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Helga Zepp-LaRouche : La beauté, une nécessité politique ?

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Une scène d’Electre, de Sophocle.

Jamais nos pays n’ont connu de crises aussi graves. Pourquoi alors si peu de contestation contre cet ordre inique imposé par Washington, Londres et Bruxelles, cette nouvelle mouture de l’Empire britannique ? Ce n’est pas par ignorance, car tout est désormais accessible sur internet. Pour le grand poète, dramaturge, philosophe et politique que fut Friedrich Schiller, la solution est à chercher du côté de ce que de Gaulle appelait le caractère – le courage de se lever pour défendre la justice et le bien – et dans les émotions qui le nourrissent.

Megan Beets, de l’équipe de jeunes chercheurs animée par notre ami, l’homme politique américain Lyndon LaRouche, s’est entretenue fin janvier avec Helga Zepp-LaRouche, fondatrice et présidente de l’Institut Schiller, sur cette question fondamentale.

Nous vous présentons ci-dessous des extraits de cet entretien. Vous pouvez voir la vidéo complète, en anglais : ici.

MB : Nous sommes dans une situation stratégique extrêmement inquiétante. Le système financier international vient d’entrer dans sa phase de destruction finale, et sans la protection du Glass-Steagall Act, la loi adoptée par Franklin Roosevelt en 1933 (séparation stricte entre banques utiles à la collectivité et banques spéculatives), cela se traduira par l’effondrement total de l’économie et par la chute brutale du niveau de vie des populations, avec un taux de mortalité accru.

Ceci va de pair avec l’escalade vers une nouvelle guerre mondiale. C’est le genre de péril contre lequel, avec votre mari M. LaRouche, vous n’avez cessé de mettre en garde. A moins de créer d’urgence un nouveau système, le monde risque de sombrer dans un nouvel âge de ténèbres. Comme vous l’avez toujours souligné, il n’existe aucune solution « pragmatique » à cette crise. La seule chose qui puisse empêcher l’humanité de sombrer est de rompre avec le système actuel, dominé par le modèle de l’ancien Empire britannique où une petite élite impose sa dictature à des masses de plus en plus bestialisées. Seul un nouveau paradigme fondé sur des principes totalement nouveaux permettra de reconstruire notre société.

Cependant, la plupart des gens ont du mal à comprendre ce que pourrait être un système nouveau. C’est de cela que je voudrais m’entretenir avec vous aujourd’hui. Quels principes sont suffisamment puissants pour porter l’espèce humaine vers une ère nouvelle, gouvernée par la beauté ?

Les idées du poète et dramaturge allemand Friedrich Schiller [1] sont clés pour répondre à cette question. Or Schiller est quelqu’un qui vous est très proche depuis votre plus jeune âge. Ses idées ont profondément inspiré votre pensée, constituant le socle du travail politique très fructueux que vous avez accompli ces dernières décennies. C’est pourquoi je vous ai invitée aujourd’hui pour ouvrir la discussion sur ce thème.

 Stopper la chute dans un âge de ténèbres

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Helga Zepp-LaRouche présidente de l’Institut Schiller international

HZL : Je ne connais aucun autre penseur, à l’échelle internationale, qui ait conçu une plus belle image de l’être humain. Et en cette période où nous sombrons dans un âge de ténèbres, où la barbarie et la décadence imposent de plus en plus leur loi, je pense qu’il est probablement notre meilleur antidote.

Schiller vécut au temps de la Révolution américaine, un processus que tous les républicains de l’époque suivaient de très près car ils espéraient pouvoir mettre fin au système oligarchique européen pour le remplacer par un système basé sur le modèle de la République américaine.

A ses débuts, la Révolution française avait pris ce chemin, mais lorsqu’elle a succombé à la terreur jacobine, cet espoir s’est évanoui. Schiller s’est alors demandé :

Comment un moment si propice, une opportunité si grande, a-t-il pu échouer ? (…) Un grand moment de l’histoire a rencontré un peuple petit.

Les conditions objectives d’un changement politique étaient là, mais les conditions morales et subjectives manquaient. Alors pour lui :

Dorénavant, tout progrès dans la politique doit venir d’un ennoblissement de l’individu.

Et il a écrit ses Lettres sur l’éducation esthétique de l’homme (1794), où il développe cette idée.

C’est mon intime conviction que si nous ne créons pas les conditions permettant d’ennoblir l’âme des populations, nous ne pourrons pas améliorer la situation politique.

