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Discours de Jacques Cheminade

Au-delà du Pont terrestre eurasiatique, Le paradigme culturel de ce millénaire

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2001

Cette intervention de Jacques Cheminade à la conférence de l’Institut Schiller, à Kiedrich, le dimanche 16 septembre 2007, faite à titre personnel, est ici soumise à nos lecteurs aux fins de documentation.


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Tout d’abord, je tiens à dire quelque chose à Amélia [Boynton Robinson, ndlr] : je porte un rêve. Un rêve qui n’en est pas un car vous êtes tous ici dans cette salle. Surtout, bien d’autres après vous se joindront à notre combat. Partagé, ce rêve devient projet politique, mission de changer notre société pour que les générations à naître vivent dans un monde meilleur. C’est ce qui m’est venu à l’esprit ce matin, à l’aube, pendant que je préparais cette intervention.

Ce dont nous avons débattu ici au cours de ces deux journées, nous comme unité de diversités, offre la preuve que l’idéal, les idées, est ce qui transforme le réel, constitue l’esprit même du réel. Ainsi, la politique n’est pas un pathétique jeu de pouvoir, un rapport de forces, un cirque romain pour exprimer un rapport de forces, mais une aspiration, un désir de justice, un combat dans lequel la partie la plus intime de nous-mêmes s’engage pour le bien commun. Ce qui signifie que pour être fidèle à la vérité, pour être digne de notre engagement public, nous devons éduquer nos émotions, changer la façon dont nous pensons, changer la manière même dont notre pensée jaillit pour accomplir ce que nous savons être juste ; Le paradigme culturel pour le millénaire à venir, ce nouvel âge de Raison espéré par Friedrich Schiller, exige que nous relevions ce défi fondamental.

Lyndon LaRouche, dans son texte du 29 août 2007, « Comment l’espace se trouve organisé », nous transmet ce message avec les paroles suivantes :

« Ainsi, je dois vous mettre en garde, car si vous en venez à penser que vous êtes parvenu au moment d’assurer le leadership d’un pays en crise, l’épreuve cruciale n’est pas simplement dans ce que vous dites, ou même dans ce que vous pensez sur tel ou tel sujet ; ce qui est alors en jeu est simplement votre manière de penser sur presque tout. Ce que vous êtes, vous devez l’être ainsi, de manière universelle. (...)

« Des citoyens avisés sélectionnent leurs principaux dirigeants non en raison de ce qu’ils livrent de leur pensée par petites tranches, mais en estimant la manière dont la carte discernable de leur esprit conduira ces candidats à prendre leurs responsabilités personnelles dans les conditions des crises futures. (...)

« A l’opposé du comportement des formes inférieures de la vie, les idées relevant de principes universels, physiques ou artistiques, sont les plus importantes ; elles sont à distinguer de toutes autres idées simplement nouvelles ou vieilles, et constituent les seuls facteurs réellement déterminants dans la formation de l’histoire humaine. »

Ce sont là des paroles lourdes. Pour mieux comprendre ce qu’elles signifient, examinons d’abord, même si c’est brièvement, la cage mentale dans laquelle notre société nous enferme, le processus de sélection par le bas auquel elle nous assujettit. A une économie basée sur l’auto-cannibalisation et l’émission de capital fictif - le règne absolu des profits à court terme - correspond une culture de la mort, reposant sur la mortalité, le culte du présent contre le destin des générations futures, comme si la vie humaine était un jeton de casino mondialisé.

Il s’agit du système de Paolo Sarpi, Galilée, Francis Bacon et René Descartes, le système d’une oligarchie féodale de la terre renaissant sous la forme d’une oligarchie financière et marchande. Ses actes, sa façon même de faire, la conduisent à démanteler la vie humaine. Nous assistons au spectacle même du démantèlement de la vie. En vue de cet objectif, elle divise l’être humain en deux parties, engendrant une entité émotionnelle dans laquelle les émotions se trouvent découplées de l’action cognitive, assez bien nommée par Robert Musil un « homme sans qualités », et même « sans particularités ».

