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Russell, Wells, Huxley, Comment la science a été dévoyée au XXe siècle

Le XXe siècle a connu un changement fondamental dans la façon dont la société perçoit la science et ses applications. Contrairement à une idée simpliste souvent répandue, le danger le plus grand ne vient pas de l’extérieur du monde scientifique, mais plutôt de l’intérieur. Ceux qui veulent mettre fin au progrès industriel ou dévoyer la science pour satisfaire leur idéologie ne sont généralement pas des ignares obscurantistes ; ils font partie d’une « élite » déterminée, appliquant une stratégie bien précise pour parvenir à leurs fins. Bertrand Russell, Herbert G. Wells et la famille Huxley sont de parfaits exemples de ce type d’individus. Ne pas prendre leur rôle en compte et se refuser à combattre leurs héritiers aujourd’hui, c’est se condamner à l’impuissance face à l’irrationnel de plus en plus dominant aujourd’hui, des dérives eugénistes aux mouvements antinucléaires.

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Photo tirée du film Metropolis de Fritz Lang.

En Occident, on assiste ces dernières décennies à un développement spectaculaire de la biologie moléculaire. On nous annonce en fanfare les progrès accomplis dans le décryptage du génome humain et nous vante, par la même occasion, toutes les perspectives que cela nous ouvre. De nombreux parents sont enthousiastes à l’idée qu’ils auront, grâce aux tests prénataux, l’assurance d’avoir des enfants « génétiquement corrects ». Tous nos maux, à en lire la presse scientifique, auraient une origine génétique. Les généticiens ont le vent en poupe et ils nous dépeignent un avenir où seront éliminés les maladies et les handicaps, ainsi que certains dysfonctionnements du comportement comme l’alcoolisme et la violence. Aux Etats-Unis d’ailleurs, les juges ont déjà reçu une brochure dans laquelle on leur demande de prendre en compte les facteurs génétiques. Certains y voient, soit avec confiance soit avec crainte, le triomphe de la science.

Pourtant, dans le même temps, de nombreux autres domaines de la recherche scientifique réellement fondamentale sont délaissés voire totalement abandonnés. On voit non seulement stagner la recherche sur la fusion nucléaire mais pratiquement aucun effort n’est mis dans la conception de nouveaux réacteurs de fission impliquant de véritables révolutions technologiques. On pense notamment à la France qui a abandonné Superphénix et qui a du mal à développer, avec l’Allemagne, l’EPR.

Le programme spatial est devenu quant à lui une peau de chagrin. Mis à part l’envoi de satellites commerciaux et quelques sondes, les projets ambitieux d’exploration de l’espace prennent la poussière dans les cartons de la Nasa et de l’Esa. Dans le domaine des transports, c’est pareil. Avec l’accident du Concorde, on s’est rendu compte qu’il n’existait aucun successeur à l’avion supersonique et les trains à lévitation magnétique sont considérés, en Occident tout au moins, comme des curiosités sans lendemain.

Cette orientation des choses n’a pourtant rien de naturel. Un important courant de pensée, dont nous étudierons ici les principaux acteurs, a contribué au XXe siècle à imprimer à notre société une logique qui est responsable d’un certain nombre de dysfonctionnements graves dans les rapports actuels entre l’homme, d’un côté, et la science et la technologie, de l’autre. Cette matrice culturelle a pris naissance avec la théorie darwinienne de l’évolution et a profondément transformé notre vision de la science.

C’est parce qu’il imprègne encore aujourd’hui nos rapports avec le monde scientifique que nous avons jugé essentiel d’analyser comment ce courant de pensée s’est développé. Les différents personnages dont nous allons parler, comme le mathématicien Bertrand Russell, les biologistes Thomas et Julian Huxley, le physicien Leo Szilard, les écrivains Herbert G. Wells et Aldous Huxley, etc., n’ont pas à vrai dire une pensée originale. Par contre, ils ont été très efficaces pour que leur utopie devienne une réalité et pour freiner ou égarer la science, et c’est à ce titre qu’ils méritent d’être mieux connus.

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Thomas H. Huxley (1825-1895).
Professeur de zoologie au Collège royal des mines, puis professeur de physiologie et d’anatomie comparée au Collège royal des chirurgiens de Londres, il sera un ardent défenseur des théories de son ami Charles Darwin. En 1864, il forme le Club-X pour « promouvoir la science » avec l’aide du philosophe Herbert Spencer et le physicien John Tyndall. En 1869, il fonde avec des amis la célèbre revue Nature. Il siégera à une dizaine de commissions royales et sera président de la Geological Society (1869-1871), de l’Ethnological Society (1884-1890) ainsi que de la Royal Society (1881-1885). Il est également connu pour avoir inventé le terme « agnostique ».

 La lutte pour l’existence

Le 23 novembre 1859, le biologiste britannique Thomas Henry Huxley écrivait la lettre suivante à Charles Darwin : « J’ai terminé votre livre hier [Sur l’origine des espèces au moyen de la sélection naturelle ou la préservation des races favorisées dans la lutte pour la vie]. [...] En ce qui concerne vos doctrines, je suis prêt à aller au bûcher si besoin est. [...] Et pour ce qui est des chiens qui vont japper et aboyer, vous devez vous souvenir que certains de vos amis sont doués d’une combativité qui (bien que vous l’avez souvent et à juste titre réprimandée) pourrait bien vous rendre service – j’aiguise mon bec et mes griffes afin d’être prêt. »

Aujourd’hui, tout le monde reconnaît volontiers que si la théorie de Darwin a connu un tel succès, c’est en grande partie grâce à Thomas Huxley, surnommé le « bull-dog de Darwin ». Il s’est entre autre illustré lors d’un débat célèbre, en juin 1860, avec l’archevêque d’Oxford Wilberforce, un opposant à l’évolutionnisme. Cependant, il ne faut pas se méprendre. Huxley n’a pas décidé de défendre l’évolutionnisme en tant que tel. En fait, il était au départ totalement opposé au principe même de l’évolution et a critiqué, en particulier, les travaux de Lamarck. Ce qui l’a séduit dans la version darwinienne de l’évolutionnisme, c’est « la sélection naturelle et la préservation des races favorisées dans la lutte pour la vie » et, évidemment, ses conséquences politiques sur la société humaine.

Dans un texte intitulé The Struggle for Existence in Human Society (La lutte pour l’existence dans la société humaine, 1888), Huxley explique qu’il est erroné de penser que l’évolution signifie une tendance constante à la perfection. En fait, selon lui, les organismes se remodèlent en s’adaptant à de nouvelles conditions et, en fonction de la nature de cellesci, il y aura métamorphose régressive ou progressive. C’est le cas pour les animaux mais aussi pour les hommes primitifs dont « les plus faibles et les plus stupides ont été dans le mur, alors que les plus robustes et les plus habiles, ceux qui furent les plus aptes à se débrouiller avec leurs circonstances, mais pas les meilleurs dans aucun autre sens, ont survécu. La vie était une lutte libre continuelle, [...], la guerre hobbesienne de chacun contre tous constituait l’état normal de l’existence ». A ce titre, Huxley loue la sagesse des anciens Babyloniens pour avoir « symbolisé la nature avec leur grande déesse Ishtar, laquelle combine les attributs d’Aphrodite [déesse de la fécondité] et ceux d’Arès [dieu de la guerre] », puisque le sauvage primitif, sous la tutelle d’Ishtar, s’approprie ce que bon lui semble et tue quiconque semble s’opposer à lui. On n’a d’ailleurs pas le droit de porter un jugement de valeur, étant donné que le sauvage tout comme l’animal obéit à loi objectivement « non morale » d’Ishtar.

Or quelle est la première conséquence politique que l’ont peut logiquement déduire de ce postulat ? S’il y a des hommes aptes et d’autres inaptes, on est bien forcés d’admettre que les hommes sont inégaux. Ainsi, la théorie de Darwin va être utilisée directement par l’Empire britannique comme argument scientifique contre certains principes bien connus qui avaient émergé environ un siècle auparavant. Dans son texte intitulé On the Natural Inequality of Men (Sur l’inégalité naturelle des hommes, 1890), Thomas Huxley s’insurge : « Qu’est-ce que signifie la fameuse phrase “tous les hommes sont nés libres et égaux”, laquelle a francisé les Américains, [...], qui est mise en avant comme le fondement de la Déclaration d’Indépendance ? [...] les hommes ne sont certainement pas nés libres et égaux en qualités naturelles ; quand ils sont nés, les prédicats “libres” et “égaux” au sens politique ne leur sont pas applicables ; et, au fur à mesure qu’ils se développent année après année, les différences dans les potentialités politiques avec lesquelles ils sont réellement nés, se trouvent de façon de plus en plus évidente converties en différences politiques – l’inégalité de l’aptitude politique démontre par elle-même qu’elle est une conséquence nécessaire de l’inégalité de l’aptitude naturelle. »

Et il poursuit avec un discours très en vogue aujourd’hui dans les milieux libéraux : « [...] l’homme stupide souffrira d’un manque d’idées, l’homme intelligent sera un capitaliste dans le même type de biens [...] ; l’un ratera les opportunités, l’autre les mettra à profit ; et, proclamez aussi fort que vous le voudrez l’égalité de l’homme, l’homme stupide servira son frère. Aussi longtemps que les hommes seront les hommes et la société sera la société, l’égalité de l’homme sera un rêve [...]. »

Toutefois, Huxley ne sera pas enclin à suivre les recommandations de son ami de longue date Herbert Spencer, selon lesquelles l’Etat ne devrait pas intervenir pour aider les pauvres et les faibles. Il explique dans son texte de 1888 que la société civilisée, contrairement aux sauvages, se fixe des objectifs moraux. Pour cela, l’espèce humaine a, dans son histoire, tenté à maintes reprises d’échapper à la cruelle lutte pour l’existence. L’homme éthique a donc essayé de supplanter l’homme non éthique en établissant une limite à la lutte pour l’existence mais, selon Huxley, un obstacle majeur, aggravant davantage l’inégalité naturelle des hommes, se dresse devant lui :

« Cependant, les efforts déployés par l’homme éthique pour oeuvrer vers une fin morale n’ont en aucune manière aboli, peut-être à peine modifié, les impulsions organiques profondément ancrées qui pousse l’homme naturel à suivre son chemin non moral. Une des conditions nécessaires, sinon la cause principale, de la lutte pour l’existence, se trouve dans la tendance à se multiplier sans limite, tendance que l’homme partage avec toutes les autres choses vivantes. Il est à noter que cet “accroissez et multipliez” est un commandement traditionnellement beaucoup plus vieux que les dix. [...] Mais, dans une société civilisée, le résultat inévitable d’une telle obéissance est le rétablissement, dans toute son intensité, de la lutte pour l’existence – la guerre de chacun contre tous [...]. Si d’un côté Ishtar doit régner, elle demandera ses sacrifices humains de l’autre. »

On voit clairement ici que l’une des principales sources d’inspiration de la théorie darwinienne de l’évolution est Thomas Malthus. Ce dernier part du principe qu’une quantité relativement fixe de denrées est disponible et qu’un accroissement de la population mène forcément à une situation où certains n’auront pas de quoi subvenir à leurs besoins. S’il y a à table de quoi nourrir cinq personnes, un nouvel arrivant va obligatoirement provoquer la famine d’une personne.

