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Einstein contre Russell : pourquoi nous sommes tous « relativement » idiots !

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Voici la transcription de l’exposé de Jacques Cheminade aux journées de formation de Solidarité & Progrès, les 19 et 20 mars.

Pour accéder aux autres présentations ici.

Nous allons faire un petit voyage ce matin, principalement dans nos esprits. Face aux défis de l’histoire – crise financière, morale, crise de civilisation – on commence à entendre partout qu’il faut changer de manière de penser. Ceci dit, la plupart des gens qui le disent ne savent généralement pas très bien de quoi ils parlent. Je vais donc essayer de donner quelques pistes, des éléments pour que face à ces défis de l’histoire, au plus profond de vous-même, vous trouviez le courage et l’intelligence d’y faire face et d’agir. C’est le but de ce que je tenterai de faire ce matin.

Je vais prendre deux êtres humains, l’un qui ne l’était pas beaucoup et l’autre qui l’était énormément, Bertrand Russell et Albert Einstein, qui ont marqué, dans des sens opposés, toute la période du XXe siècle jusqu’à nos jours. Je vais commencer par un paradoxe.

Le 9 juillet 1955, paraît un manifeste signé par Bertrand Russell et Albert Einstein (ce dernier l’avait signé en avril, quelques jours avant sa mort), appelant les principaux dirigeants du monde à rechercher des solutions pacifiques aux conflits internationaux et à bannir pour toujours l’arme nucléaire. « Il faudra, disent-ils, développer une nouvelle pensée politique si nous voulons éviter un désastre absolu. »

Voilà donc Einstein et Russell dans le même camp. Pour la paix du monde. Ce qui montre qu’on peut dire la même chose à un certain moment pour des raisons totalement opposées, et que si l’on ne fouille pas, à fond, les motivations de ceux qui agissent, on se trompera totalement, en étant empirique, en étant pratique, sur ce qu’on doit faire à un moment donné de l’histoire. Ils se retrouvent ensemble alors que, pour simplifier, Russell est « le méchant » et Einstein « le bon ».

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Alors que Russel (à g.) était « sérieux » , Einstein n’avait aucun respect pour des référentiels de pensée qu’il découvrait inadéquats.

Russell part de principes mathématiques, d’un univers formé d’axiomes, de postulats dont il déduit ensuite, en nombre aussi restreint que possible, des propriétés. Dans cette conception, c’est la logique qui prévaut, c’est l’esprit qui organise et ordonne.

Einstein part, lui, de l’action physique dans l’univers. On peut dire que Russell, c’est la logique, alors qu’Einstein, c’est ce qu’il appelle lui-même la gedankenexperiment : l’expérimentation de la pensée dans l’univers physique. Pour lui, l’univers est intelligible, on peut le comprendre, mais il n’est pas du tout logique. Pourquoi ? Parce que la logique définit ce que l’on sait déjà. Et si l’on applique ce que l’on sait déjà, on ne découvrira jamais rien ! Il faut donc partir de quelque chose qui sera « par-delà les mots ».

Ce qui disait Einstein, qui aimait beaucoup plaisanter (contrairement à Russell, qui aimait les petites expressions cyniques de sa supériorité), c’est que « tant que les gens ne passent pas aux actes, je dois les laisser dire tout ce qu’ils veulent, parce que moi aussi, j’ai toujours dis ce qu’il me plaît ». Tant que les gens ne passent pas aux actes…

Nous avons affaire à deux façons de penser, deux conceptions du monde parfaitement opposées mais qui ont abouti aux mêmes effets à un certain moment, en 1955, dans leur opposition aux armes nucléaires. Ce qui montre bien qu’il ne faut pas s’en tenir aux effets mais examiner les conséquences.

Pour Einstein, ce monde est toujours intelligible. Il a dit un jour à Niels Bohr (père de la théorie des quantas appliquée à une théorie probabiliste de l’univers, un jeu de probabilité), lors de la conférence de Solvay de 1927 à Bruxelles : « Dieu ne joue jamais aux dés. » A quoi Niels Bohr lui aurait répliqué : « Qui êtes-vous, Albert Einstein, pour dire à Dieu ce qu’il doit faire ? » Einstein pouvait le dire, peut-être pas à Dieu, mais au nom d’une science qui exprime la cohérence de l’univers dans lequel nous vivons.

J’ajouterai que si nous voulons combattre efficacement l’ennemi, il faut maîtriser l’épistémologie fondamentale pour aller aux causes, par-delà les effets, c’est-à-dire comprendre ce qui, dans les effets, constitue la trace, l’ombre des causes.

Je vais vous montrer comment Russell voit le monde, avec les conséquences que cela entraîne. C’est en réalité quelqu’un de très pauvre intellectuellement, mais très habile dans la façon de manipuler des concepts, du moins à un niveau académique ou universitaire.

Voilà ce que dit Russell sur ses idées philosophiques : « J’ai trouvé, pour prendre un exemple important, que par l’analyse de la physique et de la perception, on peut entièrement résoudre le problème du rapport de l’esprit et de la matière. » On part donc de la « physique de la perception ». « Les mathématiques furent donc pour moi le principal objet d’intérêt et la principale source du bonheur. » Il part de la logique, appliquée dans les mathématiques. D’ailleurs il dit, dans sa Philosophie mathématique, « la logique mathématique a pour but, non de donner aux mots un statut ontologique, qui pourrait être mis en doute, mais plutôt de diminuer le nombre de mots dont la signification directe est de désigner un objet ». Diminuer le nombre de mots, simplifier, simplifier, simplifier !

 Les mathématiques

« La beauté des mathématiques est froide et austère comme celle d’une sculpture sans référence à quelque partie de notre nature fragile, sans les magnifiques illusions de la peinture ou de la musique ». Les mathématiques se définissent sans les magnifiques illusions de la musique… « Et pourtant pures et sublimes [les math], car d’une stricte perfection que seuls les grands peuvent montrer. » Voilà cet univers mathématique qui part des perceptions, mais qui exclut le sensible dans l’art, dans la peinture et la musique… Et dans ses Principes éthiques : « Une chose est ce qu’elle est, et pas autre chose. »

Évidemment, il faut déduire les choses à partir de principes simples et Russell passe au rabot ce qu’il pense être sa connaissance du monde, les œuvres de tous les philosophes. Il a écrit un livre sur la philosophie, en particulier sur Leibniz, qu’il réduit à un mathématicien exprimant la recherche d’un système logique et cohérent auquel il ne parvient pas, parce qu’il introduit l’harmonie du monde, qui est quelque chose de tout à fait illogique, en réalité.

En 1900, il rédige ses Principia Mathematica avec Norman Whitehead. Toute science y est, dès le départ, associée automatiquement à la logique. On décompose le processus de penser en le réduisant à un ensemble de règles, à un minimum de mots, à des transformations simples appliquées à des données brutes à partir desquelles on engendre, comme il dit, des « fonctions propositionnelles ». On peut ainsi générer une infinité de propositions, puis des théorèmes qui seront déclarés vrais ou faux lorsqu’on les compare à la réalité. Cependant, on ne part pas de la réalité, mais de la composition logique « des choses ».

La méthode scientifique en philosophie (c’est son objectif), est de montrer la voie à suivre pour que, étant donné un monde possédant les propriétés que les psychologues trouvent dans le monde sensible, il soit possible aux moyens de construction purement logiques de le traiter mathématiquement, en définissant des séries et des classes de données sensibles qui puissent respectivement s’appeler particules, points et instants.

Particules, points et instants, des éléments séparés où il n’y a point d’idée de mouvement, simplement des corrélations, et si de pareilles constructions sont possibles, dès lors la physique mathématique s’applique au monde réel, en dépit du fait que ces particules, points et instants, ne se trouvent pas parmi les entités existant véritablement.