 L’art classique pour éduquer les émotions

Schiller en conclut que la seule façon d’ennoblir le caractère des hommes passe par le grand art classique. Parce que l’art s’adresse à cette identité supérieure que chaque être humain peut avoir de lui-même, sans laquelle rien ne peut aboutir. Schiller disait que :

Chaque être humain a en son fort intérieur un être idéal, et que la grande tâche de son existence est de réaliser pleinement ce potentiel, en rendant cette personne ’idéale’(…) identique à la personne ’réelle’.

C’est aussi une très belle réponse à la question « quel est le but de notre existence ? » Ce but est de nous améliorer, nous rapprochant autant que possible de la personne idéale que nous portons en nous-même, et d’utiliser ces nouvelles capacités pour améliorer l’existence de l’humanité en général. Le but de l’humanité est le progrès, disait-il dans son ouvrage De la législation de Lycurgue et de Solon, notion très simple devenue aujourd’hui très controversée !

 Le combat de l’Institut Schiller pour les droits inaliénables de l’homme

En 1984, vous avez fondé l’Institut Schiller, dont l’un des textes fondateurs s’intitulait « Les droits inaliénables de l’homme ». C’était une version très voisine de la Déclaration d’indépendance des Etats-Unis. Depuis, l’Institut Schiller a mené des campagnes politiques et un travail culturel très important à travers le monde.

A l’origine, l’idée était d’améliorer les relations entre les Etats, devenues encore pires aujourd’hui, basées sur la subversion et l’espionnage, les putschs et autres formes d’ingérence. J’ai donc développé l’idée que la seule façon d’avoir une politique étrangère digne de l’être humain était que les relations entre les nations soient fondées sur les meilleures traditions de chacune d’entre elles.

En d’autres termes, dans mes relations avec les Américains, je pense à Lincoln, à John Quincy Adams ou à d’autres grands présidents. Lorsque les gens se tournent vers l’Allemagne, je ne veux pas qu’ils la réduisent aux pires douze années de son existence, mais pensent au contraire à Nicolas de Cues, à Kepler, Leibniz, Schiller, Beethoven – et de même pour les autres pays.

Lorsque j’ai cherché quelle était la meilleure référence pour faire vivre ce concept, le nom de Friedrich Schiller m’est immédiatement venu à l’esprit. L’idée d’une éducation esthétique de l’homme comme facteur le plus important dans la politique mondiale, me paraît aussi actuelle aujourd’hui qu’elle l’était du temps de Schiller.

 Créativité contre passions arbitraires

Que voulez-vous dire par « éducation esthétique » ?

C’est une idée qui s’est développée lentement, en réponse à Aristote pour qui le bon acteur est celui qui, sur scène, vit les sentiments du personnage qu’il incarne. En psychologie, c’est l’idée de catharsis selon laquelle, en ressentant ces émotions, le public s’en trouve lui-même purgé. Ainsi lorsque l’acteur joue une personne en colère, le spectateur sera en colère ; quelqu’un de triste, il sera triste. Si l’on regarde la politique aujourd’hui... je ne veux pas nommer certains candidats présidentiels aux Etats-Unis qui font exactement cela. Et les gens s’y laissent prendre. On emploie la rhétorique pour faire appel à l’émotionnel des gens, avec des idées qui n’ont rien à voir avec la vérité.

Au contraire, l’éducation esthétique cherche à éduquer la personnalité profonde et l’aspiration de l’âme vers la liberté. Il s’agit d’éduquer les gens à devenir de belles âmes.

A l’école, j’étais captivée par cette idée de « belle âme ». Or, lorsque je regardais autour de moi, les filles n’étaient préoccupées que par leur « look » – comment s’habiller, se maquiller – et les garçons, par le volume de leurs biceps ! Mais qui s’intéressait à la beauté du sentiment ?

Schiller pensait que l’on peut éduquer non seulement la pensée, l’intellect, mais aussi les émotions. Et que cela se fait par la beauté. Une fois ce but atteint, nous pourrions faire aveuglément confiance à nos émotions, car elles ne nous dicteraient jamais quelque chose de contraire à ce que la raison commande. Il définit la belle âme comme la personne pour qui liberté et nécessité, devoir et passion sont devenus une seule et même chose. Plus tard, il dira que cette condition ne s’applique qu’à une seule catégorie d’individu : le génie. Mais pour lui, tout le monde peut devenir un génie : c’est cela la beauté.

 République contre oligarchie

Tout cela venait de ses profondes convictions anti-oligarchiques. Il avait conscience de l’opposition absolue entre oligarchie et république.