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Herbert G. Wells (1866-1946). A l’âge de 18 ans, il suit les cours de Thomas Huxley à Londres et enseignera, trois ans plus tard, les sciences dans une école de Wrexham. Il est mondialement connu pour ses romans d’anticipation (La guerre des mondes, L’homme invisible, La machine à explorer le temps, etc.) et est considéré comme l’un des pères de la science-fiction. En 1903, il adhère à la Société fabienne qu’il quittera quelques années plus tard, déçu de ne pas avoir pu la transformer en instrument au service d’un gouvernement mondial. Pendant la Première Guerre mondiale, il est engagé au ministère de la Propagande. Dans les années 20, il propose à Julian Huxley de collaborer à ce qui deviendra un volumineux ouvrage de biologie intitulé The Science of Life (1931).

L’erreur de Malthus est de croire que la richesse d’une nation est déterminée par la quantité fixe de ressources naturelles disponibles sur son territoire. Le Japon d’aujourd’hui, avec une densité démographique de 314 habitants/km2 et ne possédant pratiquement pas de matières premières ni de sources d’énergie sur son territoire, devrait selon Malthus souffrir de guerre, de famine et d’épidémie. Ce n’est pas le cas parce que le Japon a développé une richesse certes moins palpable que les minerais précieux mais bien plus fondamentale : la créativité technologique et scientifique. En effet, Huxley et Darwin occultent le fait que l’homme est capable grâce à la science et ses applications technologiques d’accroître considérablement les ressources de la Terre. Néanmoins, en niant cette capacité à l’homme, Huxley déduit une nouvelle conséquence politique de ce postulat malthusien : si l’on veut une société stable, c’est-à-dire dont tous les membres ont de quoi vivre dignement, il est nécessaire de réduire la taille de la population.

Ces prédicats seront popularisés par quelqu’un qui a suivi les cours de Huxley à l’école normale de science à South Kensington à partir de 1884. Cet étudiant enthousiaste s’appelle Herbert George Wells et celui-ci donnera une illustration explicite de la lutte pour l’existence avec son célèbre roman La guerre des mondes (1898). En effet, dans ce récit, les Martiens doivent faire face à l’épuisement des ressources sur leur propre planète. Que font-ils ? Décident-ils de trouver de nouvelles technologies permettant d’exploiter d’autres ressources ? Demandent-ils une coopération pacifique avec leurs voisins ? Pas du tout ! Comme Wells l’indique dès les premières pages de son livre, « la partie intellectuelle de l’humanité admet que la vie est une incessante lutte pour l’existence et il semble que ce soit aussi la croyance des esprits dans Mars ». En conséquence, ils prennent la décision de conquérir la Terre et d’accaparer ses richesses. Le salut de l’espèce humaine viendra-t-il de ses capacités technologiques à lutter contre les Martiens ? Pas du tout ! Les Martiens mourront victimes de... bactéries. Et Wells d’expliquer : « Les germes des maladies ont, depuis le commencement des choses, prélevé leur tribut sur l’humanité [...]. Mais, en vertu de la sélection naturelle, notre espèce a développé sa force de résistance. » Ce qui n’est pas le cas des Martiens qui succomberont n’ayant pas d’immunité contre les bactéries terriennes...

 L’Empire dans la lutte pour sa survie

Herbert G. Wells deviendra membre du Club des Coefficients, créé en 1902 afin de réfléchir aux moyens qui permettraient à l’Empire britannique de faire face au développement industriel à l’étranger. Wells exprimera ses inquiétudes de l’époque dans son Experiment in Autobiography (1934) : « Le rétrécissement indéniable de l’horizon britannique au moment de la décennie qui ouvre le nouveau siècle est l’une des choses qui préoccupe considérablement mon esprit. [...] Progressivement, la croyance d’un possible leadership mondial de l’Angleterre a décliné avec le développement économique de l’Amérique et l’audace militante de l’Allemagne. »

Cette préoccupation sera partagée par tous les membres du Club, parmi lesquels le mathématicien Bertrand Russell, les animateurs de la très influente Société fabienne [1], Beatrice et Sidney Webb, sir Harold Mackinder [21], lord Grey, lord Milner et lord Cecil [3]. Ils estiment que, selon les principes darwiniens que l’on a exposés plus haut, l’Empire se trouve face à un dilemme. Soit il laisse le monde s’engager dans un développement économique industriel ; dans ce cas, d’autres puissances émergeront et concurrenceront l’Empire, obligeant celui-ci à survivre en s’imposant par la force. Soit il arrive à empêcher les autres pays de s’engager vers le développement industriel ; dans ce cas, l’Empire pourra se perpétuer sans devoir mener une lutte cruelle pour son existence. Ce dilemme divisera l’élite anglaise en deux courants opposés.

D’un côté se trouvaient les « réalistes », comme lord Milner et Mackinder, qui considéraient que l’Empire devait se préparer à la guerre, seul moyen de maintenir sa suprématie dans cette situation nouvelle. L’Angleterre devrait ainsi réformer sa politique économique et abandonner, pour un certain temps, le libre-échange et sa prédilection pour la finance. Seul un renouveau industriel, combiné à un resserrement du contrôle sur les colonies, lui permettrait de faire face au défi que représentait le développement des autres puissances.

De l’autre côté, il y avait les « utopistes », comme Wells et Russell, qui professaient, en même temps qu’un « humanisme » et un « pacifisme » de façade, un attachement absolu à la tradition libérale anglaise. Il n’était pas question selon eux d’abandonner le dogme libre-échangiste, qui donnait à l’Angleterre un accès privilégié aux ressources de ses colonies, et d’avoir recours à des mesures protectionnistes pour développer une industrie capable de concurrencer les nouvelles puissances industrielles. Ce n’était pas à l’Angleterre de s’adapter mais plutôt au monde de le faire – les autres pays devant renoncer à leur appétit pour le progrès.

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Lord Bertrand Russell (1872-1970). Petit-fils de lord John Russell, ancien Premier ministre britannique, Bertrand Russell est connu pour ses travaux de mathématiques et de logique. Il écrit son oeuvre majeure, avec Norman Whitehead, les Principia Mathematica. En 1908, il est élu membre de la Royal Society. Il effectue dans les années 20 un voyage en Chine pendant lequel il enseignera la philosophie occidentale à des étudiants comme Mao Tsé-toung et Chou En-laï. Après la Deuxième Guerre mondiale, il sera conseiller auprès de Julian Huxley à l’Unesco et obtiendra en 1950 le prix Nobel de littérature. En 1955, il rend public le Manifeste Russell-Einstein et, deux ans plus tard, il organise la première conférence Pugwash. En 1959, il devient le président fondateur de la Campaign for Nuclear Disarmement.

Dans son livre La machine à explorer le temps (1895), Wells avait déjà exprimé ses craintes quant aux risques qu’encourait l’Angleterre si elle laissait la science et l’industrie se développer. Le héros de cette histoire effectue un voyage dans un très lointain futur et il est témoin d’une « réelle aristocratie, armée d’une science parfaite et menant à sa conclusion logique le système industriel d’aujour-d’hui ». Le résultat est pour le moins désastreux. L’espèce humaine s’est divisée en deux races distinctes. Il y a, d’une part, une aristocratie appelée les Eloïs – les Possédants – vivant à la surface. Leur recherche constante du plaisir, du confort et de la beauté les « avait amenés insensiblement à la dégénérescence, à un amoindrissement général de stature, de force et d’intelligence ». D’autre part, il y a les ouvriers appelés les Morlocks – les Non-Possédants – vivant sous terre. Leur vie souterraine a fait en sorte qu’ils ne peuvent plus sortir le jour pour admirer les beautés du monde et, surtout, ils se nourrissent en mangeant... les Eloïs !

Quelques années plus tard, lors d’un dîner du Club des Coefficients, Wells lancera à Mackinder : « Vous allez ouvrir la porte de l’industrialisme incontrôlé. A la fin, ce ne sera pas seulement l’Allemagne mais aussi ce pays [l’Angleterre] qui sera dirigé par les petites gens, les Morlocks. »

Voilà donc ce que craignent Wells et Russell : c’est de terminer dans une assiette de Morlock. Face à cette menace, Wells écrit un petit livre en 1928 intitulé The Open Conspiracy, dans lequel il lance un appel à organiser une « conspiration au grand jour » pour remédier aux changements révolutionnaires opérés par le développement de la science. Ce projet sera soutenu avec enthousiasme par Russell. Nous allons, dans un premier temps, exposer la philosophie générale de ces « conspirateurs » et nous verrons, ensuite, comment ils ont procédé pour que ces principes soient mis en pratique.

 La science menace de détruire notre civilisation

Le premier problème que soulève Russell quant à l’usage de la science, c’est que le monde n’est pas dirigé par des personnes « rationnelles ». Russell et Wells se considèrent « rationnels » parce qu’ils ont compris les mécanismes de l’évolution biologique de l’espèce et qu’ils savent, en conséquence, ce qu’il faut faire pour que l’aristocratie ne dégénère pas. Etre « rationnel », selon eux, c’est garantir « la préservation des races favorisées dans la lutte pour la vie ».

Russell affirme dans son essai Icare ou le futur de la science (1924) :

« La science a accru le contrôle de l’homme sur la nature et peut être de ce fait capable d’accroître son bonheur et son bien-être. Cela serait le cas si les hommes étaient rationnels mais ils sont en réalité des paquets de passions et d’instincts. Une espèce animale dans un environnement stable acquiert, si elle ne disparaît pas, un équilibre entre ses passions et ses conditions de vie. Les loups dans leur état naturel ont de la difficulté à trouver de la nourriture, et ont par conséquent besoin du stimulus d’une faim insatiable. Le résultat est que leur descendants, les chiens domestiques, mangent trop s’ils en ont la possibilité. [...] Le changement soudain provoqué par la science a détruit l’équilibre entre nos instincts et les circonstances dans lesquelles nous vivons, mais d’une façon encore très discrète. [...] L’instinct de l’homme le poussant vers le pouvoir et la rivalité, comme l’appétit de loup du chien, devra être contrôlé de façon artificielle. »

Nous verrons plus loin comment il compte s’y prendre pour contrôler artificiellement l’instinct de l’homme mais, pour l’instant, intéressons-nous à son constat : l’homme moyen se caractérise fondamentalement et fatalement par ses instincts bestiaux. Russell ne peut imaginer que l’homme puisse être animé de sentiments désintéressés ou d’amour envers son prochain. L’humanité dans son ensemble, à part bien entendu des êtres exceptionnels comme lui ou Wells, n’arrive pas à se libérer de sa condition première.