D’un côté se trouve un univers mécaniste, celui de l’entendement formel, avec des formes et des figures fournies par les sens et organisées mécaniquement, la rigor mortis de la logique mathématique. De l’autre se situe le « sensible », exclu de la raison et livré à ce que Pascal appelle « la folle du logis », ou bien, si vous préférez une image plus masculine, à un Seigneur dont les mouches ne tournent pas au-dessus de la tête mais sortent de sa braguette déboutonnée.

Ce moi divisé est incapable de connaître, parce que la connaissance ne peut exister que comme ascension du sensible vers l’intelligible, vers l’univers du cognitif, et c’est cette ascension que l’oligarchie détruit par une contre-culture avilissant le sensible.

Friedrich Schiller, dans ses Lettres sur l’éducation esthétique de l’homme, écrites pendant le cours de la Révolution française, a déjà identifié les deux côtés de ce moi divisé : le « barbare », qui agit en fonction de dogmes et de formules, s’efforçant d’éliminer l’autre, physiquement ou sous un flot de sophismes, et le « sauvage », livré à ses instincts, émotion livrée à elle-même, prédatrice entre rage et désir.

La forme actuelle de contrôle oligarchique ou de mise en esclavage de l’esprit humain manipule le sensible et le réduit au sensuel, puis dégrade le sensuel en sexuel et finalement, ouvre la porte à une culture de la mort : Eros conduisant à Thanatos, le projet même du Congrès pour la liberté de la culture, l’opération « culturelle » des services anglo-américains, dénoncé par France Stoner Saunders et exposé par les travaux de notre mouvement dans toute l’ampleur de ses implications. Comme cela marche ? L’homme se trouve réduit à un animal - un animal bien nourri et bien entraîné pour les classes supérieures de la société, un animal habitué à la servitude volontaire pour les classes inférieures - à travers la destruction de son moi intime. Mis ainsi en condition, l’homme ne peut plus changer le système dans lequel il se trouve pris au piège parce qu’il a perdu la source de la connaissance et ne peut plus dès lors découvrir les lois de l’univers afin de le changer, de le rendre meilleur et de rendre meilleurs ceux qui l’habitent. Il n’y a ainsi plus d’horizon, plus de moyen pour lui de sortir de sa cage, car il se trouve incorporé dans le système par la manipulation de ses sens, de la même manière qu’un journaliste « incorporé » dans l’armée américaine en Irak devient incapable de comprendre de quel sorte de jeu il se trouve prisonnier car son environnement est contrôlé.

Le pessimisme culturel l’emporte alors, et si cet homme est suffisamment brisé, il devient un tueur dans un Humvee ou un accro aux jeux vidéos, prêt à frapper, entraîné à tuer sans inhibition comme dans Counter Strike. Même si l’immense majorité de ceux qui « jouent » ne deviennent pas assassins ou se suicident, la contre-culture de ces jeux tue quelque chose de fondamental en vous-même, vos émotions humaines, le principe d’immortalité. Elle vous plonge dans un présent de violence et d’action-réaction, dans lequel votre attachement aux autres êtres humains et à votre propre capacité de concentration créatrice - votre « penser long » - se trouve détruits.

C’est de manière analogue que la Révolution française a été déviée de son cours lorsque le goût du sang versé lui a été inoculé à la prise de la Bastille. Une société dépourvue de transcendance par les Lumières françaises et anglaises et réduite à un arrangement de sensations - le frottement de deux ou plusieurs épidermes - produisit un homme aux émotions incontrôlées, le sauvage ou le barbare de Schiller, ou les deux à la fois, proie d’un culte de la mort que Napoléon étendit plus tard à l’échelle de l’Europe par sa politique impériale prédatrice et auto-destructrice.

