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Afrique : de la Mer intérieure de Roudaire à la Révolution bleue

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Disponible aussi en Arabe, Anglais et Allemand.

Cet article fait aussi partie de notre dossier :
Pour sauver l’Europe et la France, reconstruire l’espace méditerranéen


En 1874, dans la Revue des Deux Mondes, l’officier et topographe français François-Elie Roudaire (1836-1885) fait paraître un article intitulé Une mer intérieure en Algérie, dont Jules Verne (1828-1905) tirera en 1905 son roman L’invasion de la mer.

Convaincu d’avoir découvert une vaste dépression salée marécageuse (les « chotts ») se prolongeant jusqu’au golfe de Gabès en Tunisie, Roudaire, notamment soutenu par l’architecte du canal de Suez Ferdinand de Lesseps (1805-1894), propose alors de ramener la mer en creusant un canal de 240 kilomètres. Entre autres bienfaits, affirme-t-il, la masse d’eau introduite modifierait notablement le climat local et permettrait de refaire de la région un « grenier à blé ». Pour différentes bonnes et mauvaises raisons, le projet échoua à l’époque. Cependant, aujourd’hui, armé d’avancées scientifiques et technologiques acquises depuis lors, il est urgent de rouvrir le dossier.

 Prologue

En ce début du XXIe siècle, les populations maghrébines sont atterrées. Les économies nationales sont en désarroi et l’égoïsme de la culture moderne amplifie le sinistre. Si les bases économiques de leurs pays diffèrent, elles se recoupent en un point : leur dépendance vis-à-vis de l’extérieur dans un monde ultralibéral en décomposition. C’est tout leur malheur, et les conséquences internes sont désastreuses : corruption, pouvoir d’achat, inégalité, jeunesse oubliée, etc.

Vouloir sortir de cette prison impose une trajectoire obligatoire dont l’économiste et homme politique américain Lyndon LaRouche a détaillé les axes principaux :

  • reprise du contrôle de la finance mondiale par un retour au crédit public et une séparation des banques, selon les critères de la loi Glass-Steagall adoptée par le président américain Franklin Roosevelt en 1933, afin de casser le pouvoir impérial de cette oligarchie monétariste ;
  • chasser du pouvoir leurs principaux agents, à la Maison Blanche comme ailleurs ;
  • reconstruire par de grands projets d’infrastructures mettant en œuvre les meilleures technologies du moment et transformant fondamentalement la géographie sous-continentale.

L’impulsion significative de cette Renaissance pourra venir de l’adoption du projet NAWAPA (North Amarican Water and Power Alliance). Il s’agit d’un énorme projet visant à capter une partie des précipitations de l’Amérique du Nord pour l’amener vers les régions arides des Etats-Unis et du Mexique. Ce projet s’inscrit dans une alliance des quatre puissances – USA- Russie- Inde-Chine – proposée par LaRouche, seule capable de nous sortir de la crise.

Il ne s’agit pas là simplement d’un gros projet d’aménagement du territoire, mais d’une véritable révolution culturelle. C’est dans cet esprit que nous relançons ici, en la perfectionnant, l’idée géniale de François-Elie Roudaire. En réalité, si l’idée à cent quarante ans, la philosophie qui l’inspire remonte à plusieurs milliers d’années, quand l’homme s’est retrouvé en devoir de modifier son environnement pour lui-même et pour perfectionner la nature elle-même. Faisant ainsi appel à ses facultés créatrices, il définit par là même son statut d’être libre.

Pour donner vie à cette histoire, projetons-nous dans le futur.

 Roudaireville-les-Palmiers, 2050

Notre belle cité ne va pas tarder à dépasser le demi-million d’habitants. Depuis quarante ans, la jeunesse du Maghreb, au lieu de se précipiter vers les banlieues de Paris, Berlin, Amsterdam ou Londres, s’est fixée ici ; car on y touche de bons salaires et les enfants disposent des meilleurs soins de santé. C’est dans l’agrochimie et la recherche spatiale que des milliers d’emplois ont été créés ici au cours de ces quarante dernières années.