Dans cette vision, l’homme ressemble beaucoup aux créatures du docteur Moreau. Dans son livre L’île du docteur Moreau (1896), Wells décrit les horribles opérations qu’un docteur réalise sur des animaux afin de leur donner une forme humaine. Pour humaniser le comportement de ses créatures, le docteur Moreau impose une « Loi » interdisant aux monstres de marcher à quatre pattes ou de chasser pour obtenir leur nourriture ; autrement dit, il leur interdit de se conduire comme des animaux. Les monstres ont beau répéter inlassablement les commandements de la « Loi », ils se comportent en animaux dès que le docteur a le dos tourné. Prendick, le héros de l’histoire (un étudiant de Thomas Huxley, comme par hasard), confie en observant ces monstres mi-hommes mi-animaux : « J’eus l’étrange persuasion que, à part la grossièreté de leurs contours, le grotesque de leurs formes, j’avais ici, sous les yeux, en miniature tout le commerce de la vie humaine, tous les rapports de l’instinct, de la raison, du destin, sous leur forme la plus simple. »

Dans ces conditions, il n’est pas sage de confier l’usage de la science à cet homme bestial. Comme le dira Wells dans son roman Enfants des étoiles (1939), « le surhomme invente l’aéroplane et c’est le singe qui s’en empare ».

Toutefois, la science, selon Russell, n’est pas seulement problématique du fait des faiblesses humaines. Il considère qu’elle pose aussi des problèmes intrinsèques en ce qui concerne son utilisation. Il écrit dans Icare : « La science n’a pas apporté à l’homme un plus grand contrôle de lui-même, ni une plus grande bienveillance, ni une plus grande capacité à ignorer ses passions dans ses décisions. Elle a fourni aux communautés une plus grande capacité à donner libre cours aux passions collectives mais, en rendant la société plus organique, elle a diminué la part laissée aux passions privées. Les passions collectives de l’homme sont principalement malfaisantes. [...] Donc, à présent, tout ce qui accorde à l’homme la possibilité de donner libre cours à ses passions collectives est mauvais. C’est pourquoi la science menace de causer la destruction de notre civilisation. » Qu’entend-il par cela ? Si l’on décide d’avoir des routes, des chemins de fer, des télégraphes, etc., il est nécessaire d’avoir, d’un côté, une centralisation des décisions et de la planification, et de l’autre, un groupe cohérent de personnes qui va mettre en oeuvre les projets prévus. Ainsi, dans son livre Science, puissance, violence (1954),

Russell affirme qu’« en intensifiant l’organisation de la société, la technique scientifique a considérablement augmenté la part d’existence où l’individu n’est qu’un rouage dépourvu de toute autonomie ». Le fait de participer à une communauté ou à une collectivité signifie obligatoirement, selon lui, une aliénation de sa liberté individuelle. Il est vrai que les membres d’une équipe de travail devant construire, par exemple, une ligne de chemin de fer doivent se soumettre à un certain cadre d’action et que, pour des raisons d’efficacité, les comportements anarchiques ne sont pas souhaitables. Toutefois, Russell oublie de dire qu’un individu à lui tout seul ne peut pas construire une ligne de chemin de fer et, surtout, que chaque membre de l’équipe de travail pourra l’utiliser une fois qu’elle sera achevée. De cette manière, ce travail collectif augmentera de façon remarquable la liberté individuelle de déplacement – l’autonomie – de chaque membre de l’équipe ainsi que celle de toute la collectivité.

Russell ne peut pas imaginer un seul instant qu’un quelconque progrès technique puisse être utilisé au service du bien-être général. Même le progrès que constitue l’agriculture lui apparaît comme une véritable catastrophe pour l’espèce humaine. Il affirme dans Science, puissance, violence : « L’agriculture représenta un progrès technique aussi essentiel que, beaucoup plus tard, le machinisme. Le processus par lequel l’agriculture s’est imposée a la signification d’un terrible avertissement pour notre époque. L’agriculture instaura l’esclavage et la servitude, les sacrifices humains, la monarchie absolue et de terribles guerres. Au lieu d’améliorer les conditions d’existence des hommes, – car elle améliora seulement celles de la minorité tout à fait restreinte que constituaient les gouvernants, – elle ne fit qu’augmenter la population. Bref, elle semble avoir accru la somme des misères humaines. Il n’est pas exclu que l’industrialisme suive la même voie. »

On peut d’ailleurs se demander, en passant, comment l’agriculture a réussi à « augmenter la population » si elle n’a servi qu’à nourrir les gouvernants... Aldous Huxley, le petit-fils de Thomas et un excellent ami de Russell et Wells, est celui qui a popularisé avec le plus de succès cette vision pessimiste de la société scientifique industrielle dans son best-seller planétaire Le meilleur des mondes (1932). Il y décrit un monde futur vivant sous une nouvelle ère : celle de Henry Ford. Dans cette société scientifico-industrielle, tout est organisé dans les moindres détails pour assurer le bonheur et le confort de la population. Cela fonctionne parfaitement bien mais au détriment des libertés individuelles : comme Russell, Huxley affirme qu’une société reposant sur la science uniformisera la pensée et le comportement car la science est la réduction de la multiplicité à l’unité. [4] Huxley écrit dans Retour au meilleur des mondes (un essai écrit en 1958) : « En politique, l’équivalent d’une théorie scientifique ou d’un système philosophique parfaitement achevé, c’est une dictature totalitaire. »

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Aldous L. Huxley (1894-1963). Pendant la Première Guerre mondiale, il vit dans une ferme dont la propriétaire est Lady Ottoline Morell, la compagne de Bertrand Russell. Huxley y côtoiera ce dernier ainsi que D.H. Lawrence. Après un tour du monde, il écrit en 1931 son célèbre roman Le meilleur des mondes, puis s’installe aux Etats-Unis. Dans les années 50, il se lance dans des expériences de consommation de drogue avec de la mescaline et du LSD. Il relate ses expériences dans un livre intitulé Les portes de la perception. Il collaborera avec son ami le docteur West, lequel travaillait dans le projet secret de la CIA baptisé MK-Ultra visant à trouver des techniques de manipulation mentale par l’utilisation de l’hypnose et du LSD.

Dans l’utopie dépeinte par Huxley, l’eugénisme est utilisé pour produire, d’une part, l’élite appelée les Alphas plus, Alphas et Bêtas (dégénérée comme les Eloïs de Wells) et, d’autre part, les ouvriers appelés les Gammas, Deltas et Epsilons (abrutis comme les Morlocks). Tout le monde est conditionné psychologiquement pour effectuer sa tâche à laquelle il a été biologiquement déterminé et, en cas de crise d’angoisse, il y a toujours la possibilité de prendre une drogue – le soma – pour se calmer et retrouver la sérénité.

Huxley se demande dans Retour au meilleur des mondes pourquoi le cauchemar qu’il avait projeté a si vite avancé : « La réponse [...] doit commencer là où commence la vie de toute société, fut-elle la plus évoluée du monde – au niveau de la biologie. » Et d’ajouter : « Toutes les dictatures n’ont pas la même origine, bien des chemins mènent au Meilleur des Mondes, mais le plus direct et le plus large est peut-être celui que nous parcourons maintenant aujourd’hui, celui qui y conduit par la prolifération gigantesque et l’accroissement accéléré [de la population]. »

 Réduire le nombre d’individus...

Aldous Huxley explique, dans Retour au meilleur des mondes, que la croissance démographique est attribuable en grande partie aux progrès de la science et que même si ceux-ci présentent certaines fins louables, les conséquences sont souvent désastreuses. Pour lui, la lutte contre les maladies constitue déjà un grave problème : « Exemple : nous débarquons dans une île tropicale ravagée par la malaria et avec l’aide du DDT nous sauvons des centaines de milliers de vies en deux ou trois ans. Mais ces centaines de milliers d’êtres ainsi sauvés et les millions d’autres qu’ils engendreront ne peuvent pas être convenablement bien habillés, logés, instruits, voire même nourris, avec les ressources de l’île. La mort rapide due à la malaria a été supprimée, mais une existence rendue misérable par la sous-alimentation et le surpeuplement est maintenant la règle et une mort lente, par inanition, guette un nombre de plus en plus grand d’habitants. »

L’alternative qu’il nous propose – mort rapide avec la malaria ou mort lente avec la famine – ne nous laisse pas beaucoup d’espoir. Toutefois, son extrême « charité » le pousse à préférer la malaria. Notons en passant que certaines autorités ont partagé cette « charité » et ont décidé d’interdire le DDT, ce qui fait que plusieurs millions d’hommes meurent chaque année, selon la préférence de Huxley, rapidement de malaria. Huxley apparaît ainsi soucieux du triste sort de ces populations nombreuses et Russell semble, lui aussi, compatir pour celles-ci dans Science, Puissance, Violence : « Il est trois moyens de stabiliser une communauté quant à sa population. Le premier est la limitation des naissances ; le second, l’infanticide ou les guerres véritablement meurtrières ; le troisième, la misère générale [...]. [...] De ces trois méthodes, seule la limitation des naissances ne recourt pas à une extrême cruauté et n’est pas cause de malheur pour la majorité des humains. » Et il affirme plus loin que si l’on n’applique pas la première méthode, on devra subir les deux suivantes.

Bref, si l’on veut éviter que les famines, les guerres et les épidémies réduisent le nombre de gens sur la planète, il faut absolument que l’on réduise le nombre de gens sur la planète... mais de façon « humaine », c’est-à-dire par le contrôle des naissances. Toutefois, certaines circonstances font que les autres méthodes sont, pour Russell, justifiées.

Dans Prospects of Industrial Civilization (Perspectives de la civilisation industrielle, 1923), il admet que « les races moins prolifiques devront se défendre contre les plus prolifiques par des méthodes qui sont répugnantes même si elles sont nécessaires ».

En fait, cette volonté de réduire la population afin d’alléger les souffrances humaines cache une autre préoccupation, bien plus sincère, comme Russell l’exprime dans son Icare : « D’ici peu, la population pourra véritablement diminuer. Cela se produit déjà dans les sections les plus intelligentes des nations les plus intelligentes ; [...]. D’ici peu, le contrôle des naissances pourra devenir presque universel parmi les races blanches ; cela ne détériorera pas leur qualité mais seulement leur nombre, au moment où les races non civilisées seront encore prolifiques et préservées d’un taux de mortalité élevé par la science blanche. »

Voilà ce qui leur fait peur : « Les races non civilisées prolifiques. » La croissance démographique n’est pas vue comme une source de souffrances pour les populations surpeuplées mais plutôt comme une menace pour « les races blanches ».

Dans Science, Puissance, Violence, Russell revient à la source d’inspiration première, c’est-à-dire Darwin, en insistant sur le fait que son grand apport n’était pas « l’évolution ellemême mais la théorie darwinienne de la lutte pour l’existence et de la survivance du plus apte » : « Etant donné deux groupes, dont l’un a une population croissante et l’autre une population stationnaire, le premier, à toutes autres choses égales, deviendra peu à peu le plus fort. Après sa victoire, il privera de nourriture le groupe vaincu, où quantité de gens mourront de faim. En conséquence, il adviendra une victoire toujours renouvelée des nations qui, du point de vue de la démographie mondiale, sont indûment prolifiques. C’est là vraiment la forme moderne de la lutte pour l’existence. »

Pour parler plus clairement, les « races blanches » risquent d’être submergées par les « races non civilisées », et ce sera d’autant plus le cas si ces dernières ont accès à la « science blanche ».

