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Guerre mondiale, il est minuit moins cinq

La City et Wall-Street fomentent la guerre pour éviter la refonte des institutions financières. Il nous faut changer la donne afin d’empêcher que la situation dégénère en catastrophe nucléaire.

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Manipulation par la terreur : non à la mise en place de régimes d’exception

Nous publions ce dossier à un moment de l’histoire où le choix politique devient clair : soit un retour à l’austérité économique de Hjalmar Schacht, associée aux politiques militaires et policières du nazisme, soit une nouvelle donne dans l’esprit de Franklin Delano Roosevelt, couplée à une politique de paix par le développement mutuel.

Avec le démantèlement du Code du travail, de la recherche et du système de retraites, avec la liquidation du service public et du plan, nous sommes déjà engagés chez nous dans une voie absolument contraire à celle du programme du Conseil national de la Résistance du 15 mars 1944 et à celle qui inspira les droits définis par le Préambule de la Constitution du 27 octobre 1946.

C’est ainsi que « la victoire remportée par les peuples libres sur les régimes qui ont tenté d’asservir et de dégrader la personne humaine », grâce à laquelle le peuple français avait obtenu « des droits inaliénables et sacrés », se trouve remise en cause.

Une « stratégie de tension » est mise en place à l’échelle mondiale pour obtenir la soumission des peuples par la peur.

Déjà, cette stratégie a été expérimentée dans les années soixante contre Charles de Gaulle et dans les années soixante-dix contre le compromis historique entre la Démocratie chrétienne et le Parti communiste italiens. L’assassinat des frères Kennedy et de Marin Luther King, aux Etats-Unis, fit partie de cette même stratégie. Aujourd’hui, avec les nouveaux attentats terroristes, les mêmes réseaux - chez nous, ceux identifiées à l’OAS - reviennent pour servir la même cause : celle d’un contrôle de la société par un « ordre noir ». Les attentats d’Atocha à Madrid évoquent ainsi directement ceux de la gare de Bologne, en 1980. Les textes qui suivent vous permettront de mieux faire le point pour comprendre et agir. 1. Face à la crise : stratégie de tension et krach financier, par Lyndon LaRouche ; 2. Stratégie de la tension : le cas de l’Italie, par Claudio Celani ; 3. Qui est derrière la terreur contre l’Europe ?, par Anno Hellenbroich ; 4. L’assassinat d’Aldo Moro ; 5. Le beau linge militaire de la Loge P2 ; et 6. La synarchie : Schacht, Skorzeny et Allen Dulles.

 Face à la crise :
stratégie de tension et krach financier

par Lyndon LaRouche

Déclaration de Lyndon LaRouche, candidat à l’investiture présidentielle du Parti démocrate américain, le 24 mars 2004.

L’attentat terroriste de Madrid, conjugué à la caution tacite apportée par l’administration Bush à l’escalade de la politique d’assassinats du gouvernement Sharon, a provoqué un brutal changement de situation dans tous les points de tension du monde, devant inévitablement entraîner de profondes répercussions. En ce sens, lorsque la Ligue arabe se réunira à Tunis les 28 et 29 mars, ce sera dans des conditions de crise stratégique globale qualitativement différentes de celles existant il y a quelques semaines encore.

Je m’explique.

Il y a quelques mois, j’ai appris qu’une nouvelle vague d’attentats terroristes, dirigée en fin de compte contre les Etats-Unis et d’autres pays des Amériques, était en préparation, orchestrée par une organisation terroriste coordonnée depuis l’Espagne et basée principalement dans ce pays, en Italie et en France.

Cette organisation représente la réactivation du réseau responsable de la vague de terreur d’extrême droite qui sévit en Italie et ailleurs pendant la période 1969-80. Actuellement associée au vieux fasciste espagnol Blas Pinar, elle s’est bâtie après guerre autour de Franco, dans les cercles comprenant aujourd’hui Blas Pinar. Elle fait partie de l’ancien appareil de sécurité des SS dirigé par le général nazi Walter Schellenberg, c’est-à-dire cette faction de l’appareil nazi qui, avec les cercles bancaires internationaux qui lui étaient associés, engagea à partir de 1944-45 une collaboration avec des notables du renseignement américain comme Allen Dulles et James Jesus Angleton.

La faction anglo-américaine, dont Allen Dulles et son frère John Foster Dulles faisaient partie intégrante, avait été impliquée, de concert avec le directeur de la Banque d’Angleterre, Montagu Norman, dans le déploiement de Hjalmar Schacht en vue d’amener Adolf Hitler au pouvoir. Par le biais de collaborateurs de Schacht, notamment le nazi suisse François Genoud, Dulles avait renoué des contacts indirects avec les réseaux bancaires de Goering et le général SS Walter Schellenberg, après la défaite nazie à Stalingrad. Dulles, le général Draper et Angleton jouèrent un rôle majeur, côté américain, dans les arrangements visant à intégrer certains éléments des SS dans l’appareil du renseignement anglo-américain d’après-guerre, mis sur pied par la faction anglo-américaine « utopiste ». Ces éléments, auxquels appartenait Otto Skorzeny, qui avait épousé la nièce de Hjalmar Schacht, contribuèrent à faire entrer l’appareil multinational des SS dans la communauté du renseignement « anti-communiste » de l’après-guerre.

Les opérations menées dans le cadre de la « stratégie de tension » de la période 1969-80, tout comme l’offensive antérieure contre Charles de Gaulle, organisée depuis l’Espagne franquiste, furent l’œuvre du même réseau aujourd’hui responsable des attentats de Madrid. Sa composante espagnole est importante à cause du rôle qu’elle est destinée à jouer dans les Amériques, consistant à y lancer des provocations, terroristes ou autres, dans le but de provoquer, dans une Amérique désorientée, des réactions encore plus irrationnelles que celles manifestées jusqu’à présent par le vice-président Cheney et le secrétaire à la Défense Donald Rumsfeld.

L’hebdomadaire Executive Intelligence Review et l’édition online EIR ont publié une grande quantité d’informations sur cette question, également disponibles, avec plus de détails, sur le site de ma campagne www.larouchein2004.com. Je résume ici ce qui est nécessaire pour comprendre la nature de la menace que représentent les héritiers actuels de cet appareil SS hitlérien.

 1. Pourquoi maintenant ?

On ne peut comprendre de manière compétente la sauvagerie des attaques actuelles et le moment choisi pour les lancer que si l’on compare l’effondrement du système monétaro-financier en vigueur depuis 1972, basé sur des taux de change flottants et dominé par le FMI, à l’effondrement du système monétaro-financier de Versailles au cours de la période 1928-1933. Ce dernier déboucha sur la dictature d’Hitler et la Deuxième Guerre mondiale ; l’effondrement actuel du système monétaro-financier active les mêmes types d’intérêts socio-financiers, et parfois les mêmes intérêts, que ceux qui portèrent Hitler au pouvoir en janvier-février 1933. Un examen lucide des faits invoqués pour affirmer frauduleusement que l’économie américaine est en pleine reprise, suffit à montrer pourquoi la situation en ce moment même - à quelque six mois des élections présidentielles américaines - est si extraordinairement dangereuse.

En effet, lorsque l’on examine les données monétaires et financières, américaines et mondiales, à l’aune du degré d’effondrement de l’économie physique en Europe et en Amérique, on voit clairement que les Etats-Unis sont politiquement dopés par une illusion. L’économie physique du pays s’effondre, alors que le dollar en baisse, gangrené par la dette, n’est maintenu à flot que grâce à des méthodes hyperinflationnistes consistant à inonder les marchés par l’émission électronique de billets verts, mécanisme plus ou moins comparable à ceux responsables de l’hyperinflation allemande de juin-novembre 1923.

Lorsque cette bulle du dollar éclatera, le monde entier sera plongé dans une crise stratégique proportionnellement bien pire que celle de 1928-1933. A l’époque, les Etats-Unis et les pays européens disposaient encore de puissantes économies agro-industrielles ; alors qu’aujourd’hui, les Etats-Unis précèdent l’Europe dans leur transformation en société « post-industrielle » sans avenir, soutenue temporairement par des mécanismes de contrôle social basés sur le concept « du pain et des jeux ». Dans les années 30, les Américains se tournèrent vers les exploitations familiales pour se procurer de la nourriture et le président Roosevelt commença à rouvrir des usines fermées, mais encore opérationnelles. Nous ne disposons plus aujourd’hui, à un degré comparable, de ces soupapes de sûreté au niveau de l’économie physique.

Sans toutefois pouvoir déterminer le moment exact où éclatera la panique générale, la charge explosive qui déclenchera cette panique est déjà si énorme que la seule prévision compétente consiste à dire qu’elle peut se produire « à n’importe quel moment ».

Certes, il existe des remèdes. Ils exigent un changement absolu d’orientation de la politique économique et monétaro-financière ; l’on doit rejeter la tendance post-industrielle de 1964-2004 pour privilégier à nouveau l’économie physique agro-industrielle des années 1933-1964 aux Etats-Unis et 1947-1968 en Europe. Pour cela, les gouvernements devront mettre les grandes institutions financières, qui sont de toute façon insolvables, en redressement judiciaire. Pour réussir, ce plan d’urgence exige une coopération entre un groupe de grandes nations du monde. C’est à cette condition qu’une reprise deviendra possible, mettant fin au pouvoir politique et financier abusif dont jouissent aujourd’hui les mêmes oligarchies financières qui organisèrent la mise en place de régimes fascistes en Europe dans la période 1922-1945.

A l’époque, la menace fasciste venait d’un cartel international de banquiers, identifié sous le nom d’Internationale synarchiste. Aujourd’hui, la plupart de ces entités financières font partie intégrante du cartel financier orchestrant le déploiement d’un appareil fasciste, bâti en 1944-1945 autour du noyau issu de l’organisation SS de Schacht, Schellenberg, Genoud, etc. Aujourd’hui, ces cercles financiers sont déterminés à anticiper l’effondrement monétaro-financier mondial en instaurant un ordre international de type nazi.

Le vice-président Dick Cheney et les « néoconservateurs » qui lui sont associés incarnent une souche décadente de cet appareil SS, intégré dans l’establishment anglo-américain de sécurité en 1944-1945. Ils ne sont pas spécialement intelligents. Ils sont, comme nous l’avons vu en Irak, monstrueusement maladroits et destructeurs. Mais comme le monstre de Gila au Mexique, un lézard toxique, ils sont non seulement stupides, mais dangereux. Pour se comporter bestialement envers l’homme, nul besoin d’accéder aux sommets de l’intelligence humaine.

Par conséquent, la source du danger pour la civilisation vient, pour l’essentiel, du refus des nations de s’unir pour écraser ce monstre nazi dans son terrier. Si nous pouvons nous mettre d’accord sur des mesures de redressement judiciaire que les gouvernements de nations souveraines imposeront à ces cercles oligarchiques financiers de type vénitien qui alimentent la bête, nous pourrons échapper au plus grand des dangers et entamer alors une reprise générale. C’est notre hésitation à nous unir autour de ces mesures qui constitue aujourd’hui la plus grave menace pour la civilisation.

Le fait de commencer à en discuter ouvertement, même à cette heure si tardive, nous ferait faire un grand pas en avant.

