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Leibniz et Swift contre l’émergence de l’Empire britannique

Vivre dans un système impérialiste n’est pas une fatalité !
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1763 : le Traité de Paris officialise le triomphe de l’empire financier, maritime et militaire de la Compagnie britannique des Indes orientales et de la Banque d’Angleterre. L’empire vénitien avait jusqu’alors exercé son joug financier et son influence sur les puissances d’Europe. Après la découverte du Nouveau monde, voyant la nécessité de s’ouvrir vers les océans, certains Vénitiens transfèrent leurs richesses en Hollande, puis en Angleterre, contribuant ainsi à la constitution de l’Empire britannique.

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Depuis, ce nouvel empire n’eut de cesse d’attaquer tout ce qui peut mener au développement des peuples. Aujourd’hui encore, Londres est la plus grande place financière internationale et la majorité des fonds spéculatifs qui démantèlent le tissu productif mondial est domiciliée aux îles Caïman, territoire d’outre-mer du Royaume-Uni. L’Empire britannique a donc quelque peu modifié sa forme, mais sa brutalité et la logique de pillage qui y est associée restent omniprésentes à travers le monde.

Cet article s’appuie notamment sur le livre de l’historien américain Graham Lowry, How the Nation Was Won (EIR, 1988). Il a pour objectif de montrer comment Gottfried Wilhelm Leibniz (1646-1716), quasiment un siècle avant le Traité de Paris, s’efforça d’empêcher la formation de cet empire, et comment il posa la première pierre de trois cents ans de résistance. Ce grand scientifique et philosophe, découvreur du calcul infinitésimal, terreur des newtoniens (lire la Correspondance Leibniz-Clarke), était aussi un homme politique d’exception : son combat nous montre que, non, vivre dans un empire n’est pas une fatalité ! D’ailleurs, Leibniz ne parlait-il pas de créer une « harmonie universelle » de républiques souveraines ?

 Le système politique britannique de l’époque

Les deux grands partis en présence sous le règne de la reine Anne sont les whigs et les tories, tous deux plus ou moins sous contrôle de l’oligarchie. Les whigs, sous l’influence de la « Junte » whig, ou « parti vénitien », dominèrent le gouvernement d’Anne jusqu’en 1710 (même si Godolphin, son chef de cabinet, était tory). A l’arrivée de Robert Harley et jusqu’à la mort d’Anne, les tories prirent le relais.

La reine nommait les ministres de son cabinet, dont :

  • le Lord Trésorier, chef du gouvernement
    • 1702-1710 : Godolphin (tory)
    • 1711-1714 : Robert Harley, Lord d’Oxford, (tory)
    • 1717 -1717 : Shrewsbury (whig)
  • le Chancelier de l’Echiquier, poste occupé par Robert Harley de 1710 à 1711
  • les Secrétaires d’Etat, représentant l’équivalent d’un ministre de l’Intérieur et des Affaires étrangères. Harley occupa un poste de secrétaire d’Etat de 1704 à 1708.

Elle nommait également le général des armées, poste occupé par John Churchill, duc de Marlborough, de 1702 à 1711. Le duc d’Ormond lui succédera.

 Le parti vénitien contre l’option Leibniz

A la fin du 18ème siècle, l’Europe est dévastée par des guerres quasi permanentes. Guillaume III (Guillaume d’Orange) s’empare violemment de l’Angleterre en 1688, poussant le roi Jacques II à la fuite. Le gouvernement de Guillaume III se fait vite dominer par la « Junte » whig (voir encadré ci-dessous), que le Premier ministre britannique du 19ème siècle, Benjamin Disraeli, appellera le « parti vénitien » : le comportement de l’élite whig vis-à-vis des banques hollando-vénitiennes montre à quel point cette appellation était juste.

Charles Montagu, comte d’Halifax, un des chefs whigs, est un très bon exemple du fonctionnement de ces élites corrompues. Choisi pour diriger la Banque d’Angleterre dès sa création en 1694, il lève de lourds impôts pour financer des guerres sans fin, écrasant le pays sous une dette irrécouvrable : c’est la première grande dette nationale anglaise, créée pour être une dette permanente avec de forts taux d’intérêt envers les banques vénitiennes ou hollandaises. La spéculation sur les métaux, les matières premières et la nourriture va bon train. La Banque d’Angleterre bénéficiant du monopole de l’émission de monnaie, le crédit s’effondre [1]. A la fin du règne de Guillaume d’Orange, la situation économique est donc catastrophique, gangrénée par une dette qui a triplé en quelques années.

En 1702, quelques années après le décès de sa femme Mary, Guillaume III meurt suite à une stupide chute de cheval. La couronne revient alors à Anne, la sœur de Mary. Or, malgré dix-huit grossesses, Anne n’avait eu aucun enfant qui vécût plus de onze ans. Le parlement, cherchant une succession protestante dans la ligne héréditaire, décide alors que Sophie, Grande électrice de Hanovre, sera l’héritière de la couronne après Anne.

Si les critères de succession sont ainsi respectés, ce rebondissement n’en constitue pas moins un drame pour l’oligarchie hollando-vénitienne : car Sophie est une proche de Leibniz, conseiller privé et bibliothécaire de la cour de Hanovre. Elle lui avait confié l’éducation de sa fille, Sophie-Charlotte, future reine de Prusse. On peut mesurer l’influence de Leibniz sur cette cour aux dernières paroles de Sophie-Charlotte sur son lit de mort, en 1705 : « Ne soyez pas triste pour moi, car maintenant je vais satisfaire ma curiosité sur les principes des choses que Leibniz n’a jamais été capable de m’expliquer : l’espace infini, l’existence et le néant. »

Si Sophie venait un jour à être reine, Leibniz aurait une influence considérable sur cette couronne anglaise que les Vénitiens tentent de contrôler.