Tout cela est le résultat de « la grande révolution bleue », qui a rendu l’eau disponible à volonté. Quelle rupture ! car à l’époque, s’étendaient ici les immensités arides du Sahara, le plus grand désert du monde.

Bien que l’on puisse encore croiser quelques pans de déserts intacts, depuis 2011, avec le plan Paumier-Roudaire, des lacs sont sortis des mirages et des milliers d’oasis ont été créées. Chacune abrite une ou plusieurs villes nouvelles, reliées entre elles par un réseau de transports rapides gagnant les pays lointains. Des légumes bon marché et les plus beaux vergers du monde, c’est cela Roudaireville-les-palmiers !

Alors nos enfants nous interrogent : « Papa, raconte-moi les quatre phases de la révolution bleue ! »

 A. La phase tunisienne : de Gabès à Djeridville

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Reprenons du début. Par un beau jour de 2011, un navire arriva du grand nord avec une étrange cargaison. Il jeta l’ancre à quelques encablures au large de Gabès, le port tunisien de pêche et de phosphates. Si cela inquiéta les anciens et les touristes les plus âgés qui se faisaient bronzer sur l’île de Djerba, les plus jeunes faisaient le détour pour examiner l’étrange objet.

Cette venue en imposait un peu plus à ceux de la côte, d’autant qu’elle avait été soigneusement préparée : un vaste réservoir avait été installé sur les hauteurs des premières collines bordant la mer, avec une grosse conduite descendant jusqu’à la baie et s’y prolongeant même jusqu’au mouillage.

Un mois plus tard, on entendit un ruissellement d’eau aux abords de la retenue et très rapidement, on vit celle-ci se remplir jusqu’aux rebords.

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L’étonnement des gens du voisinage fut double : celui de voir un réservoir d’eau installé en haut des collines, alors que les rivières n’escaladent pas les collines, et surtout, de le voir se remplir d’eau de mer ! Mais d’où venait donc cette eau salée ? C’est là que les anciens découvrirent que l’étrange objet flottant n’était autre qu’une petite centrale nucléaire dont l’énergie permettait de pomper l’eau en hauteur !

Le réservoir, quant à lui, ne servait que de château d’eau pour la phase suivante. En laissant l’eau redescendre vers la mer, on pouvait produire de l’électricité hydraulique.

Un mois plus tard, d’autres bruits s’ajoutèrent : le ronronnement de l’usine électrique qui en turbinant l’eau du réservoir fournissait de l’électricité à la ville et surtout à une nouvelle usine de dessalement de l’eau. En premier lieu, l’eau douce nouvellement produite fut distribuée dans le réseau de la ville de Gabès où elle devint abondante. Les rayons du soleil se délectent depuis lors à jouer dans l’eau jaillissant des fontaines publiques.

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Regardons ensuite vers l’intérieur des terres où jadis s’étendait le désert et où paissaient les moutons. Là des travaux débutèrent dès les premiers jours, devenant vite impressionnants. En premier lieu, le Chott el-Fejal se trouva ceinturé d’un aqueduc, alimenté grâce à l’usine d’eau douce de Gabès.

De quoi parle-t-on quand on parle de « chott » ? Au sud de l’Algérie et de la Tunisie, au pied de la chaîne des Aurès et aux abords du Sahara, s’étendait à l’époque, sur une longueur de près de quatre cents kilomètres, une vaste dépression qui, à la saison des pluies, se transformait en terres marécageuses, voire en petits lacs. La dépression était partiellement couverte de sel cristallisé et se divisait en plusieurs cuvettes secondaires désignées par les Arabes sous le nom de chotts (de l’arabe chatt, « rivage »).

Commença alors le travail herculéen, indispensable pour en faire des terres fertiles, d’enlever le sel emprisonné depuis des millénaires dans ces cuvettes et dans le sol. Une fois l’eau douce déversée via l’aqueduc dans le premier chott, elle rinça le sol et amena l’eau salée à la mer par des conduits souterrains de la taille d’un homme, construits à cet effet. Avec la pluie qui accélérait le processus, le sel partait vers la Méditerranée.