Dans The Open Conspiracy, Wells exprime les mêmes peurs : « Si une population dans une quelconque civilisation élevée tente de réduire son accroissement, d’organiser sa vie économique selon des méthodes de productivité individuelle maximum et d’imposer l’ordre et la beauté sur l’ensemble de son territoire, cette région deviendra bientôt attrayante de façon irrésistible à n’importe quelle masse purulente de population avoisinante de basse classe et hautement productive. L’humanité au rabais d’une des communautés mènera des attaques constantes contre l’autre [...]. [...] La conquête d’une multitude incontinente, affamée et illettrée par la race plus sélect peut se révéler presque aussi désastreuse qu’une défaite. » On retrouve ici la lutte pour l’existence entre les « races plus sélect » et celles qui le sont moins.

Dans La guerre des mondes, Wells fait intervenir un artilleur qui présente au héros du livre une stratégie pour la « conservation de l’espèce » face à l’invasion des Martiens – stratégie que l’écrivain britannique présente de façon positive. Pour réussir, l’artilleur préconise de sélectionner les hommes les plus vigoureux et les plus intelligents, et se réjouit à l’avance du sort réservé aux moins vigoureux et moins intelligents : « Il ne nous faut ni incapables ni imbéciles. La vie est redevenue réelle, et les inutiles, les encombrants, les malfaisants succomberont. Ils devraient mourir, oui, ils devraient mourir de bonne volonté. Après tout, il y a une sorte de déloyauté à s’obstiner à vivre pour gâter la race [...]. »

 ...et accroître leur qualité biologique

Dans Retour au meilleur des mondes, écrit rappelons-le en 1958, le « visionnaire » Aldous Huxley ne se plaint pas seulement de la quantité d’êtres humains mais aussi de leur « qualité biologique » : « Dans cette seconde moitié du vingtième siècle, nous n’intervenons pas scientifiquement dans notre reproduction, mais à notre manière anarchique et chaotique, nous ne sommes pas seulement en train de surpeupler notre planète, nous avons l’air de faire en sorte que ces êtres sans cesse plus nombreux soient d’une qualité biologique inférieure. » Une fois de plus, la science est coupable : « Au mauvais vieux temps, les enfants souffrant de vices héréditaires graves ou même bénins survivaient rarement ; aujourd’hui, grâce à l’hygiène, à la pharmaceutique et à la conscience modernes, la plupart de ces diminués atteignent la maturité et propagent leur espèce. [...] Aider les malheureux est bien, évidemment, mais non moins évidemment, transmettre de façon massive à nos descendants les résultats de mutations défavorables et contaminer peu à peu la réserve génétique commune où devront puiser les membres de notre espèce, est mal. » Il conclut ainsi qu’un « déclin de l’intelligence moyenne pourrait bien accompagner cette détérioration ».

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Sir Julian S. Huxley (1887-1975). Après des études à Eton et à Oxford, Julian Huxley devient chercheur puis professeur assistant de biologie au Rice Institute à Houston (Texas). En 1916, il retourne en Angleterre où il travaille pour le Bureau de la censure puis officie en tant que lieutenant du Renseignement militaire en Italie. Après la guerre, il devient professeur de zoologie au King’s College à Londres et, ensuite, secrétaire de la Société zoologique de Londres ainsi que président de la National Union of Scientific Workers (1926-1929). En 1927, il devient membre de la Birth Control Investigation Committee britannique et président de la Eugenics Society entre 1959 et 1962. Il effectuera plusieurs voyages en Afrique à la demande du Secrétaire
britannique aux Colonies afin d’évaluer l’avenir de celles-ci. Il sera le premier directeur général de l’Unesco (1946-1948), fondera l’International Humanist and Ethical
Union en 1952 et le World Wildlife Fund en 1961.

Le biologiste Julian Huxley, le frère d’Aldous, abonde dans le même sens dans Essays of a Humanist (Essais d’un humaniste, 1964), où il affirme que l’inaptitude des pauvres est déterminée génétiquement et que ceux-ci constituent un fardeau et une menace pour la stabilité de la société :

« Bien trop souvent, ils [les pauvres] doivent être soutenus par des aides publiques et deviennent un fardeau pour la communauté. Malheureusement, ils ne sont pas dissuadés de mener leurs affaires de reproduction : et la taille moyenne de leurs familles est très grande, beaucoup plus grande que la moyenne de l’ensemble du pays.

« Des tests d’intelligence et autres ont révélé qu’ils avaient un QI moyen très bas ; et nous avons des indications qu’ils sont génétiquement sous-normaux dans bien d’autres qualités comme l’initiative, la persévérance, le désir et l’intérêt général de découverte, l’énergie, l’intensité émotionnelle et le pouvoir de volonté. Dans l’ensemble, leur misère et manque de prévoyance ne sont pas leur faute mais leur malchance : notre système social fournit un terrain sur lequel ils peuvent croître et multiplier, mais sans espoir d’éviter la pauvreté et la misère noire. »

De plus, pour Huxley, il n’y a pas que les pauvres et les tarés qui sont inférieurs. Il écrit dans L’Homme, cet être unique (1941) : « Je considère comme absolument probable que les nègres authentiques ont une intelligence moyenne légèrement inférieure à celles des Blancs ou des Jaunes. »

Pour résoudre ce problème, les frères Huxley, Russell et Wells prônent des méthodes « humanistes » et donc s’opposent aux politiques brutales et cruelles des nazis, qu’il s’agisse des stérilisations forcées ou du gazage des déficients. Leur « humanisme » consiste à éviter d’éliminer physiquement ces « sous-normaux » en les empêchant tout simplement de naître. Ainsi, le contrôle des naissance ne vise pas seulement à réduire le nombre d’individus sur la planète mais il doit aussi être sélectif : il faut choisir les plus aptes. Julian Huxley ajoute : « La stérilisation volontaire pourrait être utile. Mais notre meilleur espoir, je pense, doit résider dans le perfectionnement de nouvelles méthodes de contrôle des naissances, simples et acceptables, soit avec un contraceptif par voie orale soit, de préférence, avec des méthodes immunologiques impliquant des injections. »

Dans l’un de ses romans, Enfants des étoiles, Wells expose sa vision optimiste de l’évolution de l’humanité. Un groupe d’amis émet l’hypothèse, et la vérifie tout le long du récit, selon laquelle les Martiens enverraient des rayons cosmiques afin de provoquer une modification des chromosomes. Les Martiens sont plus évolués que nous et provoquent ainsi des mutations génétiques permettant l’apparition d’une nouvelle race surhumaine car, comme le dit le héros de l’histoire, « l’homme est ce qu’il est [...] Les âmes ne deviennent pas supérieures ; elles naissent ainsi ». A partir de là, ces grands esprits se demandent : « Est-il possible de discerner, chez les enfants qui naissent aujourd’hui, certains caractères non humains, surhumains, et ces caractères sont-ils en progression ? [...] Peut-être pourrions-nous les découvrir en les soumettant à des “tests” mentaux particuliers ? »

Ainsi, l’intelligence dépend de mutations biologiques et Wells imagine avec émerveillement ce qu’il appelle un « Nouvel Age » dans lequel les surhumains commenceront à se reconnaître entre eux, à s’unir et à prendre le contrôle des décisions politiques. Il rêve d’un monde où l’on produira biologiquement des êtres supérieurs, c’est-à-dire les futurs dirigeants de la conspiration ouverte, et surtout que l’humanité commune disparaisse une fois pour toutes. Comme le dit l’un des personnages du roman : « Je hais l’humanité commune. [...] J’en ai assez de l’humanité, au-delà de toute mesure. Supprimez-la. Cette racaille stupide, cupide, puante, meurtrière, assassine, obséquieuse, piaillante, et sous-alimentée ! Débarrassez-en la Terre. »

En fait, de nombreux biologistes tenteront de réaliser le « rêve » de Wells. Julian Huxley a grand espoir en la biologie pour arriver à cet objectif. Il pense que, grâce à la biologie, l’homme pourra se rendre maître de son évolution, c’est-à-dire que les plus aptes ne survivront pas suite à une cruelle lutte pour la survivance mais que l’on pourra génétiquement les sélectionner. C’est ce que l’on appelle l’eugénisme positif.

Le généticien John B. Haldane, l’un des concepteurs avec Julian Huxley, Ronald Fisher et Sewal Wright de la théorie synthétique de l’évolution (ou néodarwinisme), concentrera ses recherches dans ce domaine. Collaborateur de Julian Huxley et admirateur de Wells, Haldane exposera ses vues dans un texte intitulé Daedalus or Science and the Future (Dédale ou la science et le futur, 1923), dans lequel il imagine que l’homme se libérera à l’avenir de la reproduction sexuée. Il suffira de conserver dans un milieu approprié les ovaires des « meilleures » femmes, de les faire produire un ovule chaque mois et, enfin, les féconder avec le sperme des « meilleurs » hommes. Haldane y décrit avec enthousiasme la naissance de l’eugénisme :

« Dès la première décennies du XXe siècle, nous trouvons une tentative consciente d’appliquer la biologie à la politique à travers ce que l’on appelle le mouvement eugéniste. Un certain nombre d’ardentes personnes, ayant découvert l’existence de la biologie, ont tenté de l’appliquer, dans sa forme rudimentaire, à l’époque en vue de produire une race de surhommes, et ont fait en sorte qu’un bon nombre de lois passent dans certains pays. [...] ils ont sans aucun doute préparé l’opinion publique pour ce qui est à venir, et jusqu’à ce jour ils ont servi un objectif utile. »

Julian Huxley, vice-président de la Eugenics Society de 1937 à 1944 et président entre 1959 à 1962, tentera d’imposer avec encore plus de vigueur ses idées quand il deviendra le premier directeur général de l’Unesco en 1946. Dans un document intitulé Unesco : Its Purpose and Its Philosophy (Unesco : son objet et sa philosophie, 1947), il écrit : « Donc, même s’il est assez vrai qu’une politique eugéniste radicale sera pendant de nombreuses années politiquement et psychologiquement impossible, il sera important pour l’Unesco de s’assurer que le problème eugénique soit examiné avec le plus grand soin, et que le public soit informé des questions en jeu de telle sorte que ce qui est impensable maintenant puisse au moins devenir pensable. »

Huxley soutiendra également dans les années 60 la proposition du biologiste américain et prix Nobel de biologie Hermann Muller, selon laquelle il faudrait créer une banque de sperme alimentée par des prix Nobel et des grands esprits, afin de proposer une descendance plus prometteuse aux femmes mariées à des hommes d’une intelligence quelconque. Cette banque sera effectivement créée en 1971 et Julian Huxley sera d’ailleurs pressenti pour être l’un des donneurs.

Aldous Huxley et Bertrand Russell sont tout à fait favorables à l’eugénisme mais ils seront toujours sceptiques quant à sa bonne utilisation. Dans le Meilleur des mondes, Huxley ne critique par l’eugénisme mais le fait qu’il soit utilisé pour produire également des être inférieurs (Gammas, Epsilon, etc.). Russell craint quant à lui l’incompétence des dirigeants. Le 10 mars 1963, il écrit à Julian Huxley : « Ce que vous dites sur l’eugénisme a mon approbation, mais jusqu’à un certain point seulement.

« Vous semblez croire que les gouvernements seront éclairés et que le genre humain qu’ils souhaiteront produire marquera un progrès sur l’oeuvre aveugle de la nature. Mais si une banque de sperme, telle que vous l’envisagez, avait existé pendant le régime de Hitler, Hitler aurait été le progéniteur de tous les bébés qui seraient nés de son temps en Allemagne.

