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Krafft Ehricke : Il n’y a pas de limite à la créativité humaine

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Krafft Ehricke (1917-1984)

 Introduction

Cette introduction à trois textes de Krafft Ehricke que nous publions pour la première fois en français, est adaptée d’un article de Marsha Freeman, publié dans la revue Fusion de mai-juin 1995.

Krafft Ehricke fut l’un des hommes les plus remarquables du XX siècle. Suivant la voie ouverte par le père du vol spatial, Hermann Oberth, il élargit non seulement la science astronautique à l’exploration de la Terre et de la Lune, mais aussi et surtout à l’« humanisation » du système solaire en général.

Dès l’adolescence, il fut un partisan acharné et un militant inlassable de l’exploration spatiale, toujours prêt à défendre la vérité même si elle était impopulaire. L’étendue de ses connaissances était immense et couvrait plusieurs champs de la recherche scientifique. Né le 24 mars 1917 à Berlin, il s’intéressa intensément à l’exploration spatiale dès l’âge de douze ans, après avoir vu le film de Fritz Lang La Femme sur la Lune . Il en fut tellement enchanté qu’il retourna le voir douze fois, et demanda à sa mère pour le Noël suivant de lui offrir une série de livres sur l’astronomie, la mécanique du vol et la propulsion.

Ses parents étaient dentistes, et il utilisait leur équipement pour faire des expériences, simulant les failles et les cratères de la Lune. Grâce aux écrits du physicien belge Joseph-Antoine Plateau, il apprit à créer une « sphère dans un fluide. En plaçant de l’huile sous la surface d’un liquide, puis en utilisant l’une des aiguilles à tricoter de sa mère, il arrivait à faire tourner l’huile et à lui donner une forme de sphère. Alors que celle-ci tournoyait, des « lunes » s’en échappaient, exactement comme un système Terre-Lune en formation. »

« Sa première conférence sur l’astronomie fut donnée devant une audience envoûtée, rassemblée dans la salle d’attente du cabinet dentaire de sa mère. Aucun de ceux qui payaient 10 centimes pour écouter les discours du jeune adolescent ne repartait déçu. » [1]

Etudiant par la suite l’ingénierie aéronautique à l’Université technique de Berlin, il écrivait en même temps des articles pour le journal Espace, publié par la Société pour la recherche spatiale. Mais la guerre vint interrompre cet élan et il fut mobilisé dans une unité de chars au nord de la France. S’étant fait écraser la jambe par un char, il fut rapatrié à Berlin et reprit à nouveau ses études.

Il fut ensuite envoyé sur le front russe au cours de l’été 1941, comme chef d’une unité blindée, mais deux brevets qu’il avait posés pour la technologie des fusées lui permirent d’être remarqué par le personnel technique de l’armée. Il fut rapidement transféré au programme fusée de Peenemünde, où il resta jusqu’à la fin de la guerre.

Cherchant avant tout à retrouver sa femme Ingeborg restée à Berlin à la fin de la guerre, dont il n’avait aucune nouvelle, il ne fut recruté par les Américains qu’en décembre 1946, contrairement aux autres scientifiques de Peenemünde qui étaient partis aux Etats- Unis quelques mois plus tôt. Il rejoignit alors le reste de l’équipe à Fort Bliss et reçut deux missions principales : familiariser les techniciens américains avec la technologie du V-2 et poursuivre ses travaux théoriques.

Dès les débuts de l’ère spatiale, initiée avec le lancement par les Russes du satellite Spoutnik le 4 octobre 1957, Ehricke estima qu’il était nécessaire d’établir les bases d’une philosophie de l’exploration spatiale. Il publia à cet effet, dès novembre 1957 dans la revue Astronautics de l’American Rocket Society, un article d’anthologie intitulé « The Antropology of Astronautics » (l’un des deux textes que nous publions ici), dans lequel il posait ses trois célèbres « lois de l’astronautique ».

Nous ne pouvons pas bien entendu résister à l’idée d’en citer de suite un passage clé : « Le concept de voyage spatial comporte d’énormes répercussions, parce qu’il met l’homme au défi sur pratiquement tous les fronts de son existence physique et spirituelle. L’idée de voyager vers d’autres corps célestes reflète au plus haut degré l’indépendance et l’agilité de l’esprit humain. Elle donne une ultime dignité aux efforts techniques et scientifiques de l’homme. Par dessus tout, elle touche à la philosophie de son existence même. (...) Le voyage spatial est ce qui inspire probablement le plus notre monde complexe et divisé. Il semble apporter moins de gain matériel que la technologie de l’atome et pourtant, ou peut-être justement pour cette raison, son appel spirituel est extrêmement puissant, symbolisant le fait que l’homme n’a finalement perdu ni sa capacité à trancher le nœud gordien ou à faire exploser de vieilles notions qui retardent son développement, ni à surmonter des obstacles physiques a priori invincibles. »

 La science des fusées

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La fusée Atlas
Programme lancé par la NASA en 1958, la fusée Atlas, équipée à partir de 1965 d’un étage Centaur à hydrogène/ oxygène liquide, fut utilisée pour trois missions d’exploration lunaire robotisées, ainsi que pour le lancement des sondes Mariner et Pionneer. Photo prise le 21 février 1961.
Crédit : NASA

Ehricke avait commencé dès 1952 à développer des idées révolutionnaires pour le programme spatial de l’avenir. Ainsi, il avait conclu à la nécessité de recourir à deux types de fusées pour les missions habitées, l’une pour l’équipage et l’autre pour la charge. Occupant un poste d’ingénieur de projet adjoint pour les études à long terme sur les fusées planantes chez Bell Aircraft, il étudia les véhicules orbitaux ailés réutilisables.

Dans les scénarios de mission antérieurs, on avait toujours émis l’hypothèse que l’équipage emmènerait avec lui tout l’équipement requis pendant le vol. Mais un véhicule habité devait inclure un véhicule de retour ailé et des systèmes biologiques, ce qui imposait des critères de sûreté plus élevés. Avec la charge, le véhicule devenait encore plus lourd. Les véhicules de transport n’avaient besoin quant à eux d’aucun de ces systèmes. En séparant les deux fonctions, chacun des deux véhicules pèserait beaucoup moins et pourrait être optimisé pour sa fonction spécifique. Si cette idée ne fut pas immédiatement retenue pour les premiers vols d’exploration lunaire, Wernher von Braun allait plus tard la reprendre et l’inclure dans son plan de Projet Mars en divisant la mission en vaisseaux cargo et vaisseaux habités. [2] Ehricke confirma par des études exhaustives les affirmations de von Braun, selon lesquelles l’hydrogène liquide n’était pas optimal pour les missiles suborbitaux ; mais il confirma également la conclusion antérieure de Hermann Oberth, selon laquelle le mélange oxygène/hydrogène était plus adapté aux étages supérieurs à haute énergie nécessaires à l’envoi d’hommes sur la Lune ou de sondes interplanétaires.

Comme Oberth et Tsiolkovsky l’avaient théoriquement démontré, les fusées devaient être construites par étage pour être plus efficaces. Lorsqu’un étage a épuisé son carburant, il est largué, abaissant ainsi le poids total de la fusée. Une deuxième unité de propulsion se met alors en marche sur le deuxième étage, et la vélocité totale est alors celle du second étage additionné à celle déjà acquise au moment du largage du premier étage. En ajoutant des étages, on peut alors obtenir une vitesse finale beaucoup plus élevée.

Dans un article publié dans le journal de l’ American Rocket Society , Ehricke compara les différentes combinaisons possibles de combustibles chimiques et de comburants ainsi que la vitesse d’éjection des gaz et la densité de chacune d’entre elles, les deux paramètres clé de la propulsion. Il détermina le champ optimal d’application pour chacune, y compris la vitesse de déplacement obtenue avec des fluides chauffés par des réactions nucléaires. Pour des vitesses de quelque 3000 mètres par seconde, un grand nombre de combustibles chimiques pouvaient faire le travail, mais pour les vitesses allant de 3000 à 6000 mètres par seconde, que toute fusée se doit d’atteindre pour échapper à la gravité terrestre, la densité du combustible était moins importante et les propergols à haute vitesse d’échappement (comme l’hydrogène) étaient préférables. Pour des vitesses encore plus élevées, nécessaires pour se rendre sur la Lune ou pour des vols interplanétaires, l’hydrogène chauffé par une source nucléaire prenait nettement le dessus.

John L. Soop raconte en 1978 dans un rapport de la NASA  [3] que « pendant presque trois décennies, Ehricke s’était préparé pour l’ère spatiale ; lorsque celle-ci apparut à l’horizon, avec le Spoutnik, il était prêt. En un mois, il proposa un étage hydrogène/oxygène à mettre en place sur le missile Atlas. Ehricke put alors avancer rapidement parce que les premiers travaux sur Atlas et les idées d’autres chercheurs [Tsiolkovsky et Oberth] sur les étages supérieurs à hydrogène et oxygène en avaient établi les fondations  ».

Dès que la NASA fut créée, en juillet 1958, elle établit un comité destiné à coordonner les plans gouvernementaux pour le lancement et la propulsion de véhicules spatiaux. Très vite on se rabattit sur la fusée Atlas, développée à l’origine comme missile balistique par le Pentagone et à laquelle on allait rajouter un étage Centaur, le premier à utiliser l’hydrogène et l’oxygène liquides. Cette technologie a été par la suite utilisée pour envoyer des hommes sur la Lune (sur les second et troisième étages de la fusée Saturne V) et pour envoyer des sondes automatiques vers presque toutes les planètes de notre système solaire. Comme Ehricke l’avait prévu dès le début, l’hydrogène et l’oxygène liquides ouvraient les portes du système solaire.

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Ce vaisseau est un cargo spatial propulsé par l’énergie nucléaire, voyageant entre les orbites terrestre et lunaire. Il a été peint par Krafft Ehricke lui-même.