La vérité, lorsqu’elle vient du cœur, doit donc, selon lui, absolument ignorer toute considération morale. En cela, il s’oppose totalement à Platon car ce dernier est toujours porté à définir des idées correspondant à des gens vertueux. Platon n’est donc jamais intellectuellement honnête car il se laisse aller à juger les doctrines en examinant leurs conséquences sociales.

Russell parle au nom de son milieu. Il appartient à la « société de pensée » de l’Empire britannique, avec, entre autres, John Burdon Sanderson Haldane (1892-1964). Généticien, président de la Genetical Society en 1932-36, Haldane est le partisan progressiste d’un eugénisme « de gauche ». Il signe, en 1939, le manifeste des généticiens, aux côtés de quelqu’un qui deviendra le premier directeur général de l’UNESCO, le biologiste Julian Huxley. Tous s’intéressent à l’application des mathématiques aux espèces vivantes pour comprendre les phénomènes essentiels génétiques et leurs applications biologiques (nous sommes en 1939 !). Cette société eugéniste « de gauche » britannique compte dans ses rangs Julian Huxley, Haldane et John Maynard Keynes. Tous sont convaincus que l’œuvre du monde doit être confiée à une élite qui, à travers une « conspiration ouverte » réclamée par H.G. Wells, régira les choses. Pour Haldane, ce monde n’est pas très ragoûtant : « God has an inordinate fondness for beetles » (Dieu a eu un penchant excessif pour les cafards), car c’est l’espèce la plus nombreuse sur Terre !

On a des citations extraordinaires de Russell sur les conséquences sociales réelles de ce qu’il pense. Dans Science, puissance et violence (écrit en 1954, c’est-à-dire un an avant la conférence contre les armes nucléaires), il dénonce les méfaits de la science :

En intensifiant l’organisation de la société, la technique scientifique a considérablement augmenté la part d’existence où l’individu n’est qu’un rouage dépourvu de toute autonomie.

La science est dangereuse parce qu’elle crée une technique qui dépouille l’individu de toute autonomie. Cet individu devient alors dangereux et il faut faire appel à une élite pour tenter de le contrôler. La production elle-même oriente vers une intervention dans le monde qui peut s’avérer extrêmement destructrice de ce point de vue. Dans Science, puissance et violence, Russell affirme :

L’agriculture représenta un progrès technique aussi essentiel que beaucoup plus tard le machinisme. Le processus par lequel l’agriculture s’est imposée représente un terrible avertissement pour notre époque. L’agriculture instaura l’esclavage de la servitude, les sacrifices humains, la monarchie absolue et de terribles guerres [il parle ici de l’agriculture du néolithique]. Car au lieu d’améliorer la condition d’existence des hommes, elle n’améliora que les conditions d’une minorité restreinte de gouvernants [chose absolument fausse, bien sûr], elle ne fit qu’augmenter la population.

Voilà le grand danger ! La science permet d’accroître le nombre d’humains, qui sont très dangereux lorsqu’ils prolifèrent comme des coléoptères… « Bref, l’agriculture ne semble avoir augmenté que la somme des misères humaines. Il n’est pas exclu que l’industrialisme soit en train de suivre la même voie. »

L’agriculture et l’industrie sont donc suspectes parce qu’elles font augmenter la population, ce qui est particulièrement gênant, pour lui !

D’où les pratiques malthusiennes et l’eugénisme, bien qu’on ne l’appliquera pas comme les nazis, c’est-à-dire qu’on ne massacrera pas, en principe. On utilisera des méthodes de contrôle de population, de contrôle des naissances. Russell dira, toujours dans le même ouvrage :

Il y a trois moyens de stabiliser une communauté quant à sa population : 1) la limitation des naissances ; 2) l’infanticide ou les guerres réellement meurtrières ; 3) la misère générale.

Même si l’on essaiera autant que possible de recourir à des méthodes douces, comme la contraception, il avait écrit en 1923, dans Prospect of Industrial Civilisation, que :

Les races moins prolifiques devront se défendre contre les plus prolifiques par des méthodes qui sont répugnantes même si elles sont nécessaires.

Vous voyez la logique de cette pensée : si vous admettez qu’au départ, vous êtes dans un univers abstrait, limité, où vous êtes déconnecté de toute action physique sur lui, alors, si quelque chose permet d’en développer les fondements et de faire apparaître davantage d’êtres humains, grâce à l’agriculture et l’industrie, cela devient extrêmement dangereux et il faut l’empêcher pour le bien des générations à venir.

Il faut donc, pour Julian comme pour Aldous Huxley, limiter à tout prix la science et l’art, parce que cela met en danger cette logique.

Quelle est la conclusion de Russell ? Dans la Supériorité de l’espèce humaine basée sur le pouvoir arbitraire, il dira :

ous pouvons détruire les animaux plus facilement qu’ils ne peuvent nous détruire. C’est la seule base solide de notre prétention de supériorité. Nous valorisons l’art, la science et la littérature parce que ce sont des choses dans lesquelles nous excellons. Mais les baleines pourraient valoriser le fait de souffler, et les ânes pourraient considérer qu’un bon braiement est plus exquis que la musique de Bach. Nous ne pouvons prouver qu’ils ont tort, sauf par notre pouvoir d’exercice arbitraire. Tous les systèmes éthiques, en dernière analyse dépendent des armes de la guerre.

C’est d’une cohérence implacable ! Mais c’est une cohérence de mort, une cohérence destructrice. Il faut rappeler que tous ces gens-là, Russell, Haldane, les frères Huxley, étaient pour l’eugénisme. Comme c’était mal vu après ce qu’il s’était passé durant la guerre et que leur « eugénisme de gauche » ne passait pas, ils se sont dit : pour l’instant, on abandonne, mais comme le dira Julian Huxley lors de son discours inaugural de l’UNESCO, « un jour, on s’apercevra peut-être que c’est un bien nécessaire ». Donc, après-guerre, ils préparent déjà les conditions pour établir – sans bien sûr le côté vulgaire et vraiment déplaisant des nazis – un contrôle de société qui, pensent-ils, doit être beaucoup plus efficace. Dans un esprit totalement pessimiste, comme Russell le montre dans Pourquoi je ne suis pas chrétien (1957) :

Tout le labeur effectué au cours des âges, toute l’éclatante expression du génie humain sont voués à disparaître dans l’extinction générale de notre système solaire, et tout l’édifice des réalisations humaines sera inévitablement enfoui sous les décombres d’un univers en ruine.

Voilà la pensée de l’Empire britannique.

Pour un être humain à peu près normal, pour qui l’avenir doit être meilleur que le présent et qui se bat pour y parvenir, cela traduit bien ce que pense ce groupe de l’Empire britannique, qui vise à contrôler le monde par tous les moyens, y compris la guerre et la violence. On essayera de trouver des moyens moins grossiers et vulgaires, mais en cas d’échec, on n’hésitera pas à utiliser des méthodes répugnantes. Avant d’en arriver là, comme Russell le dira lui-même, on aura fait en sorte que, lorsqu’un enfant dira que la neige est blanche alors que nous avons convenu avec les autres enfants que la neige est noire, cet enfant sera ostracisé, éliminé, et on fera passer cela comme un signe de déviance sociale qui ne doit pas être toléré. On a donc convaincu tout le monde que la neige est noire. Dès lors, on n’a plus besoin de recourir à la guerre, parce qu’on contrôle les gens par des méthodes de manipulation mentale.

Je pense qu’il est très important de voir sous ses vraies couleurs cet homme qui a été considéré comme « l’apôtre de la paix », qui a condamné la guerre, le nucléaire, etc., (nous verrons après ce qu’il en est en réalité), de prendre sa pensée au sérieux et de voir quelles en sont les conséquences.