Regardons maintenant les hommes d’aujourd’hui, regardons en face notre contre-culture qui éradique le fondement même sur lequel l’esprit humain se développe, la capacité d’entendre, le principe de composition musicale détruit par des orgies de bruit. Ce qui se trouve promu est l’outing d’appétits bestiaux, par un moi devenu si égotiste, si emmuré dans ses sensations qu’il échappe à la réalité en se réfugiant dans un monde virtuel, avec des corps virtuels, les « avatars » de Second Life ou les « amis », les friends du plus communautaire Facebook, ou du Myspace de Murdoch, ou le britannique Bebo, ou encore Asmallworld, ou Friendstar, ou LinkedIn, ou Mash de Yahoo ou encore Netvibes. Là vous êtes entertained - occupé - dans la quête anxieuse d’amis, d’amis associés à votre plaisir de séduire, au marketing virtuel de votre ego égotiste. Friends, friends, trouvez la bonne communauté d’amis à laquelle appartenir, donnez votre nom, votre adresse, vos photographies retouchées et votre date de naissance, faites-nous part de vos opinions politiques, de vos croyances religieuses, des diplômes que vous avez obtenus, de vos « jobs », de votre statut relationnel (relationship status) : « Célibataire » ? « Poursuivant une relation » ? « Engagé » ? « Marié » ? ou « C’est plus compliqué » ? Cela n’a pas d’importance, ce qui compte c’est de se faire des amis, « friends, friends, friends », des amis qui vous attendent partout, qui vous veulent tous du bien.

Alors votre petit moi narcissique vous contrôle par le bas, tandis que toute l’information disponible sur votre vie privée se trouve collectée par le réseau, aspirateur de vos « goûts » et « dégoûts ». Alors vous êtes détruit en tant qu’être humain, vous vous êtes jeté en pâture dans le réseau, vous êtes devenu la chair à canon du système. Vous êtes un pion exo-dirigé au sein d’une foule solitaire virtuelle, bien au delà de ce contre quoi le sociologue américain David Riesman avait mis en garde au milieu du XXe siècle.

Ne dites pas que vous êtes trop malin ou trop vieux pour tomber dans le piège. Mettez d’abord votre esprit en ordre. Et rappelez-vous l’histoire de la grenouille française. Si vous la jetez soudainement dans l’eau chaude, elle sautera par réflexe hors du récipient. Mais si vous la mettez dans de l’eau froide, puis tiède, puis de plus en plus chaude, elle se sentira de plus en plus à l’aise - certains l’aiment chaud - jusqu’à ce qu’il soit trop tard. C’est ainsi que se perd tout sens de la température. Vous êtes cuit. La zone de confort est devenue milieu de mort.

Souvenez-vous du type de propagande répandu par les services de Josef Goebbels. Quelques films étaient ouvertement pro-nazis, mais le plus grand nombre étaient des « divertissements » visant à étourdir ou à étouffer les spectateurs, à les désorienter par rapport à la réalité. Maintenant, regardez les « divertissements » produits aujourd’hui à Hollywood, et comparez-les à ceux de Goebbels, en oubliant pendant un bref instant le contexte historique. Les films de Goebbels sont des bluettes ou des contes de fée, comparés aux films gore produits à Hollywood. Il s’agit d’un signe de ce qu’on nous prépare, du monde à venir, si nous ne changeons pas de paradigme culturel.

Nous n’avons pas à faire face à un débat d’idées, juste ou injuste, mais à la destruction du fondement même sur lequel des êtres humains peuvent construire un débat d’idées. A l’émission de créances monétaires fictives correspond un être humain fictif incapable de comprendre ce qu’est une crise systémique parce qu’il a été enraciné dans le système par sa peur et sa cupidité ; il est devenu un instrument virtuel du système.

A ce stade de notre démarche nous avons atteint ce qui est en jeu dans le Pont terrestre eurasiatique : libérer l’esprit humain de l’esclavage et de la destruction en participant à un projet visant à changer la société, une ardente obligation. Le Pont terrestre eurasiatique ne peut pas être réduit à une chose en soi, à un schéma mécanique que l’on ajouterait à la manière actuelle de penser. Il ne peut être inclus, incorporé dans la manière actuelle de penser, parce qu’en définissant un horizon meilleur pour l’avenir, en ayant pour dessein le bien commun de générations à naître, il constitue une arme pour détruire la contre-culture que je viens de décrire. Il s’agit de l’arme la plus efficace pour détruire la manière actuelle de penser - ou de ne pas penser - car il rouvre les portes à une nouvelle culture de l’espérance, un optimisme culturel contrant la culture de la mort aujourd’hui dominante.

