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L’Eurasie de Leibniz, un vaste projet de civilisation

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La statue du « Tsar-charpentier », installée devant l’Amirauté à Saint-Pétersbourg, représente le jeune Pierre Ier faisant son apprentissage aux chantiers navals de Hollande.

La décision du président déchu de l’Ukraine, Ianoukovitch, de ne pas signer l’accord d’association avec l’UE, préférant se rapprocher de l’Union douanière et de l’Union eurasiatique lancées par la Russie, a eu l’avantage de mettre ce terme « Eurasie » sur les radars de nos concitoyens.

Du point de vue géographique, l’Eurasie n’est autre que l’union de l’Europe et de l’Asie. Du point de vue politique, ce terme évoque aujourd’hui tout autre chose. Pour les connaisseurs du géopoliticien Halford Mackinder, qui inspira à Hitler l’idée de conquérir son espace vital, l’histoire serait définie par le combat des puissances maritimes anglo-américaines pour contrôler le « pivot » continental de l’Eurasie, c’est-à-dire la zone s’étendant de la Russie à l’Iran et à la Chine.

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Suivant ces théories, nombreux sont ceux qui se définissent aujourd’hui comme étant « avec » le bloc anglo-américain et « contre » le bloc eurasiatique, ou vice-versa. Ceux qui sont « avec » l’Eurasie, on les appelle souvent eurasistes ou eurasiens. Bien sûr, il existe des variantes dans ces théories, « nationales-bolcheviques » ou autres, mais toutes partagent l’idée que le pouvoir est fondé sur des rapports de force, déterminés par des critères tels qu’une géographique favorable, une forte démographie et d’importantes richesses naturelles.

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Le savant et humaniste allemand Gottfried Wilhelm von Leibniz (1646-1716)

Bien qu’il soit indéniable que les courants oligarchiques à Wall Street et à la City soient déterminés à prendre le contrôle de ce pivot eurasiatique, en raison des énormes richesses qui s’y trouvent et du potentiel d’opposition à leur empire que représentent les Etats-nations Russie, Chine et Inde, notre Eurasie n’est pas la riposte symétrique d’une conception impériale à une autre.

A l’origine de l’Eurasie que défendent Jacques Cheminade en France et Lyndon et Helga LaRouche aux Etats-Unis et en Allemagne, il y a l’immense dessein formulé par le grand savant allemand Gottfried Leibniz, à la fin du XVIIe siècle et au début du XVIIIe. Son objectif était, au contraire, de prendre les deux pays les plus développés à l’époque, aux extrêmes de cette Eurasie, l’Europe et la Chine, et de faire en sorte que grâce à une politique volontaire de développement des arts, des sciences, des infrastructures et d’éducation du peuple, tous les pays qui y sont englobés puissent se développer pour le plus grand bien de l’humanité.

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En 1697 Leibniz décrivait sa stratégie de progrès dans son Novissima Sinica (Dernières nouvelles de Chine) :

Je considère qu’il s’agit là d’un phénomène singulier du destin : la culture et le raffinement humain se trouvent concentrés, en quelque sorte, entre les deux extrêmes de notre continent. (...) La Providence a-t-elle commandé un tel ordonnancement afin que les peuples les plus cultivés et distants étendent leurs bras l’un vers l’autre, pour que ceux qui se trouvent entre les deux puissent graduellement être amenés à une meilleure vie ? Je pense que ce n’est pas par chance que les Russes, qui à travers leur immense empire connectent la Chine à l’Europe (…) suivront, avec l’aide et l’engagement de leur dirigeant actuel [Pierre le Grand], les pas de nos découvertes.

 Leibniz, le « Solon de la Russie »

C’est à partir de 1711 que Leibniz se trouve aux manettes d’une grande stratégie eurasiatique dans le rôle de conseiller du prince, comme avait pu l’être avant lui Erasme de Rotterdam,

Le Tsar de Russie, Pierre 1 (le Grand), voyageant incognito en Allemagne, rencontra Leibniz pour la première fois à Torgau en 1711. Suivirent l’entretien de Carlsbad en 1712 et celui de Pyrmont en 1716.

