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AccueilPlusConférence internationale de l’Institut Schiller Flörsheim, Allemagne, 24-25 novembre 2012

Prof. Wilhelm Hankel : L’euro a-t-il une chance de s’en sortir ?

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Transcription

Mesdames, Messieurs

Ce qui pourrait caractériser le mieux la situation européenne est ce passage du Hamlet de Shakespeare (Acte II) : « If it is madness, it has method. » [Si c’est de la folie, elle est méthodique.]

Pourquoi l’Europe, en particulier la zone euro, est-elle dans une telle pagaille ? D’abord, comme nous avons pu le voir avec les interventions précédentes, presque tous les Etats du sud de la zone euro sont en faillite. Une faillite totale, et c’est la même chose pour leurs banques.

Cependant, officiellement, gouvernements et gestionnaires rejettent cette idée en disant qu’il ne s’agit pas de leur faillite mais de celle de la monnaie. C’est l’une des plus grandes escroqueries que j’aie jamais entendues durant ma longue vie. Ce n’est pas l’euro qui est en danger ou en faillite, mais seulement l’argent investi dans l’euro, l’argent, les capitaux et les actifs libellés dans cette devise. Et si l’on examine de près les faits et chiffres, on trouve des grandeurs incroyables. Le total des dettes enregistrées pour le sud de la zone euro se chiffre à 12 ou 13 000 milliards d’euros. C’est environ quatre fois le PIB de l’Allemagne ! La question se pose alors : comment cette dette peut-elle être honorée ? Je pense qu’elle ne peut pas être amortie, pour la simple raison que pour rembourser des dettes, vous avez besoin, en tant que pays ou unité macro-économique, de surplus d’argent provenant des exportations. Des surplus d’une ampleur de 12 à 13 000 milliards d’euros, des surplus d’exportation d’un groupe de pays qui n’en ont jamais eu au niveau de leurs exportations et qui vivent quasiment avec le même montant d’importations. Cette dette ne peut donc pas être amortie parce que ce groupe de pays ne peut pas se restructurer d’économies importatrices en économies exportatrices.

Une situation similaire existait dans les années 1930, il y a quatre-vingts ans, avec l’Allemagne et l’étalon or. Déjà après le vendredi noir, dans ces années-là, la question s’est posée par rapport à des pays surendettés à cause des réparations de guerre, comme l’Allemagne de l’époque. On s’est alors demandé s’il était possible qu’un tel pays puisse se restructurer en pays à surplus. C’était la grande controverse de l’époque, dite « débat sur les transferts », opposant John Maynard Keynes à l’économiste suédois [Bertil] Ohlin. Et on a conclu que la seule chance pour qu’une économie ou un pays puisse devenir créditeur et rembourser ses dettes était de restructurer son économie. Cela aurait pu être évité à l’Allemagne et pourrait l’être aujourd’hui pour la partie méridionale de la zone euro.

La seule façon de traiter ce problème, dans un secteur financier, c’est d’effacer ces dettes. Cette voie officielle est bloquée par une alliance pas très sainte de gouvernements et de banques disant : « Il ne s’agit pas de nos dettes, mais de la devise », ce qui est une escroquerie complète.

La question maintenant est de savoir quelles seront les conséquences de l’impossibilité de rembourser et du refus de la seule manière rationnelle de traiter le problème, qui est d’annuler la dette. Et cela me conduit à la politique consistant à sauver l’euro.

Cette politique de « sauvetage de l’euro » est le deuxième acte dans la tragédie de M. Hamlet, parce que, pour les pays qui ne sont pas surendettés, au nord de cette même région monétaire, il faut beaucoup d’argent pour reprendre les dettes et cet argent, depuis deux ou trois ans, est offert par la Banque centrale européenne (BCE).

Ce que nous avons constaté au cours des trois dernières années est une offre excédentaire d’argent électronique, nouvellement créé par le système de la BCE par des voies assez compliquées techniquement, mais que l’on peut résumer comme suit : un peu plus de mille milliards d’euros fournis par le guichet spécial de la BCE au profit du système bancaire européen, à un taux de 0,75 %. Mille autres milliards d’euros ou presque, par le procédé dénommé TARGET. Il s’agit d’une abréviation compliquée pour une chose très simple : les banques centrales de la zone euro peuvent avoir un compte ouvert vis-à-vis l’une de l’autre, c’est-à-dire que chaque banque centrale de la zone euro peut obtenir de l’argent des autres banques centrales. Les banques centrales de Grèce, d’Espagne et d’autres pays endettés ont obtenu de l’argent, plus ou moins via la BCE, de la part des seuls trois ou quatre autres pays disposant d’excédents, c’est-à-dire, l’Allemagne, les Pays-Bas, la Finlande et l’Autriche. Voilà donc le deuxième paquet de mille milliards d’euros créés électroniquement.