S’agissant de l’espace et du temps, je vous montre maintenant deux manières de voir le Pont terrestre eurasiatique qui sont autant de défis à notre façon habituelle de voir les choses. Il s’agit non d’un objet fixe mais d’un agent de transformation. Tout d’abord, pour ce qui est de l’espace, regardez le Pont terrestre eurasiatique et le lien Eurasie-Amérique par le détroit de Béring, vu depuis le Nord

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. Un autre « sens du monde » se dessine, par delà tout préjugé spatial. Ensuite, je lance ici un appel à la production de cartes holographiques (c’est la dimension du temps), basées sur le temps nécessaire à parcourir la distance d’un point à un autre, avec les moyens de transport à grande vitesse prévus, et non sur la distance elle-même. Ces cartes montreront combien l’espace-temps physique est relatif, et comment le Pont terrestre eurasiatique va rapprocher et rassembler toutes les composantes de l’humanité dans un projet de développement mutuel. Je voudrais appeler cette initiative cartographique « projet Fermat » de moindre temps, une cartographie de la terre qui exprime le changement de carte mentale dans notre esprit. Il serait encore plus intéressant de concevoir des cartes du monde à trois dimensions, incluant l’espace et le temps, correspondant par leur nature aux représentations volumétriques tridimensionnelles de la Table des éléments de Mendeleïev dans sa version isotopique nécessaire, elle aussi, à notre future stratégie technologique. Nous composerons ainsi un monde par delà la platitude, riemanien dans son devenir.

Imaginons maintenant en termes sociaux - c’est à la portée de nos esprits et de nos mains - un univers anti-euclidien, « anti-platitude », inspiré par le travail coopératif, dans lequel travailler pour l’avantage d’autrui devient la chose naturelle à accomplir. Voici le changement paradigmatique pour le millénaire à venir, un monde dans lequel la souveraineté de chaque individu humain correspond à la souveraineté de chaque Etat-nation souverain pour l’avantage des générations à naître. C’est l’univers du Pont terrestre eurasiatique, un développement mutuel au sein d’une communauté de principe, une culture produisant « naturellement » de jeunes adultes pourvus de leadership, c’est-à-dire responsables de tout et de tous.

Imaginons, par les yeux de notre esprit, un monde dans lequel savants, chercheurs, ingénieurs, travailleurs qualifiés de tous les pays oeuvrent ensemble autour d’un vecteur scientifique, étudiant et expérimentant les bénéfices technologiques d’un flot constant de nouvelles découvertes et voyageant d’un bout à l’autre de la terre pour partager les avantages de leur travail.

L’attachement des baby-boomers et des post soixante-huitards à de petites querelles et de médiocres désirs s’évapore, l’attention égoïste à « ses besoins intimes » disparaît, laissant place aux yeux du futur, une pensée à long terme portée par une certaine idée de développement mutuel. Dans ce nouveau contexte, il pourra être compris que le progrès des uns n’est pas obtenu au détriment des autres, comme le croient malheureusement ceux qui habitent la jungle libérale actuelle, mais que le « progrès » est un objectif commun de l’humanité. Vous êtes alors libérés de votre égoïsme et vous vous sentez mieux. Ah ! Quel soulagement ! Quel soulagement ! Vous êtes libérés de votre auto-assujettissement.

Qu’avez-vous donc fait ? Vous avez créé une structure sociale propre à promouvoir l’action créatrice souveraine, cette création n’étant pas incorporée dans la structure, mais la structure étant comme une piste de décollage vers de nouvelles découvertes, une piste vers un par-delà meilleur.

C’est pour cela même que le Pont terrestre eurasiatique n’est pas une chose en soi, sujet à des discussions techniques sur ses mérites propres - ses mérites peuvent être discutés en tant que tels, mais il ne s’agit pas de sa raison d’être - il s’agit d’abord d’un levier pour transformer la société. Par delà un vecteur scientifique et un moyen politique d’éviter la guerre, il est un moyen pour l’homme de définir sur terre les moyens et les conditions pour explorer l’espace et le temps, pour « bondir » d’une identité « terrestre » à une identité « solaire », à la mesure du système solaire à découvrir et explorer à partir d’une économie et d’un travail coopératif terrestre permettant cette découverte et cette exploration.

