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Avec Jean Jaurès,
rallumons tous les soleils !

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Ce texte est tiré d’une présentation faite à Paris le 12 décembre 2009


Il y a des événements dans l’histoire qui sont lourds de sens et dont l’impact plongera les pays dans la nuit la plus sombre. Le véritable dirigeant politique ne se trompe pas devant de tels événements. C’était le cas de Jean Jaurès, face à la guerre des Balkans qui confirmait ses pires craintes sur la nouvelle guerre à venir en Europe. 150 000 soldats sur les 500 000 déployés y avaient trouvé la mort en moins d’un mois. Dans un article de La Dépêche de Toulouse (25 nov. 1912), Jaurès dénonçait le côté nauséabond d’un tel « ordre qui était né dans un charnier » et ses craintes « que cette odeur de charnier commence à se répandre sur toute l’Europe ».

La décision des gouvernements européens, puis des parlements, d’imposer à la Grèce, puis aux autres pays européens, une cure d’austérité comparable à celle qui fut imposée à l’Allemagne par le Traité de Versailles, est de cette nature. Un précédent horrible a ainsi été établi, qui, comme l’acte du bourreau contre sa victime, est fait pour avoir valeur d’exemple pour tous les autres peuples. Élus pour protéger l’intérêt général, les gouvernements ont choisi au contraire de se retourner contre leurs peuples pour sauvegarder les intérêts d’une caste de financiers qui a pris le pouvoir depuis longtemps dans les pays avancés.

C’est dans ces moments de crise aiguë, existentielle même, pour la nation qu’on ressent le besoin de se tourner, pour chercher conseil, vers ces grandes figures nationales qui furent des éclaireurs et surent guider la nation à travers tous les écueils.

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Jean Jaurès, 1859-1914

Jaurès est, sans doute, le personnage de notre histoire le plus à même d’inspirer notre combat aujourd’hui. Et ce, par sa générosité et sa bonté, par son idéal immense de justice pour l’humanité, sa sagesse philosophique, la puissance de son expression poétique et aussi par cette volonté qu’il a toujours eue de tisser l’idéal avec le réel. Les dirigeants socialistes d’aujourd’hui ont souvent à la bouche cette expression de Jaurès, mais c’est uniquement pour justifier leurs compromissions avec le réel, c’est-à-dire l’oligarchie financière au pouvoir. Pour Jaurès, comme pour Friedrich Schiller qui, dans ses Lettres sur l’éducation esthétique de l’homme, disait aussi que l’idéal se forge dans la réalité, en alliant le possible avec le nécessaire, il s’agissait, au contraire, de faire ce qui est le plus difficile : mener un combat quotidien pour transformer le réel, sans fuir dans les dogmatismes stériles ou la lâcheté inadmissible.

Notre inspiration doit venir aussi du général de Gaulle, inspiré lui aussi par Jaurès, comme nous le dit souvent Jacques Cheminade, qui les fréquente tous deux depuis longtemps. Jaurès et de Gaulle sont les deux géants politiques français du XIXe et du XXe siècle.

L’histoire de France n’est cependant pas pauvre en grandes figures historiques. Le problème pour nous n’est pas de manquer de grandes figures historiques pour s’en inspirer, mais plutôt d’agir à leur image, de ne pas tomber en admiration béate devant elles comme devant des dieux dont on attend que tombe la divine parole et qu’ils agissent à notre place ! Dans cette crise, il faut que nous soyons des Jaurès et des de Gaulle.

Notre combat est très semblable à celui de Jaurès. Comme nous, il eut affaire à un péril existentiel pour la société. Il mena une véritable course contre la montre pour empêcher l’immense boucherie que fut la Première Guerre mondiale. Le 7 mars 1895, neuf ans avant que cette guerre n’éclate, il prononçait son fameux discours prémonitoire à la Chambre, accusant « la société violente » de son époque, de porter « la guerre, comme la nuée porte l’orage ». « Tant que dans chaque nation, une classe restreinte d’hommes possédera les grands moyens de production et d’échange, (…) tant que cette classe pourra imposer aux sociétés qu’elle domine sa propre loi, qui est la concurrence illimitée, la lutte incessante pour la vie, le combat quotidien pour la fortune et le pouvoir (…) Tant que cela sera, toujours cette guerre politique, économique et sociale des classes entre elles, des individus entre eux, dans chaque nation, suscitera les guerres armées entre les peuples. »

Face à ce danger de guerre, Jaurès mènera un combat acharné qui fut à deux doigts d’être victorieux. Le 24 novembre 1912, alors que la guerre des Balkans vient de faire des centaines de milliers de morts, il lance, devant le bureau de l’Internationale socialiste réuni à Bâle, son « Appel aux vivants ». Citant l’inscription que Schiller a gravée en exergue à son Chant de la Cloche : « Vivos voco, mortous plango, fulgra frango » (J’appelle les vivants, je pleure les morts, je brise la foudre), Jaurès, dans un discours dramatique, appelle « les vivants pour qu’ils se défendent contre le monstre qui se lève à l’horizon », « pleurent sur les morts innombrables couchés là-bas vers l’Orient et dont la puanteur arrive jusqu’à nous comme un remord » et déclare qu’il brisera « les foudres de la guerre qui menacent dans les nuées ».

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Sentant venir la Première Guerre mondiale, Jaurès appelle « les vivants pour qu’ils se défendent contre le monstre qui se lève à l’horizon ». Ici, Le colosse, un tableau de Francesco Goya sur ce thème.

Bien que le président Poincaré fût plutôt favorable à la guerre, les milieux d’affaires français de l’époque ne l’étaient pas et Joseph Caillaux, une figure importante du radicalisme, alors en lice pour devenir président du Conseil, en était le représentant.

Jean Jaurès travailla intensément avec lui pour maintenir la paix et aurait même pu devenir son ministre des Affaires étrangères. Mais c’est René Viviani, un socialiste plus malléable, qui fut choisi comme président du Conseil. En ce début de juin 1914, les événements se précipitèrent : le 16 juin, Viviani obtient la confiance ; le 28 juin, à Sarajevo, Gabrielo Princip tue l’Archiduc François Ferdinand et son épouse. Le 31 juillet, Jaurès est assassiné par Raoul Villain, jeune membre de La ligue des jeunes amis de l’Alsace-Lorraine, surtout proche de l’Action française de Charles Maurras, ennemi juré de Jaurès. Il est enterré le 4 août, au lendemain de la déclaration de guerre !