 2. Maintenant

Mon seul rival pour l’investiture présidentielle du Parti démocrate, le sénateur Kerry, est un homme digne, doté de la plupart des qualifications nécessaires pour devenir un Président compétent. Mais il lui manque le savoir et la détermination stratégique que seule peut fournir une bonne compréhension de la science économique, compréhension qui lui fait cruellement défaut. S’il est élu en novembre, l’on peut craindre que son incompréhension des processus économiques ne le mette à la merci du réseau de ses bailleurs de fonds. Dans ces conditions, nous aurions de fait, à la présidence, un garçon de courses contrôlé par une faction de ces oligarques financiers, opérant dans la tradition de ceux qui amenèrent le fascisme en Europe en 1922-1945.

Son indécision quant aux mesures pratiques à prendre pour tenir sa promesse (sans doute sincère) de venir en aide aux 80% de la population qui s’appauvrissent sans cesse, ferait de lui un « Herbert Hoover » alors que nous avons urgemment besoin d’un « Franklin Roosevelt ».

Ainsi, dans ce contexte mondial, tout plan de paix pour le Moyen-Orient est inutile s’il prévoit simplement de redisposer les tables et les chaises dans le paysage politique moyen-oriental actuel. Le premier pas en direction d’une action efficace consiste à comprendre la nature exceptionnelle de la situation stratégique actuelle, dont l’attentat de Madrid perpétré par les héritiers de Schellenberg, Schacht et Skorzeny, n’est qu’un reflet.

Si j’étais Président, les mesures à prendre seraient claires. Les dernières abominations de Sharon n’auraient pas été possibles sans l’accord implicite de l’administration Bush. Le monde arabe s’est lourdement trompé en 2000 en croyant que Bush serait plus favorable que Clinton aux intérêts des Arabes. Nous voyons aujourd’hui le résultat de cette erreur. D’un autre côté, il est clair qu’un Président américain, comme Kerry ou LaRouche, élu en raison de son opposition aux politiques stratégiques et économiques du gouvernement actuel, pourrait rassembler une bonne partie du monde autour d’une initiative de paix et de reconstruction économique rigoureusement imposée, englobant toute l’Asie du Sud-Ouest. Un tel changement de direction dans la politique étrangère américaine rendrait possible ce qui ne l’est certes pas sous le gouvernement actuel : l’engagement envers un projet de reconstruction mondiale pouvant influer sur les conflits sanglants en cours, analogue à celui que le traité de Westphalie apporta, en 1648, à une Europe ravagée par les haines accumulées durant les guerres de religions de 1511 à 1648.

Je propose donc d’étudier en profondeur l’idée motrice du traité de Westphalie et d’en faire aujourd’hui l’inspiratrice d’une campagne programmatique en vue d’une paix durable et profitable pour tous les peuples concernés.


 Qui est derrière la terreur contre l’Europe ?

par Anno Hellenbroich

En arrière-plan des attentats de Madrid et de la nouvelle stratégie de tension, se profile l’effondrement du système financier mondial. Le changement de gouvernement en Espagne crée les préconditions politiques pour enquêter sur les véritables commanditaires synarchistes de ces attentats et déjouer leurs plans.

Le nouveau Premier ministre espagnol Jose Luis Zapatero a déclaré la guerre au terrorisme, tout en introduisant le changement de politique étrangère qu’il avait promis. « La guerre d’Irak a été un désastre, déclara-t-il, l’occupation l’est aussi et en amènera d’autres ». C’est pourquoi il s’est engagé à retirer les 1300 soldats espagnols d’Irak à moins que le mandat ne soit confié à l’ONU d’ici le 30 juin, date du transfert de la souveraineté. Ces décisions lui ont attiré les foudres du parti de la guerre à Washington. Par ailleurs, le président Jacques Chirac a aussitôt invité le nouveau Premier ministre en France et Dominique de Villepin s’est félicité du choix des Espagnols.

 Un putsch

Le 18 mars, le site italien Reporterassociati écrivait qu’un groupe au sein du gouvernement Aznar avait tenté, le 13 mars, de faire adopter un décret déclarant l’état d’urgence, annulant les élections prévues pour le lendemain et adoptant des mesures de contre-insurrection en Espagne. Selon cet article, une délégation spéciale dirigée par le ministre de l’Intérieur, Acebes, s’est rendue au palais royal pour soumettre au roi deux documents, « Plan A » et « Plan B », afin qu’il en signe un des deux. Ces deux documents prévoyaient la déclaration d’un état d’urgence et le report des élections, soit de deux mois (plan A), soit de six (plan B). Le roi Juan Carlos refusa cependant de signer, y voyant l’équivalent d’un putsch.

Par ailleurs, le cinéaste espagnol Pedro Almodovar a relayé, dans une conférence de presse, la rumeur selon laquelle « le Parti populaire était sur le point de déclencher un coup d’Etat le samedi à minuit », affirmation démentie avec force par le PP.

Un conseiller du gouvernement catalan, Montserrat Tura, a déclaré, selon des informations de Libertad Digital du 18 mars, elles-mêmes reçues de l’agence de presse Europa, que le Parti populaire étudiait, dans la soirée du 13, la possibilité d’annuler les élections du lendemain parce qu’il savait que son candidat, Mariano Rajoy, ne gagnerait pas. Il démentit cependant la tentative d’imposer l’état d’urgence, tout en louant le roi pour avoir défendu « avec détermination l’Etat démocratique . »

Cependant, partout en Europe, l’alarme a sonné. Le maire de Londres, Ken Livingstone, et le chef de police de la ville ont déclaré que « ce serait un miracle » si la capitale anglaise était épargnée par les attentats. En Allemagne, les chrétiens-démocrates ont proposé de modifier la Loi fondamentale de façon à autoriser le déploiement de l’armée sur le territoire national. La France a renforcé son dispositif Vigipirate, avec une attention particulière sur les trains et les voies ferrées.

Quant à l’identification des responsables, la confusion continue de régner. Même si l’arrestation des uns ou des autres est censée calmer l’opinion, cela ne démasque pas les véritables tireurs de ficelles. Juste après les attentats, Lyndon LaRouche conseillait de « ne pas réagir avec une fureur aveugle », mais de chercher les faits, proposant de commencer les recherches chez les synarchistes internationaux, responsables de la stratégie de tension des années 70 et 80.

Cette stratégie de tension s’inscrit dans le contexte d’une crise économique catastrophique. Des millions de personnes privées d’emploi sont de plus en plus marginalisées par nos sociétés. Lorsque les dix nouveaux pays entreront dans l’Union européenne, le 1er mai, l’on peut d’ores et déjà prévoir que le déracinement et l’appauvrissement augmenteront, par exemple chez les paysans polonais. Les forces d’extrême droite recrutent déjà dans ces milieux. Les cercles phalangistes en Espagne, comme les skins en Grande-Bretagne, connaissent un regain d’activité.

 La subversion d’extrême-droite

Des experts nous ont affirmé que, pas davantage que l’ETA, les groupes islamistes ne sont les véritables commanditaires des attentats, même si certains éléments ont pu y participer. Le « terrorisme aveugle » de ce type requiert une structure supérieure, à même de créer les « trous de sécurité » nécessaires.

L’hebdomadaire écossais Scotland on Sunday du 14 mars tire un parallèle entre les attentats de Madrid et la stratégie de tension en Italie. De nombreuses attaques contre des trains, exécutées par les néofascistes d’Ordine Nuovo, furent attribués à tort à des réseaux gauchistes. Ces organisations remontaient aux opérations nazies de « l’Orchestre noir ». L’auteur cite aussi le juge français Jean-Louis Bruguière qui avait qualifié la guerre au terrorisme de « guerre de Cent Ans de l’époque moderne », ajoutant qu’ « il croit que la guerre qu’il faut mener maintenant sera longue et sale et se déroulera surtout en coulisses . »

Par ailleurs, un journal berlinois de gauche, Junge Welt, évoque lui aussi la stratégie de tension en Italie, énumérant les victimes des fascistes. « Leurs crimes avaient un arrière-plan beaucoup plus vaste dans une stratégie de guerre civile et de putschs, derrière laquelle se trouvaient des forces influentes dans l’appareil militaire, la police, les SR, le Parti démocrate-chrétien et le Parti social-démocrate de droite, ainsi que dans des cercles de l’OTAN et de la CIA. Bref, il s’agissait de terroriser l’Italie, où le Parti communiste se renforçait, pour qu’elle accepte un pouvoir totalitaire. (...) Il est à craindre que les attentats sur les trains de Madrid soient le début d’une stratégie analogue. » L’article termine par une remarque à propos de Samuel Huntington : « Personne, si ce n’est les propagandistes d’une "quatrième guerre mondiale" contre les pays et populations islamiques, d’un "choc des civilisations", ne peut tirer un avantage politique de meurtres comme ceux de Madrid. »

En France, le Réseau Voltaire tirait le même parallèle dans son édition du 12 mars, rappelant que dans l’enquête sur l’attentat de la gare de Bologne, « les juges italiens, forts de leur expérience des années de plomb et du terrorisme orchestré avec la complicité de l’Etat, se sont rapidement orientés sur la piste de l’extrême droite. Mais ils en ont été distraits par les renseignements fournis par les services secrets italiens. » L’article poursuit ainsi : « Avec le recul, la fin de la Seconde Guerre mondiale semble avoir marqué le véritable début d’un usage répété de méthodes terroristes par des Etats, afin de déstabiliser leurs propres systèmes démocratiques et de limiter les libertés individuelles. (...) [Cette stratégie] a fait de l’Italie un véritable laboratoire de la subversion de droite. »

Une enquête sur la création de groupes synarchistes au lendemain de la Deuxième Guerre mondiale, avec l’appui d’anciens nazis réfugiés en Amérique latine et dans certains pays arabes, sera essentielle pour comprendre les liens actuels entre services de renseignement et cellules terroristes.

Le changement de gouvernement en Espagne crée maintenant les conditions politiques propices à rechercher et à démanteler ces réseaux. En même temps, il faut résister aux tentatives de certains cercles d’exploiter cette crise pour imposer des mesures liberticides d’Etat policier.


 Stratégie de la tension : le cas de l’Italie

Par Claudio Celani

De 1969 à 1974, l’Italie fut ensanglantée par de nombreux attentats, attribués au départ à des réseaux gauchistes. Les véritables auteurs étaient des terroristes d’extrême droite, manipulés par des cercles militaires et de renseignement. Notre correspondant Claudio Celani rappelle les faits.

Le jour même des attentats de Madrid, Lyndon LaRouche a écarté l’idée qu’ils soient l’œuvre soit du groupe terroriste basque ETA, soit du « terrorisme islamique ». Il a souligné que le scénario du carnage de Madrid lui rappelait l’attentat contre la gare de Bologne, en 1980, et, plus généralement, la « stratégie de tension » italienne du début des années 70. Dans les jours qui ont suivi, plusieurs experts interrogés par l’EIR, ainsi que des commentateurs de journaux, ont fait la même analogie.