Voilà la culture du millénaire à venir. Voyons maintenant quelque chose de crucial sur Kepler, puisque nous parlons d’une « identité solaire ». Kepler a découvert la gravitation universelle, mais pas comme une chose en soi. Ce qu’il a découvert est essentiellement le principe fondateur à partir duquel toutes les mathématiques physiques compétentes ont été ultérieurement développées. Le principe en cause n’était pas la gravitation universelle en soi, mais le principe sous-jacent à toutes les mathématiques physiques modernes.

En ce sens, l’on peut dire que notre Pont terrestre eurasiatique est - enfin - la destinée manifeste de l’univers képlérien, la structure à laquelle Kepler a ouvert la porte et pour laquelle il a créé les conditions, un processus maintenant continué par Lyndon LaRouche et tous ceux qu’il inspire. Il s’agit d’un changement dans la carte de nos esprits, hors de la cage mentale de ces derniers siècles, un changement dans la manière dont nous pensons au sujet de presque toutes les choses, et dont nous chantons en accord avec cette pensée créatrice au sein de la chorale humaine.

Nous entrons heureusement dans le temps d’une culture de la découverte, pourvu que nous nous battions pour elle, un monde nouveau de vraies relations humaines, opposé au Meilleur des mondes d’Aldous Huxley, opposé au monde de ceux qui, en France, produisent une revue sous ce nom, opposé à l’univers des tueurs d’humanité anglo-hollandais et à leur culture de la mort.

Faisons un pas plus loin, comme LaRouche nous en lance le défi. Quel est cet univers « vrai » de véritables relations humaines ? Comment peut-on discerner, découvrir les principes physiques universels qui définissent la culture du millénaire à venir ? Sur quelle structure humaine le Pont terrestre eurasiatique est-il basé ?

Pas sur le témoignage des sens, qui est le « problème » des lumières anglaises et françaises du XVIIIe siècle, pas sur le témoignage des sens organisé suivant les diktats d’une logique formelle - induction et déduction, pas sur ce qu’Edgar Allan Poe appelle dans Eurêka les méthodes traînante et rampante. L’esprit humain n’accède pas à la connaissance par l’oeil et/ou l’oreille, mais à travers l’expérience paradoxale de la compréhension d’un phénomène en comparant la perspective de la vision et les harmoniques de l’ouïe. C’est ce que Lazare Carnot, continuateur de Leibniz, appelle la géométrie physique de l’oeil et de l’ouïe, raison pour laquelle la peinture de Léonard de Vinci et l’école de Bach et de Mozart, avec Francoeur, étaient enseignées comme formant une unité au sein de l’Ecole polytechnique, scientifique par son objet. Art et science comme unité de l’esprit : c’est cette culture à laquelle nous sommes en train de redonner naissance, la juxtaposition ironique des deux sens humains apparemment contradictoires pour « contraindre » l’esprit à établir une harmonie par delà leur témoignage, avec l’univers harmonieusement ordonné du système solaire képlérien, de la table des éléments de Mendeleïev et de l’organisation du système isotopique pour la stratégie industrielle à venir.

C’est ici la culture de notre « Pont terrestre », la communication de la vérité, d’objets intellectifs, d’un être humain à un autre par delà le témoignage des sens, à travers la capacité rétablie d’une ascension vers l’intelligible, l’eidos, l’idée, en partant de nos perceptions sensorielles contradictoires après y avoir « remis l’ordre de l’esprit ».

A travers, donc, l’ascension - partant de perceptions sensibles apparemment contradictoires - vers l’intelligible, et non pas à travers le décodage d’un ensemble de règles du jeu fixes ou constantes, comme si le Créateur s’était rendu lui-même impuissant en créant un univers à caractères fixes au sein duquel il nous aurait réduit à l’état de machines logiques performantes ou de plantes à comportement biologique. Envisager un tel individu humain paraît une perversion de l’esprit. Suis-je donc en train de divaguer ? A-t-on pu en arriver là ? Oui, puisque La Mettrie, au XVIIIe siècle, a conçu un « homme-machine » et un « homme-plante », conception folle mais cohérente, car il s’agit de l’univers mortel implicite dans tous les réductionnismes, la caricature utile de ce que nousdeviendrionssanslelevierd’unprojetmobilisant nos facultés créatrices, suscitant notre part d’immortalité, comme le Pont terrestre eurasiatique.