Jaurès se savait menacé. Quelques jours avant son assassinat, Mme Poincaré n’avait pas hésité à dire : « Ce qu’il faudrait, c’est une bonne guerre et la suppression de Jaurès ». Le jour de sa mort, Jaurès disait lui-même : « Si la mobilisation [de guerre] se faisait, je serai assassiné. » Le 23 juillet 1914, Léon Daudet écrivait lui aussi dans l’Action française : « Nous ne voudrions déterminer personne à l’assassinat politique, mais que M. Jaurès soit pris de tremblements. »

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Jaurès travailla étroitement avec le radical Joseph Caillaux (à droite) pour maintenir la paix et aurait pu devenir son ministre des Affaires étrangères. A gauche, le 31 juillet 1914, la foule se rassemble devant le Café du croissant à Paris, où Jaurès vient d’être assassiné.

Aujourd’hui nous avons affaire à une crise plus effroyable encore. L’effondrement du système monétaire international pourrait se traduire par la disparition de plusieurs milliards d’individus de la planète ! Le fascisme financier est à nos portes, car quand les États commencent à faire faillite, comme c’est le cas à Dubaï, en Grèce ou en Espagne, les gouvernements sont sommés de choisir qui ils vont soutenir : les banques ou les peuples. Et, dans ce type de situation, la guerre n’est jamais bien loin.

Seuls des individus hors normes peuvent faire face à des périls aussi immenses. Hors normes, parce que prêts à sacrifier leur vie pour sauver leur pays, pour sauver l’humanité ; hors normes, parce que refusant de se laisser déterminer par la vox populi, toujours fausse conseillère car manipulée par les oligarchies. C’est ainsi que comme Jaurès, nous nous concevons comme des éclaireurs, pour qui la démocratie ne consiste pas à suivre les masses, mais, au contraire, à les éduquer. Jaurès fut seul contre tous, ou presque, à défendre Dreyfus ; seul contre tous, à défendre la paix.

Notre combat, comme le sien, est à la fois international et national. En son temps, Jaurès combattait l’idée, courante chez les socialistes, que le combat du prolétariat est universel et que la notion même de « patrie » est donc une conception bourgeoise, à rejeter.

Jaurès s’insurge contre cela : « Le combat doit être international, dit il, mais il n’est possible que si chacun des hommes qui portent en eux une idée nouvelle agit dans sa patrie et sur sa patrie. » (voir encadré 1) Songeons donc à ce Jaurès qui, comme nous aujourd’hui, prenait le meilleur de la culture universelle (Friedrich Schiller et Gottfried Leibniz pour l’Allemagne, Don Quichotte pour ce qui est de la culture espagnole, et même le sanscrit) pour transformer la France et sauver la paix en Europe.

 Encadré 1
Patriotisme et internationalisme

« Quand on dit que la révolution sociale et internationale supprime les patries, que veut-on dire ? Prétend-on que la transformation d’une société doit s’accomplir de dehors et par une violence extérieure ? Ce serait la négation de toute la pensée socialiste, qui affirme qu’une société nouvelle ne peut surgir que si les éléments en ont été déjà préparés dans la société présente.

« Dès lors, l’action révolutionnaire, internationale, universelle, portera nécessairement la marque de toutes les réalités nationales.

« Elle aura à combattre dans chaque pays des difficultés particulières, elle aura en chaque pays, pour combattre ces difficultés, des ressources particulières, les forces propres de l’histoire nationale, du génie national. L’heure est passée où les utopistes considéraient le communisme comme une plante artificielle qu’on pouvait faire fleurir à volonté, sous un climat choisi par un chef de secte. » (L’Armée nouvelle)

Comme Jaurès, nous nous battons aujourd’hui à l’échelle mondiale pour que les quatre principales puissances du monde – Chine, Russie, Inde et États-Unis – s’unissent contre la City de Londres et Wall Street afin de créer un nouvel ordre économique mondial de croissance et de justice. Mais en même temps, nous nous battons pour rétablir en France le type de culture politique qui permit au général de Gaulle de proposer à son époque une alliance des peuples de l’Atlantique à l’Oural pour la paix par le développement mutuel. Cette vision, c’est de Gaulle qui l’a donnée à la culture politique universelle. Et c’est parce qu’il a bâti une France à la hauteur de ces idées (même si aujourd’hui nous en sommes hélas, très loin) qu’elle peut encore jouer un rôle de catalyseur dans l’avènement de cette alliance de quatre puissances qu’elle a aussi vocation à rejoindre.

 Fonder une République avec des républicains

Mais voilà que nous avons encore un autre grand problème que nous partageons entièrement avec Jaurès : comment inspirer la population pour qu’elle se lance dans le combat politique ? Qu’est-ce qui empêche les peuples d’agir, de prendre leurs responsabilités face à l’histoire ? Dans La Dépêche de Toulouse, Jaurès consacra deux articles à cette question, qui se lisent toujours comme d’une brûlante actualité : « Nous faisions un beau rêve » (11 nov. 1888) et « La Foi en soi-même » (18 nov. 1888).

Dans le premier, Jaurès se demande, avec tristesse, « si notre génération verra la justice ? »Car l’obstacle est « très haut et résistant. Il est fait de toutes les forces d’inégalité, d’ignorance et de privilège ». Il s’agit de l’Eglise, de la « haute finance et la haute banque qui veulent pouvoir à leur aise dévorer l’épargne, piller et rançonner le travail, et qui essaient de se sauver à la fois par la réaction qui abaisse le travail et par la corruption qui abaisse les consciences » ; le capital-action, le patronat, la grande armée des propriétaires… « Toutes ces forces sont étroitement liées entre elles, elles se portent toutes ensemble à la défense du point menacé, elles sont toujours en éveil, elles montent toujours la garde. »

Le problème, dit Jaurès en s’en prenant au phénomène du « boulangisme » (du nom de ce général qui fut, un temps, acclamé par la foule), est que par manque de confiance en elle-même, la population préfère s’attrouper « autour d’un nom propre », acclamer « un soldat qui ne dit même pas le fond de sa pensée. Un grand mouvement était nécessaire : il pouvait se faire par le peuple et pour le peuple, il se fait par un homme et pour un homme. » Ainsi, « le paysan, qui cherche l’ordre, la stabilité, la probité, la paix et la justice, verra sortir une fois de plus de l’urne plébiscitaire, avec le nom du général à qui il se livre, la guerre civile et la guerre étrangère, la corruption systématique et l’iniquité ».