 Einstein, intuition et beauté artistique et morale

Albert Einstein part d’un point de vue totalement opposé, qui n’a rien à voir avec la logique. Dans un texte adressé à la Ligue allemande des droits de l’homme, en 1932, il dit :

Bien que je sois un solitaire typique, ma conscience d’appartenir à la communauté invisible des gens assoiffés de beauté et de justice m’empêche de me sentir isolé.

Einstein appartient à une vaste communauté, Russell à un petit groupe.

L’expérience la plus belle et la plus profonde qu’un homme puisse vivre est le mystère. C’est le principe sous-jacent de la religion et de toute entreprise artistique ou scientifique digne de ce nom.

L’art et la science sont donc fondamentales :

Celui qui n’a jamais connu cette expérience est au minimum aveugle, si ce n’est mort.

Pour lui, Russell est un mort-vivant !

C’est cela la piété : le sentiment que derrière tout ce que nous connaissons se trouve quelque chose qui échappe à notre esprit et dont la beauté et la sublimité nous atteignent indirectement comme une faible réflexion.

Voilà quelqu’un que Niels Bohr accuse de penser à la place de Dieu, et qui manifeste devant la beauté et le développement de l’univers une réelle humilité puisqu’il dit qu’on ne peut en voir que la réflexion et pas la réalité.

En ce sens, je suis religieux, et il me suffit de m’émerveiller devant ses secrets et de tenter de saisir humblement par la pensée une simple image de la grandiose structure qui nous entoure.

Et en effet, Einstein ne part pas d’une logique, d’une construction de postulats et d’éléments, il part d’une expérience de pensée, ce qu’il appelle gedankenexperiment. (Vous aurez par la suite un exposé sur Herbart et sur le suisse Pestalozzi qui ont travaillé dans cette direction, sans oublier Guillaume de Humboldt. Vous verrez que c’est une tradition tout à fait opposée à Russell et à cet empirisme « pratique » britannique.)

D’où Einstein puise-t-il cette expérience de pensée ? Vous savez qu’il a découvert la relativité restreinte en 1905, et on tentera de comprendre ce que cela veut dire. Il communiquera sa découverte dans une série de quatre articles, affirmant, et c’est la grande rupture dans la pensée du XXe siècle, que :

La découverte de la relativité restreinte m’est arrivée par intuition [on est très loin de la logique] et la musique était la force motrice derrière cette intuition. Ma découverte est le résultat de la perception musicale.

La compréhension de la musique, pas la réduction à une logique ! Et il poursuit :

Je tiens suffisamment de l’artiste, l’imagination est plus importante que le savoir. La connaissance est limitée, mais l’imagination enveloppe le monde.

Voilà une conception absolument opposée à celle que nous venons de voir chez Russell. A un moment, l’esprit fait un bond, appelez cela intuition ou ce que vous voulez, il se situe soudainement sur un plan de connaissance plus élevé, mais bien incapable de prouver comment il est arrivé là. C’est très intéressant, car vous n’avez pas de logique vous permettant d’expliquer que vous arrivez à quelque chose de nouveau. Ce genre de bond s’est produit pour toutes les grandes découvertes, et ce n’est ni logique, ni linéaire, ni extrapolation.

Einstein, soulignons-le, a joué du violon dès son jeune âge, et il voyait en Mozart « l’homme dessinant l’harmonie invisible du monde ». Pour lui, la musique, c’est cette ressource-là :

Dans les grandes compositions musicales, vous avez le déroulement d’un thème, d’une idée, jusqu’au point où arrive quelque chose d’autre, qui est l’intrus, et cet intrus introduit une singularité, quelque chose de différent, bien que cohérent, avec ce qui précède. C’est un intrus dans le paysage qui nous amène sur un plan supérieur à partir duquel nous ne le voyons plus comme un intrus.

C’est ce fonctionnement de l’esprit humain tel que le concevait Einstein, qui a rendu fous de rage les pouvoirs en place aux Etats-Unis. Edgar Hoover, le directeur du FBI, le haïssait. Il l’a mis sous écoute, le prenant pour un espion russe, et il était sans arrêt après lui. Comme quoi tout a un aspect politique !

Einstein était très clair sur la question. Lorsqu’il est invité en France en 1922, il ne demande à voir qu’une seule chose : la dévastation des champs de bataille de la Première Guerre mondiale – on est quatre ans après 1918. Il veut pouvoir communiquer aux autres ce qu’est la barbarie humaine lorsqu’elle s’enferme dans une barbarie logique. Intéressant aussi…

Pour Einstein, comme pour ceux qui pensent de cette façon (on a toute l’école allemande de Guillaume de Humboldt qui va dans ce sens), la musique, c’est là où va puiser l’imagination créatrice, l’intuition. Parler, c’est aussi faire de la musique, parce que l’homme n’utilise pas la parole pour « représenter » l’univers, comme le diraient les logiciens à la Russell, mais pour le transformer. Cette parole transformatrice de l’univers est quelque chose d’absolument fondamental. Einstein adorait Mozart, qui était pour lui cet esprit créateur, alors qu’il détestait Wagner, qu’il ne voyait que comme l’accumulation de sons, d’images et de bruits.

Encore plus intéressant sans doute est l’aspect politique de cette question. Le 5 novembre 1935, Walt Disney, aux Etats-Unis, sort un film intitulé Music Land. C’est la volonté d’abaisser tout ce que je vous ai dit sur la façon dont Einstein voyait les choses. Ce n’était pas dirigé directement contre lui, mais contre sa façon de voir le monde. Music Land de Disney retraçait la guerre déclarée par « le pays du jazz » au « pays de la symphonie ». Alors qu’avec le jazz, les cuivres éclataient comme des coups de canons, la symphonie faisait entendre l’acte 3 de la Walkyrie de Wagner. Il s’agissait d’enfermer les gens dans une conception dévoyée de la musique en déchaînant les sensations, dans une logique purement sensuelle de voir l’univers, avec cet éclat de couleurs, sans aucun lien avec cet univers rationnel dont Einstein postulait l’existence.

En 1905, Einstein découvre la relativité restreinte, qu’on présente comme une représentation « relative », et non pas absolue comme chez Newton, de l’espace. Il rejette l’idée de « l’éther », cette substance dans laquelle se dérouleraient le temps et l’espace. Pour lui, il ne peut pas y avoir de substance immatérielle dans l’univers, tout y est défini par le mouvement et l’énergie, ce qu’il appelle l’électromagnétisme des corps en mouvement. C’est de cela qu’on parle d’habitude lorsqu’on évoque la relativité restreinte. Dans son article sur « la nature corpusculaire de la lumière », Einstein montre qu’elle se comporte à la fois comme une onde et comme un corps, c’est-à-dire comme un flux de particules. La même année paraît l’article « L’inertie d’un corps dépend-elle de son contenu en énergie ? » C’est de là que sort la fameuse équation E=mc2, c’est-à-dire l’équivalence énergie=masse par le carré de la vitesse de la lumière.

Ces hypothèses seront examinées lors de la conférence Solvay en Belgique, en 1911, où Einstein affronte tout l’establishment scientifique de l’époque. Il a de son côté Max Planck, Marie Curie et Paul Langevin. Tous les autres voient avec suspicion ce qu’affirme Einstein, parce qu’il détruit leur système, c’est-à-dire le système newtonien. On verra plus tard de quoi il s’agit. C’est pour vous montrer que la bagarre dans ce milieu est sanglante. A Marie Curie, qui lui dit qu’on l’a attaqué à cause de ses relations avec Langevin, il répond : ne vous en faites pas, cela n’a aucune importance. De toute façon, ce que j’ai vu à cette conférence, c’est un « sabbat de sorcières ». On le voit, il a la langue bien pendue !