Deux autres paquets de mille milliards d’euros chacun sont des crédits de la BCE au secteur commercial. Le bilan de la BCE s’est alourdi de 2000 milliards d’euros depuis deux ans. Et le dernier acte de création monétaire dans ce drame est l’annonce de M. Draghi d’acheter, pour un montant illimité, les obligations de dette souveraine des pays surendettées du sud.

Certains de mes collègues et moi-même avons introduit une requête contre les entorses aux règles de l’UE et des statuts de la BCE. Cette procédure est en cours depuis le 15 novembre. Ma contribution à cette requête a été très simple, consistant à dire : « Si cette nouvelle politique de la BCE est ce qu’elle doit être, c’est-à-dire une politique monétaire et non pas le financement monétaire des budgets des Etats, alors la réception de ces transferts d’argent, la contrepartie monétaire, doit être stérilisée. Ce qui signifie que le vendeur des obligations, aussi bien les Etats que les banques, ne peut pas obtenir l’argent car il doit être bloqué sur les comptes de la BCE. »

Je suis très curieux de connaître la réponse des juges à cette idée, mais je suis sûr qu’ils répondront ce qu’ils ont répondu depuis douze ans à toutes les plaintes déposées dans cette affaire, à savoir que « les juges allemands ne sont pas des économistes ». Ils ne peuvent pas statuer sur les conséquences économiques et politiques des lois. Ce qui est une position impossible, comme vous pouvez imaginer, car un juge constitutionnel n’est pas un avocat ni un notaire. Il ne doit pas seulement approuver d’un point de vue formel des paragraphes nouveaux et des lois nouvelles, mais évaluer d’un point de vue matériel quelles en seront les conséquences, les effets aussi bien en termes politique qu’économique. Quels seront les dommages découlant d’une nouvelle entorse à la Constitution et aux Traités européens. Or, sur ce point, nous sommes, en Allemagne, plus au moins désespérés, confrontés à une législation et une juridiction seulement formelles et non pas réelles.

La question émerge alors, étant donné les faits et chiffres dont nous disposons, avec une création monétaire gigantesque d’un côté et une croissance quasiment nulle, en termes réels, de l’autre : quelle sera la conséquence d’un énorme surplus de valeur monétaire par rapport à la valeur réelle ajoutée ? Cela signifie l’inflation, ou du moins un potentiel d’inflation sans limite.

D’autre part, et cela fait partie de la folie de toute cette politique, les débiteurs, ne bénéficiant d’aucune réduction de leur dette et n’ayant aucune chance de la rembourser, sont obligés d’épargner, en termes macro-économiques, c’est-à-dire d’augmenter les impôts, réduire les revenus et toutes les autres mesures de ce type et, à partir d’un PIB plus réduit, payer davantage pour le remboursement de la dette. Ce qui est du domaine de l’impossible, et certains des orateurs précédents l’ont démontré pour l’Espagne comme pour la Grèce. C’est une humiliation pour les peuples de ces pays que de les forcer à payer plus à partir d’un revenu et de chances de survie réduits.

C’est pourtant la réalité, et si l’on regarde le monde méditerranéen, on constate un chaos total. Du côté africain, on a une jeunesse qui se bat pour plus de liberté, et du côté européen, on trouve une jeunesse frustrée, privée de toute chance de construire une vie décente dans l’avenir.

Je suis mélancolique parce que j’ai écrit il y a dix ans un livre sur la Méditerranée en tant que centre économique du monde il y a deux mille ans. Aujourd’hui, ce centre économique du monde antique sépare deux régions qui sont en pleine révolution pour des raisons différentes. L’une se bat pour plus de liberté et l’autre pour de meilleures conditions de vie, au sens matériel, une vie meilleure qu’elle devrait pouvoir obtenir parce que l’Europe ne fait pas partie des régions sous-développées du monde.

Existe-t-il une voie pour sortir de cette pagaille ? Je pense qu’il existe deux voies très simples et rationnelles, une fois que l’on a compris la véritable nature du problème derrière l’euro et la zone euro. Le vrai problème de cette devise multinationale, une monnaie utilisée au début par onze nations et aujourd’hui par dix-sept, est que la séparation entre un pays ou un Etat d’un côté, et sa devise de l’autre, ne peut pas exister.

L’Etat et la monnaie forment une identité. Tout Etat a besoin de sa monnaie pour formuler une politique rationnelle en termes d’emplois et d’objectifs sociaux, en termes de déséquilibres structurels. Tout cela ne s’ajuste qu’avec sa propre monnaie, avec son propre taux d’intérêt et ses propres règles bancaires. Une conséquence de ce système de devise multinational introduit en Europe, est que l’euro sert à chaque pays, qu’il se situe au nord ou au sud, de moyen d’échange. C’est une monnaie étrangère du même type que le dollar, le renminbi ou le franc suisse. Et cette stupidité ne s’est jamais produite dans les trois mille ans d’histoire que je connais et que j’ai étudiés.