Mais déjà il se battait pour la prochaine étape, celle de la propulsion nucléaire. Dans une déclaration au Congrès en 1960, il s’expliquait ainsi : « L’univers est organisé par l’énergie nucléaire. L’espace ne pourra être conquis que par des vaisseaux propulsés par des moteurs nucléaires. (...) Le moteur fusée chimique est un marchepied vers l’ère spatiale, comme le ballon nous aida à entrer dans l’ère aéronautique. Comme le ballon, la fusée chimique gardera très longtemps son utilité pour des applications spéciales, mais la véritable astronautique et l’énergie nucléaire sont indissolublement liées. »

En 1960, à peine âgé de 40 ans, Krafft Ehricke s’était déjà fait un nom dans la communauté spatiale. John Chapman, dans l’histoire du missile Atlas qu’il écrivit cette année là, décrit Ehricke comme « un Allemand de 42 ans inlassable, sympathique, qui devint citoyen américain en 1954. Il est peut-être le plus grand représentant du vol spatial aux Etats-Unis. Il en parle à tout moment et partout – à des étudiants, des généraux, des scientifiques, des ingénieurs, des membres du Congrès, des téléspectateurs, ou à la personne qui est assise dans son bureau – toujours facilement et brillamment, avec toujours le même enthousiasme vibrant et juvénile ».

 L’impératif extra-terrestre

« Longtemps avant le programme spatial, alors que nous travaillions sur les sondes interplanétaires au début des années 60, il y avait déjà des critiques » , expliqua Ehricke plus tard à New York en 1981. « Face à ces critiques croissantes et au manque de réponses adéquates, je fus amené à continuer ce que j’avais commencé à la fin des années 50 le développement d’une philosophie de l’espace et plus généralement de la croissance et de la technologie. Il devint clair relativement tôt qu’au-delà des problèmes techniques, il fallait une approche globale, prenant en compte la technologie, l’économie, la culture et l’anthropologie. »

Pour parvenir à cette vision globale, Ehricke développa durant les années 60 le concept de l’impératif extra-terrestre, et écrivit un livre portant ce titre, livre qui n’a malheureusement toujours pas été publié, mais dont nous présentons le chapitre d’introduction ci-dessous. Son idée centrale était basée sur la distinction entre la simple multiplication et la croissance : « La croissance, contrairement à la multiplication, est l’accroissement de connaissance, de sagesse, de capacité à croître de façon nouvelle. »

A plusieurs reprises, devant des audiences captivées, il décrivit comment la Biosphère avait connu deux Grandes crises au cours de son évolution. Elles furent vaincues grâce à l’invention de la photosynthèse, permettant à certaines cellules de produire leurs propres ressources, et ensuite grâce à l’apparition de la vie multicellulaire, qui pouvait utiliser la nouvelle atmosphère d’oxygène créée par les cyanobactéries. A chaque Grande crise, précisa-t-il, la vie avait trois possibilités : « Rendre les armes et périr, régresser à un stade minimal d’existence, ou avancer et croître. »

 L’industrialisation de la Lune

Pendant les années 70, Ehricke travailla à une étude extrêmement détaillée de l’industrialisation de la Lune. Il voyait le compagnon de la Terre comme faisant partie d’un système biplanétaire, qui allait permettre de créer le « monde ouvert » de son impératif extra-terrestre en termes de ressources et de points de production pour d’autres centres civilisateurs répandus à travers le système solaire : « Notre système est un système biplanétaire, écrivait-il en 1984. Il n’y a pas de raison qu’une moitié seulement soit habitée, simplement parce que la vie est venue de là. (...) Au lieu de rechercher ou de spéculer sur la vie dans l’espace extra-terrestre, nous allons l’y mettre. »

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Le quartier d’hiver de Sélénopolis, la capitale lunaire. Peint par Krafft Ehricke

Il avait également écrit un livre à ce sujet, intitulé Le septième continent : l’industrialisation et la colonisation de la Lune , qui n’a pas encore été publié lui non plus. Il y décrivait le déploiement de cinq stades évolutifs successifs, chacun reposant sur de nouvelles avancées technologiques dans la production et l’utilisation d’énergie, ainsi que dans les moyens de transport spatial, menant à la fondation de Sélénopolis, la capitale d’une nouvelle civilisation lunaire : « Sélénopolis reproduira la diversité des hivers froids, des régions agricoles chaudes, des climats secs, subtropicaux et demi-arides. Une nouvelle civilisation comme celle-ci n’est possible que par l’utilisation de la fusion thermonucléaire comme source d’énergie, alors que les besoins des étapes précédentes, pour l’industrie à plus petite échelle et pour l’habitation, peuvent être comblés par la fission nucléaire à haute température et les technologies associées. »

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Bulle de savon à quatre dimensions
« Les opérations interstellaires sont le théâtre où la civilisation
passera à un univers quadridimensionnel (...) car le temps et
l’espace seront inclus dans ce genre de civilisation. » Krafft Ehricke.
Ici un liquide savonneux forme un deuxième cube, un espace « de moindre action » à l’intérieur du premier. De plus, si l’on regarde, depuis
le cube central vers l’extérieur, à travers chacune des six parois on voit, à cause du jeu de perspective, non pas six faces mais six cubes (!), ce qui donne l’impression d’être dans une structure possédant une quatrième dimension.

Si la colonisation de la Lune et des environs de la Terre devait marquer selon lui l’événement d’une civilisation tridimensionnelle, « les opérations interstellaires seront le théâtre où la civilisation passera à un univers quadridimensionnel (...) car le temps aussi bien que l’espace seront inclus dans ce genre de civilisation ».

Krafft Ehricke donna sa dernière conférence sur son concept d’industrialisation de la Lune et sur la naissance d’une nouvelle civilisation quelques semaines avant de mourir, lors d’un symposium sur les bases lunaires et l’activité spatiale au XXI e siècle, qui eut lieu à Washington en octobre 1984. Il fut ovationné par la salle, remplie de scientifiques, d’ingénieurs, de représentants de la NASA et de l’ensemble de l’industrie aérospatiale. Comme l’avait écrit Shirley Thomas 25 ans plus tôt, « Krafft Ehricke était l’incarnation de sa conviction – les seules limites sont celles que l’homme s’impose lui- même, et l’univers est le champ légitime de l’action humaine ».

 L’anthropologie de l’astronautique

par Krafft Ehricke

Article originellement publié dans le numéro de novembre 1957 de la revue Astronautics, de l’American Rocket Society. Nous le publions pour la première fois en français, avec l’aimable permission de l’American Institute of Aeronautics and Astronautics.

Au total, aux Etats-Unis et dans d’autres pays, des milliards de dollars sont dépensés pour le développement d’une technologie ayant toutes les caractéristiques d’une technologie d’avenir dans l’astronautique. Ceci est une grande source de satisfaction pour ceux qui ont, au cours de la première partie de ce siècle, combattu pour faire reconnaître le voyage spatial comme un effort sérieux, pratique et valable, et ceci non pas dans un avenir lointain mais dès maintenant, au cours de ce siècle même et dans cet âge qui est le nôtre.

La campagne pour une reconnaissance technique et scientifique du vol spatial est gagnée. Cependant, la bataille pour la reconnaissance de l’astronautique en tant que partie vitale de l’avenir de l’homme, plutôt que comme une simple technique acceptée ou spécialité scientifique ne fait que commencer. L’astronautique est la science de l’opération dans l’espace et du voyage vers d’autres mondes. Les implications sont telles qu’il devient maintenant de plus en plus important de développer la philosophie, de même que les aspects utilitaires, de cette nouvelle science.

Puisque le voyage spatial a été reconnu par ses protagonistes comme l’un des concepts les plus fondamentaux et les plus remarquables de l’histoire de l’homme, il n’est pas surprenant que plusieurs penseurs se soient déjà penchés sur ce sujet, en commençant par Konstantin Tsiolkovsky, dont l’ardente croyance dans la mission cosmique de l’humanité annonçait l’aube de l’astronautique il y a de cela quelque soixante ans, suivi par Hermann Oberth, Willy Ley, A.C. Clarke, A.V. Cleaver, Wernher von Braun et Eugen Saenger. Un recoupement des pensées et des arguments avancés par ces pionniers était inévitable, étant donné qu’ils partageaient la même vision dans la promotion du voyage spatial.

Cependant, la philosophie de l’astronautique est jeune et fertile. Ses innombrables applications sont loin d’être épuisées. Pour cette raison, cet auteur, préoccupé depuis une vingtaine d’années par l’étude et la défense de l’astronautique en tant que mission aussi bien culturelle que technique, soumet au lecteur quelques réflexions additionnelles sur ce sujet.

Le concept de voyage spatial comporte d’énormes répercussions, parce qu’il met l’homme au défi sur pratiquement tous les fronts de son existence physique et spirituelle. L’idée de voyager vers d’autres corps célestes reflète au plus haut degré l’indépendance et l’agilité de l’esprit humain. Elle donne une ultime dignité aux efforts techniques et scientifiques de l’homme. Par dessus tout, elle touche à la philosophie de son existence même. Il en résulte que le concept de voyage spatial outrepasse les frontières nationales, refuse de reconnaître des différences d’origine historique ou ethnologique, et pénètre les convictions sociologiques et politiques à une vitesse fulgurante.

Comme concept technique, l’astronautique embrasse tous les domaines de la connaissance et est plus révolutionnaire que tout ce qui a été conçu jusqu’à ce jour, y compris la technologie atomique. Comme concept scientifique, elle est amenée à stimuler et rajeunir presque tous les domaines, de l’astronomie à la zoologie. Ses implications sociologiques et politiques sont telles que les générations futures pourraient décrire comme « prudentes » même les prédictions les plus audacieuses de notre temps.

Le voyage spatial est ce qui inspire probablement le plus notre monde complexe et divisé. Il semble apporter moins de gain matériel que la technologie de l’atome et pourtant, ou peut-être justement pour cette raison, son appel spirituel est extrêmement puissant, symbolisant le fait que l’homme n’a finalement perdu ni sa capacité à trancher le nœud gordien ou à faire exploser de vieilles notions qui retardent son développement, ni à surmonter des obstacles physiques a priori invincibles.