« Et pourquoi encore une fois ? Parce que le peuple tout entier ne s’est point senti de taille à faire lui-même la besogne. Il ne s’est pas cru assez fort, sans secours étranger, pour détruire et pour reconstruire ; il passe l’outil à un autre et cet outil, dès demain, s’abattra sur lui pour le punir de ne pas avoir espéré en soi-même, de ne pas avoir cru en soi-même. »

Jaurès conclut avec cet appel, toujours d’actualité : « Croyez davantage en vous-même et vous vaincrez : vous serez sauvés des aventuriers et des dictateurs ! »

 Positivisme, racisme, antisémitisme : aux racines du fascisme français

Nous croyons, comme Jaurès, que c’est en grande partie le fait de leur avoir volé le bien le plus précieux, leur capacité de comprendre et de participer à l’infini – d’apporter leur contribution à l’histoire universelle, dirions-nous aujourd’hui de façon plus laïque – qui désarme les populations, qui les rend muettes. « L’humanité est une partie de la nature, disait Jaurès, et même, dans une certaine sphère de la vie universelle, elle en est l’expression la plus haute ».

Soit l’homme a les yeux rivés vers un combat qui le porte beaucoup plus loin que lui-même et qui tend toutes les forces de son âme et de son esprit vers ce but, soit les petites choses, les mesquineries, la haine, l’égoïsme, les jalousies, la violence, l’hypocrisie, font qu’il peut devenir parfois pire que les bêtes (voir encadré 2). C’était aussi dans ce sens que le grand de Gaulle incitait ses concitoyens à ne s’engager que dans de « grandes querelles ».

A l’époque de Jaurès, la conception de l’homme véhiculée par les principaux idéologues était terrifiante, pire même qu’aujourd’hui. A la fin du XIXe siècle, tous les fondements sont là pour l’émergence d’un fascisme français, et Jaurès est, sans aucun doute, la principale raison pour laquelle cela n’a pas eu lieu.

Jaurès est né en 1859, l’année même où paraissait L’origine des espèces de Darwin (1809-1882), quatre ans après la publication de l’Essai sur l’inégalité des races de Gobineau (1816-1857). Avant la fin du siècle, avec le classement des races selon leurs traits physiques et la « bipartition » entre sémites et aryens qu’il propose dans son ouvrage "L’aryen, son rôle social", l’anthropologue Vacher de Lapouge, avait déjà fourni les arguments qui inspireraient le nazisme.Vacher de Lapouge mesurait les crânes pour justifier ses thèses, répétant à l’envi que « la plus belle conquête de l’homme ne fut pas le cheval mais l’esclave ».

Quels étaient les traits communs aux principaux idéologues qui marquèrent son époque, depuis le Comte de Saint-Simon (1760-825) et son secrétaire Auguste Comte (1798-1857), jusqu’à Vacher de Lapouge, en passant par tous ceux qui nous avons mentionnés ci-dessus et sans oublier Friedrich Nietzsche (1844-1900) ?

Tous s’attaquent à une conception de Dieu qui est certes arbitraire, sans cependant la remplacer par une conception légitime de Cause première, accessible à l’homme par la philosophie, par la science et par la religion lorsque celle-ci ne sépare pas la foi de la raison ?

En réalité, ils veulent détruire toute idée de cause universelle à laquelle les individus peuvent s’identifier grâce à leurs pouvoirs créateurs, leur pouvoir de raison et leurs capacités de transformation de l’univers. N’ayant plus accès à l’infini, l’homme est livré à son animalité. Si nous ne sommes plus créateurs, doués d’une raison nous permettant de comprendre les causes de notre univers, alors nous ne sommes plus que des bêtes comme les autres, livrées à nos instincts, à nos besoins les plus immédiats : manger, déféquer, nous reproduire, assurer notre survie !

Ce qui rassemble tous ces hommes, ce sont aussi leurs théories de la race et du sol, de la supériorité de la race blanche et d’une organisation en castes.

Commençons d’abord par le courant positiviste contre qui Jaurès polémique virulemment. Les positivistes rejettent l’existence de Dieu, mais par quoi le remplacent-ils ? Dans ces Lettres d’un habitant de Genève à ses contemporains, le Comte de Saint-Simon (1760-1825), fondateur de ce courant, envisage de placer le monde sous le contrôle d’une entité supranationale, formée d’un corps sacerdotal de savants appliquant les principes de la physique newtonienne. Il propose d’ériger un temple avec un mausolée en l’honneur de Newton, qui serait entouré de laboratoires et d’ateliers.

Saint-Simon est aussi totalement raciste. « Apprends que les Européens sont les enfants d’Abel, que l’Afrique et l’Asie sont habitées par la postérité de Caïn (…) et qu’ainsi, les bras du pauvre continueront à nourrir le riche mais le riche reçoit le commandement de faire travailler la cervelle » !

Son secrétaire et héritier « philosophique », Auguste Comte (1798-1857), va plus loin dans la folie. Dans son ouvrage La politique positive, il remplace Dieu par « une marche inéluctable » de l’univers à travers trois étapes : théologique (qui correspond à la féodalité), métaphysique (l’âge de la renaissance) et moderne (ou règne la science empirique). Aucun changement ne peut être apporté, selon lui, à cette marche inéluctable qui ne peut être qu’accélérée ou retardée. Et il ne faut surtout pas tenter de connaître l’origine des choses. Connaître, c’est, au contraire, compiler des faits, les lois prédéterminées de l’avenir.

Charles Darwin (1809-1882), de son côté, a remplacé Dieu par une théorie de l’évolution. Il est présenté faussement comme le premier à avoir parlé d’évolution, contre une église qui imposait encore le mythe de la création du monde par Dieu en sept jours. Si ceci est vrai pour ce qui concerne l’église officielle, il est faux de prétendre que Darwin fut le premier à proposer une théorie de l’évolution de l’univers. Il suffit de voir ce qu’écrit Leibniz à propos du développement de notre planète, dans son Protogaia. Mais le fait de parler d’évolution ne dispense nullement de la nécessité de faire table rase d’un principe de causalité universelle qui est de nature cognitive.

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Quelques figures du fascisme naissant dont Jaurès dut combattre l’influence en France : (de gauche à droite) Joseph Arthur de Gobineau (1816-1882), Georges Vacher de la Pouge (1854-1936 ), Georges Sorel (1847-1922), et Maurice Barrès (1862-1923).

Ce qui est grave dans L’origine des espèces de Darwin, n’est pas de proposer une théorie de l’évolution, mais de projeter sa vision oligarchique de la société sur l’ensemble de l’univers, en faisant de la bataille pour la survie du plus apte, au sein de la loi de la jungle, le moteur de cette évolution. Dans La descendance de l’homme, il affirme qu’il n’existe aucune différence fondamentale entre l’homme et les mammifères plus évolués, du point de vue des facultés intellectuelles.

Enfin, les conceptions de Friedrich Nietzsche (1844-1900) eurent aussi un impact terrible sur le siècle, et au-delà. En déclarant« mort à Socrate et mort à Dieu », Nietzsche plonge l’être humain dans le tourbillon de l’immédiateté, abandonné à lui-même, sans infini, sans même le droit de s’accrocher à quoi que ce soit qui puisse lui donner un sens de permanence. Plongé dans cette fureur de l’instant et dépossédé de tout idéal, l’homme ne peut que devenir un sauvageon, et ils sont nombreux à avoir acquis une influence parmi les contemporains de Jaurès, contre qui il va fourbir ses armes.