L’expression « stratégie de tension » se réfère à la période allant de 1969 à 1974, lorsque l’Italie fut frappée par une série d’attentats à la bombe, dont certains firent de nombreux morts. Les auteurs de ces attentats étaient des extrémistes de droite manipulés par des structures du renseignement et de l’armée, dans le but de provoquer un coup d’Etat ou un tournant autoritaire, en faisant croire à la population que les explosions se faisaient dans le cadre d’une insurrection communiste. Le début de cette stratégie de tension fut officiellement marqué par l’explosion du 12 décembre 1969 dans la Banque nationale de l’agriculture, sur la place Fontana de Milan, qui fit 16 tués et 58 blessés. La fin de la stratégie de tension, à strictement parler, est marquée par la bombe placée dans le train « Italicus » (4 août 1974), à San Benedetto Val di Sembro, qui tua 12 personnes et en blessa 105. Durant cette période, il y eut au moins quatre tentatives ou complots de coup d’Etat, soit un par an !

Cependant, le plus gros massacre terroriste eut lieu six ans plus tard, le 2 août 1980, à Bologne, lorsqu’une valise remplie de plus de 20 kilos d’explosifs détona dans la gare, tuant 85 personnes et en blessant plus de 200. L’attentat fut officiellement revendiqué par un groupe terroriste d’extrême droite, les Noyaux armés révolutionnaires (NAR). L’attentat de Bologne, de par sa date et ses circonstances, ne fait pas directement partie de la « stratégie de tension » ; il n’était pas lié à un plan de putsch militaire ni à un changement politique quelconque. Cependant, la formation des organisations terroristes impliquées remontait à cette période, elles étaient passées à la clandestinité et s’étaient réorganisées. En outre, comme pour la Place Fontana et d’autres cas, les réseaux synarchistes dans les services de renseignement et chez les militaires ont massivement « couvert » les terroristes.

Aujourd’hui, plusieurs enquêtes judiciaires et parlementaires ont pu établir l’existence d’un fil rouge reliant la « stratégie de tension » de la place Fontana aux bombes dans l’Italicus et au massacre de Bologne. Les plus importantes sont l’enquête officielle de Bologne, la dernière investigation de la place Fontana commencée en 1992 par le procureur milanais Guido Salvini et les résultats de la commission parlementaire sur « la non-identification des auteurs de massacres terroristes » (dite « commission terrorisme ») qui poursuivit ses travaux de 1994 à 2001. Le procès de Bologne s’est terminé par la condamnation des néo-fascistes Valerio Fioravanti et Francesca Mambro en tant qu’exécutants, et du maître-espion franc-maçon Licio Gelli, de son associé Francesco Pazienza et de plusieurs officiers du renseignement militaire, pour avoir couvert l’affaire. Le procès de Milan aboutit à une peine de prison à vie pour les trois néo-fascistes Delfo Zorzi, Carlo Maria Maggi et Carlo Rognoni, qui fut ensuite annulée en appel (verdict annoncé, comme par une étrange coïncidence, au lendemain des attentats de Madrid). Le dossier se trouve maintenant devant la Cour suprême. La commission parlementaire, sous la présidence de Giovanni Pellegrino, a accompli un travail considérable.

Les trois enquêtes ont convergé, bien qu’avec des analyses politiques légèrement différentes, vers une image assez juste de la structure contrôlant et déployant le terrorisme en Italie, tout particulièrement le terrorisme « noir », d’extrême droite. La commission Pellegrino a exploré aussi l’autre face de la médaille, le terrorisme « rouge », pour parvenir à la conclusion qu’il avait été dirigé par les mêmes structures. A noter que la commission a inclus dans ses actes un extrait d’une publication du Parti Ouvrier Européen, qui représentait à l’époque l’organisation de LaRouche en Italie, reconnaissant qu’elle avait vu juste, dès septembre 1978, sur les cercles derrière l’assassinat d’Aldo Moro. Ce même dossier démontrait la responsabilité de Henry Kissinger dans ce crime.

Avant les attentats de Madrid, l’on avait déjà relevé des signes de réactivation de ces réseaux, dont nous citerons quelques-uns : le retour dans les médias, en septembre dernier, du maître-espion synarchiste Licio Gelli, le renforcement de la coordination internationale des organisations phalangistes, y compris l’organisation italienne Forza Nuova (successeur de la Troisième voie néo-fasciste démantelée après le massacre de Bologne) et le déploiement de la petite-fille du dictateur, Alessandra Mussolini, pour soutenir ces réseaux. En août dernier, après que le vice-président américain Dick Cheney ait prévu de nouvelles atrocités justifiant une expansion de la « guerre au terrorisme », Lyndon LaRouche a suggéré de surveiller de près « les amis de la petite-fille de Mussolini ».

Aujourd’hui, Madrid repose de façon dramatique la question d’une enquête de renseignement sérieuse sur le terrorisme international, afin d’être en mesure d’y répondre de façon adéquate. Le terrorisme ne pousse pas la nuit dans les bois, comme un champignon, il a une histoire. Découvrir l’histoire de la « stratégie de tension » sera utile pour nos lecteurs, qui pourront tirer d’éventuels parallèles et éviter de soutenir naïvement les chasses aux sorcières qu’on lance habituellement pour couvrir les véritables coupables.

 Place Fontana

La technique adoptée à Madrid, consistant à faire sauter simultanément des engins explosifs sur des trains, n’est pas nouvelle. Le massacre de 1969, place Fontana, fut précédé d’une série d’« actions démonstratives » commencées pendant la nuit du 8 au 9 août, avec dix engins placés dans différents trains. Huit d’entre eux, des dispositifs de faible puissance, explosèrent. Ils y avaient été déposés par l’organisation néo-fasciste Ordine Nuovo (Ordre Nouveau), mais les enquêteurs furent amenés à croire que c’était l’œuvre d’anarchistes. D’autres « actions démonstratives » suivirent jusqu’à ce que, le 12 décembre, il y ait un saut qualitatif : une série de bombes à forte puissance explosèrent, sur la place Fontana de Milan mais aussi à Rome, où les trois engins blessèrent 13 personnes. Heureusement, un troisième déposé place Scala, en plein centre de Milan, n’explosa pas.

Immédiatement, les enquêteurs cherchèrent les auteurs des attentats dans le camp gauchiste. Deux anarchistes bien connus, Pietro Valpreda et Giuseppe Pinelli, furent arrêtés. Pinelli mourut le soir même, en sautant de la fenêtre du commissariat où il était interrogé ; l’enquête officielle conclut à un suicide. Quant à Valpreda, il passa plusieurs années en prison, avant d’être blanchi de toute accusation.

La piste anarchiste était un écran de fumée organisé par la structure occulte qui protégeait les terroristes de droite d’Ordine Nuovo. Par exemple, ils s’étaient arrangés pour qu’un complice ressemblant beaucoup à Valpreda prenne un taxi après l’attentat, comme s’il fuyait la scène, pour que le chauffeur de taxi témoigne contre Valpreda. Mais le chauffeur ne put jamais déposer : lui, ainsi que huit autres témoins, moururent dans des circonstances mystérieuses.

La fausse piste venait surtout du ministère de l’Intérieur et, plus précisément, du bureau Ufficio Affari Riservati (UAR), qui s’occupe du renseignement intérieur, alors dirigé par Federico Umberto D’Amato. Ce dernier, comme l’explique Pellegrino, « était un vieil agent anglo-americain dont la carrière commença peu après la Libération sous James Jesus Angleton, alors chef de l’OSS ». Grâce à la protection de l’Américain, « D’Amato fut nommé surintendant du Secrétaire spécial du Pacte atlantique, le bureau le plus stratégique de nos structures, étant le lien entre l’OTAN et les Etats-Unis ». A la fin de la guerre, l’UAR grouillait de quelques centaines d’anciens officiers de la république de Salo de Mussolini, l’Etat au nord de l’Italie qui fut sous contrôle plus ou moins direct des SS.

Le procureur de Milan, Guido Salvini, a pu établir que D’Amato lui-même avait recruté, autour de 1968, Delfo Zorzi, le néo-fasciste qui vient tout juste d’être acquitté (après avoir été condamné en première instance) pour l’attentat de la place Fontana.

Le procureur Salvini a également entendu Carlo Digilio, qui avait décidé en 1992 de collaborer à l’enquête, après avoir infiltré le groupe de Delfo Zorzi pour le compte d’une unité du renseignement américain au sein du commandement de l’OTAN à Vérone.

Les supérieurs de Carlo Digilio dans cette unité américaine étaient donc au courant de toutes les actions terroristes prévues par le groupe de Zorzi, du 8 août jusqu’aux attentats du 12 décembre 1969. Mais selon le capitaine de Marine David Garrett, l’on s’était mis d’accord pour que les actions restent purement « démonstratives ». Le capitaine Garrett, selon Digilio, était en contact avec Pino Rauti, le dirigeant national d’Ordine Nuovo (ON), dont Zorzi était membre dans le Veneto. Le dirigeant de cette cellule était Carlo Maria Maggi, le deuxième participant à l’attentat de la place Fontana. Le troisième, Giancarlo Rognoni, était membre d’ON à Milan et c’est lui qui fournit le soutien logistique.

Dès 1971, deux membres d’Ordine Nuovo, Franco Freda et Giovanni Ventura, avaient été arrêtés dans le cadre de l’enquête sur la place Fontana et en relation avec d’autres attentats de moindre envergure. Mais alors que les procureurs de Milan, Gerardo D’Ambrosio et Emilio Alessandrini, étaient sur le point de dévoiler tout le réseau, on leur enleva l’enquête, qui fut déplacée à Catanzaro dans le sud, où les deux suspects furent acquittés.

Plusieurs témoins ont déclaré à Salvini que c’était Freda qui avait acheté les minuteurs utilisés dans les engins explosifs et Ventura qui les avait fabriqués. Mais il n’est plus possible de les poursuivre puisqu’ils ont déjà été acquittés pour ce crime.

 La stratégie de coup d’Etat

Le but de cette stratégie de tension, comme nous l’avons vu, était de mettre en place un régime semi-totalitaire. Pour les comploteurs, la meilleure formule était un cabinet de technocrates, soutenu par une déclaration publique des forces armées, comme en Amérique du Sud, ou sinon, un coup d’Etat militaire. Or cette deuxième option avait peu de chances de réussir en Italie où le Parti communiste était fort et organisé pour la guérilla partisane. Néanmoins, un plan de putsch militaire fut élaboré et faillit être mis en œuvre. Il servit en tous cas comme menace pour obtenir le résultat voulu. Rappelons-nous qu’en 1969, l’Italie était le seul pays démocratique en Europe du sud, entouré de dictatures au Portugal, en Espagne, en Yougoslavie et en Grèce. (Cette dernière avait été le théâtre d’un coup d’Etat en 1967.)

Le plan de 1969, selon plusieurs témoins, consistait à semer la terreur dans la population, ce qui aurait permis au Premier ministre Mariano Rumor de déclarer l’état d’urgence, d’exclure les socialistes du gouvernement et de chercher le soutien du MSI, le parti néo-fasciste officiel. Mais Mariano Rumor en fut empêché par Aldo Moro, alors ministre des Affaires étrangères, qui s’opposa au président Giuseppe Saragat, favorable, lui, à la déclaration d’un état d’urgence, et finit par l’emporter. Il s’ensuivit une longue crise gouvernementale et Mariano Rumor mit trois mois à former un nouveau gouvernement.