La solution est donc d’en finir avec l’euro, de revenir à l’identité de la monnaie avec l’Etat et de mettre sa devise sous la protection de sa législation nationale. Cela a été fait depuis qu’on a fait de la monnaie un bien public, c’est-à-dire depuis longtemps.

Que deviendra l’euro ? Je pense qu’il a, dans un tel système, une vraie chance de survie, ce qui permettrait aux politiques et aux fanatiques de l’Europe de sauver la face. Quel pourrait être le rôle de l’euro dans un système où l’on revient aux monnaies nationales ? Très simple. Si vous vous rappelez la très longue histoire de l’intégration monétaire en Europe, elle disposait d’au moins trois accords monétaires très réussis avec ses voisins. Le premier était l’Union des paiements européens (UPE) (1950-1958), instauré avec l’aide des Etats-Unis et certains fonds du Plan Marshall. Cette UPE se transforma en Accord monétaire européen (EMA) au moment de la fondation du Marché commun, qui était également le début d’un marché des capitaux dans l’Europe d’après-guerre. L’UPE entre banques centrales était devenue insuffisante dans ce contexte et l’EMA permit d’intégrer le marché monétaire dans ce système. Ce système est ensuite devenu le Mécanisme de taux de change européen de 1979, conçu par le président Valéry Giscard d’Estaing et le chancelier allemand de l’époque, Helmut Schmidt. A cela on a ajouté l’unité de compte européenne, l’ECU. Et les Français étaient très contents parce que l’écu était le nom d’une vieille pièce de monnaie en or sous Louis XIV, il y a trois cents ans. *

Quelle est la différence avec l’euro ? C’est très simple. Dans tous les systèmes que je viens d’évoquer, les monnaies nationales restaient, laissant aux Etats la capacité de formuler et de mettre en œuvre leur propre politique, ce qui est très important. Deuxièmement, à la place d’une banque centrale européenne, il existait un mécanisme automatique de taux de change. Chaque monnaie était liée à n’importe quelle autre monnaie par un mécanisme de taux de change. Si le pays menait une bonne politique, la monnaie s’appréciait, sinon, elle partait dans l’autre sens en se dépréciant. L’un des avantages du danger de dépréciation était d’éviter de s’endetter auprès de l’étranger. Il n’y avait pas, à cette époque, de Grèce, d’Espagne ou d’Italie surendettées, en termes de crédit provenant de leurs voisins. Parce que la menace d’une éventuelle dépréciation de la monnaie – et cela se produisait souvent – était le meilleur remède contre une politique excessive d’emprunts auprès du monde extérieur, c’est-à-dire le surendettement. Le deuxième aspect de l’ancien système, c’est qu’on avait besoin, pour calculer le taux d’échange extérieur, d’une unité de compte, qui était l’ECU.

Quel serait l’avenir de l’euro dans un système de monnaies nationales révisé ? Celui d’être un deuxième ECU. Pourquoi pas ? Ce nouvel ECU offrirait une attractivité énorme à l’Europe car on peut dévaluer une monnaie, mais pas une unité de compte. Puisque toutes les monnaies doivent se déprécier vis-à-vis de l’unité de compte, cette dernière est la seule valeur qui, par définition, est stable. L’on pourrait ainsi obtenir un euro stable, en tant qu’unité de compte, dans un système de monnaies multiples. Ce serait la solution optimale, l’euro comme un deuxième ECU.

Mais si l’on désire un symbole plus fort pour l’Europe, ce serait l’occasion de donner du caractère à cette unité de compte, comme une vraie devise. Pourquoi pas ? Pourquoi on ne le ferait pas ? Une Europe fédérale, non pas de 17 [membres de la zone euro], mais de 27 nations, pourquoi une telle Europe ne vivrait-elle pas avec deux monnaies ? Une monnaie nationale et une supranationale ? L’euro comme monnaie parallèle aux monnaies nationales de chaque pays ? Dans ce système, il deviendrait même, contrairement au passé, une monnaie très stable car toute tendance à une dépréciation de l’euro pousserait la BCE à intervenir car elle pourrait alors jouer un rôle de rempart, les variations étant celles des monnaies nationales. Et la compétition entre les monnaies européennes avec une autre valeur, l’euro, stabiliserait évidemment tout le système, en l’occurrence l’euro et les autres monnaies.

En guise de conclusion, même si ce nouvel euro est une autre tromperie de présentation permettant de dire qu’on a l’euro alors qu’on ne l’a plus, l’euro aurait une chance de survivre, et tous les stupides gouvernements d’Europe pourraient dire qu’ils n’ont jamais capitulé devant leur détracteurs. On pourrait sauver l’euro pour un but louable et pour un happy end.

Merci.

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