« [...] Je suis entièrement d’accord avec vous sur ce que l’eugénisme pourrait obtenir, mais je m’écarte de vous sur ce qu’il obtiendrait de fait. [...] Vous semblez penser que les gouvernements seront composés de personnes sages et éclairées qui auront une échelle de valeurs assez comparable à la nôtre. » Et Julian Huxley lui répond : « Bien sûr, vous avez raison pour ce qui est des dangers inhérents aux mesures d’eugénisme [...]. Mais, d’un autre côté, il faut faire quelque chose ! »

Evidemment, l’idéal serait que des « personnes sages et éclairées » comme Russell et Huxley puissent imposer leur projet, et de préférence au niveau mondial.

 Une utopie à l’échelle planétaire

Pour mettre en oeuvre cette utopie malthusienne et eugéniste, Russell, Wells, les Huxley, etc., savent pertinemment bien qu’il faut saper les fondements mêmes de l’Etat-nation républicain. En effet, celui-ci est le seul qui puisse garantir les mêmes droits à chacun des citoyens. Le rôle de l’Etat-nation est d’assurer le bien commun et non pas de favoriser une prétendue élite au détriment du reste de la population – c’est ce qui le différencie d’un Empire ou d’une oligarchie.

Dans une république digne de ce nom, la citoyenneté n’est pas définie d’un point de vue biologique. L’appartenance à un pays ne dépend pas de la race, du sol ou du sang mais de l’engagement de chacun pour certains principes inscrits dans la constitution. Un Etat-nation est avant tout une idée : on part du principe que chaque individu est doté de capacités créatrices. Ainsi, pour assurer le bien commun, la république doit tout faire en son pouvoir afin de développer le potentiel créateur de chaque citoyen, la véritable richesse des nations.

Cette idée de république est en contradiction totale avec les postulats darwiniens et, en conséquence, les élites de l’Empire britannique s’efforceront de remettre en cause la souveraineté nationale. En fait, ils affirment que si tous les Etats se soumettaient à une seule puissance, il n’y aurait plus de conflits, plus de guerres, puisqu’il n’y aurait plus de rivalité entre nations. Russell, Wells et les Huxley justifient ainsi l’instauration d’un Empire mondial. La proposition est la suivante : soumettezvous à un gouvernement mondial, sinon vous connaîtrez la guerre.

Dans Science, puissance, violence, Russell écrit : « Du point de vue technique, un Empire Mondial exclusif est désormais possible. [...] l’unification du globe sous un seul gouvernement semble une nécessité inéluctable, du moins si nous voulons éviter un retour à la barbarie ou l’extinction du genre humain. »

Il ajoute ensuite : « La nécessité d’un gouvernement mondial se dégage avec évidence des principes de Darwin, et il s’agit d’en tenir compte si l’on désire résoudre avec humanité le problème de la surpopulation. [...] Cette autorité aura pour tâche de répartir les denrées du monde entier entre toutes les nations, proportionnellement au chiffre de la population de chacune d’elles au moment de la création de cette autorité. » Ce gouvernement mondial serait de cette manière doté d’une arme redoutable – l’arme alimentaire, comme l’explique Russell : « Si, par la suite, l’une des nations a une population accrue, elle ne saurait arguer de ce fait pour recevoir davantage. Chaque nation aurait ainsi une raison très sérieuse de ne pas se laisser indûment prolifique. » De cette manière, une nation voyant sa population croître sera certaine de connaître la famine puisque l’entité mondiale lui refusera d’octroyer davantage de denrées. Avant l’émergence d’un tel gouvernement mondial, ils envisagent que l’on passe par certaines étapes.

Dans The Open Conspiracy, Wells pense même que « nous pourrions avoir des systèmes de contrôle mondial plutôt qu’un seul Etat mondial ». Il ajoute aussi que les attaques des « conspirateurs » doivent d’abord se concentrer sur le « nationalisme à tarifs douaniers élevés » et non sur le « nationalisme de libre-échange ». En effet, le libre-échange correspond parfaitement, dans le domaine économique, à la libre compétition pour la survie et, de surcroît, offre un moyen efficace pour affaiblir la souveraineté des nations. Russell écrit le 29 juillet 1903 : « Nous sommes tous terriblement excités par le libreéchange ; pour moi, c’est le dernier vestige d’un sain internationalisme, et s’il disparaissait je serais tenté de me couper la gorge. »

Cependant, à terme, Russell ne veut pas seulement se contenter d’une puissance économique mondiale. Il écrit dans le Bulletin of the Atomic Scientists (octobre 1946) :

« Lorsque je parle d’un gouvernement mondial, je parle d’un gouvernement qui gouverne réellement, pas d’une gentille façade comme la Ligue des nations ou d’une fraude prétentieuse comme les Nations unies sous leur forme actuelle. Un gouvernement international [...] doit posséder les seules bombes atomiques, les seules usines pouvant les produire, la seule force aérienne, les seuls navires et, plus généralement, tout ce qui peut être nécessaire pour le rendre irrésistible [...]. Il devra être obligé, en vertu de sa constitution, d’intervenir par la force des armes contre toute nation qui refuserait de se soumettre à son arbitrage. »

En bon darwinien, Russell est convaincu qu’un gouvernement mondial naîtra de la rivalité intrinsèque des nations. Il écrit dans Icare : « Lorsque viendra le moment où deux groupes rivaux se disputeront la maîtrise du monde, le vainqueur sera en mesure d’introduire l’organisation mondiale nécessaire à la prévention d’une extermination mutuelle des nations civilisées. »

Il explique ensuite la nature de ce nouveau pouvoir mondial : « Il y aurait en premier lieu une tyrannie économique et politique des vainqueurs, une résurgence de rébellions et donc une suppression drastique des libertés. Toutefois, si la première douzaine de révoltes était réprimée avec succès, les vaincus abandonneraient leurs espoirs et accepteraient la place subordonnée qui leur serait assignée par les vainqueurs dans ce grand trust mondial. [...] Je crois qu’étant donné la folie humaine, un gouvernement mondial sera établi seulement par la force, et sera donc cruel et despotique. Mais je crois que cela est nécessaire pour la survie d’une civilisation scientifique [...]. »

Pour arriver à cet objectif, un premier argument sera utilisé : la terreur atomique.

 Hiroshima, mon amour

Sur l’aide précieuse qu’apportait l’arme atomique pour son « noble objectif », Russell écrit dans Common Sense and Nuclear Warfare (Bon sens et guerre nucléaire, 1959) :

« Tout ceci, pour aussi utopique que cela puisse paraître, est étroitement analogue à ce qui se passa à la suite de l’invention de la poudre à canon. Au Moyen Age, dans toute l’Europe occidentale, de puissants barons dans leurs châteaux avaient les moyens de défier le gouvernement national. C’est seulement à partir du moment où l’artillerie fut capable de détruire les châteaux que ce gouvernement se trouva en mesure de contrôler ces barons féodaux. Ce que la poudre à canon accomplit au Moyen Age, les armes nucléaires peuvent le faire aujourd’hui. »

Au départ, l’idée était de s’assurer qu’un pays acquiert l’arme atomique et que, doté de cette puissance, il impose au reste du monde sa volonté. Un pays possédant une arme si terrifiante forcerait, dans cette logique, tous les pays à abandonner leur souveraineté au profit d’un gouvernement mondial. Un proche de Russell, le physicien hongrois Leo Szilard, a joué un rôle clef dans cette stratégie. Szilard fit d’abord la rencontre de Wells en 1929. Enthousiasmé par la philosophie de Wells, Szilard tente d’organiser dès 1930 un mouvement international reposant sur les principes décrits dans The Open Conspiracy. Quelques années plus tard, il sera profondément marqué par la lecture d’un récit de Wells intitulé The World Set Free (1913). Il s’agit de l’histoire d’une invasion de la France par l’Allemagne et de l’utilisation de bombes atomiques dans un conflit mondial. La catastrophe des bombes atomiques a bousculé les habitudes des hommes, en particulier leur attachement à un pays.

Ainsi, grâce à l’utilisation des bombes atomiques et la frayeur qu’elles ont provoquée, la population est devenue raisonnable et a décidé de se soumettre à un gouvernement mondial. Rappelons aussi que c’est Wells, le « grand pacifiste », qui fut l’auteur de la formule « la guerre pour mettre fin à toutes les guerres » quand il travaillait au ministère de la Propagande sous Northcliffe pendant la Première Guerre mondiale.

Dans cette optique, il fallait, dans un premier temps, convaincre les Etats-Unis de construire la bombe atomique. A cet effet, Szilard prit contact avec Albert Einstein pour le persuader que les nazis étaient sur le point de fabriquer ce type d’armement. Or, dès les premiers mois de la guerre, les services de renseignement américain et britannique avaient établi que les Allemands étaient incapables de produire une bombe atomique et qu’ils n’essayaient pas réellement d’y parvenir.

Szilard incita toutefois Einstein à écrire au président Roosevelt afin que les Etats-Unis fournissent un effort considérable pour se doter de la bombe. La fameuse lettre du 2 août 1939 d’Einstein adressée à Roosevelt fut, selon le physicien Edward Teller, rédigée entièrement par Szilard. Russell, de son côté, fit intervenir son proche ami Robert Hutchins, président de l’université de Chicago, avec lequel il avait précédemment travaillé sur un projet d’ »unification des sciences ».

L’université de Chicago, sous l’initiative de Hutchins, fournira un site crucial pour le programme de recherches destiné à construire la bombe – le Projet Manhattan. De plus, un autre excellent ami de Russell, James Conant, président de Harvard entre 1933 et 1953, sera le principal superviseur du Projet Manhattan et ce sera lui, le premier, qui suggérera d’utiliser la bombe atomique sur Hiroshima. Il est bien établi qu’avant le bombardement d’Hiroshima et de Nagasaki, le Japon était déjà en négociations avec l’administration américaine et s’apprêtait à capituler dans des termes similaires à ceux acceptés après la destruction atomique. L’acte de Truman fut, de ce fait, gratuit en termes militaires. Il ne s’explique que par une volonté hégémonique dont Russell et ses amis tirèrent parti pour imposer une nouvelle forme de terreur : la terreur nucléaire. Leur but était, par ce chantage, de geler tout développement technologique associé au nucléaire et de prendre en même temps le contrôle stratégique des Etats dépourvus de la bombe.

Russell entreprit ensuite d’empêcher les Soviétiques de mettre au point leur propre capacité nucléaire. A cette fin, le « père du mouvement pacifiste » proposa dans le Bulletin of the Atomic Scientists de septembre 1946, que les Etats-Unis lancent une attaque nucléaire préventive contre l’URSS. Le pacifisme qu’il avait affiché toute sa vie durant prenait alors une forme pour le moins délirante. Et il ne s’en repentira pas comme on peut en juger de cet entretien accordé en 1959 à la BBC :

« BBC : Est-il vrai ou non que vous avez défendu il y a quelques années l’idée d’une guerre préventive contre le communisme, contre la Russie soviétique ?