Ce n’était pas la première fois qu’Aldo Moro se trouvait devant la menace d’un coup d’Etat. En 1964, lorsqu’il était Premier ministre, et alors qu’il négociait son premier cabinet avec la participation des socialistes, la menace venait du président Antonio Segni, un démocrate chrétien de droite, qui était manipulé par le colonel Renzo Rocca, chef de la division économique des services secrets militaires (SIFAR).

Le colonel Rocca signifia au président Segni qu’une crise économique catastrophique était à prévoir si les socialistes rejoignaient le gouvernement. En effet, les monopoles géants, aux mains des mêmes familles qui avaient soutenu le régime de Mussolini, craignaient que le nouveau gouvernement nemette en œuvre des réformes qui briseraient leur toute-puissance sur l’immobilier, l’énergie, la finance et la planification économique. C’est alors que Segni, sur le conseil du colonel Rocca, demanda au chef de la SIFAR, le général De Lorenzo, de dresser une liste de dirigeants politiques qu’il faudrait arrêter en cas d’insurrection ou de menace à la Constitution. Le général De Lorenzo élabora donc le « Piano Solo ».

Segni indiqua ensuite son intention de retirer à Aldo Moro son mandat de Premier ministre pour le confier à un technocrate, Cesare Merzagora. Segni était soutenu en cela par le vice-président de la Commission européenne Marjolin, qui, au nom de la Communauté européenne, attaqua publiquement le programme de Moro. Marjolin, un socialiste français, aurait rencontré Segni à Paris peu avant que ce dernier commande le Piano Solo.

Moro et ses alliés prirent au sérieux les menaces de Segni et, pour éviter une crise constitutionnelle, décidèrent d’abandonner les « éléments dangereux » de leur programme. C’est ainsi que le gouvernement de centre-gauche, projet lancé par Moro en 1960 avec le soutien du gouvernement Kennedy, naquit paralysé.

 Préparation de la stratégie de tension

Si Enrico Mattei, le puissant dirigeant économique italien, avait été encore en vie, il est probable que le cours des choses aurait été différent. Mais Mattei était mort deux ans plus tôt, le 27 octobre 1962, dans un attentat contre son avion. Ancien commandant des partisans, Mattei fut le fondateur du groupe pétrolier italien ENI, leader de la reconstruction économique de l’après-guerre et farouche combattant pour l’indépendance italienne, tant dans le secteur énergétique qu’en politique étrangère. Il avait défié les monopoles de l’énergie, aussi bien en Italie qu’à l’extérieur, les acculant à la défensive. En 1960, il mit tout son pouvoir, son influence et son argent derrière le projet de Moro. Son assassinat fut un tournant de l’histoire italienne, le début de ce qui devint la stratégie de tension et des phases successives de déstabilisation.

Il fut tué au moment où la crise des missiles de Cuba atteignait son paroxysme, alors qu’une campagne médiatique internationale essayait de le présenter comme un ami des Soviétiques, quelqu’un qui faisait des affaires avec Moscou et qui n’hésiterait pas à placer l’Italie dans le camp communiste. Mattei avait été la cible de l’OAS, l’organisation terroriste française, et du même colonel Rocca que nous venons de mentionner. Ce sont les réseaux qui referont surface quelques années plus tard, pour déployer la stratégie de la tension.

Du 3 au 5 mai 1965, une conférence fut organisée à l’Hôtel Parco dei Principi de Rome, par l’Institut Alberto Pollio, un groupe dirigé par le général Giuseppe Alja, chef d’état-major des forces armées italiennes. Le thème de la conférence était « la guerre révolutionnaire » et les participants discutèrent divers aspects de la prétendue menace communiste pour l’Italie et la manière de la contrer en utilisant les mêmes moyens : la guerre contre-révolutionnaire. Parmi les orateurs, on retrouve Pino Rauti, fondateur d’Ordine Nuovo (ON) ; Mario Merlino, un membre néo-fasciste de même appartenance, qui se prétendait « anarchiste » pendant l’enquête sur la place Fontana ; les journalistes fascistes Guido Giannettini, Enrico de Boccard et Edgardo Beltrametti ; des gradés militaires tels que les généraux Alceste Nulli-Augusti et Adriano Giulio Cesare Magi Braschi ; Salvatore Alagna, de la Cour d’appel de Milan, et enfin Vittorio de Biase. Ce dernier était le plus proche conseiller du PDG du monopole Edison, Giorgio Valerio, un ennemi de Mattei et de Moro. Avant, après et pendant le fascisme, Edison était le fer de lance du cartel de l’énergie, aux côtés de SADE, dirigé par un ministre fasciste, le comte Giuseppe Volpi di Misurata.

 La continuation du pouvoir

Edison comptait quelque 300 000 actionnaires, mais était contrôlé par quelques groupes représentant l’oligarchie de la rente financière : Bastogi, ancienne compagnie ferroviaire devenue holding financier, était l’actionnaire principal, suivi de Pirelli (Alberto Pirelli fut un ministre enthousiaste de Mussolini), des familles Crespi (propriétaires du journal Corriere della Sera et fondateurs de la première association écologiste italienne, Italia Nostra, en 1964) et Feltrinellli (Giangiacomo Feltrinelli fonda le premier groupe terroriste de gauche, le Groupe d’action prolétarienne, en 1970), d’Assicurazioni Generali et de SADE.

Bastogi était également présent dans les autres groupes énergétiques comme SADE (aux côtés du trio aristocrate vénitien Volpi-Cini-Gaggia), Centrale et SME. Parmi les actionnaires de Bastogi, il y avait FIAT, Generali, Edison, Centrale et Pirelli. Sous le régime fasciste, Bastogi avait été établi comme centre du pouvoir financier par Alberto Beneduce, qui réorganisa le système bancaire italien après sa faillite en 1933. Il fut aussi l’architecte de la politique déflationniste du Duce et le créateur du grand conglomérat public IRI.

Beneduce était un franc-maçon « socialiste » (comme l’avait été le Duce), à tel point qu’il nomma ses trois filles « Idea Nuova Socialista », « Italia Libera » et « Vittoria Proletaria ». Il ne vécut pas assez longtemps pour voir la chute du fascisme, mais il assura sa succession en mariant sa fille Idea Nuova Socialista à un jeune talent prometteur nommé Enrico Cuccia, un protégé du premier ministre des Finances de Mussolini, Guido Jung.

Cuccia travaillait à la Banca Commerciale Italiana sous les ordres de Raffaele Mattioli, un allié de Beneduce. En 1942, il participa à la fondation du Partito d’Azione, un parti opposé au fascisme de droite, mais qui remontait aux mêmes racines, celles de Giuseppe Mazzini pendant le XIXe siècle. Au milieu de la guerre, le Partito d’Azione envoya Cuccia au Portugal pour négocier un accord avec le représentant américain George Kennan. Cuccia fut introduit auprès de Kennan par André Meyer, le banquier synarchiste qui dirigeait Lazard Frères. Le contenu de l’accord est encore secret à ce jour.

A la fin de la guerre, le contrôle oligarchique du système économique italien fut remis en cause, le vaste secteur public - y compris les banques, IRI (à travers lequel Beneduce contrôlait Basogi) et la Banque centrale elle-même (qui appartenait aux banques nationalisées) - ayant été placé sous le contrôle des nouveaux partis politiques, la Démocratie chrétienne et ses alliés. Cuccia savait que le groupe de Mattei voulait un Etat au service du bien public et non des intérêts privés.

Mais, peut-être en vertu de son accord avec George Kennan, Cuccia trouva le moyen de garantir les intérêts des monopoles privés dans le nouvel Etat italien, grâce à l’invention de Mediobanca, une banque d’investissement mi-publique, mi-privée. Fondée en 1946, elle prit en 1955 comme partenaires étrangers Lazard et Lehman. Comme la législation bancaire en place depuis 1936 interdisait tout investissement bancaire en Italie, Mediobanca était la première et unique banque d’investissement privée, qui domina la scène de 1946 à 1995. A travers elle, Cuccia put toujours fournir de l’argent frais (qui venait des actionnaires publics de la société) à ses actionnaires privés et aux autres membres du « club « , dont Giorgio Valerio d’Edison, qui avait dépêché un homme à lui à la réunion de l’Institut Pollio.

 Armer les petits soldats

Après ce colloque, on donna des ordres aux « troupes ». La même année, en 1965, Pino Rauti et Guido Giannettini, deux participants, publièrent un pamphlet intitulé Les mains rouges qui contrôlent les forces armées, destiné à recruter dans l’armée du soutien à ce projet. En 1966, Franco Freda et Giovanni Ventura, les deux membres d’Ordine Nuovo qui participèrent aux attentats de la place Fontana, annoncèrent la formation du « Noyau de défense de l’Etat » ;, une organisation paramilitaire composée de personnels civils et militaires, recouvrant partiellement Gladio, l’organisation de l’OTAN, secrète mais officielle, destinée à organiser une résistance de l’intérieur en cas d’invasion communiste.

A Rome, une autre organisation néo-fasciste était active : Avanguardia Nazionale. Son chef, Stefano delle Chiaie, avait été remarqué dans l’auditoire de l’Institut Pollio, ce qu’il a toujours nié. Dans la soirée du 12 décembre, AN pris en charge les attentats de Rome, tandis que Zorzi et les gens d’ON, coordonnés depuis Rome, placèrent leurs bombes sur la place Fontana et la place Scala.

Selon Salvini, le véritable « cerveau » derrière ces attaques était Guérin Serac, un ancien membre de l’OAS qui dirigeait Aginter Press, un centre de soutien logistique aux groupes néo-fascistes européens. C’est Serac qui avait développé la stratégie de « création de faux groupes gauchistes et d’infiltration de groupes existants, pour leur faire porter la responsabilité des actions terroristes, provoquant l’intervention des forces armées et l’écartement du Parti communiste de toute influence significative sur la vie politique italienne. » Serac, un fasciste « catholique », avait participé à l’intervention coloniale française de Suez, en 1956, en collaboration avec la Grande-Bretagne et Israël, contre la décision du dirigeant égyptien Nasser de nationaliser le canal.

Comme nous l’avons vu, la stratégie consistant à accuser les « anarchistes » de l’attentat de la place Fontana semble avoir réussi, du moins au début. Le renseignement militaire aida, en désignant Guérin Serac comme « marxiste ».

La stratégie de tension continua. Le 22 juillet 1970, une bombe explosa sur le train Freccia del Sud, dans la cité calabraise de Gioia Tauro, tuant six personnes et en blessant 136. En septembre, le MSI organisa une révolte populaire à Reggio, en Calabre. Après plusieurs jours d’affrontement avec la police, l’on comptait 3 morts, 190 policiers et 37 civils blessés.

 Le coup d’état de Borghese

La nuit du 7 décembre, Junio Valerio Borghese, le commandant fasciste qu’Angleton avait sauvé de l’exécution par les partisans, occupait le ministère de l’Intérieur avec un peloton de miliciens, dans ce qui semblait être un coup d’Etat. Mais à minuit, les troupes de Borghese quittèrent le ministère, après avoir chargé deux camions d’armes.

