Solidarité & progrès est un parti politique qui milite pour la paix par le développement économique mondial, contre le féodalisme financier et les idéologies du sol, du sang et de la race. Les informations que nous diffusons visent à vous faire joindre notre combat en le faisant devenir aussi le vôtre.

La campagne
présidentielle
Cheminade 2017
Flash : 2 décembre - La République se rappelle qu’elle a besoin de savants ! Lire Flash : 2 décembre - Sur le renoncement de François Hollande Lire Flash : 2 décembre - François Fillon veut six fois moins de communes et zéro départements Lire
Accueil Document de fond Science

Einstein, Tagore, Vernadski : pas de science sans poésie

visites
1580

 Le contrôle mental dans la science

Les empires s’efforcent de gouverner les populations en les rendant stupides. Pour eux, une découverte scientifique représente toujours une menace, car elle pourrait rendre obsolètes leurs armes et leurs moyens de domination. Déjà au XVIIe siècle, l’un des principaux inspirateurs de l’empire britannique naissant, Francis Bacon, expliquait au roi d’Angleterre, entre les lignes de sa Nouvelle Atlantide, que celui-ci devrait s’efforcer de contrôler les nouveautés par différents moyens comme envoyer des espions dans le monde entier et s’assurer du silence des inventeurs. Ces derniers seraient rassemblés sur une île (entendez l’Angleterre), dans une société d’initiés chargée de déterminer quelle découverte pourrait être rendue publique et quelle découverte ne le devrait surtout pas.

Mais comme cela ne suffisait pas, Bacon s’efforça de populariser l’empirisme, une « philosophie des sciences » vouée à présenter l’imagination et la capacité de l’esprit humain à formuler des hypothèses comme contraires à la véritable pensée scientifique. Pour Bacon, le scientifique devrait se borner à induire des lois générales uniquement à partir de faits observés. Il affirmait notamment : « Ce ne sont pas des ailes qu’il faut à notre esprit, mais des semelles de plomb ». Autrement dit, l’empire veut bien des techniciens, des ingénieurs et des mathématiciens, mais pas trop de découvreurs…

Aujourd’hui, certains seraient tentés de penser que ce programme de Bacon n’a pas vraiment fonctionné puisque la science a connu, depuis, des progrès extraordinaires. N’a-t-on pas développé des techniques nous permettant de libérer les forces de l’infiniment petit ? N’a-t-on pas commencé à explorer l’infiniment grand ? Certes, mais ne confondons pas les découvertes et les techniques résultant de ces découvertes. Les découvertes sont évidemment antérieures à leurs conséquences pratiques, et les dernières grandes découvertes fondamentales comme la théorie des quanta ou la relativité sont déjà vieilles d’un siècle. Malgré les apparences, la progression des idées scientifiques a tout de même été bloquée depuis plusieurs décennies par de lointains successeurs et victimes de Bacon.

Ces successeurs peuvent appartenir à différentes écoles de pensée, mais on les reconnaît immanquablement à leur caractéristique commune : tous partent d’un principe selon lequel il existerait des limites a priori au-delà desquelles la curiosité humaine ne pourrait pas – et ne devrait pas – s’aventurer. Certaines connaissances nous seraient inaccessibles, pas simplement aujourd’hui, mais pour toujours.

Au XIXe siècle, l’une de ces écoles de pensée, le positivisme, est partie de la sociologie pour envahir les autres domaines de la science comme la physique. Selon cette doctrine, il ne faudrait pas chercher à comprendre les causes des phénomènes car elles nous seraient inaccessibles, mais il faudrait se contenter d’en mesurer les effets pour lesquels on établirait des lois mathématiques. Ainsi, à l’époque de la découverte de la radioactivité, Ernst Mach affirmait encore que la physique devait se borner au domaine macroscopique – c’est-à-dire à notre échelle – et renoncer à spéculer sur le domaine microscopique et la notion d’atome, car ces derniers, même s’ils existaient, ne seraient pas susceptibles d’observations. On comprend donc aisément pourquoi Albert Einstein affirma en 1950 à Karl Popper que l’erreur qu’il regrettait le plus était d’avoir adhéré au positivisme.

L’attitude d’Einstein face à l’inconnu que l’être humain ne mesure pas encore, est totalement différente. Pour lui la pensée précède l’observation des « faits positifs » : le savant fait d’abord une hypothèse et la soumet ensuite à la validation expérimentale. Comme on le sait dans le cas de la relativité générale, cette validation a même été réalisée en 1919 par un autre savant, Arthur Eddington, qui constata lors d’une éclipse que la gravitation du Soleil courbait la trajectoire de la lumière venant d’une étoile conformément à la prévision d’Einstein [1].

Aujourd’hui encore, il semble évident à la plupart d’entre nous que le temps s’écoule de manière uniforme dans l’espace à trois dimensions que nous occupons. Le temps absolu et l’espace absolu seraient donc une sorte de « décor » donné de toute éternité dans lequel se produiraient les événements de notre univers. Il nous faut faire un effort de violence contre nos évidences et nos habitudes de penser pour concevoir que l’espace peut se déformer en fonction des événements qui s’y produisent, et que le temps ne s’écoule pas à la même vitesse suivant le point de vue que l’on occupe. Cet effort, Einstein l’a démarré en s’interrogeant non pas sur la mesure d’un phénomène observé [2] mais sur une contradiction entre des lois mathématiques établies pour l’électromagnétisme, les équations de Maxwell, et le principe philosophique selon lequel les lois de la physique sont les mêmes dans tout l’univers.

 L’indéterminisme de l’École de Copenhague

À vrai dire, tout au long de l’histoire de l’humanité, ceux qui ont voulu imposer des bornes à la pensée humaine ont toujours été ridiculisés par des découvertes ultérieures faites par d’autres qui ne s’étaient pas laisser intimider, même s’il est vrai que, parfois, il faut plusieurs siècles pour abattre certains dogmes. Malheureusement, les choses semblent avoir changé depuis le Congrès scientifique de Solvay qui s’est tenu à Bruxelles en 1927.

JPEG - 291.1 ko
La Conférence Solvay de 1927 à Bruxelles. Au 1er rang : M. Planck, M. Curie, A. Einstein, P. Langevin, et au 2e rang : L. de Broglie et N. Bohr.