« Russell : C’est entièrement vrai, et je ne m’en repens pas aujourd’hui. Ce n’est pas incohérent avec ce que je pense maintenant. [...] A un certain moment, juste après la guerre, les Américains avaient le monopole des armes nucléaires et avaient proposé le plan Baruch qui avait pour but d’internationaliser les armes nucléaires, et je jugeais qu’il s’agissait d’une proposition extrêmement généreuse de leur part, [...] ; ce n’est pas que j’ai défendu l’idée d’une guerre nucléaire mais je pensais qu’une forte pression devait être mise sur la Russie pour accepter le plan Baruch, et j’ai pensé que s’ils continuaient à refuser, il aurait été sans doute nécessaire d’aller vraiment en guerre. »

La même année, Aldous Huxley écrit dans La science, la paix, la liberté : « [...] à moins, bien entendu, qu’elles ne soient au préalable réduites en miettes par les possesseurs actuels de la bombe [les Etats-Unis et la Grande-Bretagne], ou à moins que la raison, l’abandon de souveraineté absolue, et l’institution d’un gouvernement mondial, ne viennent à remplacer le nationalisme, les autres nations seront pourvues par les hommes de science des mêmes méthodes, ou de méthodes encore meilleures pour la fabrication des projectiles atomiques. » Bref, pour que les Etats-Unis et l’Angleterre gardent leur suprématie, il faut soit détruire les acquéreurs potentiels de l’arme atomique soit imposer un gouvernement mondial.

En 1949, l’Union soviétique se dotait de l’arme atomique et compromettait quelque peu le schéma de départ imaginé par Russell et Huxley. Toutefois, Hiroshima et Nagasaki avaient provoqué l’effet souhaité : la peur d’une conflagration nucléaire mondiale. Et c’est ce que Russell exploitera avec grand succès.

En 1960, il crée le Comité des 100, un regroupement de personnalités qui précédera la création du « Ban the Bomb Movement ». Ce fut le mouvement pacifiste de masse qui allait préfigurer tous les mouvements écologistes et protestataires des années à venir. A partir de cette époque,

Russell sera à l’origine de la plupart des manifestations ou initiatives promouvant le pacifisme. Il réussira à mobiliser de très nombreux scientifiques sincères dans leurs craintes de l’arme atomique mais inconscients du fait qu’ils contribuaient à servir des projets d’utopie malthusienne et eugéniste.

Il s’agit de « ratisser large » – contre la guerre – et de justifier ainsi un gouvernement mondial. Sur cette base, Russell publiera avec Einstein le Manifeste de 1955, signé par plusieurs éminents scientifiques, demandant aux gouvernements d’abandonner l’arme nucléaire et déclarant que « l’abolition de la guerre demandera des limitations déplaisantes de souveraineté nationale ». La même année, Nikita Khrouchtchev enverra quatre émissaires auprès de Russell lors d’une réunion de la World Parlemantarians for World Government.

Les représentants de Khrouchtchev feront l’éloge de Russell et de Szilard, ces derniers ayant proposé la mise en oeuvre d’un condominium thermonucléaire dominé par l’Union soviétique et les Anglo-américains.

C’est dans cet esprit que sera conçu le régime de terreur bipolaire, inspiré du concept d’équilibre des forces et connu sous le nom de « Destruction Mutuelle Assurée » (MAD en anglais, c’est-à-dire « fou »).

La doctrine MAD sera élaborée à l’occasion des Conférences de Pugwash [5], un mouvement de scientifiques créé en 1957 à l’instigation de Russell. Elle sera dévoilée pour la première fois par Leo Szilard lors de la deuxième Conférence de Pugwash, qui eut lieu à Québec en 1958. Dans son discours, intitulé « Comment vivre avec la bombe et survivre – La possibilité d’une Pax Russo-Americana dans la phase fusées à longue portée de ce que l’on appelle l’impasse atomique », il arrive au constat suivant : « A vrai dire, si l’Amérique et la Russie se menacent l’une l’autre de destruction de toutes les villes de l’ennemi, comme représailles de la perte d’une de leurs villes, une telle menace ne serait crédible qu’au prix de la destruction totale des villes des deux nations. » Ainsi, pour éviter une guerre de destruction totale, il propose que les Etats-Unis et l’Union soviétique se mettent d’accord sur des règles strictes en cas de conflit.

En premier lieu, les deux superpuissances devraient accepter l’idée de guerre limitée et n’utiliser la bombe atomique que contre des troupes au combat se trouvant dans leurs frontières de pré-guerre. Ensuite, il prend le cas de figure suivant : dans un quelconque litige, la Russie devrait donner le nom d’une vingtaine de villes américaines et menacer d’en détruire une, tout en laissant le temps aux autorités américaines pour la faire évacuer de sa population, tout en ajoutant que « pour rendre cette menace crédible, la Russie ferait comprendre qu’elle [...] tolérerait, et cela sans représailles, que l’Amérique détruise des villes russes ayant la même quantité de population ».

La Pax Russo-Americana devait, selon Szilard, s’établir sur le régime de l’équilibre de la terreur – les pays belligérants acceptant de se détruire des villes de taille identique, une à une afin d’éviter toute escalade. La doctrine MAD sera adoptée en 1962 par Robert McNamara [6], ministre de la Défense de l’administration Kennedy, au moment de la crise des missiles de Cuba orchestrée par Khrouchtchev, Russell et leurs acolytes.

Il est vrai que la tactique imaginée par Russell, Szilard et les autres n’a pas abouti à un gouvernement mondial. Néanmoins, les effets de leurs initiatives se font encore sentir aujourd’hui. Par exemple, l’énergie nucléaire reste encore associée, dans l’esprit des gens, à la bombe. Or l’énergie atomique, à l’origine, constituait un grand espoir pour le développement industriel du tiers monde. Cet espoir a été contrarié par la signature du Traité de nonprolifération en 1970, réservant aux pays qui possédaient déjà l’arme atomique le contrôle exclusif de la technologie de l’atome. L’arme atomique a ainsi contribué à entacher l’image d’un remarquable progrès : l’énergie nucléaire. A en lire Aldous Huxley dans La science, la paix, la liberté, cet objectif était voulu : « Il nous faut conclure que l’énergie atomique est, et demeurera vraisemblablement longtemps, une source de puissance industrielle qui est, politiquement et humainement parlant, indésirable au suprême degré. »

Pour éviter que de nombreux pays accèdent à cette « source de puissance industrielle », Aldous Huxley préconisait déjà ce qui suit : « [...] la nécessité d’un organisme international de contrôle chargé de préserver l’humanité des triomphes de la science est encore plus grande maintenant qu’elle ne l’était avant Hiroshima. » Il reprenait alors l’idée de lord Brabazon au lendemain de la Deuxième Guerre mondiale, selon laquelle il fallait constituer une commission internationale d’inspection habilitée à pénétrer dans les laboratoires et les usines dans toutes les parties du monde. Huxley ajoutait :

« En principe, les propositions de mise en commun des connaissances dangereuses, et de création d’un inspectorat international, sont excellentes ; et, pour certains esprits la théorie d’une “force de police internationale” semble attrayante et même praticable. Mais, hélas, du principe à l’application, et de la théorie à la pratique, la route est longue et pénible. »

En effet, la première mise en pratique sera réalisée bien plus tard, par Margaret Thatcher et George Bush avec la guerre du Golfe. Ce qu’ils appelaient eux-mêmes le « nouvel ordre mondial » devait empêcher les pays du tiers monde d’accéder à des technologies de pointe duales (à usage civil et militaire), politique connue aussi sous le nom d’ »apartheid technologique ». L’inspectorat international tant souhaité par Huxley est véritablement devenu effectif, pour la première fois, avec les multiples interventions des inspecteurs de l’Onu en Irak.

 L’argument écologiste

Un rapport, intitulé Report from the Iron Montain on the Possibility and Desirability of Peace, a fait beaucoup de bruit lors de sa publication en 1967. Rédigé par un groupe d’experts anonymes entre 1963 et 1965, ce rapport a vraisemblablement été commandité par McGeorge Bundy et McNamara, tous deux membres du gouvernement américain à l’époque. Cette étude part du principe qu’un conflit n’est plus possible dans le cadre de la doctrine MAD et que la guerre ne peut plus assumer ses « fonctions sociales » de façon crédible. Dans ce contexte, il faut lui trouver un substitut et il semble que créer une menace écologique apparaît comme une possibilité intéressante : « La pollution totale du milieu pourrait remplacer la possibilité de destruction en masse par des engins nucléaires en tant que principale menace apparente exercée contre la survie de l’espèce. L’empoisonnement de l’air ainsi que des sources principales de nourriture et d’eau est déjà en bonne voie et, à première vue, pourrait apparaître comme prometteur, vu sous cet angle ; cet empoisonnement constitue une menace contre laquelle on ne peut se défendre qu’en utilisant à fond l’organisation sociale et le pouvoir politique. »

La commission Trilatérale, l’organisme fondé en 1973 par David Rockefeller, exprimait en 1991 le même sentiment dans un rapport intitulé Beyond Interdependance : « La crainte d’un conflit nucléaire, qui a exercé une pression psychologique considérable à une époque, [...] est en train de s’estomper. Mais certaines menaces environnementales pourraient finir par exercer la même pression dans l’esprit des peuples. [...] Les négociations environnementales pourraient ressembler aux négociations en matière de désarmement. »

Julian Huxley avait anticipé la possibilité d’utiliser l’argument écologiste contre le développement de la science et l’industrie, ainsi que comme moyen de remettre en cause la souveraineté des nations. Dès 1948, il sera l’un des fondateurs d’une institution de recherche pour la conservation baptisée Union internationale pour la conservation de la nature (UICN), avec des statuts rédigés par le Foreign Office. En 1969, Edward Max Nicholson, dirigeant de l’UICN à l’époque, déclarait : « Les membres de Pugwash évaluent correctement le danger de la contamination nucléaire. [...] Leurs buts et leurs idées sont plus larges que ceux des écologistes mais ils poursuivent des intérêts communs fondamentaux. [...] Peu à peu, les efforts des deux organisations se fondront ensemble ! »

En 1961, sous l’impulsion de Julian Huxley, est créé le World Wildlife Fund (WWF), conçu au départ pour financer les activités de l’UICN. En fait, Huxley a fondé cet organisme suite à une tournée qu’il effectua en Afrique en tant que conseiller auprès de l’Unesco. Il savait que de nombreux pays africains allaient accéder à l’indépendance et qu’il fallait, à ce titre, garder un moyen d’intervention. Ainsi, au nom de la conservation de la nature, il va défendre l’idée de créer d’immenses parcs naturels (comme au bon vieux temps de l’Empire), sachant que ces zones ne pourront jamais être exploitées industriellement et qu’elles seront des entraves à de futurs projets d’infrastructure. Lors d’une discussion avec un représentant du magazine scientifique Fusion en 1983, Thomas Lovejoy, dirigeant du WWF Etats-Unis, déclarait : « Le problème numéro un, ce sont ces satanés secteurs publics et nationaux des pays en voie de développement ! Ces pays pensent qu’ils ont le droit de développer leurs ressources et ils s’affairent. [...] Le véritable problème, c’est ce stupide nationalisme et les plans de développement auxquels il conduit. »

Quand on examine le pedigree d’autres personnalités qui ont fortement marqué le WWF, on se rend compte que nous sommes loin de la figure attachante du panda. Par exemple, le prince Bernhard des Pays-Bas, président de la Royal Dutch Shell, fut cofondateur du WWF. Son passé est plutôt trouble puisqu’il fut recruté en 1934 par les services secrets nazis et affecté ensuite à IG Farben, l’entreprise chimique qui fabriquait le zyklon-B destiné aux chambres à gaz. Il a assuré le financement du WWF grâce à la création du Club des 1001, c’est-à-dire 1001 donateurs comprenant entre autres la plupart des têtes couronnées d’Europe.