Cependant, l’affaire s’annonce compliquée pour Leibniz : quand Anne prend le pouvoir en 1702, elle a trente-six ans, et Sophie soixante-douze ! Tant que Sophie est en vie, les Vénitiens ne peuvent se permettre d’écarter Anne du pouvoir. Les années qui vont suivre seront donc le théâtre de luttes farouches entre factions humaniste et impérialiste pour tenter d’influencer les décisions d’Anne et de contrôler George Ludwig, le fils de Sophie.

 Généalogie de la couronne d’Angleterre

  • Charles II (1660-1685)
  • Jacques II (1685-1688)
  • Guillaume III (1688-1702)
  • Anne (1702-1714)
  • George Ier (1714-1727)

 Marlborough s’en va-t-en guerre

Depuis quelques années, Anne a pour principale confidente Sarah de Marlborough, femme de John Churchill, duc de Marlborough et ancêtre de Winston Churchill. Au moment où Anne prend la couronne, Sarah est donc la confidente de la femme la plus puissante d’Angleterre. Elle « conseille » et « oriente » la reine, ce qui lui permet de faire nommer son mari général en chef des armées. Dévoré par l’ambition personnelle, le couple Churchill devient le véhicule parfait pour les intrigues vénitiennes.

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Au début de son règne, Anne, sous l’influence de Sarah de Marlborough, déclare la guerre à la France : c’est le commencement de la guerre de succession d’Espagne, qui durera treize ans et fut un vrai jeu de massacre entre les grandes puissances européennes de l’époque (opposant principalement l’Espagne et la France à l’Angleterre, l’Autriche et la Hollande).

En 1705, le duc de Marlborough devient l’homme le plus populaire en Angleterre. Sa victoire dans la bataille de Blenheim en 1704, où 40000 des 60000 hommes de l’armée française sont mis hors de combat, lui a valu les plus grands honneurs, et la reine a même accepté de lui faire construire un palais plus grand que le château de Versailles. Il se rend à Hanovre avec Charles Montagu pour voir le jeune George Ludwig, fils de Sophie de Hanovre, et s’empare facilement de son esprit : George Ludwig est un idiot qui a pour idole la brute Guillaume III et pour seul loisir la chasse.

 Résistance

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En Angleterre, les réseaux de Leibniz tournent principalement autour d’un homme : Jonathan Swift (1667-1745), avec qui il entretient une correspondance régulière. Cet Irlandais d’origine anglaise que l’on appelait « le pasteur fou », aujourd’hui considéré à tort comme un simple écrivain de contes pour enfants car il est l’auteur des Voyages de Gulliver, était lui aussi un grand combattant politique [2]. Il se rendait régulièrement à Londres pour mobiliser autour de la reine le soutien de ses amis, parmi lesquels :

  • Robert Harley, Lord d’Oxford, qui en 1691 avait proposé la création d’une banque nationale pouvant émettre du crédit à faible taux d’intérêt pour l’industrie, le commerce et l’infrastructure, initiative anéantie par John Locke. Harley correspond avec Leibniz depuis 1690. Son attaque contre la banque de Londres montre bien qu’il comprenait où se situait l’ennemi, mais Swift dira de lui qu’il aimait trop régler les affaires en coulisses. Il sera secrétaire d’Etat de 1704 à 1708, Chancelier de l’Echiquier de 1710 à 1711, et Lord Trésorier, le plus haut poste du gouvernement, de 1711 à 1714.
  • John Arbuthnot, médecin personnel d’Anne dès 1705, est très écouté par la reine. Il a étudié avec Huygens à l’Académie des Sciences de Paris, après le passage de Leibniz. C’est le plus proche ami de Jonathan Swift.
  • Abigail Hill Masham, qui remplacera Sarah de Marlborough dans son rôle de principale confidente de la reine. Elle jouera ainsi un rôle clé dans les nominations de Harley au gouvernement et dans les négociations de paix avec la France.

En 1704, quand Robert Harley devient Secrétaire d’Etat, c’est un ami du duc de Marlborough, Sidney Godolphin, qui est Lord Trésorier. L’ensemble du cabinet de la reine est contrôlé par les whigs et Robert Harley, chargé par ailleurs de négocier la paix avec LouisXIV, semble bien seul au milieu de ces ministres. L’oligarchie jouant la carte de la guerre, John Marlborough tente d’évincer Harley, mais Anne s’obstine et le garde : elle seule a le pouvoir de nommer et remplacer ses ministres. C’est que l’influence du réseau de Swift commence à faire effet sur la reine. Ne comprenant pas sa perte d’autorité, Sarah en vient même à parler de « forces secrètes » qui pèseraient sur les décisions d’Anne. Cette dernière commence à cerner les intrigues menées par les Marlborough, d’où une méfiance croissante qui l’amènera à préférer Abigail Hill Masham plutôt que Sarah comme confidente. Dans ce contexte, le duc de Marlborough n’hésite pas à recourir au chantage en menaçant de démissionner de son poste de général en chef. Nous sommes au beau milieu des guerres européennes et perdre son chef des armées serait une catastrophe pour Anne, mais elle résiste.