Au moment de la Conférence Solvay de 1927 à Bruxelles, la « nouvelle physique » – c’est-à-dire les quanta et la relativité – avait déjà bouleversé la physique classique depuis environ un quart de siècle. Comme il se doit dans toute révolution scientifique, elle avait permis de résoudre un certain nombre de problèmes et en avait fait surgir de nouveaux. Ce Congrès était l’occasion pour les plus grands savants du moment de confronter leurs points de vue. Einstein s’y heurta à « l’École de Copenhague » dont les principaux représentants étaient Niels Bohr et Werner Heisenberg.

Parmi les paradoxes soulevés par la nouvelle physique, le plus célèbre d’entre eux est celui de la dualité onde/corpuscule. On savait depuis les travaux de Fresnel que la lumière a une nature ondulatoire au même titre que les vagues qu’on observe à la surface d’un liquide, c’est-à-dire qu’elle occupe tout l’espace du milieu dans lequel elle se propage [3]. Cependant, avec la découverte des quanta et de l’effet photoélectrique par Planck et Einstein, on eut la preuve expérimentale que la lumière a également un comportement corpusculaire : l’énergie lumineuse est émise par « paquets » qu’on appelle les photons. Or, on ne voit pas comment la lumière pourrait à la fois être une onde, c’est-à-dire un phénomène occupant simultanément tout l’espace, et un corpuscule localisé par définition en un seul point. Ces deux aspects se contredisent, et pourtant ils coexistent dans le même phénomène.

Un paradoxe symétrique à celui-là fut également mis en évidence dans la matière. La nouvelle physique avait établi la nature corpusculaire de la matière, mais Louis de Broglie, imagina qu’elle pourrait présenter également des propriétés ondulatoires. Cette hypothèse étonnante fut pourtant validée expérimentalement : en utilisant des faisceaux d’électrons, on put mettre en évidence des phénomènes d’interférences caractéristiques d’un comportement ondulatoire et semblables à ceux qu’on obtenait avec la lumière. La dualité onde/corpuscule s’applique donc également à la matière.

Pour un scientifique comme Einstein, un tel paradoxe est forcément subjectif. Il nous signale que certains de nos présupposés doivent être remis en question – concernant peut-être la nature de l’espace-temps physique – mais qu’il doit exister une théorie supérieure permettant de rendre compte de la coïncidence de ces contradictoires. Un tel paradoxe est donc un phénomène normal et heureux en science, puisqu’il nous signale que nous sommes au seuil de rejeter un préjugé et de faire une nouvelle découverte.

Cependant, Bohr et Heisenberg ne partagent pas ce point de vue. Pour eux, le paradoxe est objectivement insoluble. Bohr, en particulier, pense que la lumière (ou la matière) acquiert une nature corpusculaire ou ondulatoire suivant le type d’expérimentation qu’on effectue : la nature de la lumière dépend de l’appareil de mesure ! Avant la mesure le phénomène est donc dans un état non pas inconnu par l’homme mais indéterminé. Einstein s’oppose catégoriquement à cette interprétation. Pour lui, bien que la mesure que l’homme effectue sur un phénomène physique, modifie d’une manière ou une autre ce phénomène, en revanche le phénomène doit nécessairement avoir un certain état déterminé en l’absence de mesure.

JPEG - 162 ko

La pensée de Bohr a été rapportée, par plusieurs auteurs qui l’ont connu, de la manière suivante :

Il n’existe pas de monde quantique, il y a seulement une description abstraite quantique. Il est faux de penser que la tâche du physicien est de découvrir comment est la nature. La physique s’occupe de ce que nous pouvons dire sur la nature [4]

D’un point de vue sensiblement différent mais de la même espèce, Heisenberg écrit dans La nature dans la physique contemporaine :

En conséquence, les lois naturelles que, dans la théorie des quanta, nous formulons mathématiquement, ne concernent plus les particules élémentaires proprement dites, mais la connaissance que nous en avons.

Selon l’École de Copenhague, il est donc impossible à l’homme de comprendre l’univers. La modélisation mathématique prend alors le dessus par rapport à la réalité physique. Il n’y a plus de problème à développer, pour un même phénomène, des modèles mathématiques contradictoires entre eux mais permettant chacun de décrire un aspect particulier du phénomène en question. Nous sommes retombés dans une nouvelle forme de positivisme.

Au Congrès de Solvay, Bohr et Heisenberg ont imposé leur approche parce que leurs calculs s’accordaient avec les observations et permettaient des prévisions correctes. Ils ont lancé ce qu’on appelle aujourd’hui la physique quantique. La majorité des participants au Congrès ont accepté ce « pragmatisme » à l’exception d’Einstein qui a refusé de capituler à la pression ambiante et qui a cherché une solution, en vain, jusqu’à sa mort.

Aujourd’hui, les physiciens donnent raison à Bohr contre Einstein et n’hésitent pas non plus à multiplier des modèles mathématiques contradictoires. Par exemple, le noyau des atomes a eu un premier modèle dit « de la goutte liquide » qui permet assez bien de rendre compte des énergies de liaison, mais qui ne décrit pas d’autres caractéristiques ; d’où la multiplication d’autres modèles comme le modèle « en couche », etc. Cependant, même cette inflation mathématique ne permet pas d’expliquer certains faits bien établis. Par exemple, lors d’une réaction de fission d’un noyau lourd comme l’Uranium 235 utilisé dans nos centrales nucléaires, on obtient toujours des noyaux répartis dans deux groupes, avec dans le premier, des noyaux de masse d’à peu près un tiers de la masse de l’Uranium 235, et dans le second, des masses d’à peu près deux tiers. Jamais l’Uranium 235 ne se scinde dans des proportions moitié-moitié. On constate empiriquement ce fait, mais on n’en comprend pas la raison.

 Le dieu Hasard de la physique quantique

Le Congrès de Solvay de 1927 a vu non seulement la modélisation mathématique se substituer à la recherche des causes physiques mais, circonstance aggravante, a vu une avancée majeure des probabilités dans cette modélisation mathématique. Bien entendu, « le calcul du hasard », est très souvent nécessaire à la science, mais à condition de ne pas se tromper sur sa signification.

