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Comment Venise orchestra le plus grand désastre financier de l’histoire

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La gravité du krach financier qui se profile aujourd’hui est sans précédent dans l’histoire, si ce n’est dans la période ayant précédé la peste noire vers la moitié du XIVème siècle. Paul Gallagher montre une face peu connue des manipulations vénitiennes de l’époque.

La peste noire qui décima la population européenne vers 1350 fut la conséquence du plus grand effondrement financier de l’histoire. En comparaison, la Grande crise des années 30 de notre siècle n’a été qu’un épisode transitoire, de peu de conséquence. En 1345, l’effondrement des grandes maisons bancaires florentines des Bardi et Peruzzi conduisit à une véritable désintégration financière. On peut lire dans les chroniques de l’époque que « tout le crédit disparut au même moment ». Aujourd’hui, un risque semblable existe, comme ne cesse de le dire l’économiste américain Lyndon LaRouche.

En 1995, nous avons vu les premiers signes de cette désintégration, avec la crise mexicaine, la débâcle du comté d’Orange en Californie et la faillite de la grande et prestigieuse « merchant bank » anglaise, la Baring’s. Aujourd’hui, comme au XIVème siècle, ces banqueroutes sont la conséquence de la croissance exponentielle de « bulles financières » qui paralysent la production et les échanges, c’est-à-dire l’économie réelle.

 Comment Venise orchestra le plus grand désastre financier de l’histoire

Par Paul Gallagher, EIR

La différence fondamentale entre 1345 et 1996, c’est qu’alors les Etats-nations n’existaient pas. Il n’y avait pas de gouvernement suffisamment souverain pour soumettre tout le système bancaire à une réorganisation radicale, en sauvegardant la production de biens tangibles grâce à de nouvelles émissions de crédit sélectif, alors que cela serait possible aujourd’hui à condition, bien sûr, que les gouvernements en question veuillent le faire en affirmant leur souveraineté nationale. Mais cette voie du salut n’existait pas, à cette époque, et cela eut des conséquences désastreuses pour la population. D’après les meilleures estimations, pendant la période 1300-1450, la population européenne fut réduite de 35 à 45% et celle du monde de 25%.

Généralement, les historiens attribuent le désastre du XIVème siècle causé par les banques et le système financier à un bouc émissaire, Edouard III, roi d’Angleterre. Celui-ci se rebella effectivement contre le système financier par lequel les banquiers florentins tentaient de s’emparer de son pays et, à partir de 1342, il suspendit les paiements aux Bardi et aux Peruzzi. Mais tout le budget national du roi Edouard ne représentait qu’une partie infime du chiffre d’affaires des deux grandes dynasties bancaires florentines, une modeste colonne dans leurs livres de compte. A Florence, on peut lire dans les documents bancaires de l’époque qu’il parlait de lui avec mépris, comme d’un certain « Messire Edouard » : nous serons heureux, lit-on dans un document de 1339, si nous réussissons à récupérer au moins une partie de sa dette.

Les historiens « de rite libre-échangiste » maintiennent que les banquiers florentins firent beaucoup de bien à la communauté de l’époque, en ne s’occupant que de leurs intérêts égoïstes. En accumulant des fonds, en bâtissant des monopoles financiers, ils développèrent le commerce et ouvrirent la voie à l’industrie capitaliste en concurrence pacifique avec d’autres marchands, prenant soin d’expier quelques petits péchés dus à l’usure par de généreuses donations aux institutions religieuses. Mais, selon cette version de l’histoire, le serpent s’introduisit dans ce paradis terrestre, sous la forme des rois centralisateurs du pouvoir. On l’aura compris, il s’agit des prédécesseurs de l’Etat-nation moderne.

Dépensiers impénitents, avec leurs guerres ruineuses et leur cours luxueuses, les monarchies finissaient toujours dans l’insolvabilité, incapables de rembourser les crédits que les malheureux banquiers leur octroyaient en raison du mélange de révérence et de peur que leur inspiraient les têtes couronnées. Voilà pourquoi l’entreprise privée alors émergente finit dans la ruine au XIVème siècle, ce qui, nos historiens le concèdent, fut une des causes de la peste noire, avec ses 30 millions de morts. La morale de ce mythe libre-échangiste veut qu’il faille éviter l’entrave d’une autorité centralisée qui ne saurait que s’endetter pour financer ses desseins expansionnistes et bafouer ses industrieux créanciers.