En 1708, le chantage de Marlborough pour éliminer Harley reprend de plus belle. Excédée, la reine est décidée à se débarrasser de son chef des armées. Sentant le vent tourner, celui-ci organise alors un faux sauvetage de l’Ecosse : de mèche avec des troupes françaises, il les invite à entrer sur le territoire écossais pour se parer de l’auréole du héros une fois qu’il les aura « matées » avec des troupes mobilisées une semaine avant leur arrivée. En 1715, Sarah écrira à propos de la reine : « Des frayeurs de ce genre avaient un impact sur son tempérament, alors que les meilleurs arguments ne servaient à rien. » Cette manœuvre permet tant bien que mal à Marlborough de paraître indispensable à la reine ; il parvient enfin à faire remplacer Harley par le Comte de Sunderland (dont le fils est marié à la fille cadette des Marlborough). La guerre continue, toujours aussi meurtrière.

Swift mène alors une contre-attaque cinglante, sous la forme d’un véritable « rapport de renseignements » : Prédictions pour l’année 1708, signé sous un pseudonyme, Issac Bickerstaff (de bicker : se chamailler, vaciller, et staff : le personnel, ici les représentants de l’Etat) – le contrôle exercé par les whigs sur les tribunaux aurait rendu dangereux de signer en son nom. Dans ce document satirique, il dévoile les complots du parti vénitien et du duc de Marlborough : « Le 6 juillet, certain général recouvrera, par une action glorieuse, la réputation que lui avaient fait perdre d’anciens malheurs. »

 Guerre politique, guerre culturelle

Marlborough tente alors de se faire nommer capitaine à vie par la reine, mais l’influence d’Abigail Masham a éveillé chez elle une grande méfiance à l’égard du duc, entraînant progressivement une perte de pouvoir de toute la faction Marlborough. Winston Churchill, dans une étude biographique consacrée à ses ancêtres, écrira : « Il était évident qu’un affront du caractère le plus étudié était accompli par les conseillers secrets de la reine. »

En 1710, Robert Harley est nommé chancelier de l’Echiquier, fonction de la plus haute importance puisqu’elle amène au contrôle des finances et du trésor. L’économie anglaise est alors au plus bas, les impôts sont très lourds, le commerce exsangue, le prix du grain atteint des niveaux record. Le peuple se fait enrôler de force dans l’armée pour des batailles qui n’en finissent plus. Marlborough, lui, se bâtit une fortune sur la guerre, les spéculateurs aussi.

Enfin, en 1711, Harley accède au poste de Lord Trésorier, c’est-à-dire de chef du gouvernement. Cela lui permet d’affaiblir encore la faction Marlborough pendant que Jonathan Swift endosse le rôle de propagandiste et de conseiller secret du gouvernement. Il publie un pamphlet dénonçant les richesses accumulées par Marlborough pendant la guerre ainsi qu’un article intitulé L’art du mensonge politique [à lire dans ces mêmes pages, ndlr], qui raconte comment Satan est le père de tous les mensonges ; il peut gagner des royaumes entiers sans livrer bataille, et parfois même en les perdant. Il fait passer la ruine du peuple pour son intérêt, et son intérêt pour sa ruine, nous rendant incapables de distinguer amis et ennemis.

Il faut comprendre que Swift se situe au beau milieu d’une bataille culturelle, dont il est un acteur principal (voir encadré ci-dessous). Avec John Arbuthnot et d’autres, il avait fondé en 1711 le Scriblerus Club afin de faire renaître la poésie, la musique et la politique et de dénoncer « l’apprentissage faux et pédant » dispensé à l’époque. Il demande à Harley l’établissement d’une « académie de poètes », afin de restaurer le vocabulaire de Shakespeare. Il dénonce ceux qui corrompent la langue anglaise, c’est-à-dire les whigs dégénérés du Kit Kat Club de Londres, tels Charles Montagu et Marlborough.

C’est lui qui fait venir de la cour de Hanovre – c’est-à-dire de chez Sophie – à Londres le grand compositeur Georg Friedrich Haendel, lequel mettra en musique les poèmes d’Arbuthnot. Le théâtre du frère d’Abigail Masham accueille la première de l’opéra Rinaldo. Les journaux whigs l’attaquent en disant que pour les Anglais, la musique « ne sert qu’à chasser l’ennui et à soulager les hommes intelligents du poids de la pensée ».

Avec Swift si proche du gouvernement et Haendel établi en Angleterre, il est clair que Leibniz prend de l’envergure. L’oligarchie prend peur et met en place sa riposte.

En 1710, la Royal Society, qui regroupe toutes sortes de scientifiques et de pseudo-scientifiques, et dont Newton est le président, emménage en plein cœur de la City, la place financière londonienne. Le journal de la Royal Society publie un article de John Keill, ami de Newton, prétendant que Leibniz aurait volé à Newton la découverte du calcul infinitésimal. Leibniz demande à la Royal Society de retirer ses accusations, mais, au contraire, l’attaque s’intensifie [3].

Pendant ce temps, Harley continue à poser des problèmes au parti vénitien en cherchant à en finir avec la guerre et à mettre en place une politique de développement des colonies. En 1711, il se fait poignarder, le commanditaire du crime ne sera jamais trouvé. Il en réchappera de justesse et ne pourra reprendre ses fonctions que trois mois plus tard [4].