A l’origine, le calcul des probabilités a été développé au XVIIe siècle par des savants comme Pascal et Leibniz, parce que, dans certains domaines on devait prendre des décisions concernant des événements dont on ne savait pas s’ils allaient ou non se produire dans l’avenir. Par exemple, comment effectuer de manière équitable la vente d’un bien en viager, alors qu’on ne sait pas à quel moment le vendeur va mourir (c’est-à-dire la cause de sa mort) ? On conçut alors une notion d’espérance de vie calculée à partir des données de mortalité de la population de l’époque (à quel âge meurent les gens ?). On se base donc ainsi sur des événements passés pour prendre une décision impliquant le futur. Il est important de souligner ici que la mort future du vendeur aura véritablement une cause, mais que la science du moment n’est pas encore suffisamment avancée pour la connaître par avance. Le calcul des probabilités ne nous fournit donc pas une connaissance, mais une « prothèse scientifique » pour prendre une décision malgré l’incertitude. Tout ceci est parfaitement légitime.

Passons à la découverte de la radioactivité au début du XXe siècle. Un élément, l’uranium 238 par exemple, émet un rayonnement radioactif au moment où ses atomes transmutent : ils se transforment en un autre élément – en l’occurrence du thorium 234. Si l’on considère une certaine quantité d’uranium dans un bloc de matière, on est capable de connaître le temps qu’il faudra pour que la moitié de ses atomes aient transmuté. Cette durée s’appelle la demi-vie. Donc au bout d’une période de temps égale à une demi-vie, il ne restera que la moitié de la quantité d’uranium initiale ; au bout d’une période de temps égale à deux fois une demi-vie, il ne restera que la moitié de la moitié de la quantité initiale, c’est-à-dire le quart ; au bout d’une période de temps égale à trois fois une demi-vie, le huitième de la quantité initiale et ainsi de suite. Comme on le voit, la vitesse de disparition de l’uranium diminue au fur et à mesure que la quantité restante d’uranium diminue.

On peut donc parfaitement décrire de manière déterministe l’évolution de la quantité d’uranium dans le bloc que nous tenons dans nos mains. Cependant, à l’échelle atomique on se trouve en présence d’une assemblée d’atomes présumés dans des conditions identiques dont certains vont transmuter tout de suite, d’autres ensuite, d’autres beaucoup plus tard. Pourquoi tous ces atomes ne transmutent-ils pas en même temps ? Étant donné qu’on ne connaît pas la cause physique de la radioactivité, on est incapable de répondre à une telle question. Par contre, on peut calculer la probabilité pour qu’un atome donné ait transmuté au bout d’une seconde, au bout d’une année, ou au bout d’un million d’années. Si l’on connaissait la cause de la transmutation des atomes, on pourrait dire précisément à quel moment cet atome disparaît. Il n’y aurait plus de probabilité mais une certitude. Mais comme ce n’est pas encore le cas, on doit se contenter de constater le phénomène à l’échelle atomique et mesurer son effet à l’échelle macroscopique.

L’usage des probabilités est donc nécessaire tant qu’il nous manque certaines connaissances. Arrivera-t-on un jour à compléter les connaissances qui nous manquent ? C’est là que se situe la polémique entre Einstein et l’École de Copenhague en 1927 au sujet de la dualité onde/particule. Armés de leurs outils mathématiques, comme le célèbre principe d’incertitude d’Heisenberg, les opposants d’Einstein échafaudèrent une théorie basée non pas sur la position des particules, mais sur la probabilité de leur position. Mais attention : cette probabilité ne signifie plus pour eux que la science n’est pas encore suffisamment avancée pour déterminer la position réelle des particules, mais que notre univers est tel qu’il n’y a pas de raison pour qu’une particule soit à tel endroit plutôt qu’à tel autre. Ce qui revient à dire qu’il se produit dans l’univers des événements sans cause. Dit de manière plus précise, il faut imaginer que les particules en tant que phénomène local existent tout en n’occupant aucune position réelle, ne plus se préoccuper de l’absurdité de la chose et ne s’intéresser dans les calculs qu’à la probabilité de leur position (probabilité déterminée par ce qu’on appelle une « fonction d’onde »)…

Einstein protesta vigoureusement contre cette interprétation, d’où sa célèbre déclaration :

Dieu ne joue pas aux dés !

À quoi Bohr répondit :

Qui êtes-vous, Albert Einstein, pour dire à Dieu ce qu’il doit faire ?

Cet échange montre deux philosophies inconciliables : le Dieu d’Einstein n’agit pas sans raison, et c’est pourquoi l’être humain doté de raison est capable de comprendre les lois de l’univers, Sa création ; le Dieu de Bohr est un tyran capricieux : il agit sans raison, de manière arbitraire [5].

 Science ou superstition ?

Certains se demanderont si c’est bien raisonnable de la part d’Einstein de faire intervenir Dieu dans un tel débat scientifique. Cette polémique entre Einstein et Bohr n’est telle pas tranchée depuis longtemps en faveur de Bohr ? Est-ce vraiment grave si la science ne peut plus remonter aux causes ? N’est-ce pas, au contraire, une évolution inévitable ? Et après tout, peu importe si la physique quantique est incompréhensible : ce qui nous intéresse, c’est d’établir des équations mathématiques que nous pourrons utiliser pour développer des techniques utiles, n’est-ce pas ?

Ceux qui expriment un tel point de vue pragmatique ne connaissent pas l’histoire de la science. Sinon, au lieu de considérer cette introduction du dieu Hasard comme un grand progrès, ils penseraient qu’il s’agit, au contraire, d’une régression et d’une répétition d’erreurs passées. Une petite parenthèse astronomique s’impose ici.

Jusqu’au XVIIe siècle, il existait plusieurs modèles mathématiques pour décrire le mouvement des planètes. Tous reposaient sur le même postulat aristotélicien selon lequel le mouvement parfait étant le mouvement circulaire uniforme, le mouvement des corps célestes devait nécessairement être une combinaison de mouvements circulaires uniformes. Ptolémée plaçait la Terre au centre de l’univers et faisait tourner le Soleil et les planètes autour de la Terre. Pour rendre compte des irrégularités des mouvements observés, il avait recours à un certain nombre d’artifices géométriques comme les épicycles : ainsi une planète comme Mars devait tourner autour d’un point imaginaire suivant un mouvement circulaire uniforme et ce point imaginaire tournait lui-même autour de la Terre selon un second mouvement circulaire uniforme, etc.