La joie des citadins de Gabès éblouis par leurs belles fontaines ne fut rien comparée à celle des ruraux : la perspective d’avoir de l’eau douce disponible tout au long de l’année, et d’en avoir généreusement au point de remplacer cette eau saumâtre qui emplissait le fond des chotts était révolutionnaire. Si tout cela leur avait paru bizarre et confus au début, maintenant, le doute n’était plus permis. La révolution bleue était en marche !

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Pourtant, il fallait du temps à l’eau pour faire son travail. Aucun bulldozer n’aurait pu accomplir ce travail définitivement car le sel, profondément incrusté dans la vase et dans le sol, ne s’extrait pas aussi vite. Or, avec l’arrivée de l’eau douce, le sel, comme prévu par le plan, remonta mois après mois. Bien qu’une grosse partie fût éliminée, il en restait encore. Mais là aussi, le plan avait prévu une solution. Pour traiter le reliquat, les agronomes du projet plantèrent des plantes dites halophiles, capables d’absorber le sel restant. Ce n’est que récemment et grâce aux biotechnologies qu’on a pu mettre au point des variétés de riz halophiles. Ce fut une révolution mondiale discrète mais réelle. Depuis, les principales céréales ont leur variété halophile destinée à l’alimentation de base.

Ainsi, après quelques années de rinçage, un vrai lac s’était substitué au premier chott, solution bien préférable à la « mer intérieure » de Roudaire, qui aurait aggravé la salinité des sols. Puis, à l’instar des fameux polders hollandais où les hommes ont transformé leur mer intérieure en terres utilisables, ici aussi, grâce à un réseau de centaines de petits canaux, on a pu gagner du terrain et limiter l’évaporation. Ces surfaces furent ensuite transformées en champs cultivables. Au début, ces terrains gagnés furent semés de plantes halophiles et d’arbustes inconnus, conçus pour l’occasion. Depuis peu, les palmiers les ont remplacés.

L’élevage s’était réduit fortement par manque de fourrage et de pâturages. Seuls les pauvres gardaient des moutons et pratiquaient la transhumance locale. Mais le sol n’était pas aride et très vite les productions nouvelles des lacs diminuèrent la pression sur les jachères existantes qui purent alors se reconstituer. Les paysans rassurés passèrent à des élevages plus intéressants que le mouton, mais plus risqués en périodes incertaines ; la région devint ainsi exportatrice de lait et de fromage de chamelle. Ce lait est très prisé par toutes les mamans et s’est substitué à celui de vache, plus indigeste pour les nourrissons. Ce qui veut dire qu’une nouvelle agro-industrie a pris naissance depuis, mais contrairement à celle du XXe siècle, elle est décentralisée chez le producteur.

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Après le chott el-Fejal, ce fut le tour du chott el-Djerid et du chott El-Gharsa d’être « poldérisés » ainsi. La disponibilité de l’eau attirait alors les hommes en grand nombre et c’est là, à l’endroit même où jadis les moustiques pullulaient, que fut fondée Djeridville, la ville hors des mirages. Avec la civilisation vinrent aussi les oiseaux, en particulier les migrateurs qui retrouvèrent accueillantes ces contrées après des siècles d’oubli.

Une phase indispensable de la révolution bleue fut alors lancée. Tout au long du réseau d’aqueducs des derricks furent disposés, non pas pour extraire l’or noir, le pétrole, mais pour y injecter l’or bleu, l’eau, dans les profondeurs géologiques – celle qui était produite par l’usine de dessalement de Gabès. C’est ainsi que l’on ranima la nappe aquifère située sous cette partie de ce qui fut un désert aride. C’est la bonne santé de cette aquifère qui aujourd’hui est le garant de notre agriculture et qui mouille nos lèvres à chaque instant.