L’univers se trouve au sein de notre esprit, art et science, dans notre effort pour découvrir et améliorer, au point où notre quête du meilleur de nous-mêmes rejoint notre recherche pour le meilleur de l’autre, ce moment de la découverte humaine où la compassion pour autrui, l’autre encore « ni vu ni connu » des générations futures, s’exprime dans la découverte et la communication d’un principe physique universel, la substance même de toute relation humaine vraie.

Le langage mental se met alors en harmonie avec l’univers et autrui, dans le mouvement ascendant vers l’intelligible. Evoquons ici deux choses, ironiquement similaires. L’univers mental d’Helen Keller, qui ne disposait pas d’un sens fonctionnel de la vue ou de l’ouïe, mais qui cependant prit conscience du monde réel et contribua à l’avancement de la science, et le moment où, dans un théâtre, les lumières s’éteignent, ou lorsque nous sommes face à un ciel noir, sans étoiles. Il s’agit de l’expérience de la perte - ou de la non-existence - de repères sensibles, l’expérience passionnément inquiétante de quelque chose qu’on ne peut voir ni entendre, sauf au sein de notre esprit, purement et seulement dans notre esprit. C’est le défi de la question existentielle fondamentale : « Qui suis-je ? » « Je ne sais pas qui je suis pour toi. » La seule réponse qu’on puisse y apporter relève d’un concept par delà ce qu’on peut voir et entendre, de la situation la plus intime dans laquelle le choix est entre l’agonie du doute et la capacité mentale de créer à l’image du Créateur, de faire quelque chose que jusque-là personne n’avait jamais fait, comme Shakespeare le fait dire à Prospero, quelque chose fait « pour la première fois », par delà tous les repères connus. Voilà la culture du Pont terrestre eurasiatique, de l’exploration spatiale et des vraies relations cognitives entre individus humains, notre culture à venir.

Hélas, diront certains, comme nous en sommes loin ! C’est utopique ! C’est si beau que ça ne pourra jamais être vrai, que ça ne pourra jamais exister !

Alors, face à ceux-là, pensez à de Gaulle arrivant à Paris le jour de sa Libération et devenant poète à ce moment-là - ce qui n’était pas évident si l’on considère le de Gaulle des années trente ; pensez à Roosevelt inaugurant la Tennessee Valley Authority ou dénonçant les « monarchistes de l’économie » dans son discours inaugural ; pensez comme Kepler ou Bach, comme nos jeunes s’efforcent avec joie de le faire dans quelque sous-sol américain ou ailleurs dans des catacombes. Dites à tous ces professionnels du doute, ces professionnels anaux de l’analyse, consciemment ou inconsciemment cartésiens, que leur corps physique même ne serait pas parmi nous si leurs ancêtres avaient « pensé » et douté comme eux. Rien à faire. Pssstt ! Evaporés.

Nous devons ainsi mener le seul combat qui mérite de l’être, au regard de notre avenir d’hommes, celui que nous menons pour délivrer l’humanité de ses chaînes, de la sortir de ce « nouvel âge des ténèbres » dont LaRouche nous a parlé hier, qui la menace et où elle commence à plonger.

Maintenant, j’ai gardé le meilleur pour la fin. Il s’agit de la question du sublime, de ce que Friedrich Schiller appelle le sublime. Notre culture, celle du millénaire à venir, n’existera pas, ne pourra pas exister sans le sublime.

Quand nous faisons face, comme aujourd’hui, à un terrible défi, à la terrifiante offensive pour détruire ce qui est humain en l’homme, quand le principe même de société humaine se trouve bafoué, quand la plupart des êtres humains prétendent ne pas s’en apercevoir, il y a quelque chose en nous-mêmes qui nous pousse à nous lever et faire face, même si nous ne savons pas toujours pourquoi. Le mal affronté exige alors un ordre supérieur de raison, une force d’âme se mobilise. Nous souffrons de la violence faite à nos sentiments et à nos sensations, mais nous refusons cependant d’être leur esclave. Par delà le sentiment esthétique du beau, c’est l’instant du sublime, lorsque notre raison s’impose par delà le sensible, sans la lumière des sens, comme la pensée d’Helen Keller ou la nôtre face à un ciel sans étoiles.