Si on peut y arriver ici, on peut éventuellement y arriver dans d’autres secteurs de notre vie aujourd’hui, là où l’homme semble être sans espoir et acculé à l’impasse. Un sentiment d’enthousiasme et d’intérêt véritable semble dominer parmi tous ceux qui ont affaire au vol spatial et à l’astronautique : les élèves qui l’étudient à l’école, les députés qui lui allouent les budgets, les dirigeants politiques de l’Est et de l’Ouest louant les contributions de leur pays à ses progrès et, surtout, les scientifiques et ingénieurs débroussaillant le passage jusqu’à l’objectif final. Nous devons néanmoins nous poser la question : « Pourquoi le vol spatial ? » Peu de gens impliqueraient aujourd’hui par cette question qu’il y aurait un gaspillage de temps et d’argent, pour une aventure sans espoir. Peu de gens doutent encore que nous puissions, par exemple, installer en orbite des satellites servant à des tâches utiles.

En tant que quête de justification philosophique des implications à bien plus long terme de l’astronautique, une réponse doit être apportée et formulée de la manière la plus concluante et la plus décisive possible.
Il a déjà été reconnu qu’il est nécessaire de réfléchir soigneusement avant de répondre à cette question, et que nous commençons à peine à nous y intéresser. Toutefois nous ne devrions pas nous emporter dans des tentatives frénétiques pour « prouver » le besoin de se ruer sur Vénus ou Mars, parce que, pour le dire franchement, il n’est pas nécessaire de le faire aujourd’hui.

 L’acceptation du véhicule spatial

Le plus important est de comprendre pourquoi nous devrions accepter le véhicule spatial comme nos ancêtres ont finalement réussi à accepter la roue et le bateau. Il fut un temps, l’Odyssée le prouve, où il était presque inconcevable pour l’homme ordinaire de laisser sa péninsule ou son île pour naviguer au-delà de l’horizon vers l’inconnu. Nous n’avons pas encore beaucoup changé à ce sujet car il est encore inconcevable pour plusieurs d’entre nous de considérer notre Terre comme une île depuis laquelle un jour plusieurs hommes pourraient partir pour des lieux lointains, qui nous sont inconnus sauf de manière générale, ou qui pourrait un jour être visitée par des gens venus de loin, comme un citoyen américain aujourd’hui visite le pays de ses origines.

Comme contribution à la réponse à cette fameuse question, je me propose d’établir une large perspective en formulant trois lois fondamentales de l’astronautique et en en examinant les implications. Ces lois sont les principes de base dans l’apprentissage du vol spatial, pour le développement de la technologie des missiles modernes (comme pour d’autres technologies, comme celle de l’atome), et pour nos ambitions et espoirs concernant l’avenir de l’astronautique.

 Les trois lois fondamentales de l’astronautique

  • Première loi : rien ni personne parmi les lois naturelles de l’univers n’impose de limites à l’homme, excepté l’homme lui-même.
  • Seconde loi : la Terre, mais également le système solaire tout entier et toute partie de l’univers pouvant être atteinte par l’homme avec l’aide des lois de la nature, sont le champ légitime de l’activité humaine.
  • Troisième loi : en s’étendant dans l’univers, l’homme accomplit sa destinée en tant qu’élément de la vie, doté du pouvoir de raison et portant en lui la sagesse de la loi morale.

La première loi

La première loi de l’astronautique met l’homme au défi d’écrire sa Déclaration d’indépendance par rapport à toute forme de pensée préconçue, par rapport aux conditions qu’il a jusqu’ici acceptées sans les avoir remises en question, en d’autres termes par rapport à un passé pré-technologique, par principe différent, s’accrochant à lui. Cela peut être fait. La Déclaration d’indépendance et la Constitution de ce pays le prouvent. Le passage à la pratique peut être long, mais la première percée que constituerait sa simple formulation serait d’une importance décisive.

Ces documents n’auraient probablement jamais été écrits en Europe, même si la Révolution française est créditée d’avoir stimulé beaucoup des réflexions qui y sont incluses. Un nouveau monde, la distance mentale exacerbée par la distance physique et un nouveau départ sociologique ont été nécessaires pour les formuler.

L’Europe et l’Amérique (pas seulement les Etats-Unis) sont, malgré leurs liens de parenté, deux différenciations séparées de « l’intégrale » de la capacité humaine à la civilisation, comme les Chinois, les Indiens, les Romains, les Grecs, les Hébreux et plusieurs autres civilisations avant eux. Cette intégrale contient d’innombrables variables, le nombre de différenciations possibles dans le temps et dans l’espace est par conséquent aussi très grand, à condition que l’esprit de l’homme ne soit pas éteint par l’enfermement dans un environnement cosmique trop étroit.

Nous trouvons ici une tendance importante : le gigantesque périmètre de l’astronautique est sans aucun doute l’une des raisons les plus immédiates du défi fascinant qu’elle pose à l’humanité. Elle offre d’amener l’homme là où il ne s’est jamais rendu auparavant, et par conséquent en appelle très fortement à sa curiosité innée, son goût de l’aventure et son dévouement à la recherche. Toutefois, au-delà de ça, la raison la plus fondamentale est peut-être enfouie dans un passé si lointain qu’elle dépasse de loin même l’espérance de vie de sa propre espèce. Une caractéristique de la vie sur cette planète, incluant l’espèce humaine, est le désir d’expansion, de s’étendre afin de répondre, instinctivement, de manière agressive, à l’inconnu, et de regarder ce qui semble être hors de portée comme une provocation qui ne doit pas demeurer sans réponse.

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Un alunoglisseur, véhicule imaginé par Krafft Ehricke pour se poser en douceur sur la Lune. Peint par Chris Sloan sur les indications d’Ehricke

La première grande réponse de ce type est venue avec l’expansion de la vie depuis les océans vers la terre ferme. Les amphibiens et les reptiles ont reproduit les conditions d’origine des océans primitifs à l’intérieur même de leurs œufs, qui s’ouvraient ensuite au soleil dans un climat accueillant et chaud, le seul climat dans lequel ils pouvaient exister. A quelques exceptions près, ils sont restés des animaux rampants. Leur corps était en contact étroit avec le sol, produisant ainsi un échange de chaleur considérable. Ainsi, la température de leur sang suivait, et suit encore aujourd’hui, celle de la température du sol. Elle ne peut pas rester à un niveau constant et modéré comme celle des mammifères.

Le développement des mammifères, l’animal terrestre le plus versatile et le plus parfait, fut un accomplissement technologique remarquable. Le corps se trouvant divorcé, au moyen de pattes, du sol, il se trouvait du même coup libéré de son obligation de suivre servilement le cycle de température du sol, permettant le développement de fourrures isolantes et le maintien à une température presque constante de 37°C, correspondant à peu près à celle des océans primitifs. Il n’est plus nécessaire aujourd’hui de pondre des œufs en dépendant du soleil pour l’éclosion. La couvée peut se faire dans le ventre de la mère même. Ainsi, la vie est devenue presque indépendante des conditions climatiques. La conquête des terres pouvait être complétée. De plus, la basse atmosphère put être occupée par la suite par le développement successif des reptiles, qui montrèrent un plus grand potentiel de croissance dans cet environnement que les mammifères.

La vie se trouva ensuite entravée par les frontières de l’espace. Aucun moyen biologique directement appliqué ne pourrait permettre aux êtres vivants de pénétrer et de traverser l’espace. Il est curieux de penser que la vie puisse avoir trouvé la réponse à ce défi en produisant un nouvel amphibien, l’homme, dont l’esprit débordant d’énergie atteint les confins de son monde biologique. Seul le cerveau humain est en mesure d’utiliser certaines qualités supérieures de la matière inorganique pour s’engager dans l’espace.

Et maintenant commence le prochain acte de cette gigantesque pièce de théâtre, l’homme y tenant un rôle clé. Entourée de coquilles protectrices, la vie entreprend de s’étendre sur d’autres mondes. Elle le fait peut-être depuis plusieurs foyers dans l’espace, distancés de plusieurs années-lumière. Il apparaît dans cette perspective plus difficile de présumer que notre réponse à ce défi du vol spatial puisse se limiter à construire des satellites terrestres, à moins que nous ayons choisi de nous imposer cette limite nous-mêmes.

Il est dans notre héritage d’enfants de cette planète de rechercher d’autres mondes, de croître et de grandir avec nos capacités étendues vers des degrés de liberté et d’indépendance qui feraient passer nos sociétés actuelles pour les incroyables confinements des communautés médiévales ou les régulations des tribus africaines. Il est historiquement établi que l’esprit humain croît avec l’espace dans lequel il lui est permis d’opérer.

La seconde loi

L’importance de la seconde loi peut être mesurée par l’effet que l’expansion de l’homme européen sur toute la Terre a eu sur le développement de la civilisation. La civilisation européenne médiévale, gelée dans l’étroitesse de ses communautés petites et rigides, et fortement limitée par un dogme religieux tout puissant, était aux douzième et treizième siècles sur le point de devenir une autre civilisation statique, comme celles de la Chine ancienne, du Japon, de l’Inde et des Incas. Avant qu’elle ne s’étende, une succession ennuyeuse de générations transmettait un système social et philosophique rigide, sinon tyrannique, pour l’entretien duquel on leur permettrait d’exister. La reconnaissance soudaine d’une Terre vaste et magnifique attendant d’être prise par l’homme, submergea et remplit d’audace de grands penseurs de l’époque comme Giordano Bruno, Nicolas Copernic, Galilée et Johannes Kepler. Ceci fut le couronnement de la Renaissance, et fit éclater pour toujours l’univers de la scolastique dogmatique.

Nous commençons aujourd’hui à réaliser que le système solaire, et probablement même une part de cette galaxie, peuvent être nôtres. Les conséquences pour toutes les phases de l’existence humaine de cette application pratique de la seconde loi de l’astronautique au cours des siècles à venir défient presque notre imagination, tout comme le monde d’aujourd’hui serait presque inconcevable pour les pionniers de la Renaissance. Nous ne sommes aujourd’hui que les constructeurs de navires pour les hommes et femmes qui vont entrer dans une nouvelle ère de découverte et poser les fondations pour ceux qui suivront après eux, ceux qui développeront les technologies planétaires et créeront les civilisations cosmiques.