 Avant d’être allemand, le fascisme fut français

Ces idéologues formeront ainsi la seconde génération de racistes, d’antisémites et de tueurs qui va sévir à la fin du XIXe siècle. De vrais fascistes, avant l’heure.

Parmi ceux-là, le plus important est sans doute Charles Maurras (1858 – 1952), fondateur du quotidien L’Action française, qui finira dans la collaboration avec Pétain et sera condamné après la guerre. Maurras pratiquait couramment la politique de la menace de mort, comme l’attestent ces mots destinés à Léon Blum : « Contre Léon Blum, président du Conseil, c’est en tant que juif qu’il faut voir, concevoir, entendre, combattre, abattre le Blum. Ce dernier verbe paraîtra un peu fort de café. Je me hâte d’ajouter qu’il ne faudra abattre physiquement Blum que le jour où sa politique nous aura amené la guerre impie qu’il rêve contre nos compagnons d’armes "italiens" »…

Ces hommes avaient la haine du progrès. Le 16 décembre 1911, les proches de Maurras et de George Sorel, un fasciste de gauche, réunis dans le contexte des C ahiers du Cercle Proudhon, avaient déclaré que « pour sauver la civilisation, la première bête à tuer est la croyance dans le progrès, dans cet optimisme rationaliste et cet individualisme forcené qui ont engendré la sinistre farce de 89 ».

Puis, il y avait Maurice Barrès (1862 – 1923), ce nationaliste romantique proche de Maurras, qui répandait les thèses antisémites de Wagner et traitait Jaurès et ses proches de « bandes d’enjuivés ». Barrès défendait un culte du « moi » totalement irrationnel.

Ce fascisme avait aussi ses tenants de « gauche », parmi eux, George Sorel (1847-1922), le fondateur du syndicalisme révolutionnaire qui inspira Mussolini.

Benito Mussolini s’en approprie l’héritage en écrivant dans sa Doctrine du fascisme (1932) : « Dans le grand fleuve du fascisme, vous trouverez les filons qui remontent à Sorel, à Péguy, à Lagardelle du Mouvement socialiste et à ce groupe de syndicalistes italiens qui, de 1904 à 1914, portèrent une note nouvelle dans les milieux socialistes avec les Pagine libere d’Olivetti, La Lupa d’Orano, Il Divenire sociale d’E. Leone. »

Mentionnons enfin Henri Bergson (1859-1941), qui passe souvent pour un progressiste alors qu’il ne fit qu’adapter les conceptions du moi irrationnel de Barrès à l’élan vital. Bergson finira par demander à la Société des Nations des mesures supranationales pour lutter contre le surpeuplement, notamment des races non blanches.

Ces positivismes, nous dit Jacques Cheminade dans son introduction à La Réalité du monde sensible de Jaurès, furent d’abord de forme « mécaniste, cartésienne, marxiste, saint-simonienne ou comtistes, faisant de l’homme le produit de lois objectives propres à l’évolution de la matière, véhiculées par une espèce, par une "classe" ou par des "pouvoirs" ».

Ces positivismes ont ensuite dégénéré dans des « positivismes vitalistes (social-darwinistes) pour lesquels l’homme devenait le véhicule de "forces produites par la collectivité territoriale ou raciale", un homme "parlé" par les voix de la terre et des morts se substituait ainsi à un homme porté par les inéluctables étapes d’une évolution chronologique formellement légitime. » C’étaient le socialisme national, l’élan et les espaces vitaux de George Sorel, Vacher de Lapouge ou du jeune Maurice Barrès. Leur génération de « nationalistes révolutionnaires » inspira directement Hitler, Mussolini et leurs idéologies.

Toutes ces idéologies atteindront leur apogée dans l’affaire Dreyfus qui éclata entre 1894-1906, et qui fut une explosion épouvantable d’antisémitisme et de revanchisme anti-allemand contre la défaite dans la guerre franco-allemande de 1870. On comprend dès lors cette phrase accablante de Jaurès dans La question religieuse et le socialisme, qu’entre « la provocation de la faim et la surexcitation de la haine, l’humanité ne peut pas penser à l’infini. L’humanité est comme un grand arbre, tout bruissant des mouches irritées sous un ciel d’orage et dans ce bourdonnement de haine, la voix profonde et divine de l’univers n’est plus entendue ».

On voit, à cette époque, tous les germes du fascisme qui s’étendra à toute l’Europe dans la génération suivante. Ce fascisme-là est avant tout Français, et l’on doit à l’action déterminée de Jaurès qu’il n’ait pas abouti à l’époque. C’est pour cela que Jaurès fut abattu. Jaurès éliminé de la scène, le mouvement socialiste devenait manipulable à souhait, comme l’a d’ailleurs souligné Maurras : « Un socialisme libéré de l’élément démocratique et cosmopolite, peut aller au nationalisme comme un gant bien fait à une belle main » !

 Les maux de notre époque

Tournons-nous maintenant vers notre époque. Quelles sont les idéologies qui, dans notre temps, portent atteinte à l’homme, à sa dignité, à sa capacité d’infini ?

Deux choses. D’abord la société de consommation qui s’est installée depuis les années 70. L’homme n’est plus producteur, créateur. Il est devenu consommateur. Les populations ont été amenées à abandonner toute quête d’immortalité, à travers leur transformation de la société, pour devenir de passifs consommateurs d’images, de rêves, de plaisir, de high-tech, de vidéos, de gens – il n’y a qu’à voir les taux de divorces partout ! En France, plus de 2 millions de personnes s’adonnent maintenant aux paris en ligne et 600000 en seraient même devenues dépendantes, selon les associations qui luttent contre ce phénomène. Et la quête d’émotions, comme à l’époque des cirques romains, les maintient cloués des heures durant à leur téléviseur, leur ordinateur, leurs jeux vidéos et autres i-phones et ipads.

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Une éducation formaliste produit des individus fragilisés, en dichotomie avec eux-mêmes : des sortes de mécaniciens du savoir d’un côté – ordinateurs froids de la pensée qui décortiquent, séparent, analysent – et de l’autre, des sauvageons dans le domaine émotionnel, incapables de compassion, de générosité, de maturité et de grandeur d’âme envers leurs congénères. Ici, une scène de violence gratuite à Aix-en-Provence.