Je vous montre maintenant une photo d’Einstein (où il tire la langue). Il fait ça comme un défi aux idées reçues, aux choses qu’on répète, à la logique établie. Et voici une photo de Russell (visage austère, tendu). Je crois que cela donne une idée, bien que cela ne soit pas très charitable de les opposer ainsi. Cependant, ne pensez pas à leur visage, mais à ce qu’il traduit de leur façon de penser. Et aux conséquences. Il existe une autre photo encore plus parlante de Russell où il ressemble à un vautour.

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Figure 1. Courbure de l’espace-temps : selon la relativité générale, la trajectoire de la lumière est déformée par la courbure de l’espace-temps provoquée par les corps massifs (des planètes, par exemple).

Dans sa théorie de la « relativité générale » de 1915, Einstein établit que la trajectoire de la lumière peut être déviée par de fortes masses pour prendre une direction courbe (Figure 1) et non pas linéaire. Cela a été confirmé par les observations d’astronomes anglais, plus précisément par Eddington lors de l’éclipse solaire complète du 29 mai 1919. Cela a réconforté Einstein car bien des gens cherchaient à prouver que sa théorie ne tenait pas debout. Manque de chance pour les russelliens : la lumière est déviée par la masse du Soleil.

 Einstein à Paris

Einstein arrive à Paris en 1922. Il est déjà célèbre car il a écrit sur la relativité restreinte en 1905 et sur la relativité générale en 1915. Il tente de montrer que la réalité est toujours déconcertante et d’apparence irrationnelle par rapport au système existant. Parce qu’on doit rendre compte de la contradiction avec le système existant qu’apporte un phénomène nouveau. Mais c’est intelligible et cela fait appel à une conception supérieure qu’on doit établir et développer. On n’est donc plus dans le domaine de la logique, car cela apparaîtrait alors comme irrationnel, mais dans celui d’une raison supérieure, que d’autres appelleront « l’intelligence », dans lequel on établit un principe physique nouveau qui rend compte du phénomène nouveau. Cela ne peut se déduire de l’expérience passée, comme le fait Russell. Russell n’aurait jamais rien pu découvrir dans l’univers. Il aurait pu développer les propriétés des choses déjà connues, mais certainement pas un principe.

C’est pour ça qu’il faut revenir en politique. Vous voyez des gens qui ont des propositions, ou des éléments à fournir, les fameux « éléments de langage », lors des discussions. Cependant, il n’y a aucun principe physique nouveau. Ceux qui apportent ces principes physiques nouveaux, on les appelle des visionnaires. Et les visionnaires, vous l’avez vu lorsque j’ai évoqué la question de l’exploration spatiale dans ma campagne de 2012, cela ne fait pas partie du champ logique qu’on doit accepter. Nous sommes dans une société totalement russellienne, dans la façon dont le pouvoir est exercé. Sauf par certains éléments, dans des pays comme la Chine, la Russie ou certains pays en développement. C’est très important de comprendre cela. Ce ne sont pas seulement « les BRICS », avec leurs grands projets, leurs infrastructures et autres choses nécessaires, mais c’est le reflet d’une autre façon de penser où l’on accueille le nouveau, on accueille l’autre et on essaye de trouver un sens à ce nouveau parce qu’on fait l’hypothèse que l’univers est intelligible et qu’on peut le comprendre, mais pas en termes de réflexion du système existant.

Notez qu’au moment où Einstein développe sa « relativité restreinte », il le fait en tant que relativité dans l’ordre d’un mouvement uniforme interne, constant en grandeur et en direction. Donc avec une vitesse constante de la lumière. Par la suite, la « relativité générale » prendra en compte les accélérations et les mutations.

Bien que sa théorie ait déjà été confirmée par les observations astronomiques d’Eddington, en arrivant à Paris, Einstein est confronté à des enthousiastes, mais aussi à des détracteurs. Et lorsqu’il traverse la frontière à Jeumont, où il aurait dû être accueilli par des représentants des autorités officielles, avec tout le flonflon de l’époque, il n’y a que deux personnes pour l’attendre sur le quai de la gare : l’astronome Charles Nordmann et surtout, le grand savant français, Paul Langevin. Ce dernier, qui avait été amené à s’intéresser à la musique, quoique tardivement, reconnut qu’il avait « sur le bout de la langue » les découvertes d’Einstein sur le caractère non-absolu de l’espace et du temps, mais qu’il n’avait pas franchi l’étape et que c’est Einstein qui lui avait permis de le faire.

Einstein apparaît, face à l’ordre établi, avec la pensée d’un individu qui bouleverse, non pas pour le plaisir de bouleverser, mais parce qu’il sait qu’il y a un ordre supérieur qui doit rendre compte de ce qui se passe dans l’univers.

Le 31 mars 1922, il est accueilli dans le grand amphithéâtre du Collège de France par une assistance très nombreuse. Puis, les 3 et 5 avril, il prend la parole dans une petite salle, où il affronte Painlevé, au grand désarroi finalement du pauvre Painlevé. Le 6 avril, se déroule le grand débat Bergson-Einstein à la Société française de philosophie. La Société de physique française et l’Académie des sciences refuseront cependant de le recevoir !

L’astronome Nordmann nous a laissé un récit de sa visite à Paris. Tout le monde est conscient que ce passage devant le Collège de France est un moment fondamental. « Nous éprouvions tous un sentiment de volupté intellectuelle » se souvient Nordmann. Auprès d’Einstein, il y avait Langevin, qui est son « Pylade intellectuel » (ami et appui d’Oreste dans la mythologie grecque) et qui aiguille les discussions en France, où l’on n’aime pas que quelqu’un vienne remettre en cause Descartes. Il y a également l’administrateur du Collège de France qui était un homme de grand courage. Einstein déclare d’emblée :

L’abstraction mathématique, pas pour moi ! L’abstraction mathématique n’est point une chose ailée qui peut s’égarer au hasard, elle n’est que l’humble servante des choses telles qu’elles existent réellement.[Avant de préciser :] Moi, c’est l’expérience qui m’a porté à étudier cela.

Il est clair que ses objets de pensée sont tout à fait différents de ce qu’exprime la pensée logique d’un Russell.

Dans la mécanique classique de Galilée et de Newton, il existe un espace et un temps absolus. Là déjà, affirme Einstein, il y a une relativité, mais il s’agit d’une relativité uniforme. Pour vous donner un exemple, je prendrai, vous me le pardonnerez, celui du petit Jacques Cheminade qui, très jeune, prend l’avion avec ses parents en 1946 pour aller de Dakar, au Sénégal, à Recife au Brésil. Un an plus tard, il effectue le retour Recife-Dakar. Jacques Cheminade, qui un emmerdeur, demande : « Papa, comment se fait-il qu’à l’aller, on ait mis quinze heures de Dakar à Recife, et qu’au retour, on n’en ait mis que treize ? Est-ce que l’avion est allé plus vite ? – Non, lui répond son père, l’avion avait la même vitesse. – Alors pourquoi cette différence ? » Vous connaissez tous la réponse aujourd’hui ? C’est la rotation terrestre. Mais il y a une idée de relativité. C’est comme dans cet autre exemple où Pierre et Paul décident d’aller de Paris à Vladivostok, qui se trouve pratiquement à l’opposé sur le globe terrestre, l’un passant par l’ouest, l’autre par l’est. Ils règlent leurs montres et se disent qu’ils vont arriver à la même heure à leur destination commune. Évidemment, c’est faux, parce que celui qui part par l’Est est allé plus vite que celui qui a pris par l’Ouest.

Mais là, il s’agit de la relativité telle qu’elle s’exprime au sein du référentiel habituel du système Galilée-Newton, c’est-à-dire d’un monde qui pourrait être celui des Éléments d’Euclide. Car on peut avoir une vitesse qui est un absolu, un temps qui est un absolu, et ça marche. Il y a un brin de relativité là-dedans.