 Le mythe de Venise

Deux livres récemment parus contribuent à démonter ce mythe, même si telle n’est pas précisément l’intention de leurs auteurs. Dans The Medieval Super-Companies : A Study of the Peruzzi Company of Florence (London, Cambridge University Press, 1994), Edwin Hunt montre que ce grand établissement bancaire travaillait à perte, et risquait même la banqueroute, dès la fin des années 1330, soit avant les prêts à Edouard, à cause de sa politique de crédit à l’agriculture et au commerce. « Les principales banques réussirent à survivre au-delà de 1340, uniquement parce que la nouvelle de leur mauvaise situation n’était pas divulguée », écrit Hunt. (Il suffit de changer la date pour que cette constatation s’applique aussi à la réalité bancaire de 1996.)

Après avoir examiné toute la correspondance et les livres de comptes des Bardi et des Peruzzi, Hunt conclut que les « conditions » des prêts octroyés au roi Edouard étaient tellement draconiennes (la saisie des recettes de la couronne) que la dette qu’il finit par répudier ne s’élevait plus qu’à quelque 15 ou 20 000 livres sterling. La franchise de Hunt fait plaisir, parce que lui-même travaille dans une grande banque internationale et sait bien comment fonctionnent les « conditions » imposées aujourd’hui aux débiteurs. (Il n’ignore sûrement pas que la véritable dette du tiers monde n’est qu’un faible pourcentage de celle que le Fonds monétaire international lui réclame.) Les Bardi, Peruzzi et Accaiuoli prêtèrent beaucoup moins à Edouard II et Edouard III que les montants promis, mais les historiens de rite libre-échangiste, à commencer par le banquier et chroniqueur de l’époque Giovanni Villani, comptent toutes les promesses comme une dette réelle.

Même si nous acceptons la plus forte estimation jamais avancée de la dette qu’Edouard III répudia, ce chiffre est de toute façon de 35% inférieur au crédit que les banques florentines réclamaient au gouvernement de leur propre cité et que Florence ne réussit pas à payer.

Pour mieux saisir la dimension de cette réalité, il est utile de lire le livre de Frederick C. Lane, Money and Banking in Medieval and Renaissance Venise (Baltimore, John Hopkins University Press, 1985), qui démontre que c’était plutôt la finance vénitienne qui contrôlait la « bulle spéculative » de la finance mondiale entre 1275 et 1350, et qui orchestra l’effondrement des années 1340. Loin de la « coexistence » mythique entre libre-échangistes, les oligarques vénitiens condamnèrent à la banqueroute leurs collègues florentins et l’économie de l’Europe et de la Méditerranée avec. On pourrait dire que Florence tenait un rôle similaire à celui de New York aujourd’hui, avec Wall Street et ses grandes banques, tandis que Venise, c’était Londres ; elle manipulait banquiers, souverains, papes et empereurs au moyen d’un réseau financier très subtil et de sa domination totale du marché de la monnaie et du crédit.

L’historien français Fernand Braudel explique (Civilisation matérielle, économie et capitalisme, XVème-XVIIIème siècle, Libraire Armand Colin, 1979, tome III) que Venise, à la tête des banquiers florentins, génois et siennois, s’engagea dès le début du XIIIème siècle dans une lutte contre le pouvoir potentiel d’un Etat-nation moderne « qu’avait déjà esquissé la réussite de Frédéric II » Hohenstaufen (1194-1250). Celui-ci se situait dans la tradition de développement des réformes carolingiennes (amélioration de l’instruction, l’agriculture, l’infrastructure commerciale et l’art de gouverner), tradition que Dante Alighieri tentera de revaloriser dans De Monarchia.

« Venise, écrit Braudel, a piégé sciemment, à son profit, les économies sujettes, notamment l’économie allemande ; elle s’en est nourrie, les empêchant d’agir à leur guise et selon leur propre logique. » Par ailleurs, « les circuits nouveaux du capitalisme ont signifié une telle puissance du monopole au bénéfice des Etats-villes d’Italie et des Pays Bas que les Etats territoriaux naissants, en Angleterre, en France ou en Espagne, en ont forcément subi les conséquences. » A cela s’ajoute l’intervention de Venise pour empêcher Alphonse le Sage (1221-1284) de succéder à Frédéric II sur le trône impérial.

Le « triomphe » du libéralisme et l’étouffement dans l’oeuf des Etats-nations définissent l’arrière-fond de la catastrophe du XIVème siècle. Ce n’est qu’un siècle plus tard, lorsque la Renaissance donnera naissance aux Etats-nations, tout d’abord la France de Louis XI, puis l’Angleterre et l’Espagne, que la population européenne réussira à sortir de la barbarie et de l’effondrement démographique. La dévastation causée par les banquiers marchands vénitiens et leurs « alliés » dans la seconde moitié du XIVème siècle est illustrée dans la Figure 1. En Europe, en Chine et en Inde (presque trois-quarts de la population mondiale), la tendance démographique positive s’inversa après quatre à six siècles d’augmentation régulière de la population. Famines, pestes bubonique et pulmonaire, épidémies et guerres, tous ces facteurs firent disparaître de la terre 100 millions d’être humains. On estime que les hordes mongoles massacrèrent à elles seules entre cinq et 10 millions de personnes. La dépopulation ne commença pas avec le krach de 1340, mais celui-ci représenta le tournant décisif.