Selon Pellegrino, le coup de Borghese était « très sérieux ». Des sources néo-fascistes affirment que le plan consistait à occuper la télévision, la Présidence, le ministère de l’Intérieur et quelques autres points stratégiques. Après quoi, un plan anti-insurrection devait commencer, tout près, au quartier général des carabinieri. Ce plan comprenait l’arrestation de responsables syndicaux, militaires et politiques. Il aurait conduit à une dictature militaire.

Pellegrino pense qu’ils comptaient sur du soutien outre-Atlantique, qui fut en fin de compte refusé. Le sérieux de cette tentative de putsch est souligné par le fait que les services secrets ont envoyé un rapport officiel au procureur chargé de l’enquête, en 1974. Mais beaucoup de noms importants n’y figuraient pas, surtout ceux des membres de la loge maçonnique secrète Propaganda 2 (P-2) et de son chef Licio Gelli.

Borghese réussit à échapper à l’arrestation en s’enfuyant en Espagne. Dans le même temps, les gens d’Ordine Nuovo n’avaient pas pardonné au Premier ministre Rumor d’avoir « trahi » leur cause et d’avoir refusé de déclarer l’état d’urgence. Il fut l’objet d’un attentat le 17 mai 1973, perpétré par un prétendu « converti » à l’anarchie.

 La Rose des Vents

En octobre 1973, un autre complot fut découvert. « Rose des Vents » était centré à Vérone, avec le commandant Amos Spiazzi comme dirigeant. Son supérieur, selon Salvini, était le général Adriano Giulio Cesare Magi Braschi, l’un des principaux participants à la rencontre de l’Institut Pollio. Braschi aurait été « lié avec des représentants de l’OAS tels que Jacques Soustelle, » et il était actif dans une structure de l’OTAN, comme le rapporte une note des services secrets faisant l’éloge de « ses capacités dans le domaine de la guerre non-conventionnelle ».

L’un des principaux témoins de Salvini, Carlo Digilio, a parlé de ses rencontres à Vérone avec Spiazzi, Magi Braschi et des terroristes néo-fascistes comme Carlo Maria Maggi et Carlo Fumagalli. Magi Braschi est mort en 1995. Au début des années 1980, il était devenu le dirigeant italien de la Ligue anticommuniste mondiale.

Une quatrième tentative de coup d’Etat, prévue pour août 1974, fut découverte en 1976 à Turin. Surnommée « le coup blanc », elle était dirigée par Edgardo Sogno, un ancien dirigeant de la résistance monarchiste. La liste des membres impliqués dans le coup de Sogno recoupe celle de la Rose des Vents et celle du coup de Borghese. Sogno était membre de la P-2, comme beaucoup de ses co-conspirateurs.

Selon Pellegrino, 1974 marqua la fin d’une phase. Déjà, après le coup Borghese, il était devenu clair que la stratégie ne fonctionnait pas parce qu’elle n’avait pas le soutien de la population. De grands changements internationaux se produisaient. Le Portugal, puis la Grèce, s’étaient débarrassés de leurs dictatures. Aux Etats-Unis, Henry Kissinger avait quitté le gouvernement. Une nouvelle stratégie fut donc lancée, autour de la loge P-2. Le terrorisme noir n’était plus utile et ce qui en restait devait être éliminé, en prenant soin que les enquêteurs ne puissent pas remonter au niveau le plus élevé.

A l’exception du massacre de la gare de Bologne, en 1980, les tribunaux italiens n’ont élucidé aucun des attentats terroristes ayant eu lieu dans leur pays. Les enquêtes des services de renseignement et de la police ont été systématiquement étouffées ou sabotées. C’est pourquoi un individu comme Stefano delle Chiaie, par exemple, dirigeant d’Avanguardia Nazionale et bras droit du « prince noir », Julio Valerio Borghese, peut aujourd’hui se promener librement dans les rues de Rome sans que personne puisse le traiter de terroriste, sans encourir de poursuites. C’est aussi pourquoi la commission d’enquête parlementaire réunie en 1994-2001 a porté nommément sur « l’échec de l’identification des auteurs de massacres terroristes ». Récemment, un nouveau procès tenu à Milan sur l’attentat de la Place Fontana a bien abouti à des condamnations, mais le jugement a été annulé en appel.

De même, les enquêtes sur les deux actions terroristes majeures de 1974, les attentats de la Piazza della Loggia, à Brescia, et du train Italicus, ont été en partie sabotées et les preuves rassemblées, détruites, ce qui entraîna la relaxe des inculpés.

Suivant le sénateur Giovanni Pellegrino, « au début des années soixante-dix, les stratèges de la tension ont abandonné l’option militaire. Toutefois, leurs soldats, chair à canon des réseaux clandestins, ont continué à attendre de nouveaux appels à l’action et, tout en attendant, ont maintenu certaines de leurs activités ».

 L’assassinat d’Aldo Moro

En 1976, les gains électoraux du Parti communiste italien (PCI), qui avait presque atteint les mêmes pourcentages que la Démocratie chrétienne (DC), entraînèrent un changement dans le paysage politique de la péninsule en faveur de la stratégie d’Aldo Moro. Moro avait compris que la solution à la vulnérabilité de son pays vis-à-vis de l’interférence étrangère se trouvait dans la transformation du PCI en un parti « occidentalisé » et démocratique. Si cela s’avérait possible, pensait-il, il n’y aurait plus d’obstacles à une réelle alternative politique, comme dans les autres démocraties occidentales, et en même temps, le prétexte du danger « communiste » pour soumettre l’Italie à un contrôle impérial anglo-américain se trouverait écarté.

Moro développa alors une stratégie de « convergences parallèles » ;, aboutissant à associer le PCI à un gouvernement chrétien-démocrate, au sein d’un cabinet de « solidarité nationale ». Ceci aurait donné au PCI la possibilité de démontrer son caractère démocratique, et déblayé le terrain en vue d’une future alternance. En 1974, après l’échec du Front populaire chilien et le coup d’état de Pinochet en 1973, Enrico Berlinguer, le secrétaire général du PCI, proposa lui aussi une stratégie d’alliance avec la DC, le fameux « compromis historique « . En 1976, il rompit avec Moscou en déclarant publiquement que le PCI respecterait l’appartenance de l’Italie à l’OTAN.

L’objectif complémentaire poursuivi par Moro était de mettre en échec les forces de droite dans son propre parti (la DC), afin qu’elles ne soient plus en mesure de bloquer le potentiel réformiste de gouvernements de centre-gauche, dont il s’était fait lui-même l’avocat depuis 1962. Dans un entretien avec l’hebdomadaire Tempo, Moro déclara, en mai 1973 : « La vraie droite est toujours dangereuse, en raison de son orientation réactionnaire et de la menace qu’elle représente vis-à-vis de l’ordre démocratique. Son influence est bien plus grande qu’il n’y paraît si l’on se borne à examiner l’assise du front parlementaire et politique qui se réfère à sa doctrine. Il ne s’agit pas ici de paroles en l’air, mais d’informations politiques fondamentales. »

En septembre 2003, celui qui tirait les ficelles des complots de l’ultra-droite, Licio Gelli, manifesta brutalement son hostilité envers Aldo Moro et rappela un épisode où ils s’étaient violemment affrontés. Moro n’était pas impressionné par ce personnage, il fut cependant bien plus choqué lorsqu’une hostilité de même nature fut exprimée à son égard par le secrétaire d’Etat américain, Henry Kissinger. Au cours d’une visite aux Etats-Unis, Kissinger déclara brutalement à Moro qu’il devait abandonner sa politique de dialogue avec le PCI. La femme de Moro, Eleonora, témoignant devant la commission d’enquête parlementaire après l’assassinant de son mari, répéta les mots prononcés par Kissinger : « Vous devez arrêter votre projet politique qui vise à établir une collaboration directe entre toutes les forces politiques de votre pays. En clair, ou bien vous arrêtez, ou vous allez le payer cher. Il vous appartient d’interpréter mes paroles de la manière qui vous conviendra. » Moro fut si choqué par la nature et le ton de la menace qu’il en tomba malade. Il pensa abandonner la politique. Le fait qu’il choisit de continuer, tout en sachant que sa vie se trouvait menacée, ajoute une réelle grandeur à son personnage. « Je suis parfaitement conscient, dit-il un jour à un de ses élèves de l’université où il enseignait, que je peux finir ma vie comme Kennedy. »

Le 8 mai 1978, le corps d’Aldo Moro fut retrouvé dans le coffre de sa R4 rouge, dans la via Caetani de Rome. Les Brigades rouges qui l’avaient enlevé avaient manifestement été manipulées par les ennemis - en Italie et aux Etats-Unis - du « compromis historique ». C’est ce que les partisans de Lyndon LaRouche en Italie avaient dénoncé dès cette époque, en 1978.

Il est révélateur que dès l’enlèvement d’Aldo Moro, le ministre Francisco Cossiga, un ami de Licio Gelli, établit un « comité technique-opérationnel » pour coordonner une action policière alors désorganisée par des réformes à répétition. Presque tous les membres de ce « comité » étaient également des adhérents de la Loge P2 : l’amiral Giovanni Torrisi, chef d’état-major de la Défense ; le génal Giuseppe Santovito, chef du SISMI ; le général Giulio Grassini, directeur du SISDE ; Walter Pelosi, qui était à la tête du CESIS ; les généraux Raffaele Lo Giudice et Donato Lo Prete, respectivement directeur et chef d’état-major de la Guardia di Finanza. Cossiga établit alors un autre comité, le « Comité I » (Informations), constitué par les directeurs du SISMI, du SISDE, du CESIS et du SIOS (services de renseignement des forces armées), tous membres de la Loge P2.

Pendant l’enlèvement de Moro, Cossiga organisa un déploiement spectaculaire des forces militaires et de police dans les rues de Rome, mais rien en réalité ne fut fait pour trouver le lieu où l’ancien Premier ministre se trouvait emprisonné. Quand le nom de « Gradoli » fut donné à Cossiga - par Romano Prodi, alors professeur à l’université de Bologne - les policiers furent mis sur la piste du village de Gradoli, près de Rome, et non sur celle de la via Gradoli, à Rome, dans un appartement où le terroriste Muretti s’était caché. Là, les policiers arrivèrent « trop tard ».

Quoi qu’il en soit, il est clair que rien ne fut fait pour sauver Aldo Moro et que le ver était dans le fruit du système.

 Le beau linge militaire de la Loge P2

Sept ans après les attentats de Brescia et de l’Italicus, une unité de police sous les ordres des procureurs milanais Colombo et Turone procéda à des fouilles dans une villa de Castiglion Fibocchi (près d’Arezzo) et y découvrit la cache utilisée pour tous les attentats terroristes, depuis celui de la Piazza Fontana en 1969, ceux de Brescia et de l’Italicus en 1974, jusqu’à celui de la gare de Bologne en 1980. Dans la résidence de l’entrepreneur Licio Gelli, à Arezzo, la police découvrit aussi la liste des membres d’une loge « maçonnique » secrète, appelée Propaganda Due (P2), dont ce même Gelli était le Grand Maître.