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L’éloge de Leibniz par Fontenelle nous renseigne sur l’objectif de ces rencontres :

Le Tsar, qui a conçu la plus grande et la plus noble pensée qui puisse tomber dans l’esprit d’un souverain, celle de tirer ses peuples de la barbarie et d’introduire chez eux les sciences et les arts, alla à Torgau pour le mariage du Prince, son fils aîné, et y vit et y consulta beaucoup M. Leibniz sur son projet.

En 1712, Pierre le Grand s’attacha les services de Leibniz dans « le but avoué de faire fleurir de plus en plus dans notre empire les études, les arts et les sciences », avec des émoluments annuels de 1000 thalers. « D’une certaine façon, je suis le ‘Solon de la Russie’ [sage législateur de la Grèce] », écrivait-il à son amie Sophie Charlotte, reine de Prusse.

 Une alliance œcuménique Chine, Russie, Europe

C’était pour le savant une opportunité inespérée de changer le cours des choses, d’autant que la Russie s’ouvrait aux lumières occidentales, au moment même où la Chine de l’Empereur Kangxi s’ouvrait aussi à l’Occident. Depuis le XVIe siècle, d’illustres jésuites avaient établi un dialogue avec les autorités chinoises, à l’instar de Matteo Ricci qui traduisit en chinois les textes scientifiques européens les plus avancés.

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Quelques jésuites astronomes travaillant auprès de l’empereur chinois : Ricci, Schaal et Verbiest.

Parmi ces jésuites avec qui Leibniz était en relation épistolaire, le Français Antoine Verjus, le Flamand Verbiest, l’Italien Grimaldi et l’Allemand Adam Schall von Bell. Tous étaient engagés là-bas dans la recherche astronomique et mathématique, et on les consultait aussi en tant qu’ingénieurs pour les travaux publics. L’empereur Kangxi, qui fit construire de grands barrages et un vaste réseau de canaux pour la navigation intérieure, consacrait 3 à 4 heures par jour à étudier les mathématiques avec le père Verbiest !

Dans un premier mémorandum à Pierre le Grand sur l’établissement d’une société des sciences en Russie [1], Leibniz écrivait :

Il semble un dessein de Dieu que deux des plus puissants potentats du monde, S.M. tsarienne et l’empereur de Chine, montrent un grand zèle pour porter dans leurs pays, la connaissance des sciences et des mœurs de l’Europe. Le Tsar en personne est venu voir les choses de près. Ce serait donc dommage de laisser échapper une pareille occasion.

Pour Leibniz, qui considérait que le christianisme pouvait dialoguer d’égal à égal avec le confucianisme, et tous deux avec le christianisme orthodoxe russe, c’était aussi une alliance œcuménique.

Comme à notre époque, où l’on vient de voir l’Europe et les États-Unis s’ériger en Ukraine contre des embryons de ce type de projet proposés par la Russie, pour Leibniz la principale crainte était que « le mauvais état actuel de l’Europe (…) empêche l’exécution » de son dessein ! La révocation de l’édit de Nantes avait relancé les persécutions contre les protestants dont beaucoup, comme lui, durent quitter la France, et les populations vivaient dans la crainte des guerres insensées de Louis XIV.

Amer du peu de résonance que ses projets trouvaient en Europe, il écrivait au Chancelier Golovkin, le 16 janvier 1712, qu’il préférait que sa vision gagne un dirigeant comme le Tsar de Russie ou l’Empereur de Chine, dont les décisions pouvaient contribuer au bien-être de millions d’hommes, plutôt que de suffoquer dans la médiocrité et la petitesse de princes territoriaux [allemands] !

 Le grand dessein eurasiatique

Au cours de ses nombreux échanges avec le Tsar et ses ministres, Leibniz élabore son grand projet à la fois économique, scientifique et culturel, pour développer la Russie en relation avec l’Europe et la Chine.