Copernic décida de faire tourner la Terre autour du Soleil, mais modélisa également le mouvement des astres par des combinaisons de mouvements circulaires uniformes en utilisant également des artifices géométriques pour faire coller le modèle mathématique aux observations. Après Copernic, Tycho Brahe produisit de nouveau un modèle où la Terre était au centre de l’univers, mais où le Soleil tournait autour de la Terre et les planètes autour du Soleil.

Il faut faire ici deux remarques importantes. Tout d’abord, le modèle de Brahe « fonctionnait » beaucoup mieux que celui de Copernic pour prévoir les événements astronomiques futurs, comme les éclipses. Ceci n’est pas surprenant : Brahe disposait de moyens financiers, techniques et humains considérables qui lui avaient procuré des milliers de mesures astronomiques sur de nombreuses années, les plus précises qu’on puisse accomplir à son époque. Tout ceci lui permettait d’ajuster parfaitement les paramètres de ses modèles géométriques. Fallait-il donc considérer pragmatiquement que le modèle de Brahe était supérieur à celui de Copernic ?

Ceci étant posé, il faut ensuite rappeler que Copernic n’a jamais été persécuté pour avoir fait un modèle héliocentrique. Tout le monde a entendu parler des ennuis de Galilée avec l’Inquisition, mais ici encore il faut préciser quelque chose : il n’a pas été reproché à Galilée de faire un modèle mathématique héliocentrique. Tout modèle était acceptable dans la mesure où il faciliterait les calculs et permettrait des prévisions correctes. Par contre, l’Inquisition considérait comme un grave péché d’orgueil le fait qu’un mortel puisse prétendre connaître le mouvement réel des astres, car cette connaissance ne pouvait appartenir qu’à Dieu. Les astronomes devaient donc faire des prévisions sans jamais prétendre que leurs constructions géométriques correspondaient aux mouvements réels. Galilée a été persécuté parce qu’il prétendait que son modèle décrivait la réalité ! Bohr et Heisenberg n’auraient sans doute pas été inquiétés à sa place…

Et pourtant, ce ne sont ni Ptolémée, ni Copernic, ni Brahe, ni Galilée qui ont découvert le véritable mouvement des astres, mais Kepler. Au début de sa Nouvelle Astronomie, Kepler montre que tous les modèles mathématiques de ses prédécesseurs basés sur le mouvement circulaire uniforme sont équivalents : géométriquement on peut remplacer l’un par l’autre et obtenir les mêmes résultats. Kepler préféra chercher la cause physique du mouvement des astres, en plaçant le moteur du mouvement dans le Soleil, et donna donc une caractérisation de cette force qu’on appelle aujourd’hui gravitation universelle. Ceci lui permit d’établir que le mouvement n’est ni uniforme, ni circulaire, mais elliptique.

Ce sont les travaux de Kepler et la notion de force qu’il y introduisit, qui provoquèrent la grande révolution de la physique du XVIIe siècle qui s’ensuivit. Cette révolution ne fut possible que parce que les savants de l’époque avaient enfin compris que la recherche des causes des phénomènes devait précéder la modélisation mathématique. On peut donc dire sans exagérer qu’avec la physique quantique, nous sommes revenus à une forme de pensée moyenâgeuse munie de moyens techniques sophistiqués.

 Comment pense Einstein ?

Nous avons vu que, contrairement aux empiristes et aux positivistes de toutes sortes qui essaient de décrire les phénomènes observés par des lois mathématiques, Einstein – tout comme Kepler – s’efforce d’abord de comprendre les lois physiques de l’univers en émettant des hypothèses, puis essaie de valider ces hypothèses par une expérience qui vise à produire un phénomène n’ayant jamais été observé jusque-là. Bien entendu, l’hypothèse ne sera validée que si l’observation attendue se produit, sinon elle devra être rejetée. Donc ici c’est la pensée qui précède l’observation et pas le contraire.

Une telle approche demande que le chercheur ait le courage d’examiner sa propre manière de penser à la recherche de ses propres préjugés qui l’empêchent de formuler la bonne hypothèse. Ces préjugés viennent de notre éducation, de ce que nous considérons comme un savoir acquis. Or tout savoir est condamné à devenir un jour obsolète, et le chercheur doit cultiver un certain état d’esprit qui lui permette d’anticiper cette obsolescence, sinon plus aucune nouvelle découverte ne sera possible. C’est ce qu’Einstein exprima à plusieurs reprises [6] dans les termes célèbres suivants qui provoquèrent beaucoup de perplexité chez ses collègues :

L’imagination est plus importante que le savoir. Le savoir est limité alors que l’imagination englobe le monde entier, stimule le progrès, suscite l’évolution.

Certains appellent l’imagination la « folle du logis » parce qu’ils parlent de l’imagination débridée qu’on observe chez des adultes qui n’ont pas su développer leur capacité de raison. Chez les enfants l’imagination se développe avant la raison. Cependant, il ne faut pas opposer la raison et l’imagination. L’imagination est indispensable pour explorer des territoires inconnus ; mais la raison est tout autant indispensable pour juger si l’on est dans la bonne direction ou si l’on s’égare. Les deux doivent donc travailler ensemble dans l’harmonie. Comment parvenir à ce résultat ?

Ce type de problématique n’est pas nouveau dans la philosophie allemande depuis les Lettres sur l’éducation esthétique de l’homme du poète et philosophe Friedrich Schiller. Ce qui permet « d’éduquer le caractère », c’est l’expérience du Beau qu’on acquiert grâce aux belles œuvres d’art, et en particulier dans la poésie, le théâtre et la musique. Einstein était lui-même un grand amateur de musique, et surtout de Mozart, et il ne manquait pas une occasion pour jouer de la musique de chambre dès qu’il trouvait des partenaires. Selon son professeur de violon et ami, Shinichi Suzuki [7], il disait que :

La découverte de la relativité restreinte m’est arrivée par intuition, et la musique était la force motrice derrière cette intuition. Ma découverte est le résultat de la perception musicale.