Parmi les 953 noms relevés, apparaissent les suivants : le capitaine des carabinieri, Francesco Delfino, qu’on a vu à l’œuvre dans l’attentat de Brescia ; l’amiral Birindelli ; le général Bittoni et le colonel Luminello, impliqués dans l’enquête sur l’Italicus ; Federico Umberto d’Amato, le puissant directeur de l’Ufficio Affari Reservati du ministière de l’Intérieur, d’où fut organisé l’étouffement de l’enquête sur les attentats de la Piazza Fontana ; l’ancien responsable du SID, le général Miceli, qui étouffa l’enquête sur l’attentat du prince Borghese ; le général Gianadelio Maletti et le capitaine Labruma, deux officiers du renseignement militaire qui fournirent assistance et protection aux terroristes néo-fascistes après le massacre de la Piazza Fontana ; des participants à la réunion de l’Istituto Polio, en 1965, comme Filippo de Jorio, ou à la tentative de coup d’Etat du prince Borghese, comme l’homme d’affaires Remo Orlandini et le général des forces aériennes Duilio Fanali ; le colonel Amos Spiazzi, de la « Rose des Vents », ainsi que l’organisateur du « coup d’Etat blanc », Edgardo Sogno.

Les noms les plus importants qui apparaissent parmi ce beau monde sont ceux de dirigeants des forces armées, de responsables de service secrets et de plusieurs branches de la police, d’hommes politiques et d’hommes d’affaire de premier plan.

La liste était si sensible que les deux procureurs firent part au gouvernement de son contenu avant de la rendre publique. Quand le gouvernement décida finalement de la faire publier, la réaction de l’opinion fut si forte que le Premier ministre d’alors, Arnaldo Forlani, dut présenter sa démission (il faut ajouter que le nom de son directeur de cabinet en faisait partie...)


 La synarchie : Schacht, Skorzeny et Allen Dulles

par Michaël Leibig

La « stratégie de tension » a une longue histoire, qui remonte au début des années 40.

Le jour même des attentats de Madrid, jugeant peu convaincantes les accusations hâtivement portées contre l’ETA ou des « terroristes islamiques », Lyndon LaRouche préféra tracer un parallèle avec l’attentat contre la gare de Bologne en 1980, dans le cadre de la « stratégie de tension » qui sévit en Italie entre 1969 et 1982.

Les différentes enquêtes menées pendant de longues années par les autorités italiennes ont établi que le « terrorisme aveugle » de Bologne était le fait de cellules néofascistes, parrainées par le réseau de la loge synarchiste P2 de Licio Gelli et des éléments des services de renseignement (SR) italiens et anglo-américains.

Toutefois, on ne peut comprendre ce terrorisme relevant de la « stratégie de tension » en restant sur le plan bi-dimensionnel - groupes terroristes néo-fascistes et cercles des SR - il faut y ajouter une autre dimension, celle de l’oligarchie financière synarchiste qui, dans des conditions de crise économique et financière gravissime, veut mettre en place des régimes autoritaires, sinon ouvertement fascistes, maintenant un « état d’exception » permanent. En effet, une forme « normale » de gouvernement démocrate-républicain n’est aucunement en mesure d’imposer la chute drastique et persistante du niveau de vie que cette oligarchie considère comme nécessaire pour maintenir à flot son système.

C’est pourquoi des régimes de plus en plus brutaux furent installés en Europe entre 1922 et 1945. L’agenda synarchiste était alors incarné, sur le plan juridique, par Carl Schmitt et, sur le plan de politique économique, par Hjalmar Schacht. Ainsi, dans des conditions de crise financière et économique, la terreur favorise la déclaration d’un état d’urgence.

Les cellules terroristes néofascistes et leurs contrôleurs synarchistes, qui menèrent la « stratégie de tension » en Italie, à la fin des années 1960, ne sont pas sortis du néant. Ils étaient le fruit d’un processus remontant à la Deuxième Guerre mondiale : la symbiose entre les intérêts financiers synarchistes et leur influence dans le milieu du renseignement anglo-américain, d’un côté, et le noyau dur des SS et leurs collaborateurs fascistes non allemands, de l’autre.

Après la guerre, en vue de combattre le communisme soviétique, des cercles du renseignement anglo-américains cooptèrent les structures des SS. En cas d’invasion soviétique de l’Europe occidentale, celles-ci devaient se déployer comme combattants et partisans clandestins (« Gladio ») dans les zones occupées par les communistes. Le principal protagoniste de cette stratégie était Allen Dulles, qui incarnait singulièrement le recoupement entre intérêts financiers synarchistes et activités politiques et de renseignement.

Au cours des soixante dernières années, à partir de cette collaboration entre intérêts synarchistes et l’appareil SS et sa mouvance, s’est développée la plus importante infrastructure terroriste jamais connue -en Europe comme à l’échelle internationale. Dans ce contexte, des liaisons, à première vue étranges, furent établies, par exemple avec des SR d’Etats communistes. En Europe, l’Espagne et l’Italie constituèrent les bases principales de cette infrastructure terroriste synarcho-néofasciste. Le complexe terroriste ne doit pas être considéré comme une conspiration bien articulée, dotée d’une organisation quasi-militaire, mais plutôt comme un réseau flexible, dont les diverses composantes seront déployées en fonction de l’objectif et des circonstances spécifiques. Les poseurs de bombe à Bologne étaient en quelque sorte les « fils » de cette symbiose, et ceux de Madrid ses petits-enfants ou arrière-petits-enfants.

 Un entretien à Zitomir

Nous voulons ici esquisser brièvement la symbiose des cercles financiers synarchistes et du renseignement anglo-américain avec le noyau dur des SS et de leurs collaborateurs fascistes non allemands.

Début août 1942, un entretien mémorable eut lieu à Zitomir, en Ukraine. Y participaient le Reichsführer SS Heinrich Himmler et le dirigeant du département IV des Services centraux de la sécurité du Reich, Walter Schellenberg, qui sera promu chef du contre-espionnage nazi en 1944. Himmler, l’homme le plus puissant et le plus grand criminel du régime nazi après Hitler lui-même, et Schellenberg, le « jeune loup » dans la hiérarchie des SS, âgé alors de 32 ans, discutent de la situation militaire et politique de l’Allemagne nazie en cette troisième année de guerre.

Ils en arrivent à la conclusion que la situation stratégique du pays va aller en se détériorant. Bien avant les défaites d’El Alamein (octobre 1942) et de Stalingrad (janvier 1943), ils avaient reconnu que, depuis l’entrée en guerre des Etats-Unis, l’Allemagne nazie n’avait guère de chances d’être victorieuse. La bataille dans les îles Midway, en juin 1942, avait montré que le Japon ne serait pas capable d’embourber le gros des forces américaines dans le Pacifique.

Tous deux conviennent alors que l’Allemagne nazie n’a pas la force de mener la guerre sur deux fronts. Ils cherchent donc une « solution alternative » : la conclusion d’une « paix de compromis » avec la Grande-Bretagne et les Etats-Unis, en échange de la perspective d’une victoire dans la guerre contre l’Union soviétique. Himmler commissionne Schellenberg à sonder secrètement les puissances occidentales à cet effet. Il peut leur proposer en retour que l’Allemagne renonce à ses conquêtes en Europe occidentale. Et comme signe de leur bonne foi, ils promettent que le ministre des Relations extérieures von Ribbentrop sera limogé avant la fin de l’année.

Dans ses mémoires, Schellenberg rend amplement compte de cet entretien à Zitomir. Même s’il ne le précise pas, on peut supposer qu’ils comptaient tous deux sur le renversement d’Hitler car ils savaient que le Führer n’accepterait pas de paix séparée avec les puissances occidentales.

 Allen Dulles et les SS

En novembre 1942, Allen Dulles arrive à Bern, en Suisse, en qualité de représentant de l’Office des services stratégiques (OSS), le principal service secret américain pendant la guerre. Diplomate, avocat, financier et expert en renseignement, ce frère de John Foster Dulles est le représentant type de l’oligarchie financière synarchiste de Wall Street. Entre 1916 et 1926, Allen Dulles avait occupé divers postes diplomatiques à Vienne, Bern et Berlin, avant d’entrer au cabinet juridique de son frère à New York, où il entretint durant des années d’étroites relations avec l’Allemagne, y compris avec Hjalmar Schacht.

Sa mission officielle à Bern consiste à évaluer la situation en Allemagne nazie et, avec sa neutralité, la Suisse offre les conditions optimales pour ce faire. Mais par ailleurs, Dulles possède son propre agenda : parvenir, avec le moins d’investissements militaires possibles, à mettre sous contrôle anglo-américain le potentiel stratégique, et surtout économique, de l’Allemagne nazie, y compris les territoires annexés. (Soulignons qu’en dépit de l’état de guerre, les dirigeants nazis n’avaient pas procédé à une expropriation conséquente des intérêts financiers et immobiliers des Anglo-américains en Allemagne ou dans les territoires occupés.) En même temps, l’on veut non seulement empêcher la Russie soviétique d’accaparer les richesses des puissances de l’Axe, mais l’affaiblir au point où le bolchevisme et le panslavisme seront bannis à tout jamais de la politique mondiale.

Le 15 janvier 1943, donc, le premier émissaire SS de Himmler et de Schellenberg, le prince Max von Hohenlohe-Langenburg, rencontre Allen Dulles. Ils se connaissent déjà depuis le séjour de l’Américain à Vienne, en 1916. Au cours des deux mois suivants, ils auront deux autres rencontres en privé. Plus tard, Hohenlohe assurera que ses entretiens avec Dulles ont été constructifs et que ce dernier lui a dit préférer des discussions avec les représentants du véritable pouvoir en Allemagne - s’entend les SS - plutôt qu’avec des « hommes politiques aux abois, des émigrés ou des juifs pleins de préjugés ». L’officier SS Reinhard Spitzy, qui travaille au ministère des Affaires étrangères, rencontrera également Allen Dulles à diverses reprises. De même, l’avocat personnel d’Himmler, Carl Langbehn, entretient des contacts avec le représentant de l’OSS à Bern.

 L’empire économique des SS

Pour des raisons évidentes, le secret entoure aujourd’hui encore, dans une large mesure, les contacts entre les dirigeants SS et Dulles. On essaie de donner l’impression que ce dernier voulait surtout renforcer la résistance allemande. Mais en y regardant de plus près, on voit bien que Dulles préférait effectivement négocier avec les « vrais détenteurs du pouvoir » - les SS - plutôt qu’avec les représentants de la résistance qui opéraient clandestinement. Dulles négocie avec les représentants des SS alors même que ceux-ci appliquent les mesures les plus abominables d’extermination et de terreur - et Dulles le sait.

On peut aussi supposer qu’il entretenait des contacts, par le jeu d’intermédiaires, avec Hjalmar Schacht, car celui-ci - ministre sans portefeuille jusqu’en 1943 -, outre qu’il connaissait Dulles, jouissait de nombreux contacts avec l’oligarchie financière britannique et américaine.