Mais il y a un problème, affirme Einstein. Tout à coup, il y a des phénomènes, dans le domaine électromagnétique ainsi que dans le domaine électrique, qui expérimentalement montrent que ce temps et cet espace absolus séparés n’ont vraiment pas l’air de marcher. Il faut donc se pencher sur la question d’un point de vue physique, soit tout le contraire d’un système métaphysique. Il faut savoir qu’Einstein, lorsqu’il arrive en France, est présenté par toute la presse comme « le nouveau métaphysicien » de la science. Einstein rejette ce qualificatif en disant, moi je regarde l’effet, je regarde ce qu’il se passe, sans obéir au système établi, c’est pour cela qu’on m’appelle un métaphysicien, mais j’établis une physique supérieure.

Et de ce point de vue, en effet, on peut dire qu’il s’agit de « méta »-physique, c’est-à-dire au-delà de la physique existante. Prenons la lumière, dit Einstein. Si vous avez une lampe cachée derrière un rideau noir et que vous l’ouvrez, vous avez l’impression qu’il y a une propagation instantanée. Cela vient tellement vite – 300 000 km par seconde. Quand vous allumez la lumière chez vous, elle se manifeste tout de suite, sans attendre, c’est instantané. Il y a pourtant un certain décalage. On doit donc débarrasser ce système de Newton de ce qui ne rend pas compte de cette minuscule petite différence. Les grands savants ont toujours vu ces petites différences. Ce fut le cas notamment le cas de Kepler qui, pour résumer, voyant une infime différence entre la réalité et l’explication traditionnelle, a compris qu’il en fallait une nouvelle.

  Relativité restreinte & générale

A Paris, Einstein veut prouver qu’il y a une relativité dans le rapport entre les choses, c’est-à-dire que pour un individu se déplaçant à une certaine vitesse, les choses ne se passent pas de la même façon que pour quelqu’un qui est immobile (abstraction faite du mouvement de la Terre).
Prenez quelqu’un qui est sur un quai de gare et qui voit passer un train roulant à vitesse constante et uniforme. Au moment où il passe, deux horloges ultra précises, l’une installée sur le quai, l’autre dans le train, mesurent simultanément le temps au passage du train. Ces horloges sont faites de deux miroirs parallèles, entre lesquels un rayon se déplace à la verticale. Comparons ce qui se passe dans le train et ce qui est vu par celui qui est sur le quai.

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Figure 2. L’expérience de l’horloge imaginée par Einstein a été validée par la suite.

En observant depuis le quai le rayon de lumière osciller entre les deux miroirs dans le train, on voit ce rayon faire une sorte de triangle, du fait que le train avance, donc que le rayon se déplace dans le sens du mouvement, bien que de façon infinitésimale. Par contre, pour le passager du train, le rayon de lumière reste à la verticale. Celui qui est sur le quai a donc l’impression que la lumière a parcouru un plus long chemin. Ceci en raison du fait que l’idée de relativité implique l’addition des vitesses : le train se déplace avec un mouvement uniforme, et donc, pour la personne sur le quai, le parcours de la lumière est plus long sur l’horloge placée dans le train, parce que la vitesse du train s’additionne.

Or, le grand paradoxe de la lumière, c’est que pour n’importe quel observateur, en mouvement par rapport à un autre, toujours rectiligne et uniforme, la vitesse est toujours constante. Or, pour la personne sur le quai, la lumière parcourt une distance plus longue avec la même vitesse. Si on imagine qu’un aller-retour de la lumière est ce qui définit le temps, pour la personne sur le quai, le temps dans le train s’est ralenti, alors que pour la personne dans le train, la vitesse est restée la même. Par contre, du fait que le passager bouge à la même vitesse que le train, il a l’impression que ce sont les autres qui bougent, et il voit le temps ralentir chez la personne à quai. Donc, cette dernière voit que le temps de la personne dans le train se ralentit, et le passager du train voit que c’est le temps de la personne à quai qui ralentit. C’est la relativité restreinte, qui implique un principe de réciprocité.

Un des arguments qui avait été soulevé contre cette théorie à l’époque était que ce n’était pas le temps qui variait, mais juste la perception qu’on en a. Einstein réfute cet argument : il s’agit d’une théorie physique, une théorie du monde extérieur, une théorie des phénomènes et des événements intervenant dans l’univers.

Beaucoup de mathématiciens ne comprennent pas la théorie de la relativité bien qu’ils en saisissent les développements analytiques ; ils ont tort de n’y voir que des relations formelles et de ne pas méditer sur les réalités physiques auxquelles correspondent les symboles mathématiques employés.

C’est alors que Paul Painlevé, homme politique du Parti radical en même temps que grand scientifique, pose un paradoxe à Einstein : je prends le train et je fais mettre les deux horloges à la même heure, au moment où il passe devant le chef de gare. A un moment donné, le train s’arrête et repart en marche arrière vers la gare. Est-ce que le chauffeur du train et le chef de gare pensent qu’il y a eu retard ou avance ? Y a-t-il réciprocité ?

Pas du tout, dit Painlevé, parce que, du point de vue du chef de gare, l’horloge du train retarde, alors que pour le chauffeur du train, c’est celle de la gare qui avance. Painlevé note que ceci va à l’encontre de théorie de la relativité car le principe de réciprocité n’est plus respecté. Le chef de gare devrait dire au chef de train : ton horloge retarde, et le chef de gare dire au chef de train, non, c’est la tienne qui retarde ! C’est cela la théorie de réciprocité.

Vous avez faussé les conditions de l’expérience ! répond Einstein. Le train s’est arrêté puis est reparti en marche arrière, en accélérant. Cela fausse complètement la règle de départ qui était que la vitesse du train et sa direction doivent être constantes. On est passé dans un autre domaine et il faut répondre d’une autre façon. Il n’y a plus deux systèmes différents du temps, celui du chef de gare et celui du chef de train, mais trois, les deux premiers et un troisième, celui du train qui revient en accélérant. Et là on entre dans une autre situation, à laquelle j’ai répondu par la relativité générale. Painlevé reconnaît alors qu’Einstein a raison.

Les choses ne sont pas du tout évidentes, et cette notion de vitesse uniforme et vitesse accélérée est essentielle. Langevin a aussi travaillé sur les vitesses accélérées en 1911. A partir de là, en 1915, Einstein a regardé de près les travaux de Planck sur la nature corpusculaire de la lumière, d’où il a tiré finalement la théorie de la relativité générale.

 Dilatation du temps, contraction de l’espace

Quelles sont les conséquences de la relativité générale ? D’abord, s’il y a déplacement à une vitesse accélérée dans l’espace, quelle que soit la vitesse, le temps se dilate. C’est-à-dire qu’il y a un temps qui s’écoule de façon ralentie. Même lorsque vous marchez ou quand vous avez un train qui roule à 80 km à l’heure, mais à ces vitesses, ce n’est pas perceptible par aucun de nos sens. C’est en s’approchant de la vitesse de la lumière que la dilatation du temps est perceptible.

Comment mesurer ce phénomène ? Aujourd’hui, nous avons pour cela des accélérateurs de particules, d’énormes machines qui accélèrent des protons et des électrons à des vitesses très proches de celle de la lumière. Il se produit alors quelque chose de très intéressant : une particule instable se désagrège en une fraction de seconde. Mais si vous l’accélérez au maximum, elle vivra beaucoup plus longtemps. La relativité est liée à la vitesse de l’objet considéré.

On a développé, depuis, des horloges atomiques ultra précises, au milliardième de seconde. Vous en placez une dans un avion reliant Paris et New-York : l’horloge qui a voyagé retarde réellement par rapport à une autre restée au sol. On a un temps qui se dilate.