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Certes, l’eau était présente depuis longtemps, alimentant depuis toujours les sources des oasis en plein Sahara. C’est encore elle qui entretenait l’humidité saisonnière plus problématique des chotts. Mais, depuis le début du XXIe siècle, suite à sa surexploitation, le stress exercé sur la nappe augmenta. Si l’homme ne l’avait pas sauvée, son avenir aurait été compromis. Une des conséquences des injections faites par les derricks fut que les pluies arrosant les chaînes de montagne situées à plusieurs centaines de kilomètres, au lieu de remonter dans la dépression des chotts, nourrissent aujourd’hui davantage de sources d’oasis un peu partout.

 B. Phase algérienne : le canal d’irrigation Gabès-Roudaireville-les-Palmiers

Tout ce travail du côté tunisien n’était pas passé inaperçu de l’autre côté de la frontière algérienne. On avait vu des oasis qui périclitaient lentement reprendre soudain de la vigueur, des couleurs et des souches d’arbres morts redonner de la tige. L’Algérie lança alors, elle aussi, sa révolution bleue en fondant Roudaireville-les-Palmiers.

Ainsi, au milieu du chott Melrhir, en Algérie, des armées de travailleurs avaient déjà préparé le terrain et un immense réseau de digues quadrillait l’ensemble de la dépression saline, la réduisant en bassins plus petits. Pour faciliter le travail de dessalement progressif, ils avaient patiemment fait entrer, l’un après l’autre, l’eau dans chacun des espaces nouvellement créés. Au cœur du dispositif, une usine de dessalement supplémentaire fut construite pour extraire le sel répandu sur le sol et qui s’était dissout dans l’eau douce arrivant de Tunisie. Un terrain spécial fut aménagé pour entasser le sel une fois recristallisé. Correctement conditionné, il sert utilement comme matériau de soutènement, y compris pour la construction des routes. Pour avoir une vue d’ensemble et une surveillance pas à pas de l’évolution sur de si grandes surfaces, l’espace proche fut mis à contribution, et Roudaireville et sa région devinrent un pôle de référence pour la géologie et l’agronomie spatiale.

Entre-temps, en Tunisie, au large de Gabès, la centrale nucléaire flottante avait été remplacée par d’autres centrales dix fois plus puissantes et l’eau douce y était produite dans une usine posée comme une île dans le golfe, après l’avoir fait flotter jusque-là. Pour accueillir les hommes qui y travaillent, on créa juste à côté un lieu de vie exceptionnel, l’île-ville d’Aquagabès.

Le changement de puissance et de taille permettait alors de passer à l’une des dernières phases : celle de la construction du canal Gabès-Roudaireville. Allant du sud de la Tunisie jusqu’en Algérie, ce canal d’irrigation fut conçu comme une rivière artificielle, permettant notamment de multiplier les points d’injections nourrissant la nappe souterraine.

Comme l’eau domestiquée arrivait généreusement en plein Sahara, les oiseaux et l’homme suivirent. C’est à partir de la révolution bleue que l’Algérie put rétablir une certaine souveraineté. Au lieu d’exporter des hydrocarbures à bas prix, on décida de faire passer le gazoduc par les agglomérations nouvellement créées dans la région des chotts ; dans le passé, il allait directement de Hassi Messaoud aux ports méditerranéens.

C’est alors que l’Etat créa à Roudaireville un grand complexe pétrochimique. Le peuplement de la région entraîna le développement d’autres activités, notamment les manufactures et l’extraction minière, devancées par la construction de routes et de transports rapides. La technologie de l’aérotrain, stupidement abandonnée en France , trouva ici sa meilleure adéquation. Grâce à ces « couloirs de développement », l’industrie de transformation s’étoffa enfin.

Le soleil qui pénètre dans l’eau suffit à assurer la croissance d’algues microscopiques. Elles sont produites ici en quantité, dans de grands lacs artificiels qui sont aussi destinés à la villégiature. Il suffit d’ajouter quelques nutriments, comme du gaz carbonique et de l’azote combiné provenant du gaz de pétrole et du phosphate d’origine régionale. Elles peuvent ainsi servir pour l’élevage des poissons comme pour remplacer le fourrage que l’on donne ordinairement aux bestiaux. Depuis que les installations tournent, l’usine de phosphate qui polluait Gabès a été fermée et déplacée ici. Elle ne pollue plus, mais offre au contraire beaucoup de minéraux utiles. Une biochimie complète s’est développée ainsi autour des algues, et les compétences se sont croisées avec les recherches agronomiques tropicales. Le vieux port de Gabès attire dorénavant les amateurs de vieilles pierres.