Il faut savoir qu’à l’époque, les SS s’étaient bâti un gigantesque empire économique, exploitant la main d’œuvre des camps de concentration et des camps de travail et s’enrichissant des possessions dérobées aux juifs. L’empire SS dispose d’une richesse colossale, tant financière qu’industrielle, qui recoupe de multiples manières certains intérêts financiers et économiques privés. D’importants banquiers et directeurs d’entreprise sont membres du « conseil d’administration », pour ainsi dire, de cet empire - en tant que conseillers, « cercles d’amis », ou par leur adhésion à la SS générale (allgemeine SS). Cela veut dire que des banquiers, directeurs d’entreprise, académiciens, aristocrates et autres membres de l’« élite » peuvent intégrer les plus hauts échelons SS, tout en poursuivant leurs activités habituelles.

Les SS ne sont pas seulement l’institution par excellence de l’Etat policier totalitaire - ils constituent à la fois un formidable appareil de répression et de génocide, couplé à un géant économique. En tant que tels, ils représentent pour les cercles financiers synarchistes en Grande-Bretagne et aux Etats-Unis un partenaire tout à fait « acceptable » avec qui l’on peut « faire des affaires ».

 La conférence à l’hôtel Maison Rouge

Le 10 août 1944, pendant que les dirigeants de la résistance allemande sont condamnés par le « tribunal du peuple » et exécutés pour l’attentat contre Hitler, le Sicherheitsdienst (SD, contre-espionnage) de Schellenberg organise, dans Strasbourg occupée, une conférence à l’hôtel Maison Rouge, à laquelle participent aussi d’importants banquiers et industriels allemands. A ce moment-là, la défaite militaire de l’Allemagne nazie est d’ores et déjà acquise. De quoi les dirigeants SS peuvent-ils bien discuter avec l’élite bancaire et économique ?

Le thème de cette conférence à Strasbourg concerne le transfert à l’étranger d’un maximum de la fortune des SS, avant l’effondrement définitif de l’Allemagne nazie. Pour cela, ils peuvent compter sur la bienveillance des cercles financiers synarchistes en Grande-Bretagne et aux Etats-Unis. Comme nous l’avons vu, les titres financiers et autres valeurs physiques des Anglo-américains n’avaient pas été expropriés de manière conséquente par les nazis, pas plus en Allemagne que dans les zones occupées, les grands banquiers et Hjalmar Schacht ayant joué de leur influence - avec la complicité des SS.

Il n’est donc pas étonnant que le principal acteur du transfert massif de la fortune des SS, décidé lors de la conférence de Strasbourg, soit Hjalmar Schacht, qui jouit d’excellents contacts à l’étranger, non seulement dans les pays neutres, mais aussi auprès des puissances occidentales. Après tout, son principal mentor est Montagu Norman, directeur de la Banque d’Angleterre jusqu’en 1944.

Un autre acteur clé du transfert de la fortune nazie est le financier suisse François Genoud, un activiste nazi qui dispose d’un réseau de relations dans le monde arabe. Dès 1943, il avait été, lui aussi, en contact avec Allen Dulles. Une bonne partie de la fortune des SS sera ainsi transférée, via la Suisse, vers l’Espagne, le Portugal, la Turquie, la Suède et l’Argentine où elle sera investie.

Tout laisse croire qu’Allen Dulles était au courant de ce transfert, car il fera en sorte qu’après la guerre, Schacht devienne l’« administrateur » des fonds des SS, après avoir été acquitté par le Tribunal de Nuremberg.

Parmi les participants de la conférence de Strasbourg, se trouvait aussi le chef de la division VI (Sabotage) des Services centraux de la sécurité du Reich, Otto Skorzeny. Chef des commandos de chasseurs de la SD (les « forces spéciales » des SS), Skorzeny est connu à l’échelle mondiale comme le libérateur présumé de Mussolini, retenu prisonnier au Gran Sasso, dans les Appenins. Dans le complexe formé après guerre par des intérêts financiers synarchistes, des organisations néofascistes, des groupes paramilitaires et des réseaux de services secrets - la « mère » pour ainsi dire du terrorisme moderne - Skorzeny va jouer un rôle de premier plan.

De mai 1944 jusqu’à la fin de la guerre ou presque, des négociations secrètes ont lieu entre les dirigeants SS et Allen Dulles, l’une des grandes figures du synarchisme, en vue d’un éventuel armistice sur le théâtre de guerre italien. Dans leur phase finale, lors du retour de Dulles à Berne après un séjour de deux mois aux Etats-Unis, fin 1944, ces négociations ont pour nom de code « Operation Sunrise » (Opération lever de soleil). Elles mènent d’abord à une réduction notable de l’intensité des hostilités dans le nord de l’Italie, où elle était nettement plus faible que sur les autres théâtres. A partir de septembre 1944, la ligne de front au nord de Florence reste pour ainsi dire gelée, même si l’armistice officiel n’entre en vigueur que quelques jours avant la capitulation générale de l’Allemagne nazie.

Ces négociations fournissent aux deux parties l’occasion de tisser des liens étroits qui, après la fin de la guerre, joueront un rôle déterminant dans la formation d’un réseau SS international téléguidé par des milieux financiers et du renseignement anglo-américains. Parmi les participants aux négociations avec Dulles, côté SS, figurent le général SS Karl Wolff, chef d’état-major de Himmler pendant des années, Eugen Dollman, représentant personnel de Himmler dans l’Italie du Nord occupée par les Allemands, et Walter Rauff, chef du SD (Sicherheitsdienst = contre-espionnage) pour l’Italie du Nord, tandis qu’en coulisses, s’active le général Walter Schellenberg qui, suite à la fermeture du bureau de l’Abwehr/Ausland (contre-espionnage militaire à l’étranger), est nommé en juin 1944 chef du SR du SD. Bien que figurant parmi les criminels SS les plus recherchés, Wolff, Dollman et Rauff échapperont - tout comme Skorzeny et Schellenberg - aux poursuites juridiques des alliés. Dans l’après-guerre, Dulles témoignera même publiquement de sa reconnaissance envers Wolff.

 Aussitôt après la guerre

Après la capitulation inconditionnelle de l’Allemagne nazie, le 8 mai 1945, Allen Dulles espère être nommé à la tête de toutes les opérations européennes de l’Office of Strategic Studies (OSS), le prédécesseur de la CIA, mais il devra se contenter de diriger les opérations de l’Office en Allemagne. Il prend comme numéro deux Frank Wisner, responsable des opérations de l’OSS dans les Balkans - choix déterminant au regard des réseaux SS dans les Balkans. La direction de l’OSS en Allemagne comprend également le futur directeur de la CIA, Richard Helms. Allen Dulles travaille aussi étroitement avec James Jesus Angleton, directeur de l’OSS en Italie, ainsi qu’avec son ancien collègue Paul Blum, qui dirige le bureau de l’OSS en Suisse.

Dulles se heurte cependant à une forte résistance de la part du contre-espionnage de l’armée américaine (CIC), qui restreint sérieusement le champ de manœuvre de l’OSS. (Nous ne pouvons pas entrer ici dans les détails de la confrontation, au sein des élites politiques et du renseignement américain, entre les intérêts synarchistes et leurs adversaires). Le 20 septembre 1945, l’OSS sera dissout par un Ordre exécutif du président Truman. Allen Dulles rentre alors aux Etats-Unis et rejoint le cabinet juridique Sullivan & Cromwell, que dirige son frère John Foster Dulles.

Il reste cependant en relations avec Wisner, Angleton et Helms. Conseiller de diverses commissions parlementaires, il retournera en Europe en 1947, époque à laquelle il se lie d’amitié avec le jeune sénateur Richard Nixon. La même année, la CIA est créée et, au département d’Etat, on met sur pied un Office of Policy Coordination (OPC) chargé d’« opérations clandestines », que dirigera Frank Wisner, ancien adjoint de Dulles en Allemagne.

En 1948, le président Truman demande à Allen Dulles de rejoindre un groupe de travail chargé de faire des propositions pour améliorer le travail de la CIA nouvellement créée. Ses réflexions débouchent sur le National Security Report 50 (NSC50), qui reflète en grande partie les vues de Dulles : à savoir que les opérations clandestines doivent être une fonction centrale de la CIA et que l’OPC de Wisner doit y être intégrée. En 1950, Allen Dulles devient lui-même responsable de la planification à la CIA et peu après, directeur adjoint de l’agence, avant d’en devenir le directeur en 1953. Son frère John Foster est alors secrétaire d’Etat.

On ne sait pas grand-chose des activités d’Allen Dulles en Allemagne avant l’automne 1945. On constate cependant que les dirigeants SS qui avaient pris part au projet de paix séparée avec les puissances occidentales n’ont pas été sérieusement inquiétés par les alliés. C’est vrai aussi pour Hjalmar Schacht. Ils seront certes faits prisonniers et interrogés, ou on leur demandera de rédiger leurs mémoires de guerre pour l’édification du renseignement anglo-américain, mais soit ils ne seront pas traduits en justice, soit leur procès sera avorté.

Schellenberg est cité à comparaître comme témoin devant le Tribunal de Nuremberg, lors du procès du chef des Services centraux de la sécurité du Reich, Kaltenbrunner, qui fut condamné à mort, mais lui-même - pourtant le chef du contre-espionnage - ne sera pas inquiété. Schacht est acquitté à Nuremberg. Le procès de Skorzeny, chef des opérations commando du SD, devant un tribunal militaire américain, tourne court quand un officier du renseignement britannique déclare que le renseignement anglo-américain n’aurait pas agi différemment de Skorzeny en planifiant les opérations commando. De même, Karl Wolff, traduit devant un tribunal militaire, sera blanchi.

 « Odessa »

Des dirigeants SS moins connus, comme Walter Rauff d’« Operation Sunrise », seront évacués d’Allemagne via la « ligne des rats ». Ils se rendent d’abord en Italie, parfois aidés par des éléments corrompus à l’intérieur du Vatican, puis en Espagne, où certains resteront et d’autres seront envoyés dans des pays latino-américains. Cette « ligne des rats » est entretenue par une organisation secrète d’anciens SS connue sous le nom d’« Odessa ». Cependant, Odessa n’aurait pas pu assurer à elle seule la fuite de tant de monde. Ses opérations étaient couvertes, sinon dirigées, par des factions du renseignement anglo-américain. Ni les Américains, ni les Britanniques, ni le gouvernement français n’exercèrent de pressions sérieuses sur l’Espagne de Franco, devenue la plaque tournante des SS au niveau mondial, pour réduire ou interdire les activités des anciens nazis sur le territoire espagnol.

De 1948 à 1950, Skorzeny vit incognito à Paris. Son ancien supérieur au SD, Schellenberg, s’installe d’abord en Suisse, puis en Italie où il mourra en 1952. Pour Skorzeny, sa carrière d’après-guerre commence sérieusement après son installation à Madrid en 1950. Là, il épousera la nièce dc Hjalmar Schacht, Ilse von Finkenstein, et Schacht lui-même se rend fréquemment à Madrid. On estime qu’en 1950, près de 16.000 émigrants nazis vivent en Espagne.

Pendant ce temps, Schacht s’efforce de consolider et de faire fructifier les avoirs financiers des SS, qui ont été transférés hors d’Allemagne vers des pays neutres, suite à la conférence du 10 août 1944 organisée à Strasbourg par des industriels et banquiers de l’Allemagne nazie (voir première partie). Ce transfert s’était fait suivant les indications de Schacht, le seul à disposer du savoir faire et des relations permettant de mener à bien cette opération.