Puis, au niveau idéologique, Darwin, Malthus, Comte et tous les autres continuent à régner en maîtres ! Imaginons l’impact terrible sur nos congénères, créateurs et producteurs, de cette intense campagne de lavage de cerveau au niveau international, qui accuse le travail humain d’être à l’origine d’un réchauffement climatique qui, prétendent-ils, pourraient provoquer la mort de la planète. Mesurons l’impact psychologique déplorable sur les enfants dans les écoles de cette chanson qu’on leur apprend à ânonner en chœur — « elle meurt, elle meurt, elle meurt, la planète » — identifiant le travail humain, non pas à la joie de créer, à l’allégresse d’avoir contribué à amélioration de la société, mais à sa destruction pure et simple.

Voilà ce que nous devons combattre si nous voulons gagner. Nous devons rétablir l’homme dans sa pleine capacité de créer, de toucher à l’infini, à l’universel.

 Libérer nos concitoyens de la prison des mathématiques et du formalisme

Pour libérer l’esprit créateur des Français, une réforme de l’enseignement est tout aussi urgente aujourd’hui qu’à l’époque de Jaurès. Mettre fin au dogme cartésien selon lequel la connaissance se doit d’être objective, froide, à l’instar des mathématiques, sans émotion, voilà ce qu’il faut changer en priorité. Au nom de telles conceptions du savoir, l’enfant ne doit surtout pas jouer ; pour réussir il doit accumuler des connaissances, être sérieux. Il faut séparer strictement tous les domaines de la connaissance, l’art, de la science, et la politique de la morale. Et l’on voit nos concitoyens souffrir lorsqu’on mélange ces domaines, alors qu’ils ont toujours appris à apprécier la clarté logique au détriment de l’ambiguïté et de la poésie.

Une telle éducation produit des individus fragilisés, en dichotomie avec eux-mêmes : des sortes de mécaniciens du savoir d’un côté – ordinateurs froids de la pensée qui décortiquent, séparent, analysent – et de l’autre, des sauvageons dans le domaine émotionnel, incapables de compassion, de générosité, de maturité et de grandeur d’âme envers leurs congénères.

Cet enseignement est particulièrement handicapant pour les femmes, qui, pour réussir, se croient obligées de supprimer leurs émotions et d’imiter les hommes. C’est un processus d’autocastration émotionnelle qui laisse bon nombre d’entre-elles dans l’incapacité de s’assumer, intellectuellement et autrement, dans une société où le domaine cognitif est synonyme de pouvoir. Il pénalise aussi les hommes que l’immaturité émotionnelle peut confiner soit au formalisme maladif, soit au rang des sauvageons.

Les individus se fixent ainsi sur la forme (ne me faites pas dire ce que je n’ai pas dit !), sur la grammaire (que de moins en moins arrivent à maîtriser), sur l’orthographe et sur les mots, au détriment d’une connaissance orientée vers l’action, destinée à permettre à l’individu d’agir sur l’évolution de la société.

Quelle différence avec Jaurès qui prône, à l’instar de Friedrich Schiller, l’éducation du caractère, où l’intellect progresse de pair avec le sentiment, et la nécessité pour le professeur de libérer chez ses élèves la passion d’apprendre. C’est le message qu’il fait passer aux instituteurs et institutrices dans ce bel article publié en 1888 dans La Dépêche de Toulouse, sous le titre « Faire lire aux écoliers ». (voir encadré 2)

 Encadré 2
« Faire lire aux écoliers »

Message adressé aux instituteurs et institutrices » dans La Dépêche de Toulouse de 1888

« Vous tenez en vos mains l’intelligence et l’âme des enfants : vous êtes responsables de la patrie. Les enfants qui vous sont confiés n’auront pas seulement à écrire et à déchiffrer une lettre, à lire une enseigne au coin d’une rue, à faire une addition et une multiplication. Ils sont Français et ils doivent connaître la France, sa géographie et son histoire : son corps et son âme. Ils seront citoyens et ils doivent savoir ce qu’est une démocratie libre, quels droits leur confère, quels devoirs leur impose la souveraineté de la nation. Enfin, ils seront hommes et il faut qu’ils aient une idée de l’homme, il faut qu’ils sachent quelle est la racine de toutes nos misères : l’égoïsme aux formes multiples ; quel est le principe de notre grandeur : la fierté unie à la tendresse. Il faut qu’ils puissent se représenter à grands traits l’espèce humaine domptant peu à peu les brutalités de la nature et les brutalités de l’instinct, et qu’ils démêlent les éléments principaux de cette œuvre extraordinaire qui s’appelle la civilisation. Il faut leur montrer la grandeur de la pensée ; il faut leur enseigner le respect et le culte de l’âme en éveillant en eux le sentiment de l’infini qui est notre joie, et aussi notre force, car c’est par lui que nous triompherons du mal, de l’obscurité et de la mort (...) Seulement, pour cela, il faut que le maître lui-même soit tout pénétré de ce qu’il enseigne. Il ne faut pas qu’il récite le soir ce qu’il a appris le matin ; il faut, par exemple, qu’il se soit fait en silence une idée claire du ciel, du mouvement des astres ; il faut qu’il se soit émerveillé tout bas de l’esprit humain, qui, trompé par les yeux, a pris tout d’abord le ciel pour une voûte solide et basse, puis a deviné l’infini de l’espace et a suivi dans cet infini la route précise des planètes et des soleils ; alors, et alors seulement, lorsque, par la lecture solitaire et la méditation, il sera tout plein d’une grande idée et tout éclairé intérieurement, il communiquera sans peine aux enfants, à la première occasion, la lumière et l’émotion de son esprit. Ah ! Sans doute, avec la fatigue écrasante de l’école, il est malaisé de vous ressaisir ; mais il suffit d’une demi-heure par jour pour maintenir la pensée à sa hauteur et pour ne pas verser dans l’ornière du métier. Vous serez plus que payés de votre peine, car vous sentirez la vie de l’intelligence s’éveiller autour d’eux. »

Enfin, Jaurès s’insurgerait aujourd’hui contre cet enseignement français où l’on trie les bons élèves des mauvais par les mathématiques, lui qui donnait la primauté à la géométrie de l’espace physique et surtout à la poésie.

« L’esprit ne peut connaître un triangle qu’en le construisant » et non pas via une formule mathématique, dit-il dans De la réalité du monde sensible. « Les mathématiques, avec la quantité, le nombre, la mesure, sont en quelque sorte la prosodie de l’univers : la poésie, c’est-à-dire la vérité, est ailleurs. »

Pourquoi ? Parce qu’avant de quantifier, il faut développer les capacités de jugement, et la poésie permet d’aller à l’âme d’un processus, à l’unité des choses. Ainsi, la science vraie « consistera non plus seulement à démêler les rapports extérieurs des êtres et des formes, et à les formuler progressivement en équations algébriques, mais à démêler peu à peu, par la puissance de notre âme agrandie, les secrètes aspirations de toutes les forces vers l’unité, l’harmonie, la liberté, la vie, la conscience, c’est là déjà ce que la poésie a tenté par de merveilleuses et profondes intuitions ».