La coopération entre la Tunisie et l’Algérie lors de la révolution bleue provoqua aussi une révolution au niveau du droit. Comme l’eau ignorait les frontières des hommes, un autre Droit de propriété fut reconstruit autour du droit de l’eau et de la notion issue du traité de Westphalie de 1648, qui mit fin à la guerre de Trente Ans, remplaçant la loi du plus fort par celle d’un développement mutuel fondé sur « l’avantage d’autrui ». Selon le professeur Aly Mazahéri, le « droit de l’eau » est un héritage de la Perse. Si vous trouvez aujourd’hui en Iran, en Turquie, en Andalousie, en Algérie, de ces installations sur des aqueducs ou des canaux qui distribuent équitablement l’eau à plusieurs utilisateurs, ou permettant de le faire un jour ici, un autre là, c’est qu’un accord de principe et qu’une police a été développée pour ce faire. Une loi a été développée historiquement dans cette région désertique perse, qui se moque de la surface que vous occupez pour être chez vous, mais fait grandement attention à la provenance de l’eau de votre puits et de comment vous l’avez découverte.

Hormis le fait d’être des nids d’espions, les organismes supranationaux créés à la fin du XXe siècle pour prévenir les conflits sur l’eau transfrontalière, voulaient traiter le sujet comme ils le firent pour le droit de la mer : en respectant le droit de piraterie établi par la puissance historique, l’Empire britannique, avec son droit coutumier et son approche empiriste. Ainsi se créa alors un droit « positif » fondé sur les rapports de force.

A l’opposé, les principes auxquels fait appel le nouveau droit de l’eau, nous ont permis d’en finir avec les conflits transfrontaliers par application du principe de développement mutuel, alors que le droit positif moderne occidental en fut incapable.

 C. La phase saharienne : au-delà de l’eau, le désenclavement

Chaque jour, une nouvelle ville surgissait là où des oasis s’étaient perdus dans les sables et les cailloux. En général, elles naissaient aux flancs des montagnes, plus accueillants, les plaines restant souvent des immensités désertiques. Le travail des géologues avançait à grand pas et leur connaissance intime des nappes souterraines leur permettait de prédire en quel endroit du désert allait surgir la prochaine ville. Ce qui était d’abord apparu comme une grande uniformité se révéla une multiplication d’opportunités, offrant à chaque fois une ressource particulière aux nouveaux talents attirés par cet eldorado.

Au-delà de la révolution bleue proprement dite, deux axes majeurs de transport routier et ferroviaire permirent de désenclaver le Sahara, le premier reliant le Maghreb algéro-tunisien au lac Tchad et à l’Afrique centrale ; le second, le Maghreb algéro-marocain au delta intérieur du Niger et à l’Afrique de l’ouest. Toute cette activité marqua la fin de l’exode démographique vers le nord et une partie de la jeune population du Maghreb quitta les bords surpeuplés de la Méditerranée pour ces lieux enfin accueillants.

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L’agriculture des oasis fut maîtrisée et l’on vit pousser sous les palmiers des champs de céréales et d’agrumes sur des étendues inimaginables. La rosée matinale apparut ici ou là. Des centaines de microclimats furent ainsi créés à partir de rien. Aujourd’hui, ce qui fut à l’époque un désert pour la végétation nourrit non seulement le Maghreb, mais aussi les lointains continents, rendant l’Afrique indispensable aux nations lointaines. Le bambou et d’autres herbes et algues modifiées remplacent le pétrole pour fabriquer des matières plastiques, et jour après jour, elles reconstituent les sols vivants. Les vents de sable se sont fait rares.