Dans son ouvrage De la Législation de Lycurgue et de Solon, il décrit la République de Solon comme un Etat fondé sur la loi naturelle et l’intérêt commun de l’humanité, qu’il oppose à Sparte, le modèle oligarchique, où une petite élite subjugue les peuples. Il pensait que si chaque être humain devenait une belle âme, ou un génie, l’oligarchie cesserait d’exister, car le peuple saurait alors se diriger librement par lui-même.

C’est ce qui manque le plus aujourd’hui. Les gens semblent avoir totalement oublié ce que s’autogouverner veut dire. Ils se plaignent souvent de toutes sortes de tyrannies et de dictatures extérieures, mais la plus grande tyrannie n’est-elle pas celle qui vient de l’incapacité à définir soi-même sa propre conduite ?

Pouvez-vous en dire plus sur cette liberté « intérieure » ?

L’influence d’Emmanuel Kant était prépondérante dans les années 1790, au moment où Schiller écrivit la plupart de ses travaux sur l’esthétique. Pour Kant, l’individu doit être gouverné par la loi morale. C’est « un impératif catégorique », une injonction – sois moral ! – un corpus de règles extérieures auxquelles il faut obéir aveuglément.

Schiller n’était pas du tout de cet avis. Nous, qui aimons tant la liberté, disait-il, ne voulons pas d’une procédure amenant la personne à « se forcer » à être morale ! C’est comme les gens qui vont à la messe le dimanche, en se disant qu’il faut être moral, mais se comportent ensuite comme des cochons du lundi au samedi !

Pour Schiller, c’est notre conviction intérieure qui doit nous guider. Or, la beauté relève à la fois du domaine sensuel – elle plaît aux sens – mais c’est aussi une émotion née de la Raison. C’est pourquoi la beauté nous aide à éduquer nos émotions. Il pensait que toute œuvre qui n’évoque pas le beau ne devrait pas être appelée art, car c’est seulement si elle évoque le beau qu’elle peut élever les gens. Ce n’est pas une conception très populaire aujourd’hui, mais je suis fondamentalement d’accord avec lui.

 Une culture du sens et du beau

L’art classique est une question cruciale aujourd’hui parce que nous avons une culture qui va du laid au plus hideux.

Je pense que c’est tout à fait délibéré : cela fait partie du système oligarchique. Ces pratiques existaient déjà du temps de l’Empire romain, dans les jeux du cirque et dans l’amphithéâtre où les chrétiens étaient jetés en pâture aux lions, où l’Empereur demandait au public de décider si telle personne devait vivre ou mourir, en levant le pouce vers le haut ou vers le bas. C’était fait délibérément pour provoquer l’avilissement des populations, parce qu’en participant à ces meurtres, elles dégénéraient et devenaient ainsi plus contrôlables.

Dans le grand art classique, au contraire, vous faites appel à cette faculté de la liberté humaine où réside la créativité. C’est justement cette créativité qui entre en ligne de compte lorsque l’on doit penser à quelque chose d’inconnu auparavant. Il s’agit de créer l’ambiance de jeu, où l’on ose concevoir quelque chose qui n’existe encore dans aucun corps de connaissance. Songez à la différence entre prose et poésie. Le sens du poème ne se trouve pas dans la prose ; la poésie force la pensée à trouver une idée d’un niveau supérieur. Celle-ci est intangible, elle n’a ni poids, ni dimension, mais elle est réelle. Le grand art est ce qui permet à la pensée de concevoir ces belles choses qu’on appelle idées.

Schiller a écrit un magnifique essai sur le théâtre en tant qu’institution morale. Lorsqu’un individu quelconque, boulanger, coiffeur, médecin ou autre, va au théâtre et voit le grand destin du monde se jouer sur la scène, si la pièce est bien conçue, il ou elle s’identifie aux personnages sur la scène et devient ainsi plus important que dans sa vie réelle. De cette façon, par le jeu, on peut tester différentes émotions dont on a besoin au jour le jour dans sa propre vie.

C’est pour cela qu’il faut étudier tous ces auteurs, Schiller, Lessing, etc. En effet, la grande question pour l’humanité, à ce stade, est de savoir comment nous allons pouvoir mobiliser la force intérieure pour nous éloigner de l’abîme au bord duquel nous vacillons. Nous sommes au bord d’une guerre nucléaire et d’un krach financier auxquels les gens ne sont pas du tout préparés.

Nous devons lire la pièce de théâtre de Schiller, Guillaume Tell. Elle est très importante en raison du célèbre Serment du Rütli, qui illustre la détermination du peuple suisse à se libérer de la tyrannie. Ce serment est presque identique au texte de la Déclaration d’indépendance des Etats-Unis vis-à-vis de la Grande-Bretagne, et l’on retrouve la même intention dans sa pièce Don Carlos, où le marquis de Posa dit au roi espagnol Philippe II : « Soyez roi d’un million de rois », ne soyez pas un roi qui règne sur ceux qui sont au plus bas de l’échelle, mais faites en sorte que chacun devienne roi. C’est une très belle idée de penser que tout le monde doit être au plus haut niveau de son humanité.