 Un triangle synarchiste : Schacht, la SS de Himmler et les frères Dulles

Ce qui pourrait à première vue prêter à confusion, c’est l’arrestation de Schacht, le 23 juillet 1944, trois jours après l’attentat manqué contre Hitler, sur ordre même du Führer. En effet, par la suite, l’ex-ministre nazi de l’Economie aime à se présenter comme un membre de la résistance à Hitler, rappelant qu’il a séjourné aux camps de concentration de Ravensbrück, Flossenbürg et Dachau.

Mais ce n’est que sophisme, car son séjour dans ces camps de concentration n’a aucune mesure avec celui des internés « normaux » ou des véritables résistants emprisonnés. Ses conditions de détention étaient plutôt confortables et, plus important encore, il était directement protégé par le Reichsführer-SS Heinrich Himmler et par Schellenberg. Un « message urgent et secret du Reich » a été conservé dans lequel le chef de la Gestapo, Heinrich Müller, écrit au commandant du camp de concentration de Dachau : « Nous avons des instructions du RFSS [Reichsführer-SS] « selon lesquelles Schacht « doit être bien traité ».

On ne doit jamais oublier les liens étroits de Schacht avec les plus hautes sphères des SS et les cercles financiers synarchistes anglo-américains. Nous ne pouvons pas décrire ici en détail la manière dont Schacht contribua à orchestrer la prise du pouvoir d’Hitler en 1930-33, mais nous mentionnerons quand même les relations étroites qu’il entretenait avec le baron Kurt von Schröder, directeur de la banque J.H. Stein de Cologne. En décembre 1932, puis à nouveau en janvier 1933, Schacht et von Schröder jouent un rôle décisif dans la chute du gouvernement de von Schleicher, ouvrant la voie à l’accession d’Hitler au pouvoir. Déjà en 1932, tous deux faisaient partie du « cercle Keppler », un groupe de responsables économiques et de banquiers fondé par le directeur d’IG Farben, Wilhelm Keppler, qui soutenait pleinement Hitler sur le plan financier et politique.

La banque Stein de von Schröder, à Cologne, est la filiale allemande du groupe bancaire Schroder de New York (L. Henry Schroder Banking Group) et de Londres (J. Henry Schroder & Co). Sullivan & Cromwell, le cabinet juridique de John Foster Dulles, représente la banque Schroder à New York et son frère Allen siège au conseil d’administration de celle-ci. Dans les années 30, Sullivan & Cromwell avait deux filiales en Allemagne que les frères Dulles visitaient régulièrement. Durant cette période, John Foster Dulles ne tarissait pas d’éloges publics sur le « dynamisme » dont faisait preuve l’Allemagne sous le régime nazi.

 Le cercle des amis du Reichsführer-SS

A partir de 1933, le « cercle Keppler » se transforme en « cercle des amis du Reichsführer-SS ». Ce nouveau cercle est dirigé par le neveu de Keppler, Fritz Kranefuss, l’aide de camp personnel du Reichsführer-SS Himmler. Président de la Reichsbank (jusqu’en 1939) et ministre de l’Economie (jusqu’en 1937), Schacht n’en fait plus partie, mais ses proches amis y siègent toujours : von Schröder, Emil Helfferich et Karl Lindemann de Deutsch-Amerikanische Petroleum AG (DAPAG), qui appartient à 94% à Standard Oil, ainsi que Karl Blessing de la Reichsbank, qui sera directeur de la Bundesbank de 1958 à 1969.

Le lien avec Standard Oil, qui fait partie de l’empire économique de la famille Rockefeller, constitue en même temps une importante liaison bancaire, puisque les Rockefeller sont également propriétaires de la Chase National Bank de New York, dirigée par Joseph Larkin. Ce dernier jouera un rôle particulièrement important en Europe de l’Ouest, alors sous occupation nazie, car la filiale de la Chase à Paris peut opérer sans entrave de 1940 à 1944. La banque s’occupe spécialement de la préservation des avoirs financiers et immobiliers anglo-américains dans l’Europe de l’Ouest occupée. Il n’est donc pas surprenant que l’ambassadeur nazi dans la France occupée, Otto Abetz, qui présente un fort penchant synarchiste, ait un compte en banque personnel dans cette filiale de la Chase à Paris.

En outre, Schacht est lié au monde financier anglo-américain via la Banque des règlements internationaux (BRI) de Bâle, dont font partie, outre la Reichsbank, la Banque d’Angleterre (gouvernée jusqu’en 1944 par le mentor personnel de Schacht, Montagu Norman) et la First National Bank de New York. De plus, après 1939, Schacht sera lié à la BRI par le biais de son confident Emil Puhl, un haut fonctionnaire de la Reichsbank.

Dès lors, on comprend mieux pourquoi Heinrich Himmler, à travers Schacht et le « cercle des amis du Reichsführer-SS »entretientd’excellentes relations avec les milieux anglo-américains.Unautrebiaisestl’entreprise de téléphonieaméricaineITT, dirigée par Sosthenes Behn, dont le représentant en Allemagne est von Schröder. Certains signes indiquent que la fulgurante ascension de Walter Schellenberg au sein des SS a été lancée et soutenue par von Schröder, car Schellenberg détenait une part non négligeable des actions d’ITT. Au début de 1942, Schellenberg, von Schröder et Karl Lindemann organisent une réunion à Madrid entre leur plénipotentiaire Gerhardt Westrick et le directeur d’ITT. Emil Meyer, un autre dirigeant de la filiale allemande d’ITT, est lui aussi membre du « cercle des amis du Reichsführer-SS ». (Nous laisserons de côté les connexions anglo-américaines de Himmler via la Suède neutre et via son « médecin personnel », le Dr Felix Kersten.)

 Madrid, la plaque tournante

Le fait que Schacht soit devenu, après 1948, le principal « administrateur » des avoirs des SS et autres transferts financiers hors de l’Allemagne nazie, prouve bien son rôle actif dans la réalisation des décisions prises à la conférence de Strasbourg en 1944 (voir première partie). Après tout, pendant son séjour de onze mois en prison, il était sous le contrôle direct de la direction SS. Pour consolider les avoirs SS dispersés, Schacht sera aidé par Skorzeny qui, à son tour, amènera à Madrid le dirigeant des Waffen SS belges, Leon Degrelle, pour en faire son principal adjoint. Au début des années 50, Schacht et Skorzeny effectueront de fréquents « voyages d’affaires », à travers l’Europe et l’Amérique latine, ainsi que dans les pays arabes, l’Iran et l’Indonésie.

Une partie de l’argent des SS envoyé à l’étranger servira à bâtir l’organisation internationale « Odessa » composée d’anciens SS. Autour d’elle, seront créées nombre d’organisations néo-fascistes en Europe et en Amérique latine.

Mais l’« Odessa » de Skorzeny peut aussi compter, dans plusieurs pays européens, latino-américains et arabes, sur un dense réseau de membres et de sympathisants dans les partis « bourgeois », les ministères, organisations religieuses, services de renseignement, syndicats de police et forces armées. Les activités d’« Odessa » s’étendent aussi au trafic d’armes international, au déploiement de mercenaires et à la mouvance du crime organisé.

Durant les décennies qui suivent, à travers des coups d’Etat, des purges d’opposants, des insurrections et opérations de rébellion et de sape, voire dans des assassinats spectaculaires - comme le rôle de « Permindex » dans l’assassinat du président américain John Kennedy - on relèvera constamment des traces des structures SS de Skorzeny. Exemple type de leur modus operandi, elles joueront un rôle aussi bien dans le FLN algérien que dans l’OAS qui vise à renverser ou assassiner le général de Gaulle.

 Réactivation des réseaux SS

Avec le déclenchement de la Guerre froide, les services de renseignement anglo-américains s’intéressent plus que jamais aux structures de Skorzeny. La mentalité et l’expérience de ces anciens SS les prédestinent aux « opérations clandestines » qui, selon Allen Dulles, doivent être au centre de l’activité du renseignement américain. Des milliers d’anciens Waffen-SS allemands, ou d’Européens de l’Est ayant fait partie des Waffen-SS, qui se sont installés plus tard en Europe de l’Ouest, aux Etats-Unis, au Canada ou en Australie, seront recrutés pour mener une guerre de sape et des opérations de déstabilisation dans la sphère d’influence soviétique.

A noter que les SS qui, jusqu’en 1942, se vantaient de leurs traits « nordiques », furent assez vite « internationalisés ». En plus des unités ouest-européennes et scandinaves des Waffen-SS, il y aura aussi des unités baltes, ukrainiennes, hongroises, croates, serbes, bosniaques, albanaises et caucasiennes.

Les anciens membres des Waffen-SS installés à partir de 1945 dans des pays occupés par les Soviétiques, revêtent alors une grande importance pour le renseignement anglo-américain, soit en restant sur place en tant qu’agents clandestins, soit en émigrant à l’Ouest. Ils doivent former, dans le cadre d’« opérations clandestines », une infrastructure militaire et politique secrète, destinée à déstabiliser des régimes communistes en Europe de l’Est et du Sud-Est.

Au cours de la première moitié des années 50, notamment après le passage à Moscou du Britannique Kim Philby, les services de renseignement communistes furent en mesure de détruire la plupart de ces cellules clandestines. Par contre-coup, l’influence des organisations d’émigrés est-européens installés à l’Ouest, qui abritaient aussi d’importants contingents d’anciens Waffen-SS, augmenta.

A l’initiative d’Allen Dulles, le Comité national de l’Europe libre (CNEL) est fondé, en partie avec la fortune des SS. Officiellement organisation privée, il s’agit en fait d’une opération du renseignement anglo-américain destinée à soutenir les activités des groupes d’émigrés d’Europe de l’Est.

La connexion arabo-musulmane est une autre composante majeure de cette structure des SS. La division albanaise des Waffen-SS « Skanderberg » et la division bosniaque « Handschar » voient le jour avec la participation active du Moufti de Jérusalem, Amin Mohamed Al Husseini. Après la guerre, avec l’aide des services de renseignement anglo-américain, celui-ci s’installe au Caire où il reprend sa collaboration avec Skorzeny, François Genoud et les structures SS à travers le monde arabe.

En même temps, certains courants du renseignement anglo-américain établissent en Europe de l’Ouest le réseau de Skorzeny, sous forme de partisans clandestins pouvant être activés dans l’hypothèse d’une invasion soviétique de l’Europe de l’Ouest. L’existence de ce réseau, nom de code « Gladio », fut révélée au grand public pour la première fois en 1991, dans une déclaration publique du Premier ministre italien, Guilio Andreotti.

Au fil des années, les rangs de « Gladio » furent rajeunis par de jeunes recrues, venant avant tout des milieux néo-fascistes et d’extrême-droite. Ce fut un important réservoir pour le recrutement de terroristes destinés à alimenter la « stratégie de tension » de 1969 à 1982. Et c’est encore là que nous trouvons la « mère » des réseaux terroristes impliqués dans la phase actuelle de la « stratégie de tension ».

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