Comment est-il possible que le pouvoir financier, indépendant des Etats, ait pu faire sombrer toutes les économies du continent eurasiatique ? Comment quelques banques installées sur un tout petit territoire en Europe purent-elles provoquer une catastrophe de ce genre ?

  Comment se développe un « cancer » financier

Entre le XIème et le XIIIème siècles, on observe un développement remarquable de la population en Europe, et plus encore en Chine. Au cours des deux siècles de la Renaissance néo-confucéenne de la dynastie Sung, la population chinoise doubla pour arriver à 120 millions d’âmes. En même temps, dans les régions du Nord de la France et de l’Italie, la densité démographique avoisinait déjà celle du XVIIIème siècle. Les nouvelles techniques permettant d’étendre la superficie cultivée furent certainement parmi les innovations les plus importantes pour la croissance continue de la population au cours des sept siècles avant 1300, repeuplant une Europe dévastée par l’écroulement de l’Empire romain. En même temps, le mouvement pour l’éducation des jeunes dans les écoles des monastères se répandait au XIIème siècle, à l’époque des écoles des cathédrales en France.

Or, dès le début du XIVème siècle, l’Europe connaît les premières interruptions de l’augmentation des récoltes, aussi bien que de la population. (La Chine connaît alors déjà une vraie dévastation, comme nous le verrons.) D’importantes disettes se déclarent dans les années 1314-17, 1328-29 et 1338-39. Les régions agricoles les plus productives du Nord de la France et de l’Italie accusent une baisse démographique à partir de 1290, alors que dans les villes, on observe une stagnation (la seule exception étant Milan, où les Visconti, ennemis de Venise et protecteurs de Pétrarque, ont pour politique l’investissement dans les infrastructures, dont les grandes oeuvres hydrauliques et 3000 lits d’hôpitaux pour une ville de 150 000 habitants).

A partir de 1310, la production de la laine anglaise commence à diminuer. La laine anglaise et espagnole fournissait l’essentiel de l’industrie européenne du textile, bien que le coton commençât alors à être produit. Hunt décrit : « En Angleterre, depuis le règne d’Edouard Ier (1291-1310), mais surtout sous Edouard III, les Bardi et les Peruzzi avaient pratiquement établi un monopole de l’achat et l’exportation de la laine. »

A partir de 1150, les fameuses foires de Champagne étaient le centre du commerce des tissus, des métaux et du bois, des outils agricoles et des denrées alimentaires pour toute l’Europe. Les foires de deux mois se succédaient dans six villes différentes, durant ainsi toute l’année, dans la région champenoise. Les marchands pouvaient compter sur un profit annuel de 3 à 4%, que ce soit en termes monétaires ou en marchandises. Les banquiers vénitiens et florentins intervinrent alors dans ces foires pour ouvrir des agences bancaires, émettre d’importants crédits et vendre des biens de luxe orientaux. En bref, ils se firent les patrons de la place. En 1310, un banquier de Lucques (Toscane) pouvait se vanter de recueillir un crédit de 200 mille livres tournois à la foire de Troyes, mais, en même temps, le volume des produits tangibles réellement échangés sur le marché baissait déjà. L’analyse faite par Hunt des livres de comptes successifs de la maison Peruzzi montre que les banquiers florentins comptaient jusqu’en 1335 sur des profits annuels de 8 à 10%. Les Vénitiens obtenaient un profit encore plus grand, comme nous le verrons plus loin. « Les foires ont décliné pour bien d’autres raisons. Au cours des dernières années du XIIIème siècle (...), le ralentissement des affaires toucha les marchandises en premier lieu ; les opérations de crédit se maintinrent plus longtemps, jusqu’au voisinage des années 1310-1320 », écrit Braude

Le début de la Guerre de Cent ans entre la France et l’Angleterre, en 1339, amena le boycottage de l’industrie textile flamande, la plus grande d’Europe, qui resta sans laine et fut réduite à l’ombre d’elle même.

A partir de la décennie 1320, de grandes manoeuvres financières s’étaient mises en place : on observa d’énormes fuites d’argent (métal) outre-mer, qui bouleversèrent l’équilibre de l’Europe vers la moitié du XVème siècle, selon Braudel. Comme on le sait, Venise était la principale, sinon la seule porte vers l’Orient. La quantité de métal blanc européen exporté en Orient, par Venise, entre 1325 et 