La troisième loi

La troisième loi précise cette dimension anthropologique des opérations dans l’espace, telle que nous autres humains pouvons la concevoir. Elle n’implique pas qu’il serait désirable de conquérir d’autres mondes, comme il arriva souvent dans les différentes phases de colonisation que nous avons connues. Elle proclame toutefois le droit naturel de l’homme d’explorer et d’essayer de fertiliser avec la compétence et la sagesse humaine toutes ces parties de l’univers se trouvant à notre portée, qu’elles soient habitées par des êtres intelligents ou non. Ce droit est également à la disposition d’autres civilisations de l’univers si elles peuvent nous atteindre en premier, ou si, dans le cours de leur expansion, elles atteignent d’autres mondes avant nous.

Les résultats d’un contact de l’homme avec une autre civilisation dans l’espace, si ou lorsqu’il devrait avoir lieu, ne peuvent qu’être sujets à spéculations. Ce qui importe le plus pour l’instant est le fait que l’homme est la seule source de vie intelligente qui nous soit connue, ce qui lui donne le droit à l’expansion, de se développer et d’enrichir les fondations de son existence jusqu’à la limite de ses capacités. Dans cette perspective, les expéditions vers d’autres planètes, c’est-à-dire l’âge de la découverte, n’en est qu’à ses débuts, peu importe à quel point il nous semble être avancé.

Lorsqu’elles auront les éléments à leur disposition, les générations futures trouveront les solutions aux problèmes posés par le fait de vivre ailleurs dans le système solaire, ou même dans l’espace interstellaire, conférant par conséquent au vol spatial sa signification anthropologique ultime. Il importe peu pour l’instant que nous ne puissions spécifier plus précisément l’utilité de vivre quelque part ailleurs dans l’espace, car nous sommes à peu près aussi compétents pour en juger que ne l’était Démocrite lorsqu’il jugea de l’utilité de la connaissance atomique qu’il poursuivait avec autant de diligence.

Ceci ne veut pas dire qu’il faille se dispenser d’en considérer l’utilité. Bien au contraire. Toutefois, l’astronautique, comme toutes les entreprises de grande ampleur, a un aspect à la fois immédiat, utilitaire, et un aspect à long terme, fondamental. Il n’est pas seulement de bon aloi, mais impératif, d’établir l’utilité d’un projet particulier comme celui d’un satellite artificiel, d’une sonde lunaire ou d’une comète artificielle. Nous pouvons aussi définir l’utilité d’un vol d’exploration habité vers Vénus ou Mars.

Pourtant, toutes ces justifications sont limitées à des considérations techniques ou scientifiques spéciales, ou des arguments basés sur un expédient militaire ou politique. Elles constituent un défi professionnel pour un groupe limité de personnes, comme dans le cas des avions supersoniques, du télescope du Mont Palomar, du sommet non conquis d’une montagne ou de l’observation d’une tempête de sable sur Mars.

S’il ne s’agissait que de cela, on pourrait prendre le vol spatial ou le laisser. Le défi anthropologique du vol spatial, toutefois, est beaucoup plus profond. Sa perspective et sa signification, qui à elles seules possèdent une attirance magnétique, ne peuvent qu’être dérivées des aspects à long terme, qui le placent au niveau des grands moments de la vie sur cette planète.

 Nécessité d’une vision réaliste

Nous devons être réalistes, mais il existe une mauvaise sorte de réalisme, timide et statique, qui dicte à l’homme de vivre pour son existence seule et de ne pas faire chavirer le navire. Le type de réalisme dont nous avons besoin est le réalisme de la vision, le réalisme d’un Christophe Colomb, de notre Constitution, d’un Benjamin Franklin, d’un Albert Einstein, d’un Konstantin Tsiolkovsky ou d’un Hermann Oberth.

C’est le réalisme qui vit par la première loi, la fondation même du développement de l’homme, la loi affirmant notre liberté de croître dans cet univers qui est le nôtre à moins que nous ne mettions nous-mêmes le joug sur nos épaules. Munis de cette vision, il ne sera pas très difficile de trouver l’utilité immédiate fournissant à juste titre la justification formelle de chaque étape subséquente du développement de l’astronautique.

Peu importe comment nous regardons l’astronautique, il est impossible de ne pas faire face au défi qu’elle pose à la destinée humaine. Pour cette raison, le voyage spatial requiert et va trouver le soutien de toutes les nations civilisées à chaque pas difficilement franchi vers l’âge cosmique de l’homme.

Traduction de Benoit Chalifoux

 D’un monde fermé à un monde ouvert : L’impératif extra-terrestre

par Krafft Ehricke et Elizabeth Miller

Chapitre d’introduction d’un livre écrit en 1971, un an avant la publication du rapport Limite à la croissance du Club de Rome. Ce livre n’a malheureusement jamais été publié.

 1. L’impératif extra-terrestre

L’impératif extra-terrestre est une force conduisant la croissance naturelle de la vie terrestre au-delà de ses limites planétaires. Elle fait intégralement partie, en tant que telle, d’une tendance manifestement expansionniste et orientée vers la croissance de l’évolution de la vie. Cet élan a conduit la vie à croître à partir de commencements infinitésimaux jusqu’à une force englobant et transformant la planète entière à travers sa Biosphère.

Plus fondamentalement, l’Impératif extra-terrestre exprime un « message premier », un impératif primordial, inhérent à l’essence même de l’univers, conduisant l’évolution de la matière de ses formes les plus simples (particules élémentaires) aux structures les plus complexes (le cerveau intelligent). Une vaste quantité d’énergie cosmique est relâchée par la matière stellaire dans la phase initiale de ce processus – la transformation de l’hydrogène en hélium et en éléments plus lourds – puis fixée lors des phases subséquentes, impliquant la formation et l’évolution de la matière vivante.

Par ces racines, il est possible d’identifier l’Impératif extra-terrestre comme un principe de base pouvant être dérivé d’une interprétation et d’une généralisation cohérentes de phénomènes récurrents communs aux processus évolutifs.

L’Impératif extra-terrestre revêt une signification très concrète pour nous. Il apporte une solution durable au problème croissant consistant à maintenir les coûts sociétaux, c’est-à-dire humains et biologico-environnementaux, des aspirations et des niveaux de vie de l’humanité moderne dans des limites acceptables. Il nous donne également une orientation rationnelle et cohérente dans le dédale des événements passés et présents, et par conséquent une approche féconde à un moment où l’humanité se trouve à la croisée des chemins. La route de l’évolution sur cette planète est pavée de plusieurs crises. Ainsi, toute avancée majeure a été précédée, déclenchée ou rendue possible par une crise. Toute crise n’engendre pas cependant une avancée. Le prix à payer pour avoir failli au test posé par une crise est la mort.

Chaque crise majeure apparaît, si elle est prise en dehors de ce contexte plus large et évaluée dans un cadre temporel plus restreint, comme insoluble, suggérant même souvent que des limites fondamentales à une évolution croissante et à de nouvelles avancées ont été atteintes ; alors qu’en réalité nous ne sommes confrontés qu’à une simple transition d’un cadre de référence existant vers un cadre plus large. En d’autres termes, les phases de transition dans un processus en croissance tendent à donner l’illusion « d’optique » d’une limite à la croissance.

En lien avec ce phénomène, des conceptions de limites à la croissance sont largement répandues aujourd’hui. Les analyses présentant l’actuelle situation de l’humanité en dehors de ce contexte élargi sont légion. Par conséquent, les réactions aux exigences immédiates et aux signes manifestes de transition de notre civilisation industrielle ont produit un labyrinthe d’interprétations divergentes ou franchement contradictoires. Elles engendrent le doute envers l’avenir. Elles encouragent l’éruption de prédictions de fin du monde dont les messages, lorsqu’ils sont en partie informatisés, impressionnent les descendants de l’âge des Lumières que nous sommes comme les prédictions apocalyptiques effrayaient les esprits d’une ère plus simple.

Aujourd’hui comme alors, ces messages impliquent ou promeuvent une impuissance à faire face à ce qui nous attend, à défaut d’une soumission brutale aux diktats d’une menace nous sommant d’abandonner ce progrès si durement gagné. Sous peine de... (K. Ehricke vous laisse imaginer !)

Aujourd’hui comme alors, ces messages engendrent la culpabilité ou un repli sur soi. Choqués par la prétendue inévitabilité d’un futur effrayant qui n’est pas du tout inévitable, les esprits se retirent d’un présent incompris pour se réfugier dans un passé nostalgique et glorifié qui n’a jamais existé.

Il devient de bon ton d’assujettir le progrès à une attitude cynique et pessimiste qui est beaucoup plus dangereuse pour l’avenir de de phénomènes récurrents communs aux critique de ses manifestations plus superficielles par notre génération. Ici encore, on a tendance à voir l’homme comme étant incorrigiblement mauvais, ou du moins comme hautement suspect, comparé à quelque noble entité dotée d’une bonté innée – et là où Dieu n’est plus une référence universelle il reste l’environnement naturel, la nature sauvage, « non souillée », comme pureté contrastante à laquelle tout complexe de culpabilité doit nécessairement se référer.

L’on assiste en conséquence à une prolifération de demandes pour changer la « nature humaine ». Certains souhaitent y arriver en retournant à des sociétés soumises à un contrôle rigide – et il s’agit bien là d’un retour, puisque ce sont les structures sociétales les plus anciennes, taillées sur des modes de comportement rudimentaires et des conditions socio-économiques primitives. D’autres préfèrent l’« engineering social », un terme rassemblant une large palette de méthodes par lesquelles on prétend, ou espère, entraver ou contrôler l’esprit humain. Elles vont de la manipulation comportementale raffinée à la simple lobotomie – l’ablation chirurgicale des lobes frontaux du cerveau. Du point de vue d’une saine société, ces pratiques ne peuvent être interprétées que comme symptômes d’une fatigue culturelle extrême et d’une capitulation devant ce qui semble être un futur ingérable, et par conséquent catastrophique. Il s’agit de la vieille illusion de sécurité offerte par la fuite devant ses responsabilités.

Une telle volonté d’en finir, une telle crise peut-elle s’abattre sur une société si vite après cette Renaissance qui nous a apporté la liberté, l’humanisme, l’entendement et la connaissance au-delà des rêves les plus fous de ceux qui avaient fait les premiers pas hors de la noirceur médiévale il y a cinq siècles ? Peut-être, mais pas nécessairement. Les sociétés saines, celles qui refusent de céder aux chants mortels des sirènes de la non-croissance, seront en mesure de résister à cette sensation de couler. Elles vont hériter du futur. En fait, soit nous croissons et surmontons nos problèmes, ou nos problèmes vont aller croissant et nous submerger.