Pour bien mesurer la portée de cette déclaration d’Einstein, il peut être intéressant de la comparer à une autre dont vous vous sentirez peut être plus proche. Il s’agit de la définition que Rousseau donne de la musique dans l’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert, un ouvrage destiné explicitement à introduire en France l’empirisme britannique de Bacon :

La Musique est la science des sons, en tant qu’ils sont capables d’affecter agréablement l’oreille, ou l’art de disposer et de conduire tellement les sons, que de leur consonance, de leur succession, et de leurs durées relatives, il résulte des sensations agréables.

Pour beaucoup d’entre nous, la musique est un divertissement agréable, c’est-à-dire au sens étymologique du terme, un détournement, un moyen d’échapper à la réalité vécue comme désagréable. Einstein exprime ici une idée contraire : la musique lui permet de faire une découverte majeure, elle ne le divertit pas de la réalité, elle l’y ramène. Et cet instant où le savant découvre lui procure une grande joie.

D’où vient ce pouvoir de la musique sur l’intelligence humaine ? Le grand chef d’orchestre contemporain d’Einstein, Wilhelm Furtwängler, disait que la musique ne se situe pas dans les notes mais entre les notes. L’idée musicale ne se trouve pas dans la répétition d’un même motif, mais dans ce qui change au moment où l’on s’attendrait à ce que quelque chose se répète. Elle se trouve également dans les dissonances qui apparaissent et qui trouvent par la suite leur résolution. Or, comment pourrait-on caractériser une découverte scientifique ? Le savant a dans la pensée l’équivalent d’une dissonance quand, par exemple, une expérience produit soudain un effet qui contredit une théorie à laquelle il croyait. Et la résolution de cette contradiction entre l’expérience et la théorie, vient lorsqu’il rejette la vieille théorie et la remplace par une meilleure grâce à une hypothèse qu’il a formulée et validée.

Ainsi pour Einstein, la recherche de la vérité et la recherche de la beauté sont une même et seule démarche. On reconnaît ici une idée fondamentale de la pensée platonicienne selon laquelle le vrai, le beau et le bon sont identiques, et pour décrire cette trinité chez Einstein, on pourrait rajouter l’action politique à la science et à la musique. Einstein était un pacifiste, et dès le lendemain de la Première Guerre mondiale, il a combattu le nationalisme, ce qui lui a valu des ennuis avec le FBI à la fin de sa vie.

JPEG - 130.8 ko
Rencontre entre Tagore et Einstein près de Berlin, à l’été 1930.

Nous avons pris l’habitude en occident de qualifier de platonicienne cette idée d’identité entre le vrai, le beau et le bon ; en fait, il s’agit d’une idée universelle et pas seulement occidentale comme on s’en rend compte dès qu’on cherche à savoir sur quelles bases se sont développées les grandes civilisations. Einstein l’a constaté lui-même en s’intéressant, par exemple, à l’histoire de l’Inde comme en témoignent son intérêt pour le livre de Nehru, Discovery of India, et surtout les discussions qu’il eut avec le grand poète indien Rabindranath Tagore. À priori, tout conspirait à faire rencontrer Einstein et Tagore. Les deux étaient de grands voyageurs et des pacifistes engagés ; les deux avaient été des cancres à l’école, préférant découvrir par eux-mêmes plutôt que d’apprendre sous le joug d’une autorité extérieure ; et les deux étaient des esprits universels, curieux de tout, musiciens, etc.

 Libérer la pensée

Dans le processus de libération de l’Inde vis-à-vis de l’empire britannique, Tagore a joué un rôle complémentaire mais tout aussi fondamental que celui de Mohandas Karamchand Gandhi. C’est lui qui a donné à Gandhi le nom de « Mahatma », ce qui signifie « Grande âme ». Il avait pris une part active au mouvement d’indépendance de l’Inde au début du XXe siècle, mais choqué par la violence fratricide qui avait opposé hindouistes et musulmans, tous deux manipulés par l’occupant britannique, il avait renoncé à l’action politique militante. Néanmoins, lorsque Gandhi revint d’Afrique du sud quelques années plus tard, Tagore reconnut immédiatement le leadership de ce dernier. Cependant, il considérait que la première liberté, c’est la liberté de penser, sans laquelle il ne pourrait pas y avoir de véritable liberté politique.

Tagore s’attela donc à la tâche de libérer les entraves à la pensée de la société indienne qui l’avaient rendue vulnérable à la colonisation britannique. Pour lui, il fallait donc éliminer le système des castes, la superstition, l’arriération culturelle… en s’efforçant de promouvoir ce que la culture indienne et la culture occidentale avaient respectivement de meilleur à offrir pour les générations à venir. Dans l’université « en plein air » qu’il créa, Santiniketan, il décida de faire vivre en communauté élèves et enseignants, et d’y inviter des penseurs, artistes, savants, religieux, etc. de toutes les disciplines et du monde entier, pour organiser un véritable dialogue du savoir et des civilisations permanent. De nombreux futurs dirigeants politiques indiens dont Indira Gandhi, y ont séjourné.

On aurait tort de voir en Tagore un écologiste avant la lettre, sous prétexte qu’il insiste sur la nécessité de maintenir l’harmonie entre l’homme et la nature. Ce serait plaquer des fantasmes occidentaux romantiques sur une culture qui n’est pas la nôtre. En réalité Tagore s’intéresse à tout ce qui fait progresser l’esprit humain – en ce sens, il est révolutionnaire dans son propre pays – et ceci englobe bien entendu tous les arts comme la poésie, la musique, la peinture, etc., mais également la science et ses applications.

Lorsque Tagore attaque ce qu’il appelle « la machine » qui prévaut dans les villes occidentales, il désigne par là tout ce qui asservit l’homme à une tâche répétitive, le transforme en simple mécanisme et détruit ainsi sa créativité. Tagore ne prône pas du tout un rejet du progrès et un retour à des techniques « rustiques » : au contraire, il soutient tout moyen qui permet d’affranchir l’être humain des tâches stupides, et qui lui donne davantage de temps libre pour penser. A ce sujet, il est très éclairant de lire son texte The Cult of Charkha (le culte du charkha) qui est une polémique contre le charkha, c’est-à-dire le rouet de Gandhi.