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Pour libérer l’esprit créateur, Jaurès insiste sur l’importance de la poésie et de la géométrie constructive. Pourquoi ? Parce que la vraie science « ne consistera plus seulement à démêler les rapports extérieurs des êtres et des formes, et à les formuler progressivement en équations algébriques, mais à démêler peu à peu, par la puissance de notre âme agrandie, les secrètes aspirations de toutes les forces vers l’unité, l’harmonie, la liberté, la vie, la conscience, c’est là déjà ce que la poésie a tenté par de merveilleuses et profondes intuitions ». Ici, la spirale des chambres d’un coquillage et celle formée par le doublement de la surface d’un carré.

Jaurès explique, par exemple, quelle est l’importance de la géométrie dans l’espace. Avec trois dimensions, elle peut exprimer l’infinité dans la détermination. On pense généralement que l’infini s’échappe sans qu’on puisse l’attraper, bien qu’il puisse être circonscrit.

« Ce qui fait la beauté du volume, lequel enveloppe la quantité indéterminée et infinie dans des limites définies, est la beauté par excellence de la sphère, en qui tous les points de la quantité indéfinie, soumise à des réalisations définies et intelligibles, participent à la détermination absolue. »

Prenez un tableau blanc parfaitement vide et laissez votre imagination découvrir ce qui rend ce vide absolu si « gros » d’existence, autrement dit, la possibilité infinie qu’offre cet espace où tout peut avoir lieu. Cela peut être une brique pour patiner, le couvercle d’une boite, une table pour travailler, etc. Puis, avec une craie, commencez à tracer une forme sur ce tableau blanc. Vous commencez ainsi à délimiter cet espace, et peu à peu, on peut construire une forme, un volume qui sera parfaitement déterminé mais qui contiendra néanmoins une infinité de points. Ensuite, pour comprendre ce que nous venons de faire, certes à un niveau très simple, ce sont nos capacités poétiques et non pas des formules mathématiques qui nous permettront d’aller à l’origine du processus qui a organisé cette action. Notre pensée nous permet de remonter à l’unité de ce que l’on a créé.

Concluons cette partie sur l’éducation en évoquant cet autre discours magnifique de Jaurès à la jeunesse, prononcé devant des lycéens de Toulouse, le 31 juillet 1892, où, face au tumulte des masses que tous les fascismes de l’époque tentaient de soulever, il appelle l’individu à entrer sur la scène du théâtre de l’histoire. Non pas l’individu égoïste, mais celui qui peut, grâce à sa force d’âme, transformer pour le mieux une situation donnée. (voir encadré 3)

 Encadré 3
Développer en soi la puissance de l’âme

Extraits d’un discours prononcé devant des lycéens de Toulouse, le 31 juillet 1892

(...)« Il faut que vous appreniez à dire "moi", non par les témérités de l’indiscipline ou de l’orgueil, mais par la force de la vie intérieure. Il faut que, par un surcroît d’efforts et par l’exaltation de toutes vos passions nobles, vous amassiez en votre âme des trésors inviolables. Il faut que vous vous arrachiez parfois à tous les soucis extérieurs, à toutes les nécessités extérieures, aux examens de métier, à la société elle-même, pour retrouver en profondeur la pleine solitude et la pleine liberté : il faut que vous lisiez les belles pages des grands écrivains et les beaux vers des grands poètes, que vous vous pénétriez à fond et de leur inspiration et du détail même de leur mécanisme ; qu’ainsi leur beauté entre en vous par tous les sens et s’établisse dans toutes vos facultés ; que leur musique divine soit en vous, qu’elle soit vous-mêmes ; qu’elle se confonde avec les pulsations les plus larges et les vibrations les plus délicates de votre être, et qu’à travers la société quelle qu’elle soit, vous portiez toujours en vous l’accompagnement sublime des chants immortels.

« Il faut, lorsque vous étudiez les propriétés du cercle, de la sphère et des sections coniques, que vous vous sentiez frère par l’esprit d’Euclide et d’Archimède et que, comme eux, vous voyiez avec ravissement se développer le monde idéal des figures et des proportions dont les harmonies enchanteresses se retrouvent ensuite dans le monde réel. Il faut, lorsque vous étudiez en physiciens, par l’observation et le calcul, la subtilité et la complexité mobile des forces, que vous sentiez le prestige de l’univers, relativement stable et toujours mouvant, tremblotant et éternel, et que votre conception positive des choses s’élargisse dans le mystère et dans le rêve comme ces horizons des soirs d’été où la lumière s’éteint, où l’éclair s’allume et où l’œil croit démêler les subtiles mutations des forces dans l’infini mystérieux.
« Alors, jeunes gens, vous aurez développé en vous la seule puissance qui ne passera pas, la puissance de l’âme ; alors vous serez haussés au-dessus de toutes les nécessités, de toutes les fatalités et de la société elle-même, en ce qu’elle aura toujours de matériel et de brutal. »

 A la découverte de l’idéalisme jaurésien

Qu’il y a-t-il derrière l’optimisme, l’idéalisme de Jaurès ? Une conception du monde aux antipodes de celles que nous avons attaquées plus haut, fortement inspirée du grand philosophe allemand Gottfried Leibniz que Jaurès connaissait très bien, comme on peut le voir dans La réalité du monde sensible.

Contrairement à Descartes, Leibniz n’établit pas de dichotomie entre le domaine de l’esprit et celui de la matière. Les deux évoluent ensemble quoique séparément à travers tout le spectre de l’existant : « S’il est au fond de l’univers plusieurs essences diverses l’une de l’autre », dit Jaurès dans sa première leçon de philosophie, « si l’esprit et la matière sont deux choses distinctes l’une de l’autre non seulement en apparence mais aussi en réalité, toujours est-il, puisqu’elles sont en rapport constant, puisque le corps agit sur l’âme et l’âme sur le corps, que nous ne pouvons comprendre l’essence de la matière sans l’essence de l’esprit et réciproquement ».

Leibnizien, Jaurès est aussi profondément métaphysicien, mais comme lui, il mène le domaine de la métaphysique de pair avec celui de la physique, le domaine d’idées, de pair avec celui de la matière.

Politiquement, ces convictions se traduisent chez Jaurès par le fait qu’il part toujours de l’idéal pour aller à la rencontre du réel. Son adhésion au mouvement socialiste est d’ailleurs de cette nature. Jaurès est philosophe, idéaliste, et bien que rejetant totalement l’église terrestre et ses dogmes, profondément chrétien.

