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Glass-Steagall ? C’est le système qu’il faut changer

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Entretien avec Jacques Cheminade

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En 2012, Jacques Cheminade avait axé sa campagne présidentielle sur le thème « Un monde sans la City ni Wall Street » ; ici en meeting de rue à Nancy le 30 mars
Crédit : L'EST REPUBLICAIN / A. MARCHI

Jacques Cheminade, les grandes banques sont loin d’être sorties de l’ornière : Monte dei Paschi di Siena (MPS) en faillite, Deutsche Bank accusée d’avoir maquillé 12 milliards de pertes en 2008, 6 milliards de pertes pour le Crédit agricole. M. Hollande vient de lancer sa réforme financière. Est-ce la réforme profonde à la Roosevelt qu’on nous avait promise ?

Bien sûr que non. On a vu les banquiers auditionnés à l’Assemblée nationale et au Sénat, avouer ne pas être gênés du tout par la réforme de M. Moscovici, et lui-même admettre que des propositions complémentaires soient faites pour en étendre le champ.

La question fondamentale est la suivante : comment arrêter un système qui fonctionne en créant une monnaie financière et en utilisant des produits dérivés qui dissocient la chose de sa valeur monétaire, et la titrisation qui assure que ces actifs soient liquides. Tout cela s’échange sur les marchés, et les marchés viennent ensuite contaminer l’ensemble du fonctionnement des banques dites universelles, qui sont à la fois des banques intervenant sur les marchés et des banques de dépôt et de crédit. La réforme Moscovici met-elle une barrière à cela ? Certainement pas.

Il y aura une part filialisée. Certaines opérations de trading à haute fréquence, des dérivés sur les produits agricoles, des opérations pour compte propre des banques, c’est-à-dire des activités jugées comme n’étant pas utiles pour l’économie, seront cantonnées dans une filiale qui ne sera plus protégée par l’Etat ; le reste bénéficiera toujours de la protection de l’Etat.

Or, lors de ses auditions, Frédéric Oudéa, de la Société générale, vient d’avouer publiquement que la partie qui ne sera pas protégée ne représentera que 1,5 % des revenus de sa banque. Pour d’autres, on a dit 2 %, ou 0,2 %. C’est-à-dire pratiquement rien !

Les banquiers eux-mêmes en privé disent « à quoi bon une réforme puisqu’elle a si peu d’effet ? » ; mais ils comprennent en réalité que les politiques veuillent la faire pour présenter à l’opinion un texte qui fait semblant d’intervenir.

Cela me fait penser au Guépard de Lampedusa, où Tancredi, l’un des principaux personnages (joué par Alain Delon dans le film), dit « si nous voulons que tout reste tel que c’est, il faut que tout change » , c’est-à-dire « feignons d’entrer dans le mouvement de peur que celui-ci ne nous dépasse, et ainsi nous pourrons le diriger comme nous l’entendons ». C’est cette complicité entre les services du Trésor, M. Moscovici et les banquiers qui a abouti à ces textes.

Revenons à MPS et Deutsche Bank. Ce qui est frappant, notamment dans l’exemple de MPS, n’est pas tellement qu’elle ait fait des acrobaties extraordinairement destructrices, c’est que l’Etat la soutienne. On vient de donner 3,9 milliards pour renflouer MPS, avec les fameuses obligations Monti. Voilà que ce M. Monti, qu’on présente comme un exemple de rigueur et de sérieux, soutient les opérations d’une banque qui a manifestement eu, sur les marchés, une attitude proche de la délinquance financière, alors qu’il impose la rigueur au peuple italien.

C’est l’exemple même de la collaboration entre ce système financier et bancaire qui s’est mis en place et les représentants de l’Etat. Ce n’est pas un hasard si M. Monti a eu, auparavant, des responsabilités chez Goldman Sachs et que Mario Draghi, actuellement à la tête de la Banque centrale européenne, a été le vice-président pour l’Europe de Goldman Sachs à Londres. On a là une sorte d’inceste financier auquel il faut mettre fin. Or la réforme de M. Moscovici n’aboutit en rien à cela.

On a l’impression que le gouvernement essaie de se rattraper, montant soudain toute une opération pour durcir la loi, pilotée depuis l’Elysée, et qui aboutirait à toutes sortes d’amendements. Que dites-vous de cet effort ?