Cela correspond, physiquement, au défi des forces déchaînées de la nature, comme la fois où j’ai dû adopter un comportement pour moi sans précédent face à un ouragan, en Amérique centrale.

Politiquement, on pourrait appeler cela faire face à un ouragan moral. Mentalement, il s’agit du défi de l’acte créateur, lorsque vous vous demandez au plus intime de vous-même : « En serais-je capable ? A quoi bon lutter ? Quel est le sens de ma vie ? » C’est alors que vous pensez en quoi vous pouvez contribuer à l’avenir de vos « frères humains », comme le disait Villon, et vous vous battez, pas avec un instinct de survie animal, mais avec la passion humaine de devenir un meilleur être humain pour les autres, de goûter à votre gorgée d’immortalité par delà une situation où votre corps se trouve menacé de mort, ou votre esprit mis en cause, ou les deux en même temps.

Vous ressentez ce que Schiller et Shelley, tous deux, ont vu comme la forme la plus élevée de joie humaine, même si elle ne peut s’atteindre qu’à travers de grandes souffrances.
Beethoven, avec Schiller et Shelley, a à ma connaissance la plus parfaite idée de ce que c’est lorsqu’il écrit, le 27 juillet 1822 : « Quel homme malheureux heureux je suis. »

Le sublime est ainsi ce que nous devons maîtriser au sein de nous-mêmes afin de mener aujourd’hui notre combat pour la justice. Au-delà, face aux défis à venir de ce millénaire, il doit devenir en nous comme un sixième sens, au dessus des autres, là où la raison s’exprime dans l’action, parce qu’il se trouve nécessairement associé à tout processus de découverte. Ajoutons que nous ne manquerons pas de défis. Etant encore dans l’enfance de l’humanité, les principaux se trouvent devant nous.

Avec notre Pont terrestre eurasiatique, ouvrons donc des portes à une société du beau et du sublime, et repensons un instant à Beethoven. Républicain convaincu, il vécut muré dans la Vienne des décrets de Carlsbad et de Metternich. Il fut emprisonné dans sa surdité, alors que la musique était tout pour lui. Il ne put pas avoir une relation durable avec une femme partageant les conceptions les plus profondes et les plus passionnées sur l’homme et la nature parce que celles qui pouvaient le comprendre et l’aider dans son oeuvre se trouvaient hors de portée, comme Joséphine de Brunswick.
Contre tout espoir, cependant, Beethoven lutta de toutes ses forces pour « casser la gueule au destin », pour donner naissance à un monde dans lequel les hommes « pourraient vouer leurs efforts à autre chose qu’à se libérer de leurs chaînes ». Il savait que de son vivant il ne lui serait pas donné d’assister à sa victoire sur le destin, mais il crut jusqu’au bout que, mortel, il pourrait cependant nous donner, offrir à la postérité un principe d’immortalité à travers ses oeuvres, et il remporta ce combat.
Maintenant, imaginons un monde où Beethoven et Amelia Boynton Robinson seront les repères pour les êtres humains, où tous nos amis du passé - Platon, Leibniz, Riemann, Schiller, Rabelais, Kepler, Carnot - seront toujours avec nous et nos amis du présent, vivants dans nos esprits. Pensons à Léonore, qui risqua sa vie pour Florestan et, à travers lui (pensons à la scène des prisonniers retrouvant la lumière), pour l’avenir de l’humanité. Voici devant nous un monde dans lequel nos idées, les idées de Lyndon LaRouche, d’Helga Zepp-LaRouche et de tous ceux qui les ont précédés deviennent, à leurs côtés, les références, les raisons d’être de chaque jour, et non les exceptions d’un jour comme aujourd’hui. Et voici que nous entendons la danse triomphante du dernier mouvement de l’Héroïque, après la marche funèbre, sur le thème devenu familier de Prométhée.

L’Agapê, l’amour de l’autre sans rien attendre en retour sinon l’espérance, est le paradigme culturel du millénaire à venir. « Quel homme malheureux heureux je suis. » Cet homme « heureux malheureux » a toujours souligné « la nécessité éternelle de recommencer et de recommencer toujours ce qui semblait être accompli ».