Il y a une expérience encore plus parlante, ce sont les fameux jumeaux de Langevin. Tous deux ont 20 ans au départ. L’un part dans une fusée à une vitesse proche de celle de la lumière et l’autre reste sur Terre. Il se passe soixante ans. Celui qui revient de l’espace, après avoir fait soit une boucle autour de la Terre, soit un aller-retour, a alors 21 ans et celui qui est resté sur Terre en a 80 ! C’est un paradoxe, dit-on. En fait, ça ne l’est pas du tout ; c’est parce qu’il y a eu dilatation du temps pour celui qui est dans l’espace, par rapport à celui qui est resté sur Terre. Celui qui est dans la fusée ne le voit pas puisqu’il est dans le système de la fusée, pas plus que celui qui est sur Terre. Ce n’est qu’à son retour qu’il le voit, par comparaison avec son jumeau resté sur Terre.

 Questions du public et réponses de Jacques Cheminade :

Q : Quand vous parlez de dilatation de l’espace, qu’est-ce que vous voulez dire ?

JC : Il y a dilatation du temps, pas de l’espace ; l’espace se contracte, le temps se dilate. Dans cette dilatation, le temps passe plus lentement pour celui qui est dans la fusée : une année pour lui est devenue 60 ans pour celui qui est sur Terre.

SI vous poussez un peu plus loin, avec une fusée allant encore plus vite, vous pourriez voir vos arrière petits-enfants, alors que ceux des générations précédentes sont déjà morts.

Le temps de celui qui est dans l’espace est déterminé par la fusée en mouvement, alors que pour l’autre, c’est par la Terre telle qu’elle est. Il y a deux donc deux systèmes d’espace-temps différents. C’est une perception, mais c’est également une réalité physique.

Q : Le gars qui revient de l’espace, il a vraiment 21 ans ?

JC : Oui ! En gros, restez sans rien faire et vous vieillirez plus vite ! Ce n’est pas seulement psychologique ! En même temps, il y a contraction de l’espace. Supposons que vous êtes assis là et que vous voyez une fusée passer à une vitesse proche de la lumière. La fusée mesure 100 mètres, mais ce que vous en verrez, c’est 50. Il y a contraction apparente de la taille de la fusée, non de la fusée elle-même, et contraction de l’espace en même temps. Il y a donc, en même temps, contraction de l’espace et dilatation du temps, et on ne peut pas les considérer séparément.

Est-ce qu’on peut observer la dilatation du temps ? On ne l’observe pas mais on la mesure.

Si l’on regarde la Nébuleuse du crabe, par exemple, située à des millions d’années-lumière, on voit des choses qui s’y passent en utilisant les différents instruments dont nous disposons – ondes infrarouges, l’ultraviolet et la lumière. La Nébuleuse a explosé en 1054, c’était visible sur Terre pendant 24 jours et la nuit pendant 600 et quelques jours : un phénomène d’une force extraordinaire dans l’Univers.

Aujourd’hui, si vous regardez la Nébuleuse du crabe et ce qui nous parvient avec un effet retard, vous voyez des choses qui sont inexplicables avec notre temps des horloges. Il s’y passe des choses qui ne pourraient pas se mesurer avec notre système d’espace-temps. Il y a donc un système d’espace-temps propre à la Nébuleuse du crabe, qui n’est pas le nôtre. L’espace-temps correspond au système dans lequel vous êtes. Il y a une constante, mais nous y reviendrons plus tard.

 Querelle Bergson-Poincaré

Tout est relatif : c’est la grande querelle entre Bergson et Poincaré. Quand Bergson a rencontré Poincaré, il écrivait un livre qui s’appelait Durée et simultanéité. Bergson essaie d’examiner ce qui se passe avec le temps et Einstein lui dit : c’est très simple, la simultanéité varie selon les observateurs, elle aussi est relative.

On peut faire une expérience très simple, mais je ne vous la conseille pas : vous faites une immense explosion sur la Terre et vous considérez une fusée qui part à la vitesse proche de la lumière dans une direction, et une autre dans l’autre. Dans un cas, vous verrez l’explosion plus tôt que sur la Terre et dans l’autre, vous la verrez plus tard.

Vous pouvez le faire aussi en comparant deux explosions. La simultanéité varie selon que l’observateur se trouve dans la fusée ou sur Terre : il n’y a pas simultanéité, mais décalage. Cela a des conséquences extraordinaires quand nous parlons du futur et du passé : un événement peut être dans le futur de l’un, dans le présent de l’autre et dans le passé du troisième, « en même temps ». La distinction entre passé, présent et futur, disait Einstein, n’est qu’une « abstraite et persistante illusion de la réalité ».

Cela vaut pour vous, si vous commencez à penser que dans votre vie courante, ces variations se produisent. Évidemment ça n’opère pas à cette échelle, mais à l’échelle de l’univers et à de très grandes vitesses.

L’histoire des jumeaux vous déroute parce que vous raisonnez implicitement du point de vue de ce que vous croyez savoir déjà. Alors vous voyez cette histoire comme un montage métaphysique et non comme une réalité. Or, c’est bel et bien, d’après tout ce qu’on peut mesurer, une réalité. Il y a des choses dont on n’est pas conscient et qui sont une réalité. J’aime beaucoup la publicité de l’Agence spatiale européenne qui dit que nous sommes tous des cosmonautes parce que nous filons tous dans l’espace. Et en effet on file dans l’espace à 100 000 km/h mais on ne s’en aperçoit pas, parce que la Terre va à une vitesse constante.

Qu’est-ce qui fait que la vitesse de la lumière, telle que nous pouvons la concevoir dans l’intelligibilité de notre monde, a une limite : 300 000 km par seconde ? Parce que c’est la condition pour que l’Univers soit cohérent et intelligible. Sinon, on serait dans la science fiction.

Je lisais, quand j’avais quinze ans, une série qui s’appelait Les patrouilleurs du temps. C’était des patrouilles qu’on envoyait dans le passé, à une vitesse plus grande que la lumière. Dans l’hypothèse irrationnelle où l’on irait plus vite que la lumière, on pourrait voir toute l’histoire du monde se dérouler à l’envers. La crucifixion de Jésus, par exemple. Cela suppose qu’on pourrait recomposer le passé, ce qui est une absurdité pour la cohérence du monde ! Qu’arriverait-il, et c’est l’exemple classique, si vous retrouviez votre mère quand elle a quinze ans et que vous l’assassiniez parce que vous ne l’aimez pas. Qu’adviendrait-il alors de vous ?

Ces histoires de Patrouilleurs du temps étaient quelque chose d’absurde. Ils tentaient par tous les moyens de réparer le temps, et cela devenait complètement immoral. Par exemple, un brave type était passé avant eux, qui avait réussi à empêcher l’empoisonnement d’Alexandre. Mais comme cela allait créer le chaos dans le monde par la suite, les patrouilleurs du temps étaient envoyés pour assurer qu’Alexandre soit vraiment empoisonné ! Vous seriez alors dans le monde de Russell où il n’y a plus aucune cohérence dans l’Univers.

Cela pose des paradoxes extraordinaires. Admettons qu’on puisse aller à une vitesse très proche de la lumière. Ce qui n’est pas possible jusqu’à maintenant, parce que plus vous vous rapprochez de la vitesse de la lumière, plus la masse de l’engin dans lequel vous êtes augmente, et il faut y mettre de plus en plus d’énergie. Mais supposons que ce soit possible et que vous arriviez par quelque moyen à vous rapprocher de la vitesse de la lumière, à 99,9999 % près. Vous voulez atteindre le système galactique le plus proche, Andromède, qui est à 2 millions d’années-lumière de la Terre. Du fait que le temps de la fusée sera un temps très ralenti, combien cela vous prendra-t-il pour y parvenir ? Une année-lumière, c’est la distance parcourue par la lumière dans le vide en une année dite « julienne » (365,25 jours). Pour celui qui est dans la fusée, six jours aller-retour, plus un an avant et après pour rétablir des conditions d’attraction gravitationnelle qui ne détruisent pas le corps humain, c’est-à-dire deux ans et six jours ! Sur Terre, combien de temps s’est-il écoulé ? 4 millions d’années, plus 2 ans et six jours. C’est très intéressant de poser ainsi le paradoxe, parce que vous êtes à la limite de la lumière, face à un phénomène qui bouleverse tout ce que vous aviez pensé jusqu’à maintenant.