Des députés nous on dit : on ne peut pas faire ce qu’il faudrait, c’est-à-dire Glass-Steagall, séparer les banques elles-mêmes, avec d’un côté des activités de dépôt, de paiement et de crédits, et de l’autre, des activités d’intervention sur le marché. On ne peut pas le faire. Donc, on rentre dans une logique d’amendements en partant du terrain défini par M. Moscovici.

Ce sont les fameux ciseaux de Karine Berger, la rapporteure du projet à l’Assemblée nationale. Elle dit : voilà, on peut en mettre plus dans la filiale qu’il s’agit d’isoler. Messieurs, vous avez des ciseaux, utilisez-les, si vous n’êtes pas satisfait de l’avis qu’on vous présente. Coupez davantage, au lieu de 1 %, mettez 5 %, mettez 15 %, mettez ce que vous entendrez.

Alors, toute une logique d’amendements s’est mise en place, mais il s’agit de ne pas remettre en cause le texte de M. Moscovici, de rester à l’intérieur de sa logique, sans remettre en cause le système, sans parler de la séparation stricte entre les banques de dépôt et de crédit et celles de marché, qui est seule de nature à arrêter l’inceste financier.

Qu’apportez-vous dans ce débat, où tant de techniciens et d’experts prétendent avoir déjà tout dit ?

D’abord, sortir du terrain où se déroule ce débat. Vous avez un texte que je viens de lire, Réforme bancaire, mythes et réalité , de la Fédération bancaire française, qui attaque toute réforme en disant, tout va très bien dans le meilleur des mondes possible. De l’autre côté, vous avez d’excellentes critiques formulées par Finance Watch , Thierry Philipponnat, Jean de Maillard, Laurence Scialom pour Terra Nova , Jérôme Caze, Gaël Giraud et Alpha Value.

Ce débat reste cependant au niveau technique, au niveau de ce qu’il faudrait faire pour avoir un bon système bancaire. Il est utile parce que, à notre sens, Glass-Steagall, ce n’est pas une meilleure technique bancaire en tant que telle, c’est arrêter une mécanique devenue folle. Mais personne ne le pose de ce point de vue-là – sauf peut-être Jean de Maillard ?

Ce système s’est mis en place progressivement depuis une quarantaine d’années, en particulier depuis 1957, l’époque où apparaissent les eurodollars. On a de plus en plus laissé les banques opérer sans contrôle et en déréglementant. Alors, il s’est créé des produits de plus en plus exotiques. Il s’est créé les produits financiers dérivés, qui permettent de parier sur les prix à venir et non plus sur la chose réelle. La chose et sa valeur monétaire ont été dissociées. Ça, c’est un premier effet de ce qui se passe aujourd’hui.

Le second est la titrisation, qui rend liquides les marchés : on peut y échanger ces choses partout et à tout moment. Et c’est l’intervention des banques sur ces marchés qui s’est organisée de cette façon. On ne peut pas dire que c’est le problème de telle ou telle banque, il faut dire que c’est un système financier qui est dû à la complicité entre les dirigeants politiques des Etats, les dirigeants du système bancaire et ce que nous appelons l’univers de la City et de Wall Street, cet Empire de tradition britannique.

Certains nous diront : vous dites n’importe quoi ! Regardez, il y a des banques de dépôts qui ont sombré, comme Northern Rock, qui était dans sa forme une caisse d’épargne, et d’autres comme Lehmann Brothers, qui étaient des banques de marché, qui ont sombré aussi. La séparation entre ces deux formes de banques n’a donc aucun sens ! C’est l’argument de Christian Noyer, le gouverneur de la Banque de France.

Or, ce qu’on oublie de dire, c’est que le conseiller de Northern Rock sur les marchés était Lehmann Brothers, et que les titrisations de Northern Rock passaient aussi par Lehmann. On a donc bien cet inceste financier, et voilà un argument qui se retourne contre M. Noyer.

Quelles sont donc vos propositions pour changer la donne ?