Il est très important d’avoir aujourd’hui un mouvement voué à créer une nouvelle renaissance, car lors de chaque renaissance intervenue dans l’histoire, les gens allaient à la plus haute expression de la culture de la période précédente, puis, ayant baigné dans cela, l’ayant absorbé, ils créaient quelque chose de nouveau.

 La puissance de l’art dans l’éducation populaire

Pourriez-vous évoquer la façon dont Schiller concevait le rôle de l’artiste ? Je crois que sa vision a eu un impact sur d’autres artistes, comme Percy Shelley, le grand poète anglais. Dans son essai En défense de la poésie, Shelley affirme que seuls les poètes ont la capacité de réfléchir les ombres du futur et de les amener ainsi dans le présent. Sur Einstein aussi, d’une manière différente, qui disait que c’est par l’imagination que l’on en vient à saisir des choses nouvelles qui n’appartiennent pas encore au monde actuel.

Le poème de Schiller Les Artistes est l’une de plus belles célébrations du fait que la science et l’art s’inspirent mutuellement et contribuent tous deux à former une personnalité harmonieuse.

Il a écrit aussi plusieurs textes théoriques sur cette question, entre autres une critique des poèmes de Gottfried Bürger, un de ses contemporains qui suivait la méthode d’Aristote – « criez votre douleur ! » – et qui avait une très mauvaise conception de la poésie.

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Une scène d’Electre, de Sophocle, jouée en plein air à St-Geniès-de-Fontedit (Hérault).

Schiller saisit cette occasion pour décrire ce que l’artiste doit être : l’artiste a la capacité unique d’émouvoir et de pénétrer jusqu’aux mouvements les plus intimes de l’âme. Et parce qu’il a ce pouvoir, il doit exiger de lui-même les critères les plus élevés. Schiller demande à l’artiste d’être cet homme idéal.

Il y a des chefs d’orchestre, des chanteurs qui ont réellement prouvé leur capacité à émouvoir leur auditoire. Cela veut dire qu’au moins au moment de l’interprétation, ils ont été l’humanité. Votre art, dit Schiller, doit avoir du sens et toucher aux questions universelles ; cela ne peut se résumer à des arabesques arbitraires. Il s’oppose en cela à Kant, pour qui l’arabesque est l’incarnation de la plus haute beauté, car il s’agit d’ « une finalité sans fin spécifique ». Autrement dit, car elle est dénuée de sens !

Dans sa pièce La fiancée de Messine, Schiller dit que le rôle de l’art est de nous rendre libres, et pas seulement pendant la représentation. Celui qui assiste à un concert ou à une pièce est touché par la puissance de l’œuvre, et ce pouvoir persiste par la suite.

Je suis convaincue qu’il y a une grande part de vérité dans cela. Lorsqu’on voit quelque chose d’horrible, du théâtre « contemporain », ou des interprétations contemporaines du grand art classique, ou même une mauvaise pièce de théâtre – cette forme d’art exerce aussi un puissant effet, cette fois très négatif, sur l’âme humaine. Quand je regarde quelque chose de laid, ces images me hantent pendant plusieurs jours.

C’est pourquoi Platon pensait, par exemple, que les enfants ne devaient pas regarder les pièces de théâtre des célèbres tragédiens grecs. Car elles traitent de meurtres en famille, de vengeance, d’événements particulièrement sanglants. Et l’esprit des enfants ne devrait pas être influencé par une telle laideur. Si Platon et Schiller voyaient ce que sont devenus aujourd’hui nos divertissements de masse – violence, terreur, pornographie – ils diraient que nos enfants n’ont aucune chance de devenir de véritables êtres humains.

Je pense donc que l’art doit se situer au niveau où l’exige Schiller. Et c’est tout à fait possible, car Schiller, à l’instar de Nicolas de Cues (qu’il connaissait peut-être), dit aussi qu’après avoir goûté, ne serait-ce qu’une fois, à la douceur de la vérité et de la beauté, on ne peut plus rien désirer d’autre. Lorsque la population, ayant eu accès à l’art classique, goûtera à cette source, elle deviendra passionnée pour cette forme d’art.


[1Né en 1759 en Allemagne, mort en 1805, Schiller a écrit la célèbre Ode à la joie, poème repris par Beethoven dans sa Neuvième Symphonie.

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