En 1964, il déclarait que c’est « le progrès technique, industriel et économique [qui] menace la nature dans toutes les régions du monde. [...] La pollution sera un danger plus grand que la possibilité d’un conflit à l’échelle mondiale ». Il démissionnera de la direction du WWF en 1976, suite à une affaire de corruption. Il y a ensuite le prince Philip, duc d’Edimbourg, qui participera à la création du WWF et en sera le président international entre 1981 et 1993. Il reste aujourd’hui président d’honneur du WWF et y jour encore un rôle prédominant. Le mari de la reine Elizabeth II d’Angleterre a toujours été fidèle à la pensée malthusienne de Julian Huxley. Dans un discours donné le 11 mars 1987, il affirmait : « Je crois que [...] la pression exercée par la population – le simple nombre de gens sur cette planète – est la cause la plus importante de la dégradation de l’environnement naturel [...]. Tout ceci a été rendu possible par la révolution industrielle et le développement explosif de la science a été propagé dans le monde entier par la nouvelle religion économique du développement. » Et d’émettre le souhait suivant en août 1988 : « Au cas où je serais réincarné, je souhaiterais l’être sous la forme d’un virus mortel afin d’apporter ma contribution au problème de la surpopulation. »

Le WWF (rebaptisé Fonds mondial de la nature) est la plus grande institution écologiste au monde, puisque y adhèrent 103 organismes gouvernementaux et plus de 640 organisations gouvernementales. Il se vante d’avoir dépensé depuis 1985 plus de 1 milliard de dollars en divers projets de protection de la nature. De plus, l’environnementalisme antiscientifique et malthusien du WWF a inspiré bien d’autres mouvements comme le Club de Rome, Greenpeace, Les Amis de la Terre, etc. Cette dynamique écologiste a d’ores et déjà fait accepter à une grande partie de l’opinion publique les prédicats malthusiens – surpopulation, limite des ressources naturelles, aspect destructeur de la science et de la technologie, etc. Bon nombre de scientifiques et de dirigeants politiques ont également décidé de s’adapter à ce changement de paradigme. Ainsi, les « grands de ce monde » déploient beaucoup d’énergie pour prendre des mesures d’urgence contre d’hypothétiques menaces sur l’environnement, alors qu’ils se désintéressent de problèmes bien réels comme les famines, les épidémies et le manque d’infrastructure de base dans de nombreux pays.

Le Canadien Maurice Strong, viceprésident du WWF jusqu’en 1975 et président du bureau de l’UICN, a joué un rôle clef pour que les questions d’environnement déterminent les débats politiques et économiques à l’échelle internationale. Président de Petro-Canada (1976-1978) et d’Ontario Hydro, Strong fut le premier directeur exécutif du Programme des Nations unies pour l’environnement (PNUE) jusqu’en 1975 et c’est lui qui fut chargé, en tant que sous-secrétaire général des Nations unies, de diriger le sommet de la Terre de Rio de Janeiro en 1992. Il s’agissait d’une nouvelle étape, après le Protocole de Montréal visant à interdire les CFC, pour convaincre les nations d’abandonner une partie de leur souveraineté afin de mieux répondre aux problèmes d’environnement.

Nous sommes loin de l’écologisme folklorique de quelques hippies ou contestataires voulant sauver la faune et la flore. Il s’agit d’une véritable arme utilisée contre la science et la souveraineté des nations, au service d’une utopie malthusienne.

 Un monde sans science

Wells et Russell voulaient assurer la suprématie de l’Empire britannique dans les affaires du monde. Aujourd’hui, pourtant, cet empire n’existe plus sous la même forme. Il a mué. D’un empire s’imposant presque exclusivement par la conquête militaire, il s’est transformé en empire financier dont les centres s’appellent City de Londres, Wall Street, Fonds monétaire international ou Organisation mondiale du commerce. Nous avons une confirmation de cet état des choses par les paroles du dirigeant du WWF Thomas Lovejoy, dans l’entretien mentionné plus haut : « Je suis le président du comité exécutif du conseil d’administration de la [compagnie d’assurance] Metropolitan Life. Savez-vous qui est vraiment Russell E. Train [président du WWF américain] ? Il est membre du conseil d’administration d’Union Carbide. [...] Regardez donc le conseil de direction du WWF et vous y trouverez les dirigeants du monde des affaires industrielles et financières. »

Il n’est pas anodin non plus que le grand écologiste Maurice Strong soit également coprésident du Forum économique de Davos et proche conseiller du directeur de la Banque mondiale, James Wolfessohn. Ainsi, le grand coup de maître de Russell, Wells et les Huxley se résume à avoir créé une matrice culturelle malthusienne et darwinienne dont les axiomes sont partagés aussi bien par les tenants du nouvel empire financier que ses opposants écologistes.

Le point commun des écologistes et des financiers est un rejet de la société industrielle et du développement scientifique. Les frères Goldsmith incarnent sans doute le mieux cette « division du travail ». Le financier britannique Jimmy Goldsmith fut le fossoyeur de l’industrie britannique ; il l’a littéralement saccagée par ses opération spéculatives prédatrices. Son frère, Teddy, fondateur du magazine L’Ecologiste, milite soi-disant contre la mondialisation et prône un retour à la société tribale car l’homme souffre d’une « inadaptation biologique à la civilisation technique ».

Leurs chemins sont certes différents mais la destination est identique : un monde sans science, sans technologie et sans industrie.

Benoit Chalifoux et Philippe Messer

 Encadré 1 - Prométhée ou Dédale ?

En ce qui concerne la téknè et la science, la civilisation européenne s’est trouvée confrontée depuis la Grèce antique à deux traditions opposées. Russell tout comme le généticien Haldane, en se référant dans leurs écrits au mythe grec de Dédale et Icare, ont contribué à en propager une vision négative. Si Russell voit en Icare le sort de l’homme qui, voulant s’affranchir des contraintes imposées par la nature, finit par se tuer, Haldane voit en Dédale, le père d’Icare, le destin glorieux du scientifique et le précurseur de tous les biologistes.

En effet, rappelons que c’est Dédale qui avait accepté de transformer la reine Pasiphaé en vache pour qu’elle puisse s’accoupler avec un taureau dont elle était tombée amoureuse. Il en résulta la naissance du Minotaure. Haldane se réjouit de voir que, malgré la monstruosité de cette expérience de « génétique expérimentale », Dédale n’a pas été puni par les dieux : « Il fut le premier à démontrer que le travailleur scientifique n’est pas concerné par les dieux. » Ainsi, Haldane conclut que les travaux des biologistes apparaissent toujours, au départ, contre nature et immoraux, avant de devenir, avec le temps, des dogmes indiscutables.

Ces deux conceptions, qui semblent au premier abord s’opposer, sont toutefois cohérentes avec la façon dont Hésiode a interprété un mythe encore plus fondamental, celui de Prométhée. Contrairement à la mythologie traditionnelle et à Eschyle, qui voyaient en lui non seulement le créateur de l’homme mais aussi son libérateur, Hésiode affirme que Prométhée, parce qu’il aurait trompé Zeus lors du partage du taureau offert en sacrifice aux dieux, aurait conduit ce dernier à priver l’homme du feu et de l’abondance spontanée de la nourriture sur terre. Prométhée, qui aurait ensuite volé le feu sacré pour le donner aux hommes, n’aurait fait qu’empirer les choses car Zeus, pour se venger, aurait fait engendrer Pandore pour l’offrir au frère de Prométhée, Epiméthée. Pandore est connue pour avoir aggravé le sort de l’homme en ouvrant, malgré l’interdiction de Prométhée, la boîte dans laquelle il avait emprisonné la vieillesse, la maladie, le travail, le vice et la passion, les maux qui allaient contaminer les mortels pour toute leur existence à venir. La science, qui est associée au don du feu à l’homme, constitue donc le symbole même, selon Hésiode, de la chute de l’homme ou, au mieux, une maigre compensation pour la perte des privilèges célestes qu’il détenait au départ.

Russell et Haldane partagent le point de vue d’Hésiode selon lequel l’homme se trouve, par ses activités scientifiques, en porte-à-faux avec la loi naturelle ou divine. Pour Russell, il en résultera tôt ou tard un malheur alors que pour Haldane l’homme s’en tirera toujours à bon compte, épargné par la colère des dieux. Le dualisme implique nécessairement, pour eux, un être humain qui se soumet à l’ordre du monde ou le défie, mais ne s’accorde jamais avec lui.

Il existe cependant une autre tradition, opposée au dualisme que nous venons de présenter. Pour Eschyle et les véritables partisans de la science, il n’existe pas de dichotomie entre loi naturelle et développement de l’homme. Prométhée ne viole aucune loi, il ne fait que défier un dieu, Zeus, qui en raison de ses propres caprices se trouve lui-même en violation avec la loi naturelle. Platon considérera dans le Timée que l’homme fut créé par un dieu juste et bon qui venait de constater un manque au sein de sa création. Selon Platon, l’homme n’a pas été créé au départ comme un être parfait mais plutôt comme un être perfectible, comme un principe d’action capable d’étudier les lois de l’univers et d’utiliser ses capacités créatrices pour son propre développement : il n’y a donc jamais eu de déchéance. Platon considère ainsi que le développement de la civilisation est associé à un progrès de la connaissance parfaitement légitime et même voulu par Dieu. La création, de plus en plus consciente, est l’expression même de l’histoire du monde et de l’homme dans le monde.

 Encadré 2 - Enfermer la science dans la logique formelle

Bertrand Russell a cherché à enfermer la pensée scientifique dans un carcan axiomatique formel. Son oeuvre la plus connue, Pincipia mathematica, qu’il a rédigée en 1900 avec Norman Whitehead, consiste à réduire la pensée créatrice de l’homme à un raisonnement purement mathématique, découplé de toute intervention transformatrice de la nature et des sciences physiques.

Pour Russell, toute science est assimilée automatiquement à la logique. Les problèmes philosophiques, quant à eux, sont soit pas du tout philosophiques, soit purement logiques. Par logique, il entend la décomposition de tout processus de pensée en un ensemble de règles de transformations simples, appliquées à des données brutes. Russell pense que tout processus de raisonnement est composé de « fonctions propositionnelles » de base, à partir desquelles on peut générer une infinité de propositions, et par la suite des théorèmes qui ne seront déclarés vrais ou faux que lorsqu’ils seront confrontés au monde réel. Le progrès scientifique ne peut, selon lui, être assuré que si l’on maintient dans notre pensée une neutralité au point de vue moral, neutralité que seule la logique peut assurer. En effet, la logique ne vise pas à expliquer que tel ou tel univers existe plus que tout autre, ou que le monde a tel ou tel caractère moral souhaitable. Elle ne peut que montrer les différentes alternatives possibles, mais elle refuse de légiférer sur ce que le monde est réellement.