Il recommande au Tsar d’attirer « des hommes actifs et capables de toutes les professions ». Pour « bien instruire ses sujets », il faudrait « transcrire dans des livres les descriptions des sciences et des arts, puis (…) les faire traduire en langue russe » ; faire décrire aussi « par les hommes de profession ce qu’ils savent de leur métier ». Surtout, il incite le Tsar à se consacrer à « l’élévation et l’éducation des jeunes gens ».

Ce projet devrait être mené par « un collège supérieur » dépendant du Tsar lui-même, chargé de créer de nombreuses écoles et académies, dont les principales devraient se trouver à « Moscou, et puis Astracan, Kiow et Petersburg ».

Leibniz demanda au Tsar de faire venir de l’étranger tout ce qui puisse instruire, en particulier des livres de sciences pratiques :

1) Ma thèse avec la mécanique (y compris la géographie unie à l’astronomie, l’art maritime et l’art militaire, ainsi que l’architecture) ; 2) la physique, selon les trois règnes de la nature, à savoir le minéral, le végétal et l’animal (à quoi se rattachent l’agriculture, les travaux des mines, la chimie, la botanique, l’anatomie et la médecine…) … ». Ailleurs, il ajoute l’économie physique.

De plus, « il faudrait réfléchir à la culture de la terre, aux mines, à l’usage qu’on pourrait faire des rivières et à l’amélioration de l’intérieur. Il faudra non seulement songer au Volga (qu’on pourrait réunir par un canal au Don), mais à la Suchana, à la Dwina, Nieper, Duna, Occa, Juga, Waga, Kama, Tobol, Irtis, afin que la navigation intérieure (…) rende les hommes aptes à la navigation sur mer. » Il voulait aussi « faire des canaux pour le transport de denrées et pour le desséchement des marais ».

Ayant pris activement part à la mise au point des moteurs à combustion à l’Académie des sciences à Paris, il voulait que de « belles inventions » y trouvent aussi leur place, tels ces « verres brûlants (...) qui surpassent la force de tous les fourneaux et font presque en un moment ce que les fourneaux les plus actifs font tard ou même jamais ». Un laboratoire devrait être créé où « les bons chimistes et les artificiers étudieraient avec soin les applications comme les emplois du feu (…) considérant que le feu doit être regardé comme la clef la plus puissante des corps ». Et un observatoire, car « le grand Empire de Russie comprend une partie importante du globe ». Il pourrait ainsi « rendre d’immenses services à la navigation et à la géographie en prenant les meilleures dispositions en vue d’observations astronomiques ».

Leibniz montra un intérêt aussi grand pour toutes les langues de ces contrées, car ce sont elles qui, plus que les frontières, déterminent les nations réelles et peuvent conduire à trouver l’origine commune de l’humanité, ainsi que la « grammaire universelle ».

Enfin, ce dessein ne pouvait aboutir que si les peuples maîtrisaient l’art de l’invention. Pour faciliter cette tâche, Leibniz proposa dans son premier mémorandum que « la connaissance soit ordonnée de telle sorte [que les élèves] puissent voir les origines des inventions – comment, par quelle méthode, l’homme a fait des découvertes spécifiques dans le passé, et comment donc, il peut en faire de nouvelles ».

 1724 - 2014

L’Académie des Sciences proposée par Leibniz sera créée par Pierre le Grand en 1724. Quel fut l’aboutissement de cette stratégie ? Elle a donné naissance à la Russie moderne, avec une fenêtre ouverte sur l’Europe, dont la ville de Saint-Pétersbourg reste l’éclatant symbole, et une autre sur l’Asie.

Elle a surtout créé les éléments d’une langue commune aux courants républicains occidentaux et russes, qu’on a vue à l’œuvre historiquement, notamment dans la collaboration entre la Russie et les États-Unis contre les nazis. C’est à cette langue commune qu’il faudra faire appel pour rétablir aujourd’hui la paix de l’Atlantique à la mer de Chine.


[1Les mémorandums et lettres de Leibniz cités dans ce document sont accessibles sur le site de la Bibliothèque nationale Gallica : « Leibniz, Gottfried Wilhelm (1646-1716). Œuvres de Leibniz - tome VII. »

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