Une société se prétendant éclairée et en possession de la connaissance et des moyens de vérifier les faits et leurs conséquences peut-elle ignorer les besoins de milliards d’individus qui n’ont pas encore franchi le pas de la révolution industrielle et de ceux qui vont naître au cours des cent prochaines années ?

Notre sens de la réalité peut-il être perturbé au point de nous aveugler face aux conséquences économiques, industrielles et environnementales de tels besoins ? Le discours sur la non-croissance et l’équilibre dynamique ignore ou esquive ces faits fondamentaux et leurs conséquences. Il fait de la myopie, de l’indifférence ou de l’incapacité à trouver une réponse valable une vertu illusoire. Il produit un type de préoccupation anti-social pour l’environnement et contient, ironiquement, les germes d’une vaste destruction environnementale, parce qu’une humanité qui souffre d’un manque de progrès technologique et d’accroissement vital de sa productivité détruira l’environnement dans un paroxysme de crises mortelles.

Ce discours encourage également une attitude qui ronge la volonté et la capacité à travailler dans le but réaliste d’atteindre un équilibre dynamique d’ici un siècle. Ceci demandera une confiance, une force, un engagement pour l’excellence et un dévouement pour les principes de liberté, de dignité et d’entendement. En d’autres termes, ceci demande un ensemble très différent d’idéaux sociaux, basé sur une mentalité disciplinée orientée vers la résolution de problèmes, ainsi que sur l’audace.

Ce livre est objectif mais pas impartial. Il parie sur le fait que l’humanité rencontrera, sur sa route, bien plus de réussites que de problèmes. En fait c’est ce qu’il compte principalement démontrer. Le corollaire est que vu l’énormité du problème, les bienfaits gigantesques qu’on pourrait en tirer valent bien nos efforts. En résumé, ce livre se propose de répondre au besoin de surmonter l’opposition croissante entre la qualité environnementale et écologique d’une part, et la croissance économique d’autre part, de manière à transmettre sans aucune entrave ce précieux héritage de progrès et de réussites à nos enfants et aux générations futures, afin qu’ils en soient renforcés comme gardiens de leur droit le plus sacré, c’est-à-dire le droit à la croissance et à l’accomplissement de soi.

Traduction de Benoit Chalifoux

 L’Héritage d’Apollo

Discours prononcé le 16 Juillet 1974 lors d’une réunion municipale en Californie

par Krafft Ehricke

(Les intertitres ont été rajoutés lors de la traduction)

De la matière stellaire éjectée dans les espaces vides de la galaxie par des étoiles à l’agonie disparues depuis longtemps, jusqu’à sa renaissance sous forme de nouveaux systèmes solaires, la matière intelligente a évolué à travers des ères si longues qu’elles ne peuvent être imaginées, pour finalement ré-émerger du ventre d’une planète dans l’expansion cristalline de l’espace, d’où elle a contemplé pour la première fois la planète-mère dans toute sa beauté chatoyante. Cette vision de la Terre depuis les profondeurs de l’espace marque la plus profonde révolution dans la relation entre l’humanité et son environnement depuis l’éveil de l’esprit humain et la conscience de soi.

La vie est la croissance, et il n’y aucune limite apparente à cette croissance. Il a fallu 200 millions d’années à la technologie de la vie pour surmonter la barrière séparant les océans de la terre ferme ; environ 80 millions d’années pour surmonter la barrière aérienne, depuis la croissance explosive des reptiles jusqu’aux oiseaux que nous connaissons ; comptant depuis l’homo erectus, il n’a fallu que 2 millions d’années pour franchir la barrière de l’espace et, une fois ce pas franchi en 1957, seulement 12 années pour atteindre la surface d’un autre monde.

Ainsi, il y a 5 ans, un vaisseau spatial ayant la forme d’une araignée s’est posé dans un nuage de poussière sur le lit asséché de la mer lunaire de la Tranquillité. Le 20 juillet 1969, la vie dans ce système solaire put communiquer pour la première fois d’un corps céleste à un autre, séparé par une distance de 384 000 km : « Houston, ici la base de la Tranquillité, le Eagle a atterri ! »

Dimanche le 20 juillet, Neil Armstrong et Buzz Aldrin on mis le pied sur la surface lunaire, l’objectif d’Apollo. La destination lunaire fut atteinte avec succès et ainsi une autre limite dans une longue série de 3 milliards d’années fut franchie. Cependant, la véritable destination que cherche à atteindre l’homme dans l’espace n’est pas la Lune ou Mars, mais l’humanité.

Lorsque vous contemplez les photos historiques d’Aldrin et Armstrong à côté de leur vaisseau lunaire, l’énergie totale concentrée dans ces deux êtres humains est incroyable, comparée à l’énergie utilisée pour construire leurs véhicules et les transporter jusqu’aux rives d’un nouveau monde. Notre étoile a dû, au cours de ces 3 milliards d’années, dissiper une dizaine de milliers de milliers de milliers de milliards de kilowatt-heures dans l’espace-temps, pour transformer quelque 18 des 92 éléments [naturels du tableau périodique, ndt] en un système capable de réfléchir sur sa propre structure, son origine et sa destinée, ainsi que sur celle de l’univers.

Oui, nous avons coûté incroyablement cher : au moins cent milliards de milliers de milliards de kilowatt-heures ont été dépensés sur chacun d’entre nous, en comptant tous les être humains qui ont foulé le sol de cette Terre depuis l’émergence d’homo erectus. Même à un cent le kilowatt-heure, un prix aussi dépassé que le cigare à 5 dollars, ceci totalise un milliard de milliers de milliards de dollars par personne, l’équivalent de l’actuel PIB américain pour un milliard d’années.

De plus, chaque année notre étoile dissipe 900 000 milliers de milliards de kilowatt-heures par tête, soutenant la biosphère et notre potentiel de croissance.

Nous sommes, par notre substance même, des créatures cosmiques, ainsi que par l’énergie que nous utilisons et par l’incessante activité de notre esprit qui métabolise l’information de l’infinitésimal à l’infini et qui, sur la base de l’infrastructure de la connaissance, poursuit ses aspirations morales et sociales pour un monde plus grand et meilleur malgré de nombreuses difficultés.

A travers des intelligences comme nous, l’univers, et nous avec lui, évolue vers un point qui est la reconnaissance de soi ; des minéraux métalliques sont transformés en ordinateurs processeurs d’information et en satellites et sondes de l’espace lointain ; des atomes sont fusionnés comme dans les étoiles. Je ne peux par conséquent imaginer de vision plus effrayante ou apocalyptique du futur qu’une humanité dotée de pouvoirs cosmiques et condamnée à un confinement solitaire sur une petite planète.

Il n’y a aucune limite reconnaissable à la croissance. Le cours de l’évolution sur des milliards d’années en témoigne. Il existe toutefois des points critiques sur le chemin de l’évolution, qui constituent un défi et nous forcent à exercer un jugement, à garder notre équilibre, à générer des options et à faire un effort. Comme la liberté, la croissance n’est pas gratuite. Son prix n’est pas seulement de l’argent, mais également une vision, un engagement et une volonté de garder le contrôle en sachant comment grandir.

 Les retombées matérielles immédiates

Les vols d’Apollo vers la Lune étaient le point culminant du programme spatial, mais déjà avec Mercury et Gemini, ainsi qu’avec les satellites de communication et de prévision météorologique, ont se rendit de mieux en mieux compte que le vol spatial pouvait grandement bénéficier à la nation et à toute l’humanité – autant que ses bienfaits pour la science en tant que telle.

L’histoire du vol spatial au cours des années soixante est une succession de succès magnifiques. Le nombre d’accidents tragiques en terme de vies humaines a heureusement été très faible en comparaison des accomplissements, et les investissements – je dois rejeter le terme « dépenses » – dans le programme spatial, à hauteur de 1 ou 2 % du produit national brut, ont semblé raisonnables compte tenu des importants retours en termes de prévision météorologique, de l’explosion des communications, ainsi que de l’avalanche de retombées industrielles, médicales et autres. Pour chaque dollar investi, le produit national brut de notre pays s’est accru de $2,50, le revenu personnel de $2,00, et les dépenses des consommateurs de $1,50, conduisant tous les trois à un retour pour l’Etat en terme d’impôt de $0,50 sur chaque dollar investi. Je crois que l’on peut dire, pour paraphraser Winston Churchill, que jamais dans les temps modernes – sinon dans toute l’histoire – autant a été accompli pour autant de gens avec si peu de dollars. On pouvait espérer à juste titre que la nation continuerait à investir 0,75 à 1 % de son produit national brut chaque année dans ce domaine immensément productif.

Cet espoir ne s’est pas concrétisé. Il y avait plusieurs raisons, certaines d’entre elles liées à l’interprétation du programme post-Apollo lui-même. Mais bien avant que le programme lunaire ait été réalisé avec succès jusqu’à sa fin, le budget avait commencé à décliner. Lorsqu’on mit fin au programme après le sixième alunissage, le budget spatial civil avait déjà chuté à 0,3% du PIB. Au lieu d’un commencement, le programme Apollo devint une fin. Une crise des esprits s’était manifestée.

 Le contre-coup culturel

Il est ironique de constater que les photos de la Terre prises depuis une grande distance par les astronautes d’Apollo contribuèrent à ce changement. La vue de notre planète comme un joyau d’un bleu chatoyant sur le fond noir feutré de l’espace engendra non seulement une perspective plus éclairée et mieux informée de l’environnement terrestre, couplée à une préoccupation réfléchie concernant notre environnement et le parcours de l’humanité, mais cela fit également apparaître dans plusieurs esprits le spectre moins bien éclairé et néo-ptolémaïque d’un monde fermé au centre d’un néant apparemment hostile, entouré de mondes sans vie et inutiles.