Il faut savoir que Gandhi proclamait partout que lorsque chaque Indien passerait une demi-heure par jour à filer du coton à la main avec un rouet, l’indépendance serait obtenue vis-à-vis de l’empire britannique. Gandhi avait plusieurs idées dans cette campagne ; il voulait notamment utiliser l’arme économique, car l’empire empêchait l’Inde d’avoir des filatures, et la forçait à exporter des matières premières et importer des produits finis, des textiles, fabriqués en Angleterre. Gandhi pensait que si chaque indien filait son coton et fabriquait lui-même ses propres vêtements, cela ruinerait les exportations britanniques vers l’Inde.

JPEG - 324.3 ko

Tagore comprenait l’intention de Gandhi, mais le désapprouvait sur ce point tactique : il considérait que si l’on n’éduquait pas le peuple, celui-ci penserait que l’indépendance arriverait par magie grâce au rouet. Et s’astreindre aux gestes répétitifs de filer du coton tous les jours n’aide pas à développer la pensée créatrice. Il englobait donc cet outil archaïque dans ce qu’il appelait péjorativement « la machine ».

Tagore a consacré une grande partie de sa vie à vouloir réformer la société indienne, déplorant que, depuis des siècles, chaque génération reproduisît les mêmes pratiques que celles qui précédaient. Il s’insurgeait contre ceux de ses compatriotes qui se glorifiaient d’un tel immobilisme sous couvert de défendre une fausse conception de l’identité culturelle indienne face à l’occupation de la puissance coloniale occidentale. Pour Tagore, bien qu’une véritable identité culturelle ne doive pas faire table rase du passé, elle doit néanmoins se fonder sur un principe de changement. La société indienne doit donc profiter de la science au lieu de la rejeter sous prétexte que l’occident l’a développée. Tagore écrit dans Le culte du charkha :

S’il y a une signification morale dans la promotion de la science par l’Europe, c’est dans l’aide qu’elle apporte à l’homme face aux agressions de la nature, non pas dans son utilisation de l’homme comme une machine mais dans son utilisation de la machine pour maîtriser les forces de la nature afin de servir l’homme. Une chose est certaine, c’est que nous ne pourrons pas éliminer la pauvreté générale qui accable notre pays en travaillant de nos mains pour le détriment de la science.

 Si éloignés et pourtant si proches

Tagore, de même qu’Einstein, avait une conception très personnelle de la religion. Il n’aimait pas beaucoup les organisations religieuses, les dogmes qu’elles professaient et les rites que suivaient leurs fidèles, car il pensait qu’à trop vouloir suivre la lettre, on perd le plus important, c’est-à-dire l’esprit. Il considérait que les grandes religions, comme l’hindouisme, reposaient sur des fondements humanistes d’où avaient découlé certaines pratiques sociales à leurs commencements. Cependant, les sociétés et leurs nécessités évoluant au fil des âges, vouloir maintenir ces pratiques devenues périmées finit par mettre en contradiction l’esprit de la religion avec la tradition.

Par exemple, Tagore qui s’est battu toute sa vie contre le système des castes, savait que les castes avaient représenté un progrès social au moment de leur établissement. En effet, ce système prévoyait une séparation entre ceux qui représentaient l’autorité morale et intellectuelle de la société, et les guerriers chargés de la défendre. Le prestige des premiers dans la société représentait un contre-pouvoir politique aux seconds destiné à limiter leurs ambitions. Par ailleurs, les castes n’étaient pas héréditaires au départ. Au fil des siècles, le système a été perpétué mais perverti pour instaurer une quasi-forme d’esclavagisme, à l’opposé même de l’intention initiale.

La solution à ce genre de dérive n’est pas très différente de ce qui préoccupe Einstein dans le domaine scientifique : la recherche des causes. Il est dangereux pour une société humaine de se livrer mécaniquement à un certain nombre de pratiques, de génération en génération, sans se demander pourquoi nos ancêtres les ont instituées. Sans cette recherche des causes, la société sombre dans une forme de superstition et pense que son existence dépend de l’énoncé d’une bonne formule [8].

Quand on lit des ouvrages philosophiques de Tagore comme Sadhana ou La religion de l’Homme, on découvre à quel point il s’efforce constamment de s’appuyer sur les textes fondateurs de l’Inde, en particulier les Upanishad, mais aussi qu’il s’efforce non moins constamment d’en dégager la substantifique moelle et d’enrichir cet héritage par les apports les plus récents de l’humanité – y compris les apports venus de l’étranger et notamment de l’occident.

L’extrait de Sadhana qui suit est très caractéristique de cela car, d’une part il y présente la notion d’harmonie, fondamentale dans l’histoire de l’Inde et de l’hindouisme, et d’autre part il y montre que cette même notion est également fondamentale dans la culture européenne ancienne et moderne, bien que la plupart des occidentaux l’aient oublié dans la période récente. Sur ce dernier point, il faut remarquer le clin d’œil que Tagore fait aux occidentaux à dernière phrase de cet extrait. Il s’agit d’une référence à l’Ode sur une urne grecque du poète anglais Keats faisant lui-même référence à la pensée platonicienne que l’empirisme s’efforce d’éradiquer :

Par notre sens de la vérité, nous percevons la loi dans la création, et par notre sens de la beauté, nous percevons l’harmonie dans l’univers. Lorsque nous reconnaissons la loi dans la nature, nous étendons notre domination sur les forces physiques et nous devenons puissants ; lorsque nous reconnaissons la loi dans notre nature morale, nous parvenons à la maîtrise du moi et nous devenons libres. De même, plus nous comprenons l’harmonie dans le monde physique et plus notre vie partage la joie de la création ; notre expression de la beauté dans l’art devient plus véritablement catholique (étymologiquement : universel – nda). Quand nous prenons conscience de l’harmonie dans notre âme, notre perception de la béatitude dans l’esprit du monde devient universelle, et l’expression de la beauté dans notre vie progresse vers l’infini dans l’amour et la bonté. Tel est l’objet ultime de notre existence : nous devons toujours savoir que ‘la beauté est vérité, la vérité beauté’.