Swift publie un nouveau pamphlet anonyme, La Conduite des alliés, où il expose la « conspiration pour perpétuer la guerre » comme étant un plan global de l’oligarchie pour détruire l’Europe et saboter l’économie : « Nous détruisons des milliers de vies humaines, pas dans notre intérêt, mais pour notre propre destruction, ce qui est pure folie. » Dénonçant la City de Londres et le va-t-en-guerre Marlborough (« Un général, par ces étapes, peut devenir général à vie, puis roi »), il continue en fustigeant ceux qui se font de l’argent par la guerre, et qui en perdraient beaucoup s’il y avait la paix (« Le quart de notre île doit être vendu si nous voulons rembourser toute notre dette »). Il accuse la Banque d’Angleterre, la Compagnie des Indes orientales et les bourses d’Europe, et appelle à bâtir la résistance : « Je ne m’attends pas à influencer ceux qui veulent continuer la guerre : le général, les bourses, les politiciens qui violent notre église et notre Etat. Je ne m’adresse pas à eux, mais à tous les autres, qu’ils soient whigs ou tories, et dont l’intérêt personnel est le mieux représenté par le bien-être du pays ». Son écrit connaît un succès énorme, mille copies sont vendues en deux jours, sept éditions sont réalisées en six mois.

Cette puissante intervention de Swift permet de dégager le terrain à la reine pour qu’elle puisse enfin se débarrasser du duc de Marlborough. Le général qui le remplace, le duc d’Ormond, est beaucoup plus tempéré dans les batailles, se contentant de garder les positions acquises et d’infliger le moins de pertes possibles à la France.

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Pour montrer à quel point Jonathan Swift était conscient de la guerre culturelle qui se déroulait depuis quelques siècles déjà, voici un passage de La Bataille des Livres, publié en 1705 :

« L’encre est la grande arme de jet dans toutes les batailles d’érudits ; l’encre est propulsée par une sorte d’engin appelée plume ; une quantité innombrable de celle-ci est dirigée sur l’ennemi par les valeureux combattants de chaque camp, avec une habileté et une violence égales, comme s’il s’agissait d’une bataille de porc-épics. Cette liqueur maligne fut composée, par l’ingénieur qui l’inventa, de deux ingrédients : le fiel et le vitriol ; elle doit, par son amertume et son venin, s’accorder, à un certain degré, au génie des combattants, et aussi le fomenter. Et tout comme les Grecs qui, après une bataille où ils ne pouvaient se mettre d’accord sur la victoire, avaient pour coutume d’ériger des trophées aux deux camps (…) ; ainsi les érudits, après un conflit violent et sanglant des deux côtés, accrochent leurs trophées, quel que soit celui qui ait eu le dessous. Sur ces trophées sont clairement inscrits les mérites de la cause : un récit complet et impartial d’une telle bataille et comment la victoire échut clairement au camp qui les érigea. Le monde les connaît sous plusieurs noms, tels que : conflits, arguments, querelles, brèves considérations, réponses, répliques, remarques, réflexions, objections, réfutations. Pendant quelques jours assez brefs, ils s’affichent dans tous les lieux publics, eux seuls ou leurs représentants, afin que les passants puissent les regarder, ébahis. De là, les plus importants et les plus grands sont transportés jusqu’à certains magasins que l’on appelle bibliothèques, pour qu’ils demeurent dans un quartier, qui leur est tout exprès désigné, et à partir de là commencent à être appelés Livres de Controverse.

Dans ces livres, l’esprit de chaque guerrier est merveilleusement instillé et conservé, tant qu’il est vivant ; et, après sa mort, son âme y transmigre, pour les animer. (…) Les livres de controverse, étant entre tous ceux qui sont hantés par les esprits les plus turbulents, ont toujours été enfermés dans une loge, à l’écart des autres, et de crainte d’actes de violence à l’égard les uns des autres, nos ancêtres jugèrent prudent de les attacher par de solides chaînes de fer pour qu’ils restent en paix. La circonstance à l’origine de cette invention fut la suivante. A leur parution, les œuvres de John Duns Scot furent transférées dans une certaine bibliothèque, et se virent attribuer un gîte ; mais à peine cet auteur fut-il installé qu’il alla rendre visite à son maître, Aristote ; et là, tous deux se mirent d’accord pour se saisir de Platon de vive force et le déloger de son ancienne position parmi les divins poètes, où il demeurait en paix depuis près de huit cents ans. La tentative réussit, et depuis les deux usurpateurs règnent à sa place ; mais afin de maintenir la paix à l’avenir, il fut décrété que tous les polémistes de grand format seraient solidement attachés par une chaîne. »

 La paix, enfin

Et en 1712, les négociations de paix font un véritable bond en avant, grâce à la convocation de la conférence d’Utrecht. Mais le processus diplomatique est rendu difficile par des morts subites dans l’entourage de LouisXIV, âgé de soixante-trois ans. En l’espace de trois semaines, son petit-fils le duc de Bourgogne, héritier présomptif de la couronne française (qui affirmera sur son lit de mort avoir été empoisonné), son épouse et leur enfant de cinq ans, meurent tous trois en présentant des symptômes proches de la rougeole. Seul survit le plus jeune fils du duc de Bourgogne, qui devient donc héritier de la couronne. S’il venait à mourir, son oncle le duc de Berry deviendrait, par ordre de succession légitime, le prétendant au trône (il mourra en 1714), devant PhilippeV d’Espagne, qui deux mois plus tard renonce à ses droits, et le duc d’Orléans, favori des Vénitiens. En 1715, à la mort de LouisXIV, l’enfant devient le roi LouisXV, sous la régence du duc d’Orléans.

Pendant ce temps, en Angleterre, la « whiggarchie », comme l’appelle Swift, fait tout pour perpétuer la guerre. Le général des armées, le duc d’Ormond, qui tempère les ardeurs de ses soldats, se fait traiter de lâche par la presse et par une grande majorité de la classe politique. Le duc de Hamilton, ami de Swift, est dépêché en France pour négocier la paix. Un ami de Marlborough, le comte Mohun, le provoque en duel, Hamilton le tue mais tombe, blessé, dans les bras de son second. Le second de Mohun se jette sur lui et lui porte un coup d’épée fatal avant de s’enfuir. Marlborough s’enfuit lui aussi, en Hollande, et ne reviendra pas du vivant d’Anne. Là-bas, il fait tout pour retarder les négociations de paix.

Finalement, le 5 mai 1713, la Paix d’Utrecht est signée.

A Londres, la tension monte encore d’un cran. Anne a une violente fièvre en novembre 1713 et les whigs annoncent la nouvelle de sa mort, ce qui fait gonfler la bourse en vue de la spéculation sur la guerre à reprendre. Swift écrit alors Une Modeste enquête sur les raisons de la joie exprimée par certaines personnes, suite à la rumeur de la mort de Sa Majesté.

 Les derniers jours de la reine Anne

Le 28 mai 1714, Sophie de Hanovre meurt. C’est l’option Leibniz qui tombe, c’est un désastre (Leibniz se fait d’ailleurs remercier par la cour de Hanovre). Un coup se monte contre Anne, qui reçoit des menaces de mort. Swift est obligé de se réfugier à la campagne, pour des raisons de sécurité et car il ne voit plus le rôle qu’il peut jouer à Londres. Pendant un temps médiateur entre Harley et Bolingbroke, secrétaire d’Etat qui avait joué un rôle important au cours des négociations de paix, Swift ne sait plus comment accorder les deux. Harley, malgré la mort de Sophie, continue à soutenir la succession hanovrienne alors que George Ludwig est clairement sous influence vénitienne. Bolingbroke, quant à lui, soutient le retour des Stuart sur le trône : il se bat pour que JacquesIII (fils de JacquesII), exilé outre-Manche, se convertisse au protestantisme et vienne à Londres pour hériter de la couronne. Le gouvernement est sur le point de s’effondrer. Shrewsbury, ancienne figure emblématique des whigs, revient sur la scène après vingt ans d’absence pour envenimer la situation. Marlborough s’installe à Ostende, un port belge très proche des côtes anglaises, faisant courir des rumeurs sur son retour pour une tentative de coup contre la reine. Abigail Masham se retourne contre Harley, Arbuthnot tente de la tempérer sans y parvenir. La situation est extrêmement tendue.

Le 27 juillet 1714, la reine convoque Harley dans son cabinet pour lui annoncer qu’il n’est plus Lord Trésorier. Il avait mené le gouvernement pendant trois ans, mis Marlborough hors d’état de nuire, entrepris une reprise économique et stoppé la guerre ; cependant, il s’était mis à dos ses ministres – et Swift – en soutenant le successeur hanovrien. Il semblerait que, pendant cet entretien, Harley ait averti la reine du complot pour la renverser et plonger le pays dans la guerre civile.

Peu après, Anne convoque son cabinet des ministres avec Harley, bien que son départ du gouvernement ait été annoncé plus tôt dans la journée. Au cours de cette réunion, Harley entre dans une violente colère contre Bolingbroke et part sans que la reine ait nommé son remplaçant, ce qui signifie qu’il est toujours chef du gouvernement.

Le 28 juillet, Daniel Malthus (arrière grand-père de Thomas Malthus), pharmacien royal, annonce que la reine est très malade. Si Anne venait à mourir sans avoir nommé de nouveau Lord Trésorier, Harley conserverait cette fonction.

Le 29 juillet, d’anciens ministres qui s’étaient vu expulser du gouvernement pour leur opposition à la paix, tiennent conseil et complotent pour faire nommer Shrewsbury Lord Trésorier à la place de Harley. Les traîtres, qui ont leurs entrées dans le palais de la reine, se rendent dans la chambre royale et font signer à Anne, que la maladie empêche de bouger, la nomination de Shrewsbury. Devenu chef du gouvernement, celui-ci prend immédiatement des mesures d’exception. Les bruits de bottes se font entendre dans Londres, des troupes sont rapatriées de Hollande.

Le 1er août 1714, Anne meurt. La bourse augmente de 3 % ; les Marlborough reviennent dès qu’ils apprennent la nouvelle. Les symptômes présentés par Anne avant sa mort sont proches de la scarlatine ou de la goutte. Notons que son pharmacien, Daniel Malthus, avait justement fait ses études auprès d’un spécialiste de la variole, de la scarlatine et de la goutte. En tant que pharmacien royal, il avait le contrôle absolu sur la nourriture, les boissons et les médicaments destinés à la reine [5]. Même si la mort d’Anne n’a pas soulevé de questions à l’époque, le caractère véritablement « providentiel » de sa mort pour ses ennemis ne peut que laisser songeur. Anne est enterrée à Westminster Abbey, aucune plaque n’indiquant où repose sa dépouille. Encore aujourd’hui, l’histoire de cette reine reste ignorée, tout le monde l’a oubliée.

 Un échec qui n’en est pas un

George Ludwig, fils de Sophie, accède alors au trône sous le nom de George1er. Il nomme un nouveau gouvernement, restaurant la « Junte » whig dans les ministères. Il refusera toujours d’apprendre la langue anglaise. Une véritable chasse aux anciens ministres est déclenchée, un comité spécial étant même créé à cet effet. Marlborough est de nouveau nommé général des armées, Harley est arrêté, Ormond accusé de trahison, Bolingbroke s’enfuit. Swift rentre à Dublin, pour y vivre « comme un rat dans son trou ».

C’est ainsi que les couronnes anglaise et française se retrouvèrent toutes deux sous contrôle vénitien. Leibniz s’efforcera par la suite de maintenir une influence sur la couronne britannique à travers son ancienne élève Caroline d’Ansbach, princesse de Galles et femme du futur GeorgeII, roi d’Angleterre à la mort de son père en 1727 (c’est par elle que passera la Correspondance Leibniz-Clarke en 1715-1716), mais la mort du philosophe, en 1716, mettra fin à cette influence. Lors de l’accession de Caroline au trône, Swift, dégoûté de voir les ministres qu’elle avait choisis, écrira : « Nous ne devrions jamais accorder notre confiance aux princes. »

On pourrait ainsi considérer que Leibniz et Swift ont échoué : ils ne réussirent pas à déjouer les plans vénitiens pour faire de l’Angleterre un nouvel empire. Et l’on pourrait dire :« De toute façon, ils n’avaient aucune chance, ils combattaient des forces bien trop puissantes ! C’étaient de sympathiques utopistes. » Mais c’est oublier une chose : leur travail sur la couronne anglaise permit la stabilisation, le renforcement, puis le développement des colonies américaines, au grand dam de l’Empire britannique.

Ironie de l’Histoire, c’est d’ailleurs la « Junte » whig qui, à son insu, permit le développement de ces colonies. En 1706, en effet, les whigs avaient décidé de faire signer à la reine l’Acte d’Union, qui associait l’Ecosse à l’Angleterre, donnant ainsi naissance à la Grande-Bretagne. Ils savaient que par ce biais, à la mort d’Anne les deux royaumes seraient sous leur coupe. Mais les Ecossais ne l’entendaient pas de cette oreille, redoutant de perdre leur indépendance. Seul le leader nationaliste George Hamilton, comte d’Orkney, permit d’éviter les émeutes et parvint à tempérer la réaction écossaise. La reine le récompensa en le nommant gouverneur de Virginie. Or, pour le grand malheur de l’oligarchie, la femme d’Orkney admirait Swift et était une grande amie de Robert Harley ! Orkney, qui ne pouvait se déplacer jusqu’en Amérique, nomma en 1710 un lieutenant-gouverneur, Alexander Spotswood. Ce dernier transforma la Virginie esclavagiste et féodale, où les routes étaient quasi inexistantes, en s’opposant à l’oligarchie en place : politique d’éducation des indiens, construction de défenses contre les attaques françaises, meilleure répartition des terres, ouverture d’une industrie métallurgique… Cette stabilisation de l’économie et de la politique locales lui permirent en 1715 de lancer personnellement une expédition d’exploration au-delà des Blue Ridge Mountains, qui constituent une partie des Appalaches. L’un des cols par où il passa est nommé le Swift Run Gap, et ce n’est certainement pas un hasard. Cette percée permit à la colonie nouvellement développée de se ruer ensuite à la conquête des grandes plaines ; sans quoi la révolution américaine contre l’Empire britannique n’aurait jamais été possible quelque soixante ans plus tard.

De plus, Jonathan Swift fut l’un des grands inspirateurs des cercles républicains irlandais contre l’oppresseur anglais. Mathew Carey, par exemple, qui deviendra l’un des premiers défenseurs du système américain d’économie politique [6], dut fuir l’Irlande à dix-neuf ans pour avoir fait republier en 1779 Une Proposition pour l’utilisation universelle des manufactures irlandaises de Swift. Ce pamphlet avait été écrit pour attaquer les restrictions commerciales qui faisaient des ouvriers irlandais les esclaves du système commercial britannique, avec interdiction d’exporter la laine irlandaise ailleurs qu’en Angleterre.

C’est également Carey qui publiera en 1808 une édition des Voyages de Gulliver afin de faire connaître cet ouvrage aux Américains.

Quant au principe de « recherche du bonheur » tel qu’il est posé dans la Déclaration d’indépendance américaine de 1776, il fait clairement référence à La Loi des nations, d’Emmerich de Vattel, qui avait auparavant publié un livre intitulé Défense du système leibnizien. Le directeur de la bibliothèque de Philadelphie rapporte que l’ouvrage le plus consulté par les délégués ayant participé à la rédaction de la Déclaration d’indépendance est La Loi des nations, dont voici un extrait : « Si chaque homme dirige entièrement et complètement toutes ses pensées vers ses intérêts personnels, s’il ne fait rien pour le sort des autres hommes, toute l’espèce humaine se trouvera plongée dans le plus grand des malheurs. Efforçons-nous au contraire de promouvoir le bonheur général de notre espèce ; toute l’humanité, en retour, s’efforcera de promouvoir le nôtre, et ainsi nous établirons notre félicité sur des fondations plus solides. »

C’est donc sur ces idées que fut fondée la première république moderne. Ce sont ces idées que nous devons reprendre aujourd’hui pour faire face à un empire qui s’est globalisé. L’exemple montré par Leibniz et Swift devrait agir comme un appel à l’action pour tout citoyen digne de ce nom. Il y a un empire à combattre et des populations à développer : c’est une bataille pour notre avenir, c’est une bataille pour votre avenir !

 L’art du mensonge politique

par Jonathan Swift

L’âme est de la nature d’un miroir planocylindrique ; un Dieu tout puissant a fait le côté plat de ce miroir et ensuite le démon a fait l’autre côté qui a une forme cylindrique. Le côté plat représente les objets au naturel et tels qu’ils sont véritablement ; mais le côté cylindrique doit nécessairement, selon les règles de la catoptique, représenter les vrais objets faux et les faux objets vrais. Que le cylindre étant beaucoup plus grand et plus large, reçoit et assemble sur sa surface une plus grande quantité de rayons visuels : que par conséquent tout l’art et le succès du mensonge politique dépend du côté cylindrique de l’âme.

Après avoir bien considéré la vaste étendue de la surface cylindrique de l’âme et le grand penchant qu’ont tous les hommes de ces derniers temps à croire les mensonges, je suis persuadé que le moyen le plus efficace pour combattre et détruire un mensonge est de lui opposer une autre mensonge.

Le penchant de l’âme vers la malice est un effet de l’amour-propre ou du plaisir et de la satisfaction secrète que nous avons de trouver les hommes plus méchants, plus lâches, plus méprisables et plus malheureux que nous-mêmes : et la passion qui nous entraîne vers le merveilleux, procède de l’inactivité de l’âme ou de son incapacité à être mue par les choses vulgaires ou communes et y prendre le moindre plaisir. Le mensonge politique est l’art de convaincre le peuple, l’art de lui faire accroire des faussetés salutaires et cela pour quelque bonne fin. Il faut plus d’art pour convaincre le peuple d’une vérité salutaire que pour lui faire accroire et recevoir une fausseté salutaire. Une abondance de mensonges politiques est une marque certaine de la liberté anglaise. Il y a trois sortes de mensonges : le mensonge de calomnie, le mensonge d’addition ou d’augmentation, le mensonge de translation. Le mensonge d’addition donne à un grand personnage plus de réputation qu’il ne lui en appartient et cela pour le mettre en état de servir à quelque bonne fin ou à quelque dessein qu’on a en vue. Le mensonge de détraction, de médisance, de calomnie, ou le mensonge diffamatoire, est celui par lequel on dépouille quelque grand homme de la réputation qu’il s’est acquise à juste titre de peur qu’il ne s’en serve au détriment du public. Enfin, le mensonge de translation est celui qui transfère le mérite d’une bonne action d’un homme à un autre homme.

Quand on attribue à quelqu’un une chose qui ne lui appartient point, il faut concerter le mensonge, de façon que la chose ne soit pas directement contraire et opposée aux qualités connues de la personne : par exemple, un menteur politique, pour peu qu’il sache son métier, n’ira pas dire en parlant d’une assemblée de protestants, que le Roi de France y était présent ; ni qu’à l’exemple de la Reine Elisabeth, il restitue à ses sujets le surplus des taxes ; il n’ira pas dire non plus que l’Empereur paye deux mois d’avance à ses troupes, ni que les Hollandais payent plus que leur quote-part ; il ne présentera pas la même personne comme zélée, en même temps pour entretenir une armée sur pied et pour la liberté publique.

S’il est absolument nécessaire de donner à quelqu’un de bonnes qualités accessoires pour lui faire honneur d’un mérite qu’il n’a pas, il faut apprendre à ne pas les lui donner in extremo gradu, au souverain degré.

Par exemple, s’il s’agit d’un avare que vous voulez faire passer pour généreux, n’allez pas lui faire donner tout d’un coup cinq mille livres ; c’est une générosité, une charité, une dépense dont il n’est pas capable ; vingt ou trente livres suffiront d’abord, c’en est bien assez pour lui. Est-il question d’un homme dont l’ingratitude envers ses bienfaiteurs n’est que trop connue, ne venez pas nous dire qu’il récompense un pauvre de quelque service, ou de quelque bon office qu’il en a reçu il y a trente ans ; la chose n’est pas probable et nous ne la pouvons croire ; mais supposez-lui reconnaissance envers un homme qui lui a déjà rendu quelques services et qui est en état de lui en rendre encore d’autres plus essentiels, pour lors votre mensonge trouvera quelque créance. De même, si vous parlez d’un homme dont le courage personnel est suspect, n’en faites pas d’abord un foudre de guerre qui enfonce et chasse devant lui des escadrons entiers ; donnez-lui seulement le mérite d’un homme turbulent qui excite du bruit dans les compagnies où il se trouve et qui jette une bouteille à la tête de son adversaire.

Par mensonge merveilleux, j’entends tout ce qui passe les degrés ordinaires de vraisemblance. Par rapport au peuple, le merveilleux se divise en deux espèces : celui qui sert à épouvanter et à imprimer la terreur, et celui qui anime et encourage, qui sont, l’un et l’autre, extrêmement utiles lorsqu’on sait les employer dans les occasions où ils conviennent. Quant au mensonge dont on se sert pour jeter l’épouvante et imprimer la terreur : une de ses règles est qu’il ne faut pas montrer trop souvent au peuple des objets terribles, de peur qu’ils ne lui deviennent familiers et qu’il ne s’y accoutume. Il est absolument nécessaire qu’on se serve une fois l’an, du Roi de France et du Prétendant pour épouvanter le peuple anglais, mais il faut après cela remettre les ours à l’attache jusqu’à un an.

Un mensonge d’épreuve est comme une première charge qu’on met dans une pièce d’artillerie pour l’essayer ; c’est un mensonge qu’on lâche à propos pour sonder la crédulité de ceux à qui on le débite. Tels sont certains points de la créance des sectes que l’on peut regarder comme des articles d’épreuve : proposez-les à quelqu’un, s’il y mord et s’il les gobe une fois, vous êtes sûr qu’il digérera toute autre chose que vous lui proposerez. C’est pour cela que le parti des Whigs se conduit sagement en éprouvant quelquefois la crédulité du peuple par des choses incroyables pour se mettre en état de juger plus sûrement jusqu’à quel point on peut lui en imposer et de quel fardeau ils pourront le charger dans la suite. Les mensonges de promesse que font les grands, les personnes riches et puissantes, les Seigneurs, ceux qui sont en place, se connaissent à la manière : ils vous mettent la main sur l’épaule, ils vous embrassent, ils vous serrent, ils sourient, ils se plient en vous saluant ; ce sont autant de marques qui doivent vous faire connaître qu’ils vous trompent et qu’ils vous en imposent. Vous reconnaîtrez de même leurs mensonges en matière de faits, aux serments excessifs qu’ils vous font à plusieurs reprises.

Lequel des deux partis, des Whigs ou des Tories, est-il le plus habile est le plus versé dans l’art du mensonge politique ? J’avoue que c’est quelquefois l’un, quelquefois l’autre, dont les mensonges politiques sont mieux reçus et trouvent plus de créances, mais je reconnais toujours qu’ils ont, l’un et l’autre, de grands génies parmi eux. J’attribue les mauvais succès des uns et des autres à la trop grande quantité de mauvaises marchandises qu’ils veulent débiter tout à la fois : ce n’est pas le meilleur moyen d’en faire accroire au peuple que de vouloir lui en faire avaler beaucoup d’un coup ; quand il y a trop de vers à l’hameçon, il est difficile d’attraper des goujons. Il faut que le parti qui veut rétablir son crédit et son autorité s’accorde à ne rien dire et à ne rien publier pendant trois mois, qui ne soit vrai et réel. C’est le meilleur moyen pour acquérir le droit de débiter des mensonges les six mois suivants. Mais j’avoue qu’il est presque impossible de trouver des gens capables d’exécuter ce projet. Il n’y a point d’homme qui débite et répande un mensonge avec autant de grâce que celui qui le croit. La règle de la société doit être d’inventer chaque jour un mensonge, quelquefois deux, et dans le choix de ces mensonges, il faut avoir égard et faire attention au temps qu’il fait et à la saison où l’on est : les mensonges pour épouvanter et imprimer la terreur font des merveilles et produisent de grands effets dans les mois de novembre et de décembre, mais ils ne font pas si bien et n’ont pas tant d’efficacité en mai et en juin, à moins que les vents d’est ne règnent alors. Il faut qu’il y ait une peine ou amende imposée à quiconque parlera d’autre chose que du mensonge du jour.


[1La valeur spéculative des métaux ayant atteint des sommets, il était très fréquent de trouver des pièces de monnaie aux bords rognés : l’argent ainsi récupéré était fondu par des individus peu scrupuleux, puis revendu sous forme de lingot. Isaac Newton, « grand scientifique » adulé dans les universités aujourd’hui, était alors gardien de la Monnaie. Il fut chargé de superviser le « Great recoinage » (grand remonnayage), éliminant de la circulation deux à trois millions de livres sterlings : du jour au lendemain, les pièces de monnaie rognées furent déclarées sans valeur. Deux jours après cette décision aberrante, les déposants de la Banque d’Angleterre, en manque de cash, se ruèrent sur leur épargne, vidant littéralement les coffres de la banque, qui dut renoncer à ses engagements envers ses créditeurs étrangers. La confiance envers les titres de créance anglais s’évapora, laissant la nation à sec.

[2nspirés des ouvrages de Rabelais, ses Voyages de Gulliver sont effectivement une polémique virulente et drôle contre les pratiques des élites de son époque.

[3L’article frauduleux de John Keill avait d’abord été écrit sous la forme d’une lettre à son ami Edmond Halley (qui avait lui-même auparavant plagié le travail de l’astronome Flamsteed, d’où le nom de « comète de Halley ») en 1708, année où la reine insistait pour que Robert Harley reste au gouvernement. Mais le chantage de Marlborough ayant réussi, l’article avait été gardé dans les tiroirs. Il ne fut ressorti plus tard que pour affaiblir la faction Leibniz au sein du gouvernement. Une étude épistémologique un peu poussée révèle que la paternité du calcul infinitésimal ne peut être attribuée qu’à Leibniz.

[4Swift en appelle alors publiquement au médecin de Harley :

« To Mr Harley’s surgeon :

On Britain Europe’s safety lies,

And Britain’s lost if Harley dies.

Harley depends upon your skill,

Think what you save or what you kill. »

Ce petit poème montre bien le combat culturel mené par Jonathan Swift, pour le rétablissement d’une langue en perdition. Cette sonorité musicale dans l’expression, comme chez Shakespeare, s’accompagne d’une situation tragique qui pousse à l’intervention.

Traduction française :

« Au médecin de M. Harley :

La sûreté de l’Europe dépend de l’Angleterre,

Et l’Angleterre est perdue si Harley meurt.

La vie de Harley est entre vos mains,

Pensez à ce que vous sauvez ou tuez. »

[5a famille Malthus est décidément peu fréquentable : si Daniel Malthus est fortement soupçonné d’avoir empoisonné la reine Anne, son petit-fils, Thomas Malthus a, quant à lui, lancé la grande doctrine du malthusianisme, pierre angulaire aujourd’hui encore de l’idéologie de l’Empire britannique. Dans son Essai sur le principe de population (1798), il présente l’augmentation de population comme un danger, note comme positif le rôle des pandémies et de la guerre pour la réduire et propose une politique volontaire de restriction des naissances.

[6Le système américain d’économie politique est à l’origine de la Révolution américaine contre l’ogre britannique. Il repose sur trois principes : un système de tarifs douaniers permettant aux industries et à l’agriculture de se développer en toute tranquillité ; une banque nationale émettant de la monnaie sous le contrôle du Congrès ; de l’investissement dans l’infrastructure de base pour développer l’économie physique de façon intégrée. Cette politique, qui permit le développement fulgurant des Etats-Unis et d’autres pays au cours des siècles qui suivirent, fut largement abandonnée depuis au profit du libéralisme à outrance, d’inspiration... britannique.

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