 D. La phase continentale : de Gabès au lac Tchad

Le Sahara a été transformé par l’eau infiltrée arrivant du nord-est, de Gabès d’abord puis d’autres endroits algériens, marocains et mauritaniens. Les Libyens, qui à l’époque puisaient dans la réserve d’eau fossile au cœur de leur désert, décidèrent de renverser le cours de leur « grande rivière artificielle » pour faire fleurir le Sud ; au lieu de couler vers le désert, l’eau douce allait irriguer la côte. Depuis quelques années, la Libye s’est même engagée dans un autre grand projet : faire renaître le « deuxième Nil », un fleuve qui était à sec depuis des lustres et dont le tracé fut découvert en 2009 ; il coule désormais de nouveau sur son territoire. L’autre transformation radicale du désert fut le résultat de la belle coopération entre l’Egypte et le Soudan et d’autres pays plus au Sud ; ils s’accordent depuis une décennie et gèrent ensemble le grand fleuve du Nil.

Mais la jonction la plus fondamentale fut celle faite avec les efforts de revitalisation du lac Tchad , également entreprise au début du siècle. Situé au sud du désert, ce lac demeure le pilier d’un système d’aquifères qui s’étend sous le Tchad, au Tchad même, dans la moitié est du Niger, un tiers de la Centrafrique et un peu sous le Cameroun et le Nigeria.

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Carte des régions endoréiques ou l’écoulement des eaux vers la mer est inexistant ou faible.

Cet ensemble d’aquifères ne constitue qu’une seule entité du point de vue de l’eau : c’est un bassin endoréique, c’est-à-dire une zone continentale où toute goutte de pluie qui tombe ne retournera pas à l’océan mais restera piégée. C’est en gagnant la bataille pour cette entité comme un tout qu’on a pu dominer le désert. Tout combat local s’adaptant à des circonstances sans avenir humain réel aurait été une illusion et un échec. Et comme nous l’avons dit plus haut, si nos pays vivent aujourd’hui en bon voisinage et relations de coopération, c’est parce que nous sommes engagés ensemble dans la révolution bleue. Cette culture du bien commun, celle d’une communauté de destins, a pu renaître autour de l’eau, d’abord créée, puis partagée. Ce fut la fin de la petite débrouillardise et du chacun pour soi.

Si aujourd’hui, en 2050, l’homme devient capable de s’installer sur Mars, c’est notamment grâce à nos découvertes. Car, une fois la vie rendue aux sables du Sahara, la terraformation de Mars ne nous fait plus peur.

 François Elie-Roudaire et le projet de mer Intérieure

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François-Elie Roudaire (1836-1885)

Au début du XIXe siècle, un révolutionnaire français d’origine danoise, Conrad Malte-Brun (1775-1826), auteur de la première Géographie mathématique, physique et politique de toutes les parties du monde publiée à partir de 1803, voit dans les chotts les traces de bras de mer emprisonnés et asséchés. Les chotts sont des lacs temporaires avec un fond de sel quand ils sont à sec. Il se rappelle alors que les anciens parlaient d’une mer intérieure : la baie de Triton, localisée dans cette partie de la Méditerranée par les navigateurs et historiens grecs de l’Antiquité comme Hérodote et Ptolémée.

17 novembre 1869 : pour la première fois, la mer Rouge mêle ses eaux à la Méditerranée. Le projet de Ferdinand de Lesseps (1805-1894) aboutit magistralement, le canal de Suez change le cours du monde. Montagnes, isthmes, températures extrêmes ne seront plus un obstacle au génie humain. Tout semblait possible à ces gens-là. Déjà dans l’esprit de Jules Verne, même la Lune finira par accueillir le pas fragile mais téméraire de l’homme. Cette tradition républicaine, opposée à l’impérialisme, est celle du mouvement des aménagistes.

Lancé le jour même de l’inauguration du canal de Suez, un projet de « mer intérieure » en Tunisie est proposé par un certain François-Elie Roudaire (1836-1885), officier topographe de son état, avec le soutien de Lesseps et de la communauté scientifique. Pour certains, il s’agissait de faire sauter le seuil de Gabès, à lui seul presque suffisant pour recréer ce qu’on croyait être une mer intérieure asséchée d’une taille équivalant à la moitié de la Méditerranée.