Dès que l’on étudie le développement des idées dans les grandes civilisations plusieurs fois millénaires, abrahamique, hindouiste, confucéenne, etc., on est frappé par le fait qu’elles partent de grands principes très similaires bien qu’ils s’expriment sous des formes apparentes et des langages très différents. Ceci nous conduit à deux hypothèses sur l’histoire de l’homme qui ne s’excluent pas mutuellement. La première est que les civilisations ont voyagé et communiqué entre elles dans un passé beaucoup plus lointain que les historiens ne le pensent à l’heure actuelle. La seconde est que les idées fondatrices n’appartiennent pas à telle ou telle civilisation, mais sont universelles et pourraient, de ce fait, apparaître dans différents endroits du monde sans qu’il n’y ait nécessairement de communication entre ces endroits. Comme nous l’indique cette seconde hypothèse, si l’être humain est naturellement disposé à découvrir l’univers, cet esprit de découverte devrait lui-même être considéré comme un objet d’étude par les savants, beaucoup plus sérieusement qu’il ne l’est actuellement.

Ces considérations nous conduisent naturellement sur le seuil de la maison d’Einstein où Tagore vint lui rendre visite à plusieurs reprises en cette année 1930.

 Les discussions entre Tagore et Einstein

JPEG - 53 ko

Ce n’était pas la première fois qu’ils se rencontraient, mais cette année-là, Tagore fit une grande tournée internationale au cours de laquelle il passa à Berlin où il eut plusieurs discussions avec Einstein. Il reste de ces discussions des fragments issus de notes prises en Anglais (Einstein s’était exprimé en Allemand) par Dimitri Marianoff, un assistant d’Einstein qui venait d’épouser Margot Einstein, la belle-fille d’Albert. Le couple Marianoff accompagna ensuite Tagore dans son voyage en Russie, puis revint à Berlin avec le poète. Entretemps, un fragment des notes de Marianoff fut publié dans le New York Times du 10 août 1930. Einstein avait revu ces notes et avait donné son accord pour publication, mais considéra par la suite qu’il était incomplet. Tagore qui n’avait pas pu être consulté avant la publication, décida de le compléter lui-même et de le publier en appendice de son livre La religion de l’Homme transcrivant la série de Conférences Hibbert qu’il avait données à Oxford au cours de la même tournée.

JPEG - 153.5 ko

Voici donc un extrait de cet appendice transcrit depuis la traduction française depuis l’Anglais, publiée par Les Éditions Rieder en 1933. Cet extrait reproduit l’usage des majuscules fait dans cette traduction :

Einstein  : Croyez-vous au Divin comme isolé du Monde ?
Tagore  : Non, pas isolé. La personnalité infinie de l’Homme comprend l’Univers. Il n’y a rien qui ne puisse être surpassé par la personnalité humaine, et c’est ce qui prouve que la vérité de l’Univers est la vérité humaine. (…)
Einstein  : Il y a deux conceptions différentes au sujet de la nature de l’univers : 1° Le monde, en tant qu’unité dépendant de l’humanité ; 2° Le monde comme réalité, indépendant du facteur humain.
Tagore  : Quand notre univers est en harmonie avec l’Homme, l’éternel, nous le reconnaissons comme une vérité, nous en sentons la beauté.
Einstein  : C’est une conception purement humaine de l’univers.
Tagore  : Il ne peut y avoir d’autre conception. Ce monde est un monde humain – sa conception scientifique est aussi celle de l’homme scientifique. (…)
Einstein  : Alors, la Vérité, autrement dit la Beauté, n’est pas indépendante de l’Homme ?
Tagore  : Non.
(…)
Einstein  : Je suis d’accord en ce qui regarde cette conception de la Beauté, mais non en ce qui concerne la Vérité.
Tagore.  : Pourquoi pas ? La Vérité est réalisée dans l’homme.
Einstein  : Je ne peux prouver que ma conception est juste, cependant, c’est ma religion.
Tagore  : La Beauté se trouve dans l’idéal de l’harmonie parfaite existant dans l’Être Universel, la Vérité étant la compréhension parfaite de l’Esprit Universel. Nous, individus, nous en approchons au moyen de nos fautes et de nos erreurs, par nos expériences accumulées, par notre conscience éclairée – comment, sans cela pouvons-nous connaître la Vérité ?
(…)
Einstein  : Même dans notre vie quotidienne nous nous sentons forcés d’attribuer une réalité, indépendante de l’homme, aux objets dont nous faisons usage. Nous agissons ainsi pour établir une relation raisonnable entre les communications diverses faites par nos sens. Par exemple, s’il n’y a personne à la maison, cette table pourtant reste où elle est.
Tagore  : Oui, elle reste en dehors de l’intelligence individuelle mais non en dehors de l’intelligence universelle. La table que j’aperçois est perceptible par la même sorte de conscience que je possède. (…) Dans l’appréhension de la vérité existe un conflit éternel entre l’esprit humain universel et le même esprit enfermé dans l’individu. Il y a une conciliation perpétuelle qui s’établit entre notre science, notre philosophie et notre éthique. En tout cas, s’il existe une vérité absolument sans rapport avec l’humanité, alors, pour nous, elle est tout à fait non-existante. (…)
Einstein  : Alors je suis plus religieux que vous !
Tagore  : Ma religion réside dans l’accord de l’Homme supra-personnel, l’Esprit humain Universel, avec mon être individuel (…)

Cet extrait souligne un point de désaccord évident entre les deux penseurs, mais il ne faut pas faire abstraction du contexte dans lequel se déroule cette discussion. Elle a lieu à peine trois ans après le Congrès de Solvay de 1927. On comprend donc pourquoi Einstein est tellement préoccupé par l’idée que la vérité soit indépendante de l’homme : c’est un des arguments qu’il opposait sans cesse à Bohr quand ce dernier prétendait que la nature du phénomène observé dépend de l’appareil de mesure, et qu’en l’absence de la mesure, le phénomène est indéterminé.

Cependant, le point de vue de Tagore n’est pas celui de Bohr. Quand Tagore parle de l’Homme, il ne parle pas d’un individu humain contrairement à Bohr, mais de « l’Esprit humain Universel », c’est-à-dire de l’ensemble de l’humanité de tous les temps et tous les lieux qu’il assimile à l’Absolu, au « Divin ». Le poète pense que le but de l’existence de l’individu, c’est de chercher sans cesse l’harmonie avec cet Absolu, et pour cela il y a deux voies complémentaires : l’art et la science.