De ce fait, il aurait pu décider de ne pas rejoindre un mouvement socialiste, dominé par des idées matérialistes, marxistes, s’appuyant entièrement, pour toute analyse du monde, sur les rapports de production. Pour Marx, la lutte pour des idéaux – les idées – ne peut rien changer au monde. C’est uniquement la lutte des classes, la transformation du rapport de forces entre opprimés et oppresseurs pour le contrôle du pouvoir, qui peuvent changer quoi que ce soit à la donne.

Il rejoint pourtant les socialistes, conscient que c’est seulement en luttant à l’intérieur de ce mouvement socialiste qu’il pourra combattre les injustices criantes qui dominent alors dans tous les domaines.

 Idéalisme contre matérialisme

L’opposition entre idéalisme et matérialisme fut d’ailleurs l’objet d’une série de débats publics passionnants, organisés par les étudiants collectivistes, avec Paul Lafargue, le gendre de Marx et dirigeant du Parti ouvrier français. Là, Jaurès, tout en allant dans le sens de Marx à un certain niveau, réaffirme ses convictions leibniziennes. La position de Jaurès a été rendue publique sous le titre, « Idéalisme et matérialisme dans la conception de l’histoire1894 ».

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L’idéalisme de Jaurès l’oppose au matérialisme de Paul Lafargue (ci-dessus), le gendre de Marx. « J’accorde à Marx », dit-il, que les questions économiques sont déterminantes dans la vie mentale d’un individu, mais « à condition que nous disions qu’il y a déjà dans ce cerveau, par le sens esthétique, par la sympathie imaginative et par le besoin d’unité, des forces fondamentales qui interviennent dans la vie économique. »

Au cours d’un premier débat, Jaurès présenta la thèse du matérialisme économique de Marx. Mais dans un second débat, celui qui nous concerne ici, il veut montrer que « la conception matérialiste de l’histoire n’empêche pas son interprétation idéaliste » et que celle-ci est non seulement antécédente mais supérieure à l’autre.

Voici ce que répond Jaurès à cette idée marxiste selon laquelle un combat en faveur des idées « abstraites » de justice ou de droit ne peut aboutir à rien,car seules les contradictions entre deux classes, au sein du système économique, l’obligent à changer. Pour Jaurès cependant, les idées sont tout sauf des abstractions. Comme il le dit explicitement dans ce débat, ce sont elles qui meuvent le monde, de la même façon que les idées permettent à l’artisan de bâtir ses meubles, à l’architecte, ses maisons, au politique de forger sa nation, comme le montre la phrase de de Gaulle sur cette « certaine idée de la France » qui guide la construction de la nation !

« En regard de la conception matérialiste, dit Jaurès, il y a la conception idéaliste, sous des formes multiples. Je la résumerais ainsi : c’est la conception d’après laquelle l’humanité, dès son point de départ, a pour ainsi dire une pensée obscure, un pressentiment premier de sa destinée, de son développement.

« Avant l’expérience de l’histoire, avant la constitution de tel ou tel système économique, l’humanité porte en elle-même une idée préalable de la justice et du droit, et c’est cet idéal préconçu qu’elle poursuit, de forme de civilisation en forme supérieure de civilisation ; et quand elle se meut, ce n’est pas par la transformation mécanique et automatique des modes de la production mais sous l’influence obscurément ou clairement sentie de cet idéal. (…) En sorte que c’est l’idée elle-même qui devient le principe du mouvement et de l’action, et que, bien loin que ce soient les conceptions intellectuelles qui dérivent des faits économiques, ce sont les faits économiques qui traduisent, peu à peu, qui incorporent peu à peu, dans la réalité et dans l’histoire, l’idéal de l’humanité. »

D’habitude, continue Jaurès, on oppose l’idéal au réel, l’idée de la beauté en soi à quelque chose de beau, qui le serait beaucoup moins que son image idéale. Or, c’est faux de vouloir les séparer ainsi, car dans le mouvement, l’idéal finit toujours par influer sur le réel, et celui-ci, sur l’idéal.

Pour Jaurès, ces deux domaines doivent se pénétrer l’un l’autre, et il utilise l’exemple de la façon dont la mécanique cérébrale et la conscience s’interpénètrent dans la vie organique de l’homme, pour illustrer comment ces deux domaines évoluent ensemble et en quoi ils diffèrent l’un de l’autre. L’exemple donné par Jaurès implique également la connaissance des « causes finales », thème qui sera traité dans le contexte de la présentation de l’Ave Verum de Mozart, que vous entendrez tout à l’heure.

Si l’on pouvait ouvrir le cerveau d’une personne pendant qu’elle prononce un discours, dit Jaurès, on verrait que toute notre activité cérébrale, nos pensées, nos volitions, etc., provoquent dans le cerveau des mouvements physiques correspondants.

Lorsque cette personne présente ses arguments, ses pensées suivent des enchaînements logiques correspondant à l’ordre dans lequel elle vous présente ses idées.

De même, si l’on pouvait examiner mon cerveau lorsque je vous parle, on le verrait recourir également aux éléments physiques correspondant à ces enchaînements du passé, les « masses pensées » qui laissent des traces dans le cerveau, comme le disait Herbart, un proche collaborateur du grand mathématicien Riemann.

Cependant, lorsque je m’exprime, mon esprit fait-il autre chose que mon corps ? Oui, car l’esprit ne fait pas qu’aligner dans l’ordre des pensées antécédentes. J’organise ma présentation en vue de l’intention que j’ai d’apporter un concept à mon auditoire, et cette intention, subjective, serait, à supposer qu’on puisse réellement suivre son activité cérébrale, totalement absente de mon cerveau ! Dans la pensée, c’est l’avenir – ma détermination à vous présenter un concept – qui est en train de déterminer le présent et la façon dont j’organise le matériel du passé. Le cerveau n’a pas la capacité d’organiser ces pensées selon une intention en vue d’un objectif futur. C’est ainsi que, pour en revenir à l’Ave Verum, ou à tout autre objet d’art digne de ce nom, avant même de commencer sa composition, l’artiste a déjà en vue l’objectif final de l’œuvre !

Pour Marx, la pensée n’est qu’un reflet des rapports de production dans le cerveau. Peut-être, répond Jaurès, mais il ajoute qu’en dehors de ce qui se reflète dans le cerveau, il y a aussi les propriétés propres au cerveau lui-même. Comme pour Leibniz, qui disait que le nouveau-né ne tombe pas dans le monde avec une tête vide, une tabula rasa, mais que son âme vient déjà avec une orientation, telle la veine dans le marbre, pour Jaurès, il y a une « préformation » et des « tendances » préexistantes dans le cerveau.