Ceci constitua un choc en soi. La nature humaine est le produit de ce qui apparût autrefois comme un environnement infini et indestructible. Pendant des milliers de siècles l’homme parcourait une terre sans fin. Les vents illimités, les mers rugissantes, les horizons toujours plus distants, les étoiles dans un ciel sans limite ont fait naître l’infinité dans la nature humaine et doté son esprit d’une volonté indomptable de se réaliser pleinement, de rêver, d’atteindre, de gagner et de laisser une marque sur le monde infini.

La crise émotionnelle de notre temps découle dans une large mesure du fait que la Terre a cessé d’être ce type de monde. Notre planète est devenue petite, non seulement d’un point de vue astronomique mais également socio-économique et écologique, semblant paralyser l’homme dans une impasse avec ses rêves infinis. A ceux qui ne peuvent voir qu’une fin à la croissance, l’humanité se voit enfermée dans une minuscule réserve cosmique exigeant la soumission à ses contraintes, au moment même où elle semblait pouvoir y exercer un contrôle sans précédent. Pour un esprit pessimiste, désillusionné – et ne voyant qu’à court terme – le concept de « vaisseau Terre » formulé par Adlai Stevenson est devenu le point de fixation émotionnel de la résignation de non-croissance accompagnant la nouvelle vision tournée vers l’intérieur et le rejet du programme spatial comme un « gaspillage de moyens ».

La cause sous-jacente générale de ces développements est que nous nous trouvons à un point critique dans l’interaction continue de la vie avec l’environnement. Le nouveau système de la vie humaine et le système vivant de la biosphère plus ancien ont commencé à se confronter à travers les demandes croissantes de l’homme en terme de nourriture, d’espace vital, d’énergie, de matières premières et de gestion des déchets. Ce développement récent a été le centre de l’attention et des accusations en termes des effets négatifs sur la société et l’environnement de la productivité industrielle. Dans son sillage, elle a suscité l’appréhension à l’égard du progrès technologique. Mais une prise de position antagoniste de l’environnementalisme à l’égard de l’industrie est contre-productive. L’humanité ne peut de toute évidence exister sans productivité industrielle, ni sans la biosphère ; et la biosphère ne pourrait subsister si l’humanité n’allégeait pas la charge de ses activités par le progrès technologique. Une humanité qui ne progresse pas dans sa maîtrise de la technologie et la qualité de sa productivité industrielle devient un fardeau insoutenable pour la biosphère. Une technologie et une industrie déclinantes, ou même stagnantes, ne sont pas une solution viable ni pour l’humanité ni pour la biosphère.

 L’évolution de la vie

Il n’y a rien de nouveau là dedans. De toute évidence, la technologie est l’arme principale de la vie depuis sa création. La photosynthèse était le premier processus industriel à grande échelle pour permettre à la vie de sécuriser une source d’énergie adéquate, pour élargir sa base de matières premières et pour contrôler la production de ses besoins essentiels. C’était la première fois que la vie se tournait vers une ressource extra-terrestre. Ce processus industriel permit de surmonter une limite apparente à la croissance. Mais il ne s’agissait que d’une réponse partielle. Cette nouvelle productivité rejeta un déchet dangereux dans l’environnement : l’oxygène libre. L’environnement fut divisé en sources (dioxyde de carbone, etc.) et en puits. Un système source-puits n’est pas en équilibre. Les conséquences dangereuses découlant d’un environnement caractérisé par une source de dioxyde de carbone finie et un puits d’oxygène – dans ce cas ci une raréfaction du dioxyde de carbone et un empoisonnement par l’oxygène – semblait à nouveau constituer une limite à la croissance.

De nouvelles poussées vers l’avant dans la technologie métabolique permirent de surmonter ces limites encore une fois, à travers l’évolution du métabolisme de l’oxygène. L’existence de deux technologies complémentaires rendit possible de recycler toute la matière organique fabriquée par la bio-industrie, qu’elle soit végétale ou animale. Le dioxyde de carbone devint une ressource renouvelable et par conséquent inépuisable. Les déchets en tant que tels cessèrent d’exister. La division source-puits dans l’environnement terrestre fut guérie et celui-ci changea pour devenir un système quasi-infini grâce à un recyclage complet. L’oxygène en particulier cessa d’être un déchet, stimulant au contraire l’évolution des animaux, la création d’une atmosphère stable grâce à l’expansion de tous les régimes dans l’environnement terrestre, le développement d’organes sensoriels et du cerveau, puis finalement l’émergence de la forme de vie humaine.

La technologie humaine et l’industrie sont en phase avec la méthode de croissance traditionnelle. Il s’agit toutefois d’un nouveau commencement métabolique. La division initiale de l’environnement terrestre en source et puits est par conséquent un phénomène entièrement naturel, car notre industrie actuelle n’est qu’une première réponse. Toutefois le passé nous a légué une voie vers la solution qui est encore viable aujourd’hui, en mesure de satisfaire des circonstances différentes. Notre société est plus dense en termes d’information et d’énergie, et est caractérisée par un taux de changement et de renouvellement plus rapide de l’environnement terrestre, tandis que la vie primordiale a commencé dans un seul régime d’activité environnementale. Devenir poly-environnemental signifie pour nous d’intégrer les environnements de la Terre, de l’espace interplanétaire et de type lunaire.

 Les retombées à moyen terme

Pourquoi cette diversification des environnements nous est-elle nécessaire ? Parce qu’il existe plusieurs modes d’interaction complémentaires entre la technologie terrestre et extra-terrestre, réduisant et même permettant de surmonter le fardeau que représente le déséquilibre source-puits dans l’environnement présent. Quels sont ces modes d’interaction ? Voici, de manière succincte, les éléments-clé :

  • La technologie spatiale fait progresser la technologie et l’industrie dans des directions permettant de soutenir une révolution bienfaisante et d’une nécessité vitale sur Terre, afin d’atteindre une qualité de production supérieure d’un point de vue environnemental, tout en maintenant des normes élevées d’efficacité et de rendement.
  • Nos méthodes intensives en information demandent un degré de surveillance environnemental qui n’est possible que depuis l’espace.
  • Notre productivité intensive en énergie exige clairement et dès aujourd’hui des environnements plus compatibles que notre environnement terrestre avec la consommation de quantité croissantes d’énergie.
  • Notre système matériel ne peut imiter le recyclage complet adopté par la vie primitive, même si nous pouvons et devrions améliorer et accroître notre technologie de recyclage. Le système de vie de la biosphère ne recycle toutefois que 18 éléments et requiert l’environnement en entier pour y arriver. Nous sommes un système de vie qui utilise 92 éléments. Nous ne pouvons les recycler à travers l’environnement terrestre sans le changer totalement et abolir la biosphère. Nous ne pouvons tout recycler de manière séparée non plus, parce que ceci deviendra plus onéreux qu’une industrie extra-terrestre. Enfin, nous ne pouvons accroître notre production à partir de sources terrestres jusqu’au niveau nécessaire pour satisfaire les demandes des pays en voie de développement et d’une population mondiale inévitablement en croissance, sans augmenter de manière significative les fardeaux environnemental et écologique.

Nous allons maintenant traiter brièvement ces quatre points.

Les pulsions innovatrices émanant de la technologie spatiale se propagent dans toutes les artères industrielles de la nation. Des retombées et des transferts de technologie ont lieu sur un large front, stimulant les processus d’ingénierie dans les domaines du nucléaire, de l’électronique, de la technologie marine et environnementale, accroissant l’efficacité, réduisant les coûts, augmentant la productivité, introduisant de matériaux de substitution et réduisant la consommation d’énergie, de matériaux ainsi que la quantité de déchets.

Un industrie à venir très importante, utilisant l’énergie solaire et éolienne, dépendra du transfert de technologie spatiale dans les domaines des matériaux composites, de l’isolation, de la technologie de conversion énergétique et des systèmes de contrôle cybernétiques.

Un large nombre de panneaux solaires, agissant de concert comme un seul élément d’un mile carré peuvent, dans des régions fortement ensoleillées, concentrer suffisamment d’énergie solaire pour produire 150 000 kilowatts de nuit comme de jour. Des installations composées de plusieurs éléments chauffants – par exemple, sept d’entre eux pour une production de 1000 mégawatts – pourraient commencer à fournir le réseau domestique, dans un avenir pas trop lointain – les années quatre-vingt par exemple – si elles étaient soutenues avec suffisamment de moyens financiers pour leur développement.

Encore plus décisif est l’héritage d’Apollo dans l’espace lui-même. Apollo, de même que les missions Mercury et Gemini qui l’ont précédé, ainsi que le projet Skylab qui a suivi Apollo ont tous démontré au-delà de toute hésitation que l’homme peut accomplir des tâches utiles dans l’espace et qu’il peut se transporter lui-même avec son équipement vers d’autres corps célestes. Même si certaines opérations seront hautement automatisées, ne serait-ce que pour des raisons économiques, nous ne pouvons nous passer entièrement de l’élément humain dans l’espace.

La technologie et l’industrie extra-terrestres peuvent compléter la technologie terrestre de manière plus profonde et décisive que les transferts de technologie. A travers une utilisation directe de l’espace, un important changement s’opérera dans l’avenir dans la relation entre la science et l’exploration spatiales d’une part, et l’utilisation de l’espace de l’autre. Dans un premier temps, la science et l’exploration spatiales ont conduit à de nouvelles applications. A l’avenir, l’utilisation de l’espace à plus grande échelle nous apportera les moyens et le savoir-faire, et justifiera l’investissement de départ pour des projets d’exploration spatiale de grande envergure.

L’utilisation de l’espace dépend toutefois de percées dans les transports dans une plus large mesure que l’exploration spatiale, qui n’a pas besoin au moins, contrairement à la première, de répondre à des critères d’efficacité en terme de coûts commerciaux. Par conséquent, les impulsions dans le domaine du transport spatial font partie de l’héritage le plus crucial d’Apollo.

Des avancées majeures ne sont jamais limitées à l’objet pour lequel elle ont été conçues. Leur potentiel à long terme, a l’opposé de leur objectif immédiat, est la cause de leur impact économique, sociologique et politique sur les affaires humaines. Ce potentiel fournit de nouvelles options pour satisfaire les besoins et contrer les dangers à venir. Dans aucun domaine ceci n’a été aussi vrai que dans celui des transports, car il élargit le rayon d’action de l’homme et déclenche par conséquent une multitude de changements dans les domaines économique, politique et sociaux. Le scepticisme initial rencontré par une percée dans les transports a toujours eu pour cause un manque de capacité à saisir son potentiel, à reconnaître les nouvelles opportunités offertes par elle, et à en tirer avantage.