Je le vois inscrivant, sous les premières notes du finale de son dernier quatuor, le 16ème, l’opus 135, les mots qui expriment la résolution de tous ceux qui s’engagent pour remplir leur mission : « Muss es sein ? Es muss sein ! » Le faut-il ? Il le faut !

Il peut s’agir d’une « schwergefasster Entschluss », d’une résolution difficile à prendre, mais c’est notre engagement le plus public et le plus intime : « Es muss sein ! »

Le jeu en vaut la chandelle. C’est le grand jeu, l’enjeu d’être ou de n’être pas humain.

Et cette fois je ne vous dirai pas, comme à la fin des discours habituels, simplement « merci », mais merci à nous tous, à nos actes futurs, sur la route d’une découverte de l’autre et du monde qui ne se terminera jamais. Es muss sein !


A la fin de son discours, Jacques Cheminade a prononcé les paroles suivantes :

« Je veux maintenant vous montrer quelque chose qui, dans notre paysage mental, doit être ajouté au discours prononcé par José Lopez Portillo aux Nations unies, en 1982, que vous avez pu voir et entendre hier matin (*). Je vous présente donc l’intervention de Thomas Sankara devant l’Organisation de l’unité africaine, le 29 juillet 1987, alors qu’il était président du Burkina Faso. »

(Pour voir ce discours de Thomas Sankara, cliquez ici)

Après que les spectateurs eurent vu cette intervention sur vidéo, Jacques Cheminade ajouta :

1) Si vous avez observé des choses semblables dans les deux discours - celui de Lopez Portillo et celui de Sankara - malgré le caractère et l’apparence très différents de ces deux hommes, vous avez eu tout à fait raison. José Lopez Portillo est toujours demeuré très proche - jusqu’à sa mort - de Lyndon LaRouche et d’Helga Zepp-LaRouche, et c’est soutenu par eux qu’il a lancé, en 1982, sa « bombe de la dette ». Thomas Sankara connaissait notre combat à travers certains de mes amis. Aujourd’hui des parlementaires français et plusieurs maires soutiennent la résolution d’Helga Zepp-LaRouche et de moi-même en faveur d’un nouveau Bretton Woods et d’une annulation de toute dette illégitime. Michel Rocard a pris également parti en faveur d’un nouveau Bretton Woods, à sa manière, et il était un ami politique d’un de mes amis qui fut responsable des affaires africaines de mon pays et connut Sankara - avant que François Mitterrand ne trahisse le vent qui se levait alors pour émanciper la Françafrique. C’est ainsi qu’aujourd’hui renaît un mouvement pour la justice en faveur des pays du Sud, en France, suivant la voie ouverte par Lopez Portillo, Sankara et LaRouche. Je vous ai montré ce discours pour que, tous, vous contribuiez à élargir cette voie.

2) Sankara est, ajoutons-le, un nom provenant d’un sage indien du VIIe siècle, commentateur des Vedanta dont l’influence s’est maintenue jusqu’à nos jours. Je vois dans cette coïncidence comme un appel au dialogue engagé des cultures et des civilisations.
En 1987, Thomas était seul - ou presque - dans son combat pour un nouvel ordre économique plus juste. Il était, ce qui est compréhensible dans les conditions d’alors, aveuglé par une vision trop africano-centriste.
Vous l’avez entendu dire dans son intervention : « Si le Burkina Faso demeure seul dans son refus de payer sa dette, je ne serai pas parmi vous à votre prochaine conférence. » Le Burkina Faso demeura seul, et Thomas Sankara - après un affrontement très dur avec François Mitterrand - fut assassiné le 15 octobre 1987, moins de trois mois après son discours du 29 juillet. Il ne fut donc pas présent, comme il l’avait dit, à la conférence de l’Organisation de l’unité africaine.

3) Aujourd’hui, le monde est davantage devenu une unité et se trouve davantage perçu comme tel. Et, à la différence de Sankara, nous ne sommes pas seuls dans notre combat. Nous n’avons donc aucune excuse pour nous dérober.

* Il s’agit du discours par lequel le président mexicain Lopez Portillo lança la « bombe de la dette » - le refus de payer une dette illégitime - et qui, faute d’appuis par d’autres dirigeants, signa son arrêt de mort politique. (Pour voir la vidéo du discours de Lopez Portillo, cliquez ici)

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