Ces tendances guident notre développement, poursuit Jaurès, car à mesure que l’on s’élève dans l’échelle de la vie animale, on constate que les sens purement égoïstes se subordonnent aux sens esthétiques et désintéressés. D’abord, il y a prédominance du goût et de l’odorat, nécessaires pour attraper les proies. Après, avec l’ouïe et la vue, d’autres éléments arrivent qui n’éveillent pas l’égoïsme ou les besoins immédiats.

C’est déjà, vous pourrez le constater, un point de vue totalement anti-darwinien lorsqu’il dit que « par la vue inondée par des images qui dépassent la sensibilité immédiate de l’animal, par l’ouïe pénétrée des sonorités qui dépassent le besoin immédiat de l’animal, l’univers pénètre dans l’animalité, sous une autre forme que celle de la lutte pour la vie ». « C’est déjà dans l’animal, le besoin, la joie, l’enchantement de la mélodie et de l’harmonie, du fond de la vie organique et désintéressée, et dans la forêt profonde, toute frissonnante des rumeurs et de clarté, l’univers entre dans l’animal comme un roi ! »

De plus, il y a déjà dans le cerveau la capacité « de saisir le général dans le particulier, le type de l’espèce dans l’individu, de démêler la ressemblance générique à travers les diversités individuelles ». Enfin, « avant même la première manifestation de la pensée, l’homme a (…) le sens de l’unité, la première manifestation de son mouvement intellectuel, c’est la réduction de tous les êtres, de toutes les formes à une unité vaguement entrevue ».

L’homme est donc « un animal métaphysique » puisque l’essence de la métaphysique consiste à découvrir l’unité qui « comprend tous les phénomènes et englobe toutes les lois ».

J’accorde à Marx, dit-il enfin, que les questions économiques sont déterminantes dans la vie mentale d’un individu, mais « à condition que nous disions qu’il y a déjà dans ce cerveau, par le sens esthétique, par la sympathie imaginative et par le besoin d’unité, des forces fondamentales qui interviennent dans la vie économique. »

Jaurès utilise la progression de l’histoire définie, selon Marx, par la lutte des classes, qui fit passer la société humaine de la société anthropophage à l’esclavage, au servage et à celle du prolétaire/salarié, pour revenir encore à son point de vue en disant que ceci prouve qu’il y a « non seulement une évolution, mais une direction intelligible et un sens idéal. Idem pour la vie ». L’évolution de la vie est susceptible d’une explication matérialiste, mais on peut dire aussi que « la force initiale de vie concentrée dans les premières granulations vivantes et les conditions générales de l’existence planétaire déterminaient d’avance la marche générale et comme le plan de la vie de notre planète ». (…) Ainsi conclut-il, là encore s’inspirant de « l’harmonie préétablie » de Leibniz, pour expliquer que « les êtres sans nombre qui ont évolué (…) ont collaboré par une aspiration secrète à la réalisation d’un plan de vie ».

 Jaurès et le christianisme évangélique

Enfin, je ne peux conclure sans évoquer le fait que Jaurès était une personnalité religieuse, un chrétien. N’étant pas un mouvement confessionnel, c’est en toute sérénité que nous pouvons évoquer ces questions, d’autant que le point de vue de Jaurès est plus proche de la philosophie que de la religion, et qu’il peut contribuer à éclairer les causes qui sont à l’origine de la très grande perfection de notre Univers.

Jaurès est chrétien, mais pas très catholique ! Le Christ n’est pas pour lui le fils de Dieu, mais « le fils de l’homme », qui dans son élévation vers une vie plus noble, devient exemple pour tous les hommes qui ont aussi, eux-mêmes, la capacité de devenir des fils de Dieu. « La philosophie admet que tous les êtres finis peuvent aspirer à l’infini et à l’absolu : elle n’admet pas qu’un seul être ait pu accaparer l’infini et monopoliser l’absolu. »

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Ces illustrations montrent bien la conception philosophique et religieuse de Jaurès d’un homme créateur à l’image du créateur. A droite, une sculpture intitulée « Dieu créant l’homme en son esprit » située sur le portail nord de la cathédrale de Chartres, nous montre un homme pouvant dialoguer avec Dieu et collaborer à l’oeuvre divine, à l’opposé de celui qui se prosterne devant un Dieu « puissance tyrannique et dominatrice » , comme le dit Jaurès. Ci-dessus, le tableau de Rembrandt, Le philosophe (Louvre), illustre ce lien évoqué par Jaurès entre la lumière idéale qui pénètre par la fenêtre, c’est-à-dire celle, diffuse, de l’esprit du philosophe, et celle bien réelle du feu où la femme s’affaire (dans le coin, en bas, à dr.).

Le Dieu de Jaurès est un Dieu leibnizien infini, vivant, qui a créé et continue à engendrer tout ce qui est. Pour Jaurès, l’homme est fait à l’image de ce Dieu en tant que créateur. Jaurès rejette donc l’idée d’un Dieu « puissance dominatrice et tyrannique », devant lequel les hommes n’auraient qu’à se prosterner.

« Si l’humanité se considère elle-même comme incapable d’infini, ou bien elle ne verra dans le Christ qu’un halluciné qui l’a fatiguée pendant des siècles d’un rêve stérile, ou bien elle s’inclinera humiliée et tremblante devant lui comme devant le maître qui peut et qui doit suppléer à son insuffisance absolue. (…) Au contraire, si l’humanité a le sentiment qu’elle porte l’infini en elle, et qu’elle peut y prétendre, elle peut devenir elle aussi une puissance et elle peut comprendre le christ et s’inspirer de lui sans tomber en servitude. »

Le point de vue de Jaurès sur ces questions est donc celui d’une foi qui non seulement n’éloigne pas de la raison, comme le font souvent les églises quelles qu’elles soient, mais établit au contraire un dialogue entre l’homme et Dieu à son plus haut niveau, celui de la créativité.

Quant au matérialisme des socialistes, voici comment Jaurès considère cette question, de façon totalement éloignée des dogmes. Dans son texte de 1891 sur La question religieuse et le socialisme, il explique que s’il fallait choisir entre la droite chrétienne et les socialistes, « c’est pour les ouvriers socialistes que j’opterais. Car je serais sûr, au fond des revendications d’absolue justice, même quand elles se croient matérialistes et athées, de retrouver Dieu, tandis que dans les affirmations verbales et égoïstes de Dieu et de l’âme, prodiguées par les conservateurs hypocrites, il n’y a ni la justice, ni dieu. Même si les socialistes éteignent un moment toutes les étoiles du ciel, je veux marcher avec eux dans le chemin sombre qui mène à la justice, étincelle divine, qui suffira à rallumer tous les soleils dans toutes les hauteurs de l’espace. »


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