Je vais finir sur une histoire qui a été une grande controverse. Poincaré, qui est un grand savant français, a donné une conférence en 1902 ou 1904 à San Francisco. Le temps et l’espace ne sont pas des absolus, avançait-il, mais je ne sais pas du tout où je vais avec cela. Et il essaye de construire un système avec les Éléments d’Euclide, la géométrie qu’on étudie à l’école.

Savez-vous ce que sont les éléments d’Euclide ? C’est ce qu’il a écrit en compilant en 13 livres toutes les découvertes faites auparavant sur la géométrie dans un espace et un temps physique absolu. Il y a un certain nombre de postulats : « Par deux points distincts, il ne peut passer qu’une droite et une seule », « tout segment d’une droite est prolongeable », « deux points distincts étant donnés, si l’un est le centre du cercle il n’y a qu’un cercle qui puisse passer par l’autre point »« tous les angles droits sont égaux entre eux », « par un point extérieur à une droite, il ne peut y avoir qu’une droite et une seule parallèle à cette droite ». Voilà la boîte à outils de M. Euclide.

Poincaré a essayé de mettre son espace-temps relatif dans cette boîte. Et visiblement cela ne marche pas. Le premier à contester ces postulats d’Euclide a été Gauss, suivi par Lobatchevski et Bolyai (deux géomètres). Mais ils l’ont contesté du point de vue d’autres géométries. Le premier qui a rejeté cette théorie, affirmant qu’il fallait voir à quoi ça correspond dans l’espace-temps physique et qu’il existe une autre géométrie, non-euclidienne, ou géométrie sphérique, qui veut mesurer tout ce qui se passe dans une sphère, c’est Bernard Riemann. Einstein a été très intéressé par ses thèses.

On vous dit que la somme des angles d’un triangle fait 180°, mais si vous dessinez un triangle sur une sphère, ça fait plus de 180° ; si vous prenez une surface comme une selle de cheval, c’est-à-dire avec une courbe négative, et que vous mettez vos triangles dessus, la somme des angles fera moins de 180°.

Pour Einstein, c’est une erreur de se fixer aux ’Eléments d’Euclide, car il s’agit d’une compilation logico-déductive qui ne rend pas compte de l’univers réel ; ce sont les éléments d’une science toute faite et pas une recherche de ce qui se passe dans l’univers physique réel. C’est le monde de Russel et d’Aristote, de tous ceux qui regroupent des connaissances déjà connues et créent un système où ne peuvent s’insérer des formes de connaissances et des principes nouveaux. La vraie géométrie correspondant à la nature des choses elles-mêmes n’obéit pas aux postulats d’Euclide. La géométrie d’Euclide permet de construire quantité de choses, la proportion, le Parthénon, la Tour Eiffel, mais pas de rendre compte de l’Univers.

C’est comme le vrai développement, la vraie croissance : ça ne se passe pas dans l’Europe de l’euro, dans l’OTAN ou dans l’UE, cela ne peut pas se passer dans un système existant antagoniste au système de développement. Là non plus, on ne peut pas enfermer dans les éléments d’Euclide la découverte de la relativité, ce que Poincaré essayait de faire.

La rupture d’Einstein va très loin puisqu’elle rejette ce que LaRouche définit comme l’enfermement dans les postulats d’Euclide. Il ouvre les portes, il donne une autre conception de la géométrie. La théorie de la relativité aboutit à contester notre univers habituel, qui n’est plus vu depuis la Terre, mais dans une identité galactique.

En dehors de Poincaré et Painlevé, Einstein rencontre aussi Bergson, qui lui dit :

tu m’as convaincu, il n’y a pas d’horloge universelle de Newton. Je sais que l’espace et le temps sont relatifs. Mais pour que deux êtres humains puissent se comprendre, il faut un temps qui leur soit commun.

Einstein réplique :

Ça, c’est de la psychologie, ce n’est pas la vérité : le temps des philosophes et des psychologues n’existe pas. Chaque système de référence a son temps propre.

Bergson :

Alors, le temps se dilate ? – Oui, les temps dilatés n’ont rien de fictif puisque nous pouvons les mesurer. Mais, il faut une connexion, un nexus, un lien pour que celui qui est sur terre puisse se comprendre avec celui qui est dans l’espace.

Oui, dit Einstein,

la connexion c’est la relativité générale, qui fait qu’il y a quelque chose dans l’univers qui n’est pas un temps global, mais un espace/temps qui définit les choses.

Oui, reprend Bergson, « mais tu dis que les jumeaux, c’est un raccourci dans l’espace/temps. »

Einstein répondra plus tard que c’est un chemin qui consomme moins de temps. Dans l’espace/temps physique tel qu’il le conçoit, on peut voir quelque chose qui, au niveau de l’Univers, est plus rationnel que la mesure faite par des instruments de mesure fixes. La seule manière de le faire, c’est de penser qu’il y a un invariant harmonique des perspectives et des choses.

Ceci m’amène au fait qu’il se produit un phénomène dans l’Univers où il y a énormément d’énergie. On sait que dans l’univers, il y a des lieux où tout est absorbé, y compris la lumière, et on appelle cela les trous noirs. Jamais personne n’a vu de ses yeux un trou noir, mais grâce à nos instruments qui multiplient les capacités de nos sens, on voit deux formes très fortes d’absorption de lumière et d’énergie qui se rapprochent. Einstein parle d’ondes gravitationnelles. La collusion de ces énormes flux d’énergie va faire apparaître une déformation de l’Univers. On a mesuré récemment ces ondes gravitationnelles, et c’est quelque chose d’absolument infime. Dans un interféromètre comportant deux tubes perpendiculaires de 10 km, on fait circuler des lasers et à la sortie, on mesure les deux parcours. On constate une très légère différence – un millionième d’atome – mais elle est là.

Ce qu’on veut faire maintenant, pour mieux identifier ces ondes gravitationnelles, c’est lancer le même type d’expérience dans l’espace, avec deux satellites distants de plusieurs millions de kilomètres, mais reliés entre eux par des faisceaux lasers. On a un projet de ce type pour 2034.

Quel est l’intérêt ? Les trous noirs produisent des ondes gravitationnelles, qui ont un impact perceptible dans l’univers mais n’émettent pas de lumière. On peut, grâce à cela, découvrir de nouveaux objets qui n’émettent pas de lumière. Nous allons passer ainsi d’une situation où tout ce que l’on connaissait de l’univers, l’était par la vue et par des instruments qui l’amplifient, à un univers où nous pourrons connaître des choses qui seront de l’ordre de l’écoute de l’univers. On acquerra un nouveau sens, supérieur, celui d’écouter les vibrations de l’univers, qui nous permettra de savoir ce qu’on ne pouvait expliquer jusqu’à maintenant.

Je vous ai dit tout cela, parce que, même si c’était imparfait, même si certaines choses nous échappent, je veux que vous ayez le sens qu’un être humain ne l’est qu’en étant révolutionnaire. Sinon, c’est Russell : on défend la logique du système existant. Une révolution, ce n’est pas se mettre un couteau entre les dents et sortir dans la rue en brandissant un panneau revendicatif. Une révolution, c’est avoir une façon de penser qui réponde beaucoup mieux à l’univers dans lequel nous sommes. Et penser que vous êtes quelqu’un d’actif, Vernadsky dirait une force géologique de cet univers, qui sera la plus transformatrice de toutes. Si vous êtes dans cet état d’esprit, votre pensée sera vouée à des choses qui n’ont jamais existé auparavant.