Cette approche nous mène directement au dualisme esprit-matière. La raison a des lois qui lui sont propres, indépendamment des lois qui régissent le développement de l’univers réel. Ainsi, le monde réel ne peut être perçu que par l’intermédiaire du monde sensible et les différents éléments qui le constituent ne peuvent êtres organisés entre eux que par la logique, qui doit chercher avant tout à les épurer et ne conserver que ceux qui nous sont donnés directement par l’expérience des sens. Evidemment, ce portrait ne correspond pas à la réalité du monde physique. Pour résoudre ce problème, Russell propose d’établir certains critères qui nous permettront de choisir, « dans le chaos des données sensibles, certaines données pouvant être considérées comme les aspects différents (dans l’espace ou dans le temps) d’une même chose ». Il explique dans La méthode scientifique en philosophie que son objectif « est de montrer la voie à suivre pour que, étant donné un monde possédant les propriétés que les psychologues trouvent dans le monde sensible, il soit possible, au moyen de constructions purement logiques, de le traiter mathématiquement en définissant des séries et des classes de données sensibles qui puissent respectivement s’appeler “particules”, “points” et “instants”. »

Cette tâche est, à son avis, un préalable nécessaire à la mise en corrélation des mondes sensible et réel car si « de pareilles constructions sont possibles, dès lors la physique mathématique s’applique au monde réel, en dépit du fait que ses particules, points et instants ne se trouvent pas parmi les entités existant actuellement ».

Russell prétend que son approche ne vise qu’à améliorer l’efficacité de la méthode scientifique, afin de nous permettre de déduire plus sûrement des lois physiques tout en évitant que s’introduisent à notre insu des erreurs. Cependant, derrière cette préoccupation apparente se cache sa haine pour tous ceux qui, comme Platon, rejettent le dualisme esprit-matière. Dans son Histoire de la philosophie occidentale, il écrit : « La recherche de la vérité, lorsqu’elle vient du coeur, doit ignorer les considérations morales. [...] Platon [contrairement aux sophistes] est toujours porté à défendre des idées susceptibles de rendre les gens vertueux, à ce qu’il croyait ; il n’est presque jamais intellectuellement honnête, parce qu’il se laisse aller à juger des doctrines en fonction de leurs conséquences sociales. Même en cela il n’est pas honnête ; il prétend suivre un argument et juger selon des normes purement théoriques, alors qu’il fausse la discussion pour la conduire à un résultat vertueux. C’est lui qui a introduit ce vice dans la philosophie, qui a persisté depuis. »

Il fera le même reproche à Gottfried Leibniz. Dans son essai La philosophie de Leibniz, Russell cherche non seulement à réduire l’ensemble de la philosophie de ce grand penseur à « cinq prémisses simples », à partir desquelles on peut déduire tout ce qu’il a écrit, mais aussi à la découpler de toutes considérations morales. Leibniz affirmait qu’il existait une harmonie préétablie entre le monde des idées et le monde moral (physique en l’occurrence), que Dieu désirait la poursuite de la perfection métaphysique en même temps que la perfection morale. « Mais une fois qu’on a reconnu que la mal est un prédicat positif, affirme Russell, toute la théorie privative du mal s’écroule, et avec elle la connexion entre la perfection métaphysique et la perfection morale, comme aussi la définition de Dieu conçu comme ayant tous les prédicats positifs. »

Le grand mathématicien Kurt Gödel démontra, en 1931, que la méthode de Russell débouchait nécessairement sur un épuisement de la créativité scientifique. De l’intérieur, en se penchant sur la démarche de la logique elle-même, il prouva qu’il existe toujours des propositions vraies qui ne pourront jamais être déduites à partir d’un ensemble donné d’axiomes de départ, et que la raison d’être d’un système – sa cause – ne peut que se trouver nécessairement en dehors de lui.

Dans l’histoire de la science, la découverte de lois nouvelles ne se fait pas par des raisonnements purement abstraits mais par l’intermédiaire d’anomalies qui se présentent d’abord dans le monde « physique ». Elles ne sont formalisées dans le langage mathématique qu’a posteriori, sous forme d’hypothèses, qui sont par leur nature même incompatibles avec toute donnée déduite ou induite, pour être finalement intégrées comme axiomes d’une matrice entièrement révisée.

C’est ce processus qui est à l’origine de la création, dans le monde « physique », de nouvelles richesses et qui permet à l’homme, tout en élevant son niveau de connaissance « théorique », d’améliorer son niveau de vie et de faire face à l’apparente limitation des matières premières.

Pour Russell, au contraire, la poursuite par l’homme de la vérité scientifique n’a de sens que si elle est strictement individuelle et abstraite, et elle ne peut conduire par conséquent à l’amélioration de la condition humaine car, pour elle, les lois de l’univers physique sont contraires à celles régissant le développement de l’intellect.


Bibliographie

  • Aldous Huxley, Le meilleur des Mondes, traduit par Jules Castier, Plon, 1977.
  • Aldous Huxley, Retour au meilleur des Mondes, traduit par Denise Meunier, Plon, 1978.
  • Aldous Huxley, La science, la paix, la liberté, traduit par Jules Castier, Editions du Rocher, 1979.
  • Julian Huxley, Essays of a Humanist, Chatto & Windus, Londres, 1964.
  • Julian Huxley, L’Homme, cet être unique, traduit par Jules Castier, Editions de la Baconnière, 1947.
  • Lyndon H. LaRouche, « How Bertrand Russell Became an Evil Man », Fidelio, Vol. III, n°3, automne 1994.
  • André Pichot, La société pure – De Darwin à Hitler, Flammarion, 2000.
  • Bertrand Russell, Science, puissance, Violence, traduit par William Perrenoud, A la baconnière, 1954.
  • Bertrand Russell, Autobiographie, traduit par Antoinette et Michel Berveiller, Stock, trois volumes, 1968, 1969, 1970.
  • Bertrand Russell, Icarus or the Future of Science, Londres, K. Paul, Trench, Trubner & Co., ltd., 1924.
  • Bertrand Russell, Common Sense and Nuclear Warfare, New York, Simon and Schuster, 1959.
  • Bertrand Russell, Histoire de la philosophie occidentale en relation avec les événements politiques et sociaux de l’antiquité jusqu’à nos jours, Gallimard,1953.
  • Bertrand Russell, La philosophie de Leibniz, traduit par J. et R. Ray, F. Alcan, 1908.
  • Herbert G. Wells, La guerre des Mondes, traduit par Henry D. Davray, Gallimard, 1973.
  • Bertrand Russell, La machine à explorer le temps, traduit par Henry D. Davray, Gallimard, 1972.
  • Bertrand Russell, L’île du docteur Moreau, traduit par H. Davray, Gallimard, 1972.
  • Bertrand Russell, The open conspiracy ; blue prints for a world revolution, Londres, V. Gollancz ltd., 1928.
  • Bertrand Russell, Experiment in autobiography, Londres : V. Gollancz, 1934
  • Carol White, The New Dark Ages Conspiracy, The New Benjamin Franklin House Publishing Company, Inc, 1980.


Notes

1. La Société fabienne a été créée en 1884 pour propager la pensée libérale et socialiste. Parmi les intellectuels les plus actifs de la Société, on peut mentionner Beatrice et Sidney Webb ainsi que George Bernard Shaw. Dans son Autobiographie (1967), Russell exprime son admiration pour les Webb, tout en leur reprochant « une tolérance [...] envers les régimes de Mussolini et de Hitler, et finalement une adulation assez niaise du gouvernement soviétique ». La Société fabienne exerce encore aujourd’hui une grande influence sur le Parti travailliste britannique.

2. Harold Mackinder a été directeur de la London School of Economics et a ouvert un nouveau domaine de réflexion : la géopolitique. Selon ses vues, pour assurer la suprématie de l’Empire, il fallait empêcher par tous les moyens, y compris la guerre, que s’établisse une alliance et une coopération entre la France, l’Allemagne et la Russie.

3. Lord Grey, membre de la Chambre des lords à partir de 1886, il a été l’administrateur de la Rhodésie (1896-1897) et directeur de la British South Africa Company. Il est ensuite devenu gouverneur général du Canada (1904-1911) avant d’être nommé président de la Royal Colonial Institute. Lord Milner a été ministre des Finances en Egypte puis haut commissaire de l’Afrique du Sud avant de devenir l’administrateur de Rhodes Trust. Il se définissait lui-même comme étant un « patriote de race britannique ». Lord Cecil est l’un des architectes de la Ligue des nations ; il y sera le représentant du Dominion d’Afrique du Sud. Il sera le cofondateur et président de l’International Peace Campaign et recevra le prix Nobel de la Paix en 1937.

4. Dans Retour au meilleur des mondes, il définit la science comme la tendance originelle et fondamentale de l’esprit à « imposer l’ordre à la confusion, à faire naître l’harmonie de la dissonance », et qu’elle met en danger la « variabilité biologique » de l’homme, la « diversité native » de chaque individu. Il explique que si « dans le domaine des sciences, des arts et de la philosophie, les effets [...] de cette “volonté à ordre” sont surtout bénéfiques, [...] c’est dans le domaine social, en politique et en économie [...] qu’elle devient vraiment dangereuse ».

5. Le mouvement de Pugwash a été fondé en 1957 par Joseph Roblat. Ce mouvement de scientifiques a obtenu le prix Nobel de la Paix en 1995. Incapables d’établir une position commune au moment de la guerre du Kosovo, les dirigeants de ce mouvement ont, un an plus tard, publié une déclaration officielle décrivant les « moyens permettant d’éliminer les causes de la guerre » : entériner de « véritables accords de libre- eacute ;change », encourager les « pays riches à sacrifier les éléments de leurs souveraineté qui empêchent un partage plus équitable des ressource globales », diffuser exclusivement des « technologies appropriées » dans le tiers monde afin d’empêcher une industrialisation trop rapide et d’ »atténuer la compétition pour les ressources » tout en assurant une plus grande protection de l’environnement. Ainsi, derrière sa façade pacifiste, on retrouve tous les thèmes chers aux utopistes libéraux.

6. Robert McNamara est tristement célèbre pour avoir inventé la pratique du body count pendant la guerre du Vietnam, c’est-à-dire que l’on mesurait le succès des opérations au nombre de cadavres chez l’ennemi. En 1980, il exprimait ses idées malthusiennes de façon explicite : « Le problème principal, c’est celui de la croissance de la population [...] Il n’y a que deux anières d’éviter un monde de 10 milliards d’individus. Ou bien l’on fait baisser rapidement les chiffres actuels de la natalité, ou bien l’on fait augmenter les chiffres de la mortalité. » McNamara a également été président de la Banque mondiale.


 

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« Le parti a pour objet de combattre, en France et dans le monde, pour la paix par le développement économique et l'égalité des chances et contre l'usure financière et les idéologies du sol, du sang et de la race. Il défend pour chacun et entre les peuples le progrès matériel, intellectuel et moral. A cet effet, il participe à la vie politique de notre pays, notamment lors des échéances électorales. Il peut apporter son soutien politique et financier à des partis et associations dont l'objet concorde avec celui-ci. »

Extraits des statuts - Article 2 - Objet