrine Monroe dans la sphère occidentale, peut, bien qu’avec réticence, lors de cas flagrants de méfaits ou d’impuissance du pouvoir, obliger les États-Unis à agir comme une force de police internationale.

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Le président américain Théodore Roosevelt (1858-1919) affirma que sa politique consistait à "parler doucement tout en portant un gros bâton" (speak softly and carry a big stick). Notez la mention sur le bateau en bas à droite : "debt collector"
Crédit : history.com

Inutile de préciser que toute l’Amérique du Sud rejetait en bloc cette interprétation spéciale de la Doctrine Monroe livrant leurs pays à un autre colonialisme. En tout cas, force est de constater que c’est au nom du corollaire (Théodore) Roosevelt à la Doctrine Monroe que les États-Unis, au nom (déjà) du droit de protéger (Le fameux R2P ou Right to protect cher à Tony Blair et la conseillère d’Obama Samantha Power), s’érigeront en puissance coloniale, en intervenant notamment à Cuba (1898), à Porto Rico (1901), au Panama (1903), à Haïti (1905), au Nicaragua (1909), au Mexique (1914), au Guatemala (1954) et à Grenade (1983).

Le général américain Smedley Butler, surtout connu pour avoir été choisi par Wall Street pour fomenter un coup d’État contre leur ennemi le président Franklin Roosevelt avant d’y renoncer, avouait que tous ces invasions de pays étrangers n’avaient servi que les parasites financiers de Wall Street :

J’ai servi 33 ans et 4 mois la force militaire la plus capable du pays : les Marines. Et lors de cette période, j’ai passé l’essentiel de mon temps à jouer les gros bras pour les grandes firmes, pour Wall Street et pour les banquiers. En bref, je faisais du racket pour le capitalisme.

Ainsi, j’ai sécurisé le Mexique pour les intérêts pétroliers américains en 1914. J’ai fait d’Haïti et de Cuba un endroit décent pour les gas de la National City Bank, pour qu’ils y ramassent des profits. J’ai aidé à purifier le Nicaragua pour la maison bancaire de Brown Brothers [5] en 1909-1912. J’ai apporté la lumière à la République dominicaine pour l’industrie sucrière américaine en 1916. J’ai remis le Honduras sur le ‘bon chemin’ pour les compagnies fruitières américaines en 1903.

Comme nous l’avons indiqué, la doctrine Drago est de nouveau d’une grande actualité dans la lutte contre la finance folle et les « fonds vautours ».

 400 millions de dollars, cela fait combien de repas ?

Pour conclure, je vous livre la conclusion de l’intervention du discours du ministre vénézuélien des Affaires étrangères du Venezuela, Elias Jaua, lors de la réunion de l’OEA le 3 juillet à Washington.

Ce dernier a rappelé que NML Capital, le fonds vautour Elliot Associates de Paul Singer, qui s’acharne aujourd’hui contre l’Argentine, poursuit en même temps le Congo Brazzaville pour récupérer une dette de 400 millions de dollars qu’il a acheté pour 10 millions de dollars.

Combien de vies pourraient être sauvées avec 400 millions de dollars ? (...) Combien de repas cela représente-t-il ? Aux prix du marché, 400 millions de dollars représentent 13,5 millions de doses de médicaments contre le paludisme, 56,3 millions de doses de vaccin contre l’hépatite A ou 28,3 millions de doses de vaccin contre le pneumocoque.

400 millions de dollars font une sacré différence dans la lutte contre la faim ! Avec cette somme, on peut se procurer 91 743 tonnes de riz ou 64 000 tonnes de viande pour nourrir le monde. Qui sont-ils pour croire qu’ils ont le droit de priver les gens du droit à l’alimentation, à la santé et à la vie elle-même ? Qui ? Et dans quelle éthique ou précepte moral se drapent-ils pour piller des pays entier ?

Chers collègues, faisons plus que lancer un simple appel. Engageons-nous à relever le défi urgent de ré-inventer le système financier international. Car, ce qui arrive à l’Argentine, arrive à tous les pays de cette organisation. Ayons conscience de la détérioration toujours plus grande du système financier international. La décision de la Cour américaine contre l’Argentine établit un précédent pour le processus de restructuration de la de dette à l’avenir (…) C’est pour quoi je ramène une fois de plus la Doctrine Drago dans cette discussion. (…)


[1En 1982, dans « Opération Juarez », l’économiste américain Lyndon LaRouche proposa au président mexicain Lopez Portillo d’utiliser de nouveau l’arme de la dette, cette fois-ci contre le FMI.

[2Le PDG du fonds vatours Elliot Associates Paul Singer a été un contributeur majeur des campagnes présidentielles de Giuliani et de George Bush.

[3La Doctrine Calvo repose fondamentalement sur trois principes : a) L’égalité des Etats ; b) La négation de privilèges et de droits spéciaux aux ressortissants d’autres pays ; c) Le principe qui consiste à soumettre les différends soulevés entre les étrangers et les Etats hôtes aux lois et aux tribunaux de ces Etats. En résumé, pour Calvo, une quelconque intervention des gouvernements étrangers serait considérée comme une violation de la compétence territoriale des Etats hôtes.

[4Publié en 1908 à Paris par A. Pedone d’après la traduction française publiée par la légation argentine à Paris, et corrigée par le Dr. Drago – voir la note originale dans Drago, La Republica argentina et il caso de Venezuela, et dans l’ouvrage du même auteur : Cobro coercitivo de deudas publica.

[5Sous la direction de John Prescott Bush, le grand-père de George Bush, elle finança la prise de pouvoir d’Adolf Hitler.

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