Alors, pour bien comprendre la différence entre l’homme et l’animal, entre Einstein et Russell (car Russell est un animal malfaisant), je vous ai amené quelques outils. Voilà apparemment les premières choses qu’ont faites les hommes : un chopping tool, un chopper. Quelle différence avec l’animal ? Un animal est capable de faire un outil, il casse un caillou et s’en sert pour couper. Mais il le casse simplement, sans réfléchir à ce qu’il a fait, il n’a pas de projet en tête. Ce chopper (photo d’un chopper) est quelque chose qui n’a jamais existé auparavant, il a été fabriqué par l’homme par une série de retouches. C’est très grossier. Celui-ci vient du Portugal : il y a un million d’années, un peu en retard sur la Géorgie, parce ça ne s’est pas fait partout au même moment. Ensuite, ils ont été plus malins et ils ont fait cet autre outil (photo de l’outil). Ils ont commencé à voir qu’on pouvait agir des deux côtés, à retoucher autour, pour avoir un objet plus opérateur dans l’univers, c’est moins grossier. Après, il y a eu cela (photo) : on a pris un caillou et vous voyez tout le travail pour en faire quelque chose avec quoi on pouvait gratter, préparer des peaux, etc. Enfin, vous avez cela (photo). Cela doit faire 400 000 ans, ça vient de Mauritanie. C’est un biface, quelque chose d’impossible à trouver tel quel dans la nature ; il y a une double symétrie. C’est un élément actif dans la nature, un élément nouveau que l’homme a créé dans l’univers.

Plus près de nous, on a l’aluminium. Ce matériau n’existe pas sur terre en tant que tel, c’est l’homme qui l’a fait exister, qui l’a accouché. Vous prenez de la bauxite, vous lui ajoutez de la soude, vous extrayez l’alumine, vous faites une électrolyse et vous sortez un aluminium. Il y a une géométrie physique de l’univers qui est celle du biface et de l’aluminium.

Chaque être humain, de ce point de vue, fait partie de la biosphère, de la vie et de la pensée – la noosphère – parce qu’il contribue de façon créatrice dans l’univers. Il se met ainsi en travers de la dégradation de l’univers, et participe de son développement anti-entropique. C’est cela le processus créateur, tout ce que je vous ai montré aujourd’hui, et si vous ne faites pas l’effort de comprendre cela, vous devenez contre-révolutionnaire. Très mauvaise habitude ! Vous pouvez le comprendre à travers la musique, la peinture, l’art. Ce que je vous ai dit là n’est qu’un petit élément de la science, de la relativité restreinte et un peu de la relativité générale d’Einstein. Ça vous donne un avant-goût.

L’expérience humaine la plus universelle et la plus essentielle est précisément cette création dans l’univers. Les gens confondent l’idée de création, qui est un acte physique changeant les lois et les règles de l’univers, donnant naissance à un objet que personne n’a jamais connu ni vu auparavant, avec le fait de donner des coups de couteaux ou de peinture sur une toile en disant : voilà ma création. Cela n’a rien à avoir avec les lois physiques de l’univers, c’est un caprice d’un moment, l’envie de faire n’importe quoi.

Nous devons tendre vers un univers où cette création doit être la plus haute expression de bonté et d’amour ; sur cela, relisez ce que dit Diotime dans Le banquet de Platon et vous avez la plus belle des réponses, parce qu’il y a une continuité : on revient à cette idée de l’espace/temps physique, ce que LaRouche appelle simultanéité avec l’éternité. C’est le moment où tout l’univers entre dans votre esprit, une condensation de l’espace/temps physique, englobant en un instant ce qui se passe entre Platon et Einstein, par exemple ; vous les avez tous présents. Vous êtes en accord avec quelque chose qui a été découvert dans l’Univers, vous partagez ce point commun qui est la recherche de cette découverte dans l’univers, et vous l’éprouvez, vous le ressentez ; ça peut être une œuvre d’art, une œuvre de science, ou quelque chose de bon pour votre entourage à un niveau plus restreint.

Sans cette passion pour trouver ces instants-là, vous n’êtes pas tout à fait un être humain. On peut donc dire que la société dans laquelle nous vivons est russellienne.

 Conclusion

Pour finir, revenons à 1955 et au manifeste signé par Bertrand Russell et Albert Einstein, appelant les principaux dirigeants du monde à bannir pour toujours l’arme nucléaire. Pour Einstein, le nucléaire est une découverte intéressante, mais qui ne doit pas être utilisée à des fins militaires. Ce que dit Russell, qui est contre le nucléaire en tant que tel, est totalement différent. Pour lui, cela représente la création humaine et à ce titre, il faut l’empêcher. Il faut empêcher la technologie, la science de se développer. Comment ?

En 1945, dans le Bulletin of the Atomic Scientists, Russell, ce grand pacifiste, avait dit qu’il fallait mettre le monde sous contrôle d’un empire mondial dominé par les Anglo-américains, et empêcher les Russes d’arriver au nucléaire, y compris en les bombardant. Cinq ans après, on lui a demandé : « Tu as vraiment dit cela ?, « Oui, absolument. Mais aujourd’hui, c’est différent, on va faire un condominium russo-américain pour contrôler le nucléaire. »

En plus, il confond nucléaire pacifique et militaire. Pour lui, c’est naturel que cela soit utilisé pour la guerre puisque l’homme est enclin à faire la guerre. Il ne faut donc pas développer de nucléaire civil parce qu’on pourrait l’utiliser pour la guerre. C’est pourquoi il faut bloquer la science et la technologie. Mais dès lors, la guerre ça ne marche plus. Alors, qu’est-ce qu’ils ont trouvé ? Écrit en toute lettre par son collaborateur Leo Szilard : l’écologie !

On a donc décidé de lancer un mouvement qui mettrait d’accord les financiers et les êtres humains, un mouvement écolo allant contre la science et la technologie, par lequel on pourrait créer un Empire qui contrôlera le monde – pour le bien-être de l’humanité, car nous savons mieux qu’elle ce qui est bon pour elle. Et avec cela, tantôt on choisira la guerre, tantôt l’écologie, mais en tout cas on empêchera le développement de la science et de la technologie.

Ça implique un monde où l’art, la beauté, n’existe pas, sauf réduit à une forme d’expression des instincts les plus élémentaires. Aldous Huxley, qui faisait partie de ce groupe, l’a dit très clairement dans Le meilleur des mondes, inspiré (chose que je ne savais pas) d’un livre de Haldane intitulé Dédale, la Science du Futur. Pour Haldane, Icare est très mauvais parce qu’il veut développer le monde, tandis que Dédale, au contraire, réfléchit à long terme. Lorsque Pandore, qu’on a donnée à épouser à Épiméthée, le frère de Prométhée, ouvre sa fameuse boîte, elle déchaîne toutes sortes de maux contre l’humanité, qui l’empêcheront de se développer : elle est la première des écologistes.

Vous voyez ainsi comment ces deux hommes, Bertrand Russell et Albert Einstein, qui sont tous deux légitimement contre la guerre nucléaire, doivent être jugés d’après leurs arrière-pensées et ce qui arrive aujourd’hui. Ces écolos qui ont l’air si gentils, si bons, qui veulent vivre gentiment à la campagne avec une ou deux vaches et du bio, ont en réalité été promus par des gens qui pensent utiliser cela pour contrecarrer la science et la technologie, considérées comme dangereuses parce qu’elles permettent à chaque homme de développer cette capacité de contribuer au futur et au développement.

Je voulais partir de ce manifeste de 1955 pour y revenir à la lumière de ce qui s’est passé depuis. Vous pouvez voir que les façons de penser de Russell et d’Einstein sont totalement opposées, même si, à un certain moment, elles se sont réunies sur un point, et qu’en jugeant sur un seul point, on risque de se tromper complètement et d’aboutir à des résultats terribles pour l’avenir de l’humanité.

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