Ainsi, contrairement à Bohr, mais finalement en accord avec Einstein sur ce point, Tagore exprime avec force que l’univers est connaissable par l’Homme, bien que le chemin vers la vérité n’ait jamais de fin. Partant de là, il ne saurait y avoir d’obstacle honnête pour empêcher un véritable dialogue de civilisations : la paix et l’harmonie ne peuvent pas être obtenues par des individus et des sociétés identiques, mais par des êtres différents qui pensent que la vérité existe et qui la cherchent ensemble.

 Conclusion provisoire

Les discussions entre Einstein et Tagore ne nous donnent pas une solution « clef en main » pour dégager la science contemporaine de l’impasse dans laquelle elle s’est engagée. Cependant, elles nous donnent certaines idées pour changer la vieille manière de penser. Tagore comprend que le point faible de la culture occidentale, c’est d’avoir séparé arbitrairement le domaine des phénomènes physiques et celui des idées, alors qu’ils constituent le même univers. Par la relation qu’il fait entre sa pratique du violon et sa recherche scientifique, Einstein a une intuition de cela, mais comme tous les grands penseurs, il est mort avant d’avoir fini son travail.

JPEG - 73.3 ko

Ceci nous conduit à évoquer un troisième savant contemporain de ces deux là : le biogéochimiste russe Vladimir Vernadski. Vernadski est probablement le plus grand scientifique russe du XXe siècle. Il est notamment le premier à avoir développé de manière rigoureuse la notion de biosphère. Il a d’ailleurs écrit son livre La Biosphère en Français en 1928. Dans son approche, il décrit comment la vie se développe comme un tout et devient progressivement le phénomène géologique le plus puissant de la planète – plus puissant que les forces du non vivant dont elle prend le contrôle. Il insiste, le premier, sur le fait que l’on n’a jamais observé un organisme isolé dans le monde, mais toujours une multitude d’organismes en interaction (en harmonie, serions-nous tentés de dire) les uns avec les autres.

Et l’être humain dans tout ça ? Dans les années 1930, Vernadski franchit l’étape suivante en développant la notion de noosphère. Il constate qu’une troisième couche, la pensée, a pris à son tour le contrôle des deux autres que sont la vie et le non-vivant. Il comprend que la pensée humaine est un phénomène universel que les scientifiques ont tort de traiter comme un épiphénomène du cosmos. Il comprend qu’après la Seconde Guerre mondiale il faudra que, pour avancer, la science étudie de manière rigoureuse l’interaction entre le non-vivant, le vivant et le pensant. Il meurt en 1945.

Vernadski semble s’être intéressé à la pensée de l’Inde, précisément à cause de l’importance qu’y a la notion d’harmonie. Au moment où nous écrivons ces lignes, nous ne savons pas s’il y a eu des relations entre Tagore et lui (par exemple, lorsque Tagore s’est rendu à Moscou avec la famille d’Einstein ?). Mais ce n’est pas le plus important. Bien qu’ils soient des individus exceptionnels, ni Vernadski, ni Tagore, ni Einstein ne pouvaient être considérés comme indépendants des cultures dans lesquelles ils baignaient respectivement. Et d’où qu’elles viennent, les idées sont universelles et ont cette capacité d’entrer en résonance les unes avec les autres.


[1Idem pour la récente observation d’ondes gravitationnelles provoquées par un système de deux trous noirs : la relativité générale l’avait prévu un siècle plus tôt.

[2Les expériences d’interférométrie de Michelson et Morley qui contredisaient la physique classique sont effectivement expliquées par la relativité restreinte, mais elles n’ont pas constitué le point de départ de la réflexion d’Einstein. En effet, dans l’introduction de son mémoire Sur l’électrodynamique des corps en mouvement de 1905, c’est-à-dire, la publication où il expose pour la première fois sa théorie de la relativité restreinte, il commence par des considérations sur l’asymétrie des équations de Maxwell.

[3Fresnel avait validé sa théorie en mettant en évidence des phénomènes d’interférence lumineuse où l’on voit, par exemple, deux sources lumineuses dirigées simultanément vers un écran, additionner ou annuler alternativement leurs effets, ce qui se caractérise par une alternance de zones lumineuses et obscures sur le même écran.

[4A. Peterson, « The Philosophy of Niels Bohr », Bulletin of Atomic Scientists n°19, 14 août 1963.

[5Cette opposition entre Einstein et Bohr est un écho immanquable d’une autre célèbre polémique : celle qui eut lieu deux siècles plus tôt entre Leibniz et Newton et qu’on trouve dans la Correspondance Leibniz-Clarke. Tout comme Einstein, Leibniz pensait que Dieu agit selon le principe de la « raison suffisante » (rien n’arrive sans qu’il n’y ait une raison) et que c’est pour cela que Dieu est bon, tandis que Newton pensait que Dieu agit arbitrairement et que le bien c’est ce que Dieu veut. La conséquence scientifique de ce débat métaphysique, c’est que Newton pensait que le temps et l’espace étaient absolus et que Dieu avait créé l’univers au moment et à l’endroit qu’il avait voulus ; selon Leibniz, il n’y aurait aucune raison dans ce cas-là que Dieu n’eût pas créé un univers identique à un autre instant et à un autre endroit. Puisque Dieu n’agit pas sans raison, Leibniz en tira la conséquence que l’espace et le temps ne sont pas absolus mais des créations de Dieu : autrement dit l’espace et le temps sont relatifs ! (« Pour moy j’ay marqué plus d’une fois, que je tenais l’ESPACE pour quelque chose de purement relatif, comme le TEMPS ; pour un ordre des Coexistences, comme le temps est un ordre des successions. ») Comme on le voit les idées de Leibniz ont parcouru les époques et ont inspiré la réflexion d’Einstein.

[6Voir une interview faite en 1929 avec George Sylvester Viereck du Saturday Evening Post, ainsi que dans son livre Einstein on Cosmic Religion and Other Opinions and Aphorisms.

[7Shinichi Suzuki, Nurtured by Love:The Classic Approach to Talent Education.

[8Nous avons l’habitude de croire que la superstition correspond à un certain état « primitif » de la pensée humaine dans son développement historique. Pourquoi ne pas concevoir au contraire que l’humanité commence par chercher à comprendre le monde dans lequel elle se trouve et que la superstition arrive après des avancées et des découvertes ? C’est-à-dire : considérer que le progrès est naturel à l’être humain, mais que l’arrêt du progrès fait dégénérer la connaissance en superstition.

Contactez-nous !