Il faut sortir de ce système de monnaie financière qui conduit à la destruction de tout, parce que maintenant, nous en sommes à l’étape où les banques n’ayant plus la possibilité de survivre font du chantage aux Etats pour qu’ils les renflouent. En Europe, on a la BCE qui, avec Mario Draghi, a ouvert complètement ses guichets aux banques qui lui présentent des titres toxiques, en contrepartie de quoi on leur fournit des liquidités, qui ne vont d’ailleurs pas à l’économie. Aux Etats-Unis, c’est « l’assouplissement quantitatif » de M. Bernanke.

A travers les banques centrales, partout dans le monde, avec des systèmes différents, on sauve les banques – au détriment de quoi ? Au détriment d’une monnaie correspondant à ce qu’était autrefois la monnaie des banques centrales, davantage liée à l’économie réelle. Pour soutenir cette monnaie financière des banques, on crée un système où les Etats à leur tour deviennent intervenants sur le marché pour soutenir ces banques, et ce faisant, appauvrissent la société parce qu’il n’y a plus d’argent pour assurer son avenir.

Les banquiers prétendent que les grandes banques universelles sont les plus à même de nourrir une économie qui, en Europe, est très dépendante de crédits bancaires. Qu’en est-il ?

C’est absolument faux. Fin 2010, on a examiné le portefeuille de prêts de 32 banques européennes. Pour les dix plus grandes, leurs prêts ne représentaient que 36 % du total de leur bilan (et même moins en France), alors que pour les dix plus petites, les prêts représentaient 75 % de leur bilan. Or, l’activité des prêts est une bonne approximation de l’activité bancaire directement utile à la société. On voit donc que ce sont les petites banques qui apportent le plus à l’économie, en pourcentage.

Il faut donc considérer la crise dans sa globalité, comme un système, et ne pas voir un point de technique bancaire.

Vous avez préparé vous-même un contreprojet de loi, pouvez-vous nous en dire un peu plus ?

Outre des mesures très précises pour arriver à la séparation stricte des banques, ce projet contient toute une série de mesures complémentaires. Les produits dérivés ne doivent plus pouvoir exister, hormis ceux couvrant une opération réelle, par exemple une production agricole ou industrielle, dont on ne connaît pas le prix et qu’on veut pouvoir assurer. Mais sûrement pas comme des dérivés qu’on achète et qu’on vend, et qui reviennent à détenir une assurance sur un bien qu’on ne possède pas.

Ce que nous ajoutons, c’est qu’il faut une politique de crédit public, parce qu’après la séparation des banques, il n’y aura pas assez d’argent pour faire du crédit futur. Il faut mettre en place un système de crédit public comme on en a eu chez nous après la guerre, ou chez Roosevelt lors du New Deal .

Comment ça marche ? Louis Armand avait dit qu’à certains moments, il faut faire des paris sur l’avenir. Le crédit d’Etat permet de réaliser des projets et leur mise en œuvre crée les conditions pour rembourser ce crédit. C’est ce qu’on appelait les paiements différés, à l’époque du plan Marshall.

C’est le complément nécessaire à Glass-Steagall, dont personne ne parle.

Mais les socialistes vous diront qu’ils ont créé la Banque publique d’investissement. Quelle différence avec ce que vous proposez là ?

La même qu’entre une farce et la réalité. Il y aura dans cette BPI environ 35 à 40 milliards pour assurer les PMI/PME, mais on laisse le reste, le gros, au système bancaire. C’est donc une sorte de système d’assistance qui se met en place. M. Montebourg aurait prévu 200 milliards, et alors là, oui, ce serait quelque chose de plus sérieux !

Mais ça ne peut être mis en place que si l’on contrôle l’émission du crédit, et pour cela, il faut un système de banque nationale. Or, l’article 123 du Traité sur le fonctionnement de l’UE et nos propres lois l’interdisent formellement.

C’est là qu’on aboutit, après Glass-Steagall, à une nécessité. Si l’on veut faire ce crédit productif public avec une banque nationale et une banque pour l’industrie, il faut sortir de la matrice monétariste libérale actuelle et sortir de l’Europe de l’euro pour rebâtir autre chose.

Il y a une occasion à saisir, et le texte de M. Moscovici, c’est le refus de saisir cette occasion.

Entretien publié dans le journal Nouvelle Solidarité du 8 février 2013. propos recueillis par Christine Bierre.

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