Les Etats-Unis ont grandi avec leurs chemins de fer. Un Congrès faisant preuve de vision a consacré les fonds nécessaires à l’exploration de l’Ouest et a par la suite investi dix pour cent du modeste produit intérieur brut de la jeune nation dans la construction de chemins de fer afin d’ouvrir de nouveaux espaces. L’Amérique a tiré profit de cet investissement au-delà de toute attente.

Aujourd’hui le pays investit bien en-dessous de un pour cent de sa richesse productive dans ces vastes territoires situés au-delà de notre atmosphère. Moins d’un dixième de un pour cent est investi dans ce qui pourra ouvrir la porte à un potentiel illimité : le transport à bas prix dans l’espace. Serons-nous les nouveaux vikings de l’âge spatial, les premiers à atteindre les rivages d’un nouveau monde pour ensuite l’abandonner ? Ou seront-nous, comme Christophe Colomb, le fer de lance d’une nouvelle ère de croissance ? Je crois que l’engagement vis-à-vis de la navette spatiale, même s’il a été accordé avec une certaine résistance par la nation, répond à la question.

 La pertinence temporelle de l’espace

La pertinence temporelle de la navette, qui est la pertinence temporelle de l’espace aujourd’hui, ne réside pas dans notre capacité à envoyer quelques personnes ou instruments dans « l’immensité de l’espace. » La navette fournit un levier à notre capacité prométhéenne d’introduire un petit élément d’espace dans « l’immensité de l’humanité », de démontrer aux milliards d’habitants de notre planète que l’espace Terre-Lune, le petit hectare cosmique de la Terre, détient des options et des ressources qui peuvent améliorer leur vie, leurs espoirs et leur futur en leur permettant de développer un partenariat plus mature avec leur planète et eux-mêmes. Qu’est-ce qui peut être plus opportun qu’une technologie qui nous encourage à grandir ensemble et nous aide à satisfaire nos besoins et aspirations tout en préservant notre environnement terrestre unique ? Qu’est-ce qui peut être aussi opportun qu’un système de transport mettant à notre portée, d’un point de vue économique, l’application de cette technologie au développement de ce petit hectare cosmique de la Terre ?

L’observation de la Terre – la surveillance de l’atmosphère et de la surface de notre planète – utilise des opérations spatiales nous fournissant l’information nécessaire à une meilleure gestion de l’environnement terrestre et de ses ressources. Vous pouvez considérer ceci comme la troisième découverte de la Terre – et chaque découverte à été d’une immense importance pour la croissance humaine. De plus, la troisième découverte de la Terre sera également significative pour la biosphère et l’environnement terrestre dans leur ensemble. Pour la majeure partie des 100 000 dernières années, l’homme primitif a erré autour du globe, à pied. L’homme de la Renaissance a navigué vers ce qui allait constituer la deuxième découverte de la Terre. L’homme du début de l’ère spatiale a orbité vers ce qui sera la troisième découverte de notre planète.

Dans le domaine de la seule surveillance atmosphérique, les économies annuelles obtenues par la prévision météorologique à long terme (14 jours ou plus), grâce à un réseau de satellites, sont estimées à $2,7 milliards environ, rien que pour ce pays. Quelque 91% de cette somme ont eu lieu dans l’agriculture. En comparaison, les coûts pour le développement des satellites Tiros, ESSA, ATS et Nimbus ont été d’environ $400 millions, plus les $500 millions pour les approvisionnements et fournitures. En voilà un retour sur investissement pour vous !

Les satellites consacrés aux ressources terrestres promettent, aux Etats-Unis seulement, des économies annuelles dans l’agriculture de $850 million pour commencer, pouvant atteindre possiblement $2 milliards dans l’agriculture et la foresterie, comparés à des coûts de développement et de production de l’ordre de $200 à $300 millions sur une base annuelle pour une une amélioration progressive des satellites.

En passant à un système de gestion globale, les économies potentielles sont multipliées par un facteur de 5 à 10, selon la qualité de l’usage des données – dans l’agriculture le facteur est de 15 à 20.

Les implications au-delà des bénéfices pour la production mondiale de nourriture peuvent être difficilement surestimés. Il y a actuellement, globalement, 1,8 milliards d’hectares de terres arables en culture. Une extension des terres arables, même de 10 à 20 pour cent, coûtera des milliards de dollars et aura un impact conséquent sur la biosphère. Les fortes hausses des besoins alimentaires devront être couvertes essentiellement par une augmentation des rendements.

Ceci exige de vastes dépenses d’énergie en grande partie pour la production des fertilisants, mais également pour l’irrigation, la machinerie agricole, la distribution, les pesticides et biocides. Une réduction dans l’usage des deux derniers éléments permet d’économiser de l’énergie, de soulager le fardeau écologique et d’améliorer la qualité de l’eau, avec un impact bénéfique sur les coûts d’irrigation. Une réduction des déchets agricoles et un usage plus efficace de fertilisants sont reliés aux conditions climatiques. L’observation de la Terre par satellite permet d’optimiser cet ensemble complexe d’objectifs d’une manière qui n’est pas seulement efficace en terme de coûts, mais en économisant en même temps des millions de litres d’essence qui seraient autrement utilisés pour la surveillance aérienne traditionnelle.

La transmission globale de l’information par satellite relancera non seulement l’éducation du genre humain sur une nouvelle base, mais permettra aussi d’économiser des millions de tonnes de câbles et d’équipements de relais. Ceci implique d’énormes économies dans l’usage des métaux, parmi lesquels le cuivre et le plomb – deux métaux peu abondants – et la réduction des charges sur l’environnement associées au traitement de ces métaux.

Enfin, et c’est le plus important, la technologie et l’industrie extra-terrestres nous donnent la possibilité de soustraire de l’environnement plusieurs des processus de production qui ont un impact intrinsèque ou sont peu désirables pour la qualité de nos vies pour quelque raison que ce soit.

Le fait d’avoir plus d’un environnement à notre disposition nous donne un plus grand choix de lieux de production, en fonction de la comptabilité environnementale et de la viabilité économique.

D’un point de vue environnemental et industriel, est il particulièrement heureux que l’espace soit un vacuum et la Lune un monde soi-disant mort.

D’un point de vue économique, l’objectif doit être de cultiver l’espace, et non pas de le peupler. De larges villes en orbite et des colonies lunaires abritant des milliers de gens relèvent de la science-fiction en ce qui concerne l’utilisation industrielle de l’espace ou de la Lune. Le gouvernement soviétique à trouvé que chaque ouvrier productif dans les régions reculées et hostiles de la Sibérie – qui sont de plusieurs manières pires que les conditions lunaires – requiert les services de 5 à 7 personnes ailleurs dans le pays. La création d’un emploi en Sibérie coûte 3 à 4 fois le coût normal. La réponse est la mécanisation et l’automatisation. Cela vaut également pour l’industrie extra-terrestre.

Pour autant que la participation humaine est nécessaire cependant, une large base de soutien est requise sur la Terre, et ceci demande à son tour un niveau de productivité élevé de la part du personnel extra-terrestre, qui peut être assuré par l’usage de l’automatisation et de l’énergie. Le transfert des activités industrielles « non plaisantes » vers l’espace, sujettes à des conditions réalistes de productivité, a par conséquent un effet secondaire plaisant – l’expansion du marché des emplois de service [éducation, santé, recherche, ndt] proportionnellement plus importante que le taux de croissance de l’industrie extra-terrestre.

Des stations solaires hautement automatisées en orbite géostationnaires fourniront une lumière tamisée même lors de nuits nuageuses pour l’agriculture – des millions de kilowatts en équivalent sans la moindre génération de puissance sur Terre – permettant d’accélérer l’ensemencement et la moisson, avec une réduction des coûts afférents aux mauvaises conditions climatiques, ainsi qu’une utilisation partagée de la machinerie agricole.

Des satellites pourront relayer l’énergie produite sous la forme de micro-ondes, à partir de stations solaires reculées ou autres stations situées dans le désert et ailleurs, à travers les continents et les océans, jusqu’aux consommateurs dans les régions densément peuplées et intensément cultivées et industrialisées. De larges centrales à fusion nucléaire pourront éventuellement transmettre par faisceau leur énergie électrique vers la Terre et rejeter la chaleur résiduelle directement dans l’espace.

L’extraction à grande échelle de métaux à partir de minerais extra-terrestres, leur traitement pour en faire des alliages, ainsi qu’une activité manufacturière extra-terrestre à grande échelle seront développés sur la Lune, pour être ensuite transférés vers d’autres planètes. Ici aussi, il est fort heureux que nous ayons un filon de minerais de la taille d’une planète et une base d’opérations industrielles à seulement trois jours de vol de la Terre.

 L’industrialisation de la Lune

Il nous faudra moins de temps pour transférer des matériaux depuis Lune jusqu’à la Terre qu’il n’en faut pour transporter le pétrole du golfe Persique vers les Etats-Unis.

Les ressources de la Lune contiennent la source extra-terrestre de minerais métallifères la plus proche. Les métaux sont un ingrédient indispensable d’une civilisation avancée, d’une civilisation industrielle en particulier. La seule source de métaux sont les minéraux. Il n’est par conséquent pas possible de concevoir en termes concrets un état, même de notre civilisation techno-scientifique, qui puisse contourner de nombreuses limites lorsqu’il n’est plus dépendant des ressources minérales.

Dans le siècle passé, les besoins industriels de l’Europe dépendaient de plusieurs ressources, incluant les minéraux, en provenance d’autres continents – des mondes distants dispersés derrière de vastes océans.

Les Etats-Unis seront la première puissance industrielle de taille continentale à connaître à l’avenir un épuisement significatif de ses ressources de minerais métallifères indigènes. Le coût des importations de minéraux pour la période 1980-1990 approchera les $100 milliards, et il sera de plus en plus affecté par la divergence croissante entre la demande et l’offre.