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Dans l’enthousiasme général, le gouvernement d’alors charge Roudaire d’une série de missions de reconnaissance et de nivellement, en 1874 dans le chott Melrhir en Algérie (- 40 m sous la mer), en 1876 et 1878 dans les chotts Rharsa et Djerid en Tunisie, dont il ressort que la dépression est discontinue. Roudaire constate alors que, contrairement à ses espérances, le Chott el-Djerid en Tunisie est entièrement au-dessus du niveau de la mer (+ 15 m). La réduction de la surface inondable (entre 6 et 8000 km²) et le coût d’un canal long de 240 km serviront de prétexte au gouvernement pour ne rien faire, après avoir pris les conseils d’une commission supérieure dite de la mer intérieure (Paris, 5 mai au 7 juillet 1882). En réalité, c’est le retour de la pure tradition impériale de la France et les défis scientifiques considérables à relever dans les conditions de l’époque qui feront obstacle.

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C’est aujourd’hui que l’Afrique indépendante le fera avec ses propres savants, en reprenant le meilleur de cette tradition aménagiste française, éteinte depuis la domination monétariste britannique, et qu’elle trouvera, espérons-le, dans les nouvelles puissances asiatiques des coopérations pour contourner les vieilles féodalités. On opposa à Roudaire des arguments pseudo-scientifiques :

« En créant un climat tempéré en Afrique, vous allez provoquer un climat arctique en Angleterre, au Pays-Bas et en Belgique ! Toute cette eau déplacée va altérer l’axe de la Terre ! » Tels furent les arguments massue qu’on opposa au projet de Roudaire, ainsi que d’autres affirmations tout aussi folles, assez semblables à celles que l’on oppose aujourd’hui au nucléaire, aux grands barrages, etc. Elles sous-tendent que l’homme agit systématiquement contre la nature quand il l’industrialise, ou encore que ses grandes interventions sont toujours néfastes, contrairement aux petites touches à taille humaine. Il s’agit là d’obstacles idéologiques que l’Europe a déjà subis au Moyen-âge : quiétude, malthusianisme et doctrine d’équilibre avec la nature chère aux féodaux, avec, en bout de course, les anabaptistes de Munster et les pouvoirs des suzerains. Il faut polémiquer contre cette conception du monde destructrice et organiser le citoyen en conséquence.

Un apport massif d’eau dans un endroit aride va perturber une situation de sous stress hydrique permanent (c’est-à-dire la sécheresse !) », disait-on encore. En réalité, on craint que la situation s’améliore et que le vivant n’aille perturber le non-vivant ! Au diable les esthètes du désert ! Mais derrière ce sophisme il faut en voir d’autres. En tout cas, contre le sophisme il n’y a qu’une éducation générale et la dialectique de Platon comme remède.

C’est un projet pharaonique, qui va coûter des millions ! » Mensonge, une fois de plus, car ce projet ne coûtera rien ! Pas un sou. En effet le monde actuel sous l’emprise monétariste se précipite, et nous avec, vers l’abîme. Soit il dégénèrera en dictature dépourvue de tout projet à long terme (l’analyse de la dette par Kwame Nkrumah reste pertinente ici), soit il s’en sortira grâce à une renaissance de type rooseveltien se répandant à travers une alliance pour le progrès Russie-Inde-Chine, et cela se présentera sous forme de systèmes anti-monétaristes de crédit national productif entre Etats. M.LaRouche est l’économiste qui en a précisé le mieux les conditions. Accessoirement les projets démentiels de Desertec et autres « smart grids » en boucle sous la Méditerranée sont des centaines de fois plus coûteux et peuvent être, sans exagération, qualifiés de vol.

L’accaparement des meilleures terres par les coloniaux a laissé des traces dans les mémoires et suscite des craintes ; aussi un tel projet doit être mené par une collaboration des États et des Nations.

Il faut, comme dans tout projet républicain, mobiliser les gens géographiquement concernés et leur confier le gouvernail. La perspective d’une eau disponible en abondance est un argument solide auprès des habitants. Un regard sur le passé donne aussi un sens de culture pérenne dans les crises.

Yves Paumier



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