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Les origines de la première guerre mondiale :
le concept de Pont terrestre eurasiatique, réponse à la crise stratégique d’aujourd’hui

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L’Équilibre européen, lithographie de Honoré Daumier, 1867. La bombe
a effectivement fini par exploser.

Le 22 mars 2003, au troisième jour de la guerre contre l’Irak, Helga Zepp-LaRouche a prononcé un discours sur les origines historiques de la Première Guerre mondiale, lors de la conférence annuelle de l’Institut Schiller. Nous le présentons ici sous une forme légèrement abrégée.


Vous savez tous que la guerre contre l’Irak s’est intensifiée de manière dramatique la nuit dernière ; on parle de 1000 bombes et de centaines de missiles de croisière. Et je dois dire que j’en suis malade. Il s’agit d’un meurtre de masse auquel assiste le monde entier.

Si Friedrich Schiller était là aujourd’hui, face à cette situation stratégique et à ce moment historique, je suis sûre qu’il dirait : « Que vous êtes stupides ! Ne voyez-vous pas que Némésis s’apprête à frapper ? Qu’il existe une légitimité supérieure, qui reviendra vous hanter pour ce que vous faites ? »

Le crime qui est en train d’être commis est monstrueux. L’arrogance prétentieuse du parti de la guerre n’a d’égal que sa culpabilité, que nul ne pourra effacer. Le mépris de la vérité et de la justice est si profond que Némésis doit frapper. La légitimité supérieure des lois de l’univers s’affirmera, étant donné que l’Irak ne constitue pas une menace vis-à-vis d’un autre pays - que ce soit l’un de ses voisins et encore moins les Etats-Unis. Aucun lien avec Al-Qaïda n’a été prouvé, le régime a accepté de détruire ses armes de destruction massive et les Nations unies n’ont pas autorisé le recours à la force. Au vu de ces faits, il est clair que nous avons affaire à une guerre d’agression qui, comme Lyndon LaRouche l’a fait remarquer, risque de provoquer une guerre mondiale.

La doctrine de guerre « préemptive » et l’idée inconcevable d’utiliser des armes nucléaires contre des pays qui n’en possèdent pas signifient, si on ne les désavoue pas clairement, la fin du droit international et le retour à la barbarie. Ceci plongerait le monde dans l’anarchie totale et dans un nouvel âge des ténèbres. C’est pourquoi nous devons inverser le cours des choses, aussi rapidement que possible. Une guerre d’agression est un crime international, même si les Etats-Unis ne reconnaissent pas la Cour de La Haye. Le crime d’agression est soumis à la compétence universelle suivant les statuts du Tribunal pénal international. Ceci devrait servir d’avertissement à tout dirigeant politique pour qu’il n’enfreigne pas la Charte de l’ONU en employant la force contre un autre Etat, sauf en cas de légitime défense.

Le sommet des Açores [réunissant George Bush, Tony Blair et Jose-Maria Aznar] montre bien que ceux que les dieux veulent détruire, ils commencent par les rendre fous. En effet, on avait là trois fous, rivalisant de folie. Cependant, une chose est certaine : ce jeudi 20 mars 2003, jour où la guerre a commencé, restera dans l’histoire comme le jour où l’empire américain entama son déclin. Car, comme c’est toujours le cas avec les empires, lorsqu’ils s’engagent dans des actes aussi immoraux, ils s’exposent à une surextension morale et logistique de leurs forces qui, en fin de compte, les condamne. Reste à savoir quels dommages cet empire infligera au monde avant de s’effondrer.

La guerre du Péloponnèse

Il existe de nombreux exemples historiques d’empires qui se sont comportés de cette façon. Ainsi, la campagne de Napoléon en Russie, qui se termina par la débâcle que l’on sait ; des centaines de milliers de soldats y trouvèrent la mort, seuls quelques milliers en revinrent. Il y a aussi l’exemple de la chute d’Athènes, décrite par Thucydide dans son Histoire de la guerre du Péloponnèse, cette première grande oeuvre historique. Il y montre comment, sans nécessité - ayant vaincu l’Empire perse, la Grèce aurait pu vivre en paix - Athènes décida de devenir un pouvoir impérial, assujettissant ses anciens alliés pour en faire ses esclaves ou ses sujets. Elle lança alors une guerre à outrance contre Sparte et, finalement, la campagne de Sicile. Dès lors, l’extension de ses forces avait atteint ses limites et ce fut la fin de la Grèce ancienne.

Nous nous trouvons aujourd’hui dans une situation où le système financier mondial et au-delà, le système économique et culturel, touche à sa fin. Même sans guerre, l’effondrement de ce système est inéluctable.

La seule bonne nouvelle dans tout cela, c’est que l’alternative à ce vieux système en voie d’effondrement commence déjà à se dessiner. Une nouvelle alliance prend forme entre la France, l’Allemagne, la Russie, la Chine, l’Inde, l’Iran et d’autres pays, qui s’allient autour d’un concept eurasiatique. Nous constatons aujourd’hui une avancée de ce processus, proposé par LaRouche dans sa fameuse conférence de presse à Berlin, le 12 octobre 1988, où il évoquait ce genre de coopération encore au stade embryonnaire. Il proposait qu’une Allemagne bientôt réunifiée prenne la Pologne comme modèle pour développer un pays grâce à l’apport des meilleures technologies occidentales, afin de l’appliquer ensuite à l’ensemble des pays de l’Est.