D’ici l’an 2000, la consommation de minerais métallifères aura doublé ou triplé par rapport à la demande actuelle. Dès les débuts du 21e siècle, des pénuries affecteront plusieurs pays. Les sphères d’influence économique sont en train de se déterminer en fonction de cette situation.

Même si la menace de pénuries ne peut pas être écartée, il serait néanmoins simpliste de voir la confrontation sur les métaux uniquement en termes d’épuisement des réserves. Le socle de ressources minérales de base est bien plus grand, mais le minerai doit être traité, le métal raffiné puis mis en forme dans des usines. Un accès à des réserves terrestres nouvelles, suffisamment importantes pour satisfaire une demande toujours croissante, signifie également une augmentation équivalente dans le volume de l’activité minière, dans le rejet de traces métalliques dans l’environnement et dans le nombre d’usines utilisant les produits métalliques semi-finis et finis. L’activité minière produit, et de loin, la plus grande quantité de déchets inorganiques, plus d’un milliard de tonnes par an aux Etats-Unis seulement, une quantité surpassée uniquement par le 1,3 milliard de tonnes de déchets organiques agricoles.

Comparé aux déchets produits par l’activité minière, la quantité de déchets et de rejets liquides en provenance des usines, des domiciles et des immeubles à bureau (350 millions de tonnes aux Etats-Unis) semble presque faible. Les acides produits lors du traitement des métaux sont parmi les biocides les plus polluants. Les conséquences d’un besoin croissant de produits métalliques vont au-delà de la seule question des réserves, même si les pénuries sont le plus directement et le plus fortement ressenties. Ainsi, la découverte de nouvelles réserves terrestres constitue seulement une partie de la solution. La confrontation sur la question des métaux est un problème complexe, allant des minéraux jusqu’au traitement en manufacture.

Les minéraux sont les seules matières premières qui sont largement répandues dans la ceinture intérieure du système solaire. L’environnement terrestre est plus sensible que les autres mondes à l’exploitation minière et n’est pas par conséquent une base métallifère appropriée sur le long terme. Le besoin de retourner sur la Lune est déjà bien plus grand aujourd’hui qu’il n’était il y a 15 ans, lorsque le programme Apollo fut entrepris. Au cours des années 90, nous pays sera bien content de revenir aux années 80.

Des minerais de haute qualité ne seront probablement pas trouvés sur la Lune. Nous pouvons toutefois créer des mines riches en contenu métallifère de manière assez simple. La principale méthode, également la plus économique, serait d’utiliser des détonations nucléaires souterraines. Aucun des facteurs imposant des limitations concernant l’usage de telles méthodes ici sur Terre – contamination des eaux souterraines, contamination de l’air, dommage aux barrages et aux zones urbaines – n’existent sur la Lune.

Une détonation souterraine permet de séparer les oxydes métalliques présents sous la surface lunaire en oxygène et en métaux. On laisse ensuite l’oxygène s’échapper vers la surface pour le capturer dans des contenants et le liquéfier. Reste dans la cavité un riche filon de métaux, plus concentré que la plupart de ceux que l’on trouve sur Terre, que l’on peut ensuite extraire de manière économique.

Une détonation souterraine d’une charge de mille tonnes [en équivalent TNT, ndt] – très petite par rapport à l’ogive nucléaire d’un missile balistique intercontinental – devrait permettre de récupérer entre 6000 et 10 000 tonnes d’oxygène, de générer des dépôts métallifères de 9000 à 15 000 tonnes – les deux mesurés en terme de poids terrestre.

Après avoir récupéré les métaux, la cavité peut être remplie d’hydrogène liquide contenu dans des réservoirs. Une seconde détonation souterraine, déclenchée à une distance convenable, perce le mur de la première cavité et fait exploser les réservoirs d’hydrogène. L’oxygène chaud qui s’échappe vers la première cavité réagit avec l’hydrogène déjà présent pour former de la vapeur d’eau. Si la première cavité avait été remplie avec 630 à 1250 tonnes d’hydrogène, alors entre 5000 et 10 000 tonnes d’oxygène provenant de la deuxième cavité pourraient être transformées en presque 6000 à 12 000 tonnes d’eau, en plus de la création d’un deuxième filon métallifère. L’hydrogène devrait être importé de la Terre mais, à part cet inconvénient, vous ne pourriez obtenir de réservoir d’eau à plus faible coût sur une Lune aussi sèche qu’un désert. [Nous savons, depuis que Krafft Ehricke a écrit ce discours, que la Lune contient de vastes réserves d’eau sous forme de glace aux pôles, ndt.] Avec la présence d’eau et autres composés chimiques, tels le méthane, l’ammoniaque, le cyanures, etc., qui peuvent être produits en utilisant la même technique, le champ des activités industrielles peut être élargi de manière significative, jusqu’à la production de plastiques et autres types de produits relâchant en particulier de grandes quantités de biocides.

Je me suis attardé sur ces deux exemples pour vous donner une idée des vastes possibilités qui nous sont offertes par ce nouveau monde. Il en existe bien d’autres.

Les matières premières peuvent être importées sur Terre directement ou utilisées dans des usines situées sur la Lune ou en orbite lunaire, produisant des biens semi-finis ou finis dans une grande variété et quantité. Le principal critère est à nouveau le coût de production extra-terrestre par rapport au coût total, incluant le coût environnemental, de la production sur Terre. Les usines sur la surface lunaire bénéficieront de la présence du vide et d’une faible gravité. Une gravité nulle sera probablement obtenue de la manière la plus efficace dans des usines situées en orbite autour de la Lune, en raison de leur proximité de la principale source de matières premières.

Laissez-moi ajouter que les transports, en particulier celui des matériaux en provenance de la Lune vers la Terre, n’est pas le facteur de coût le plus déterminant, puisque nous parlons ici de déplacer des centaines de milliers de millions de tonnes sur une base annuelle. Dans ces conditions, comme pour le cas des super-pétroliers, le transport peut être très efficace en termes de coûts.

Du point de vue de l’humanité, nous devons payer le prix nécessaire pour préserver notre niveau de vie, tout en assurant une meilleure qualité de vie dans les pays moins privilégiés, là où la révolution industrielle reste encore à compléter, et préserver en même temps notre biosphère.

Rejeter l’option extra-terrestre nous coûtera au final bien plus cher, et les perspectives seront au mieux profondément inquiétantes.

 Un monde ouvert

L’héritage ultime d’Apollo est par conséquent un monde qui n’est pas plus fermé aujourd’hui qu’il n’est plat. Bientôt nous ne serons plus confinés à la biosphère comme nous l’étions dans le ventre de notre mère, nous fournissant tous les nutriments dont nous avions besoin. Nous avons été relâchés dans un monde plus large, qui est ouvert à l’univers.

Une nouvelle ère de croissance nous attend, si nous passons les tests que toute nouvelle forme de vie a eu à passer depuis le début – celui de leur aptitude à survivre. A ce point-ci de notre histoire, toutes la capacités mentales de l’homme sont mises à l’épreuve. Jusqu’à maintenant il nous était permis de nous sustenter sur le dos de la biosphère, grâce à des fossiles et autres ressources convenablement placées. Il nous est demandé maintenant de montrer que nous pouvons faire plus que de nous contenter d’exploiter une abondance déjà disponible – que nous pouvons créer l’abondance à partir de ressources primitives mais en quantités inépuisables.

Si vous réfléchissez à propos des options de manière pragmatique, une nouvelle croissance à travers le développement d’un monde ouvert est une réponse pleine de promesses au défi qui nous est posé. Si en plus vos capteurs mentaux captent le rythme évolutif des éons [longues périodes dans l’échelle géologique, ndt], vous découvrirez qu’il s’agit d’une réponse naturelle à ce moment clé de l’histoire, présagé par la photosynthèse lors d’un autre moment critique antérieur. Nous avons ainsi fait le tour de l’orbite en trois milliards d’années.

La Terre n’est pas un vaisseau isolé mais fait partie du convoi de notre étoile – un paquebot de luxe flottant dans l’espace galactique, accompagné d’une immense centrale d’énergie et de plusieurs cargos. Ne détruisons pas les meubles de notre cabine de luxe pour en faire de simples matières premières.

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Notre convoi faisant route dans l’espace
Photo montage de la NASA/JPL montrant huit des neuf planètes formant notre système solaire, avec notre lune et quelques astéroïdes.
www.jpl.nasa.gov

Nous pouvons nous approvisionner sur les cargos qui nous accompagnent. Ceci a été fait le 20 juillet 1969 ! La dimension humaine de l’héritage d’Apollo est un message d’espoir et de confiance, de croissance et de réalisation du potentiel de l’esprit humain – en résumé, d’un monde potentiellement plus grand et meilleur. Si nous faisons en sorte qu’il en soit ainsi, alors Apollo n’aura été qu’un commencement après tout.

Dans ce monde de mondes, nous formons un lien commun – depuis la planète bleue dont la mission est la vie jusqu’aux rivages incandescents de Mercure et aux falaises glacées des lunes de Jupiter. Ils font tous partie d’un même objectif – destination l’humanité et son futur, une partie intégrale et indivisible du monde plus vaste de l’espace et de notre système solaire – notre magnifique héritage.

Traduction Benoit Chalifoux


[1Shirley Thomas, Men of Space , vol. 1, Chilton Company, 1960, Philadelphia.

[2En 1947, von Braun avait également demandé à Ehricke de vérifier l’affirmation d’un autre scientifique, Richard Canright du Jet Propulsion Laboratory, à propos de l’importance relative de la vitesse d’éjection des gaz et de la densité du combustible pour les fusées de la taille du V-2 ou de taille supérieure. Canright avait conclu que pour certaines grosses fusées la vitesse d’éjection des gaz comptait plus que la densité du combustible, les deux paramètres clé de la propulsion, et que par conséquent l’hydrogène liquide pouvait se montrer plus utile pour certaines applications. Mais même dans les situa- tions où ses qualités intrinsèques étaient supérieures, son utilisation posait des problèmes techniques supplémentaires, ce qui n’emballait guère von Braun.

[3John L. Soop, Liquid Hydrogen as a Propulsion Fuel, Report SP-4404 , NASA, 1978, Washington DC.

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