Puis, en 1989, LaRouche proposa le « Triangle industriel Paris-Berlin-Vienne », concept élargi en 1991 à la dimension d’un Pont terrestre eurasiatique. Tout au long des années 90, nous avons fait campagne pour que ce Pont terrestre devienne réalité. Il s’agit d’une perspective véritablement historique, car elle est discutée depuis longtemps. L’idée d’unifier l’Eurasie autour d’une coopération au niveau des infrastructures était déjà la vision de Wilhelm Gottfried Leibniz et ce fut certainement le contenu de la coopération politique entre le comte russe, Sergueï Witte, et le Français Gabriel Hanotaux, à la fin du XIXème siècle.

Malheureusement, les manipulations pernicieuses d’Edouard VII, la stupidité des deux derniers tsars et de l’empereur allemand Guillaume II, ainsi que le chauvinisme de Clemenceau et Delcassé, eurent raison de cette collaboration eurasiatique. Ce sabotage déboucha sur deux guerres mondiales et sur un siècle de tragédie.

Stupidité et erreurs de calculs

Je pense qu’il est extrêmement urgent de revenir sur cette période (en gros, les 150 dernières années) afin d’en tirer les leçons nécessaires pour ne pas répéter les mêmes erreurs et comprendre ce qu’il faut faire aujourd’hui pour éviter une nouvelle guerre mondiale.

Je vais donc remonter aux origines de la Première Guerre mondiale. Vous verrez alors que, malgré toutes les différences évidentes entre cette époque et la nôtre, il existe aussi d’étonnantes similitudes. Il est essentiel d’étudier les stupidités et les erreurs de calcul de cette période, car beaucoup d’entre elles réapparaissent aujourd’hui dans les actions et la logique du parti de la guerre.

Dans la période précédant la Première Guerre mondiale, on entendait souvent dire qu’une guerre - dont personne ne pensait qu’elle deviendrait mondiale - était inévitable. Cependant, en considérant les choses dans leur perspective historique, on s’aperçoit que ce discours était essentiellement tenu par ceux qui voulaient la guerre, parce qu’en fait, elle n’était pas inévitable. C’est exactement comme la situation que nous avons connue ces 12 derniers mois, où beaucoup parlaient de l’inéluctabilité de cette guerre, affirmant qu’il allait être impossible de l’empêcher.

L’autre aspect frappant, lorsqu’on analyse les origines de la Première Guerre mondiale, c’est que l’absence d’objectif clairement défini, ou certaines illusions concernant cet objectif, garantissent le désastre pour ceux qui s’y lancent ainsi. Il ne faut jamais entreprendre une guerre sans avoir une idée claire du plan de paix qui doit suivre.

Troisièmement, on s’aperçoit que toute guerre a, en tant que telle, des conséquences imprévisibles. La manière dont elle éclate, de même que son déroulement, sont toujours assez différents des plans établis à l’origine...

Quatrièmement, on constate, à l’époque, un formidable manque de compétence et de jugement de la part de tous les belligérants : Russie, France, Allemagne, Autriche-Hongrie et Grande-Bretagne.

Maintenant, on peut débattre à partir de quand la préhistoire de la Première Guerre mondiale a réellement commencé et à quel moment de l’histoire il est utile de s’attacher pour comprendre comment cette tragédie a pu se produire. Je pense, pour ma part, que l’un de ces points est que l’unité allemande soit, hélas, intervenue trop tard, au temps de Bismarck. Car la situation aurait été tout autre si l’unité allemande avait été réalisée dans le contexte de la politique des réformateurs prussiens, comme von Stein et Humboldt qui, après le succès des Guerres de libération, furent les négociateurs chargés de représenter l’Allemagne au Congrès de Vienne, où ils avaient toutes les raisons d’espérer que l’on aboutirait à une Allemagne unifiée. Au lieu de cela, les machinations des oligarques de l’époque (Metternich, Castelreagh, Talleyrand, la cour de Prusse, le tsar de Russie) imposèrent la Sainte Alliance, laissant l’Allemagne divisée en 300 petits comtés, fiefs et baronnies. Si von Stein et Humboldt étaient parvenus alors à unifier l’Allemagne, et si ce dernier avait pu appliquer ses réformes en matière d’éducation, nous aurions eu une Allemagne bien différente.

L’unité allemande

Mais nous avons eu la restauration, qui fut une période horrible. Je peux vous assurer qu’elle fut ténébreuse, avec les romantiques politiques, la destruction de la loi naturelle, avec Savigny et Niebuhr ; le pessimisme culturel commençait à prendre le dessus et les belles idées de la période classique allemande étaient, pour ainsi dire, bannies. En vertu des décrets de Carlsbad (1819), Schiller fut interdit ! Les étudiants de l’époque s’échangeaient les oeuvres de Schiller dans le plus grand secret pour pouvoir les lire.

Quand l’unité allemande fut finalement réalisée, en 1871, sous Bismarck, dans le contexte de la guerre avec la France, elle recelait déjà en elle les germes du désastre ultérieur. Bismarck n’était pas le plus mauvais chancelier (il a même fait certaines choses utiles, comme les lois industrielles et les réformes sociales), mais sous ses auspices, l’unité allemande n’était malheureusement pas une très bonne chose, puisqu’elle était liée à une perspective de guerre contre la France, et non de développement mutuel à l’échelle européenne.

En privant la France de l’Alsace et de la Lorraine, en 1871, le Traité de Francfort avait provoqué une colère nationale. Dès lors, l’élite française rêvait d’une alliance francorusse, rêve en partie légitime, en partie revanchard, mais en tous cas réel. Chez les militaires, notamment, on rêvait des nombreuses divisions russes qui les aideraient à libérer l’Alsace et la Lorraine.

Du côté russe, le tsar Alexandre II (1855- 1881) était un tsar éclairé, qui avait libéré les serfs et s’était allié avec Abraham Lincoln pendant la Guerre de sécession aux Etats- Unis, empêchant ainsi Napoléon III et la monarchie britannique d’intervenir aux côtés des sudistes. Malheureusement, son fils Alexandre III et son petit-fils Nicolas II n’étaient pas à la hauteur. Alexandre III (1881-1894) tenta de revenir sur les réformes de son père et ses relations avec l’empereur allemand GuillaumeII se dégradèrent. Il régnait une profonde antipathie personnelle entre les deux hommes, qui aveuglait leur jugement. Aussi, Alexandre III n’était pas enthousiaste à l’idée de perpétuer l’« Entente des trois empereurs », conclue en 1872 entre l’Allemagne, l’Autriche- Hongrie et la Russie. Il s’agissait, en gros, d’un engagement de neutralité, c’est-à-dire que si l’un des trois était en guerre contre une quatrième puissance, les deux autres maintiendraient une neutralité bienveillante vis-àvis du troisième.

Cette entente, renouvelée le 18 juin 1881 sous forme de la Triple Alliance, puis en 1884, éliminait clairement l’idée d’une alliance franco-russe. Mais en 1887, le tsar estima qu’il n’était pas nécessaire de la renouveler une troisième fois, à cause de certains revers dans sa politique bulgare, qu’il attribuait à l’Autriche et l’Allemagne.

Cependant, en 1887, un important accord bilatéral secret fut signé pour trois ans entre la Russie et l’Allemagne, le « Traité de réassurance », obligeant le partenaire russe à la neutralité en cas de nouveau conflit franco-allemand, si toutefois celui-ci était provoqué par une attaque française contre l’Allemagne et non l’inverse. A l’expiration de ce traité, au printemps de 1890, alors que Bismarck venait de quitter le pouvoir, il ne fut pas renouvelé. Bien que le ministre russe des Affaires étrangères, Nicolas de Giers, soit favorable à ce renouvellement, le nouveau chancelier allemand, le général Leo von Caprivi, convainquit l’empereur d’Allemagne de ne pas le signer. (Signalons que Caprivi subissait l’influence de l’anglophile Friedrich von Holstein - qui flirtait avec le roi Edouard VII et ses machinations visant à opposer les puissances continentales au profit de l’empire marchand britannique.)

La démission de Bismarck et le non renouvellement du Traité de réassurance eurent un impact dramatique sur les relations entre les différentes puissances européennes. Car c’est Bismarck qui avait chapeauté tout cet ensemble d’accords diplomatiques et de défense, secrets pour la plupart, avec la Russie, l’Autriche, l’Italie et la Roumanie. Architecte de ses alliances, il était sûr, en temps de crise, d’être en mesure de les coordonner entre elles pour former un filet de sécurité, même s’il y avait dans les unes et les autres des clauses contradictoires. Les successeurs de Bismarck n’ont pas souhaité poursuivre cette diplomatie compliquée. On craignait surtout, en Allemagne, les conséquences embarrassantes au cas où le contenu du traité avec la Russie serait rendu public.

Pour Bismarck, il était clair qu’une alliance avec la Russie était nécessaire, ne serait-ce que pour l’empêcher de s’allier avec la France pour faire contre-poids à l’Alliance entre l’Allemagne, l’Autriche et l’Italie. Le cours de l’- histoire donna raison à Bismarck, car les négociations franco-russes commencèrent immédiatement après le non renouvellement de cette alliance, tandis que l’Allemagne dut compter de plus en plus sur une Autriche- Hongrie historiquement affaiblie, durant les derniers jours précédant l’éclatement de la Première Guerre mondiale.

Pendant toute cette période, la France oeuvra à la révision du traité de 1871, infamant pour elle, et cela resta son premier objectif en politique étrangère. En France et dans d’autres pays européens, des cercles influents étaient convaincus qu’une nouvelle guerre européenne était inévitable. Suivant cette logique, il fallait donc s’y préparer. Mais, en réalité, ce sont ces préparatifs de guerre qui finirent par la rendre inévitable - conjugués, bien sûr, au refus d’accepter à temps l’alternative. La planification militaire de la part des chefs d’état-major, tous convaincus de l’inéluctabilité de la guerre, contribua à la rendre inévitable, de même que la stupidité des dirigeants qui rejetèrent la voie de la coopération.

En Russie, le tsar Alexandre III ne considérait pas le non renouvellement du traité comme une perte, et les deux chefs militaires Vannovsky et Obroutchev ne craignaient pas vraiment une attaque allemande, car ils étaient sûrs que si l’Allemagne se joignait à une attaque britannique contre la Russie, la France tenterait alors immédiatement de reconquérir l’Alsace et la Lorraine. L’Allemagne se trouverait alors engagée simultanément sur deux fronts. Seul le ministre russe des Affaires étrangères, Giers, regrettait la démission de Bismarck et le non renouvellement du traité, le tsar restant indifférent. Giers, qui ne soutenait pas la politique impériale de la Russie dans les Balkans ni ses aventures en Asie centrale, était inquiet de voir que la rupture du traité donnait le champ libre à la Russie. Par contre, il craignait qu’une alliance francorusse ne divise l’Europe en deux camps militaires rivaux, débouchant sur une grande guerre.

Quoi qu’il en soit, le gouvernement allemand était certainement au courant de tout cela par le biais de son ambassadeur en Russie, von Schweinitz, qui indiquait clairement dans ses rapports que le non renouvellement déclencherait un processus débouchant sur une alliance franco-russe.

Un manque de discernement

On remarque pourtant une indifférence stupéfiante par rapport à cet élément décisif qu’est la recherche d’une alliance franco-russe, ainsi qu’une méconnaissance totale de l’intérêt des différentes puissances, qu’on ne peut que comparer à l’aveuglement du parti de la guerre actuel. Le chancelier Caprivi soutenait, contre toute vraisemblance, qu’une alliance franco-russe serait inutile pour la Russie, dont le seul centre d’intérêt se portait, selon lui, sur les détroits - Bosphore et Dardanelles. De son côté, Von Schweinitz affirmait que le Traité de réassurance garantirait la neutralité russe dans les premières semaines suivant l’éclatement de la guerre, mais Caprivi pensait le contraire, arguant que l’Allemagne maintiendrait, de toutes façons, la majorité de ses troupes à la frontière russe. Il était évident que pour les Français, le seul point important concernait la mobilisation mutuelle immédiate, qui était la question clé dans les négociations franco-russes. De même, c’était une grave erreur de calcul de penser que la Russie ne s’intéressait qu’aux détroits.

Les dirigeants allemands furent lents à comprendre cette réalité, même après que le chef militaire français Boisdeffre ait eu deux semaines de discussions avec les Russes, lors des manoeuvres de Narva, auxquelles assistait aussi l’empereur allemand, en visite. Ainsi donc, les premières négociations officielles en vue de cette alliance militaire se déroulèrent pratiquement sous les yeux de l’empereur allemand. En juillet 1891, lors de la visite de la flotte française à Kronstadt et des grandioses festivités organisées à Saint-Pétersbourg, un avant-projet du traité franco-russe fut conclu. Il établissait, en premier lieu, une coordination de toutes les questions concernant la paix en Europe, mais aussi une clause extrêmement importante prévoyant une mobilisation immédiate et mutuelle en cas d’attaque de la part d’une des puissances de la Triple alliance (Allemagne, Autriche, Italie). C’est cette clause qui allait rendre la Première Guerre mondiale inévitable.

Il faut aussi tenir compte des manipulations de divers éléments corrompus, dont l’ambassadeur russe en France, le baron Mohrenheim, un homme dominateur et suffisant qui exagérait tout : le danger posé par la Triple alliance, l’état des négociations entre la France et la Russie, etc. Plus tard, on devait apprendre qu’il était aussi corrompu que Dick Cheney aujourd’hui, puisqu’il était impliqué dans l’affaire de Panama et d’autres scandales du même acabit.

Comme je l’ai dit, le tsar avait développé une profonde antipathie envers l’empereur allemand, en grande partie en raison de rumeurs selon lesquelles l’empereur aurait tenu des propos désobligeants à son égard. Bref, le dirigeant allemand était présenté comme un adversaire redoutable pour son homologue russe.

En mars 1892, le nouvel ambassadeur de France, Montebello, présenta à Giers un mémorandum en qui ce dernier vit l’amorce de dangereuses aventures auxquelles il ne fallait pas se prêter. Sans même avoir lu le document, le tsar déclara qu’il fallait le signer immédiatement. « Nous devons être prêts à attaquer l’Allemagne pour qu’elle n’ait pas le temps de battre la France avant de se tourner contre nous. Nous devons tirer les leçons des erreurs du passé et annihiler l’Allemagne à la première occasion. »

Choqué, Giers s’arma de courage pour demander au tsar ce qu’il espérait gagner en aidant la France à détruire l’Allemagne. La réponse du tsar fut à peu près la suivante : « Nous y gagnerions dans la mesure où l’Allemagne, sous sa forme actuelle, disparaîtrait. Elle se désintégrerait en une kyrielle de petits Etats faibles, comme elle l’était auparavant. » Dans une conversation avec son confident Lamsdorff, Giers commenta : « Notre monarque pense qu’il sera le maître du monde lorsqu’il en aura fini avec l’Allemagne. Il a dit de telles absurdités et fait montre d’instincts tellement frustres que je ne pouvais que l’écouter patiemment. »

Ouvrons une parenthèse. Dans un article intitulé, « La vision cauchemardesque d’un Président paranoïaque », paru dans le quotidien britannique The Independent du 19 mars, Mary Dejevsky écrit que dans son discours du 17 mars, George W. Bush est apparu comme un petit homme « lançant un pays apeuré et peu sûr de lui dans la guerre. (...) Depuis la conviction selon laquelle débarrasser le monde du dirigeant irakien réduirait la menace terroriste universelle jusqu’à la présomption d’un lien direct entre Saddam et Al- Qaida. M. Bush semble habiter le monde cauchemardesque d’un paranoïaque, qui voit un danger mortel à chaque coin de rue. (...) Ayant annihilé le tyran (Pan ! Boum !) et détruit les horribles tentacules de sa puissance (Badaboum ! Vlan ! Paf !), M. Bush fait miroiter à une population irakienne désespérée, et bientôt bombardée, un avenir paradisiaque. »

Ici encore, je vois un parallèle. Lamsdorff, le vice-ministre russe des Affaires étrangères, écrivait ce soir là dans son journal : « Ilestimprobablequel’Allemagnese désintègre si son indépendance est en cause, c’est-à-dire en cas de guerre mondiale. Il est plus vraisemblable qu’elle se consolide à travers un tel combat. Mais en cas de défaite, on peut anticiper la fin de l’empire et le triomphe des principes républicains et socialistes. Dans tous les cas, un retour à l’ordre ancien est impensable. »

Lors d’une interview à la radio britannique, il y a deux jours, LaRouche a déclaré que les chances de réélection de Bush étaient inférieures à zéro. Je pense, en effet, qu’on peut le dire avec certitude. Quant à l’impérialisme moderne, il est tout aussi irréaliste de penser pouvoir revenir à l’ordre ancien après la guerre d’Irak qu’il était impossible de rétablir le vieil ordre impérial après la Première Guerre mondiale. Comparé à la puissance militaire des Etats-Unis, la plus faramineuse de toute l’histoire humaine, l’Irak est un nain minuscule qui, selon le général Schwarzkopf, ne fait déjà plus partie des pays modernes depuis la première guerre du Golfe. Il n’y a aucune raison de lancer une action militaire contre lui aujourd’hui. De même, si l’on considère la situation antérieure à la Première Guerre mondiale, en 1892, il n’y avait aucun problème dont le règlement exigeât le recours à la force militaire. Il n’y avait aucune revendication territoriale ni conflit majeur entre l’Allemagne et la Russie.

Durant les dernières années où il était au pouvoir, Bismarck insistait sur l’absence de raison valable pour faire la guerre à la Russie. Pourquoi donc parlait-on de l’« inévitabilité de la guerre », comme si elle allait de soi ? Cette thèse sur l’inéluctabilité d’une guerre entre la Russie et l’Allemagne - due aux craintes provoquées par la mobilisation militaire de part et d’autre - aveuglait tous les participants, leur faisant oublier qu’il n’y avait aucune base rationnelle pour cette guerre. L’histoire nous offre de nombreux exemples montrant que ceux qui s’appuient sur l’argument de l’« inévitabilité » ont des arrière-pensées. Certains en Europe disent aujourd’hui : « Peutêtre devons-nous attendre que les Etats-Unis s’écrasent contre le mur et à partir de ce moment-là, nous pourrons faire quelque chose. » Une analyse de ce type, fataliste et impuissante, a toujours conduit au pire.

En gros, dès la conclusion de l’alliance militaire franco-russe, les ingrédients de la Première Guerre mondiale étaient réunis. Obroutchev, l’un des chefs de l’armée russe, écrivait : « La mobilisation [prévue par ce traité] ne pourra plus être considérée comme un acte pacifique, elle représentera un acte d’agression des plus décisifs. Cela signifie qu’au moment de lancer la mobilisation, aucune hésitation diplomatique n’est permise. Toutes les décisions diplomatiques doivent être prises auparavant. » Pensez aux efforts déployés par MM. Blix et El-Baradei auprès de l’administration Bush...

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Les trois empereurs se rencontrent à Berlin en septembre 1872 :
de g. à dr. (assis), le tsar Alexandre II, l’empereur Guillaume 1er et l’empereur François-Joseph.

Obroutchev écrivait qu’il fallait tout d’abord accepter inconditionnellement l’inévitabilité de la guerre et qu’ensuite, on n’exprimerait plus le désir de l’éviter. Dans ce document, on remarquera aussi avec quelle arrogance il affirme que les diplomates ne doivent plus s’ingérer dans le débat, ne faisant rien qui puisse gêner les plans des militaires. On constate aussi qu’il n’y aucune mention du motif invoqué pour déclarer la guerre - de même qu’aujourd’hui, « le changement de régime » constitue une formulation douteuse pour un objectif de guerre. En 1891, Boisdeffre décrivait à Obroutchev l’objectif de la guerre en ces termes : « D’abord, écrasons-les, ensuite, le reste sera facile et évident. »

Le document d’Obroutchev représentait, fondamentalement, une nouvelle notion de la guerre. Jusqu’alors, on lançait une guerre pour des revendications territoriales, des questions de protection de routes commerciales ou autres objectifs limités. Mais là, il s’agissait d’infliger une défaite cinglante à un ennemi qu’il fallait annihiler. Il est étonnant que le tsar, victime de ses fantasmes, n’ait pas pris en compte l’effet que cela aurait sur son propre régime, ni compris l’occasion qui serait ainsi offerte aux mouvements révolutionnaires, nationalistes et autres. Alors comme aujourd’hui, chacun refusait de voir les vraies raisons de sa propre décadence. Lorsque Nicolas II poursuivra cette politique suicidaire, 25 ans plus tard, l’empire russe se décomposera.

Comment expliquer cette attitude ? Si Alexandre III vivait relativement isolé dans son palais, Obroutchev, lui, était un chef militaire, un homme d’expérience. Pourquoi agitil de cette manière ? Voulait-il la chute des Romanov ? Aujourd’hui, beaucoup prévoient que la guerre d’Irak entraînera la chute de Bush, même s’il paraît la remporter sur le terrain. La leçon à retenir, c’est qu’une guerre planifiée sans définition explicite des buts ni conception claire du plan de paix pour la suite, conduit à un désastre complet. La guerre de 1914-1918 a non seulement provoqué la chute du régime tsariste, mais elle fut aussi une véritable tragédie pour l’ensemble de l’Europe. Tous les acteurs avaient perdu la faculté de juger ce qu’étaient leurs véritables intérêts, et comme le niveau de technologie militaire était supérieur à leur capacité de l’utiliser intelligemment, ils étaient incapables d’en prévoir les implications auto-destructrices. La boucherie qui s’ensuivit fut la grande tragédie du XXème siècle.

Sergueï Witte et Gabriel Hanotaux

Cette guerre était-elle inévitable ? Ou existait-il une alternative ? Je réponds « oui », sans hésiter, à la deuxième question.

Dans les années 1890, les nations d’Europe continentale se voyaient offrir une occasion historique de s’unir et de travailler ensemble. En France, le ministre des Affaires étrangères, Gabriel Hanotaux, et en Russie, le ministre Sergueï Ioulievitch Witte partageaient la vision stratégique d’une communauté de principes. Alors que Witte était ministre des Finances, de 1892 à 1903, la Russie connut une grande révolution industrielle. Voyons de plus près ce personnage. Né à Tbilissi (Géorgie), Witte fut le premier directeur du Chemin de fer d’Odessa avant de prendre la tête des Chemins de fer du Sud- Ouest, reliant la Baltique à la mer Noire, avec des ramifications vers l’Allemagne et l’Autriche. Après s’être installé à Kiev, il est nommé, en 1886, membre de la Commission Baranov, créée par le Tsar pour formuler la politique ferroviaire du gouvernement. Il rédige la charte ferroviaire qui est à la base de la première réglementation des voies ferrées en Russie.

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Le ministre français des Affaires étrangères Gabriel Hanotaux (à gauche) et le ministre russe Serguei Witte (à droite) défendaient un grand dessin de coopération eurasiatique.

Nommé ministre des Transports en 1892, Witte crée la Commission du chemin de fer sibérien, qui prévoit la construction d’une voie ferrée jusqu’à l’océan Pacifique. En octobre 1892, il est nommé ministre des Finances et réforme toute la politique russe dans ce domaine, notamment en donnant au rouble une référenceor. Son ambition est de faire de la Russie, à l’époque pays rural et arriéré, une nation industrielle moderne. Sa collaboration avec Dmitri Ivanovitch Mendeleiev, l’auteur de la Table périodique des éléments et directeur du Bureau des poids et mesures, sera cruciale pour le développement de l’industrie métallurgique en Russie, elle-même indispensable pour le développement des voies ferrées.

Tous deux étaient des disciples de Friedrich List et de son système d’économie nationale. Witte consacrera même des essais à l’économiste américano-allemand et préfacera la traduction russe de ses ouvrages. Alors qu’il occupe le ministère des Finances, plus de cent nouvelles écoles sont créées, dont le prestigieux Institut polytechnique de Saint-Pétersbourg.

Toujours sous son ministère, près de 24 000 kilomètres de voies ferrées seront construites, soit trois fois plus qu’au cours de la décennie précédente. Le seul Transsibérien parcourt plus de 9000 km entre Moscou et Vladivostok, sur la côte Pacifique. De gigantesques espaces sont ainsi ouverts à la colonisation. En 1902, plus de 900 000 colons sont implantés en Sibérie, où ils se voient attribuer des terres gratuitement. Le volume de marchandises transportées augmente en flèche et l’infrastructure dans l’extrême est du pays connaît un développement gigantesque, améliorant considérablement les relations entre la Russie, la Chine et le Japon, avant que la guerre russo-japonaise, manipulée par les Britanniques, ne vienne rompre cet élan. On peut ici parler d’un projet précurseur du Pont terrestre eurasiatique, tel que nous le défendons aujourd’hui.

En 1902, Witte écrivait : « Personne ne peut plus nier la signification globale de la Route sibérienne. Elle est reconnue dans le pays et à l’étranger. Reliant l’Europe et l’Asie par une liaison ferroviaire ininterrompue, cette route devient un moyen de transit uniformisé par où devra passer l’échange de biens entre l’Ouest et l’Est. La Chine, le Japon et la Corée ont un demi-milliard d’habitants. Et déjà, avec un commerce international s’élevant à plus de 600 milliards de roubles et ce grand système de circulation continentale à vapeur permettant un transport plus rapide et meilleur marché d’hommes et de marchandises, nous pouvons entrer en relations plus étroites avec l’Europe, un marché ayant une culture manufacturière développée, et créer par là même une plus grande demande làbas pour les matières premières de l’Est. Grâce à la Route sibérienne, il y aura aussi une demande plus importante d’usines européennes et de savoir-faire européen, et le capital trouvera un nouveau domaine d’investissement dans l’exploration et le développement des richesses naturelles des nations orientales. »Le chemin de fer sibérien « peut être d’une grande aide pour l’industrie chinoise du thé, en écartant le concurrent le plus dangereux de la Chine, la Grande-Bretagne, de sa position de médiateur dans le commerce entre la Chine et les pays européens, et en assurant aux thés chinois des livraisons plus rapides en Europe. »

Vous avez là l’essence des raisons géopolitiques qui poussèrent la Grande-Bretagne à s’opposer à ce genre de coopération. Car naturellement, l’intégration terrestre des infrastructures remet en question la position dominante du commerce maritime. D’où la doctrine des géopoliticiens britanniques, tels Mackinder, Milner et Haushofer, selon laquelle tout développement de la « masse terrestre » eurasiatique représenterait un danger pour les puissances maritimes, autrement dit pour l’Angleterre. Les héritiers américains de ces géopoliticiens anglais appliquent aujourd’hui la même doctrine et s’opposent pour les mêmes raisons à un projet de « pont terrestre eurasiatique », la seule différence étant que, pour eux, la domination du transport aérien s’ajoute à celle du maritime.

Witte proposait que le dernier tronçon du chemin de fer traverse directement la Mandchourie, pour intégrer la Chine dans le développement eurasiatique.

En 1895, Witte et Hanotaux s’efforcent de créer une coalition regroupant la Russie, l’Allemagne et la France, destinée à empêcher la conquête de la péninsule Liaotung par les Japonais. Face à cette démonstration d’unité, le Japon accepte de signer un traité avec la Chine, plutôt que d’annexer ce territoire. Grâce à la collaboration entre Witte et Hanotaux, et à l’aide du capital français, la Chine se voit accorder un prêt substantiel qui doit servir, en partie, à verser au Japon des réparations dans le cadre de la guerre sino-japonaise de 1895, ce qui contribue aussi à calmer momentanément les ambitions impériales des Japonais. La Russie signe ensuite un traité de défense mutuelle avec la Chine, ce qui favorise à son tour les conditions de construction du tronçon mandchou du Transsibérien.

Ainsi, cette « ligue continentale », comme Witte l’appelait, avait empêché l’annexion d’une partie de la Chine et Witte voulait en faire un bloc permanent en mesure de contrer les manipulations britanniques. « Nos hommes d’Etat doivent comprendre la nécessité d’un bloc européen, constitué de la Russie, de l’Allemagne et de la France. Ce serait un bastion de la paix, que personne ne pourrait violer. »

A l’occasion de la visite officielle de l’empereur Guillaume II en Russie, en 1897, Witte tente de convaincre le tsar de la nécessité d’une telle alliance, prévoyant que si l’Europe n’a pas la volonté d’y parvenir, sa grandeur ne sera bientôt plus qu’un souvenir, comme celle de l’Empire Romain, de la Grèce, de Carthage ou de certains Etats d’Asie mineure. Etonné par cette idée, le tsar demande à Witte ce qu’il faut faire pour empêcher un tel déclin. Voici sa réponse : « Imaginez, Votre Majesté, que les pays européens soient unis dans une même entité et ne gaspillent pas de vastes quantités d’argent, de ressources, de sang et de travail en rivalités mutuelles. Qu’ils ne soient plus obligés d’entretenir des armées pour se faire la guerre, comme c’est le cas aujourd’hui, puisque chacun craint son voisin. Si ceci était réalisé, l’Europe serait plus riche, plus forte, plus civilisée, au lieu de sombrer sous le poids de la haine mutuelle, de la rivalité et de la guerre. La première étape vers ce but serait la formation d’une alliance entre la Russie, l’Allemagne et la France. Une fois celle-ci réalisée, les autres pays du continent européen y adhèreraient. En conséquence, l’Europe se libérerait des fardeaux que font peser les rivalités existantes. L’Europe serait puissante et pourrait bénéficier d’une position dominante à long terme. Mais si les pays européens continuent à suivre leur tendance actuelle, ils risquent un grand malheur. »

Witte poursuit : « Sa Majesté m’indiqua qu’elle trouvait mes vues intéressantes et originales, et me quitta gracieusement. »

Vers la guerre

L’occasion fut ainsi manquée. Le tsar Nicolas et ses laquais avaient d’autres idées, comme celle d’annexer la Mandchourie et la Corée et de refuser tout accord avec le Japon. En 1902, tombant dans le piège tendu par le roi d’Angleterre, le Japon signe un traité de défense mutuelle avec la Grande-Bretagne. Déjà en 1897, l’empereur Guillaume avait lui-même joué avec l’idée d’un rapprochement anglo-allemand, suggéré par le Premier ministre britannique Chamberlain. Etape par étape, le terrain se prépare pour la tragédie de la Première Guerre mondiale. La partition de la Chine par les puissances occidentales conduit à la révolte des Boxers. La Russie occupe la Mandchourie et les relations russo-chinoises se détériorent rapidement. Encouragé par la Grande-Bretagne, le Japon lance une attaque surprise contre le port russe de Port Arthur, le 8 février 1904. La guerre russo-japonaise, qui dure 11 mois et sera extrêmement sanglante, se termine par la défaite de la Russie.

Peu après, l’empereur Guillaume II et le tsar Nicolas II se rencontrent sur la côte finlandaise pour signer le fameux accord de Bjorköe. Le tsar était déçu par la France qui, malgré leur alliance, n’avait rien fait pour aider la Russie contre le Japon. En outre, Guillaume II et le tsar Nicolas II étaient mécontents de la politique britannique. L’empereur écrit à son chancelier von Bülow : « Nos conversations ont alors abordé le sujet de l’Angleterre, et il apparut que le Tsar ressentait une profonde colère personnelle envers ce pays et son Roi. Il qualifia Edouard VII de plus grand fauteur de troubles et d’intrigant le plus dangereux qui soit. Je ne pouvais qu’être d’accord avec lui, ajoutant que, personnellement, j’avais eu à souffrir de ses intrigues ces dernières années. Il a une passion pour comploter contre toutes les puissances, passant des accords tantôt avec l’une, tantôt avec l’autre, et toujours divisant pour régner. Sur ce, le Tsar m’interrompit en frappant la table de son poing, et dit, "Je peux dire une chose : je ne me laisserai pas prendre à ce jeu, et jamais de la vie, je ne me retournerai contre l’Allemagne ou contre vous. Je vous en donne ma parole d’- honneur !" »

On put voir par la suite ce que valait cette parole...

Witte est alors rappelé de sa retraite (il avait été renvoyé à cause de son opposition à l’occupation de la Mandchourie) pour négocier une trêve avec le Japon. Lors d’une rencontre avec l’empereur, celui-ci lui parle du Traité de Bjorköe, et Witte lui dit que c’est une première étape vers la ligue continentale qu’il appelle de ses voeux. L’empereur rapporte ainsi le comportement de Witte à cette occasion : « L’effet fut foudroyant. Ses yeux se remplirent de larmes et d’enthousiasme, et l’émotion l’envahissait au point qu’il ne pouvait parler. Finalement, il cria, "Dieu soit loué ! Dieu merci ! Enfin, ce cauchemar qui pèse sur nous va disparaître". »

Mais Witte s’aperçoit que l’intention n’est pas de parvenir réellement à une entente, mais qu’il s’agit d’un pacte de défense ordinaire, contredisant le traité de paix franco-russe signé douze ans plus tôt. Il rejette donc cette logique d’influence diplomatique, concevant tout le danger qu’elle comporte faute d’objectif plus élevé. De toutes façons, deux ans plus tard, la Russie s’alliait à la Grande-Bretagne.

Je pose encore une fois cette question : la Première Guerre mondiale aurait-elle pu être évitée ? Oui. On aurait pu choisir la voie de la coopération eurasiatique, mais l’occasion fut ratée. Le prix de cette omission fut énorme : deux guerres mondiales et un XXème siècle qui brisèrent la vie de millions d’êtres humains.

Aujourd’hui, dans la situation actuelle, les enjeux sont essentiellement les mêmes qu’à la fin du XIXème siècle. Le développement eurasiatique est plus que jamais impératif. C’est le nom de la paix. Les chances d’y parvenir sont bien plus prometteuses, mais ne pas le faire aurait des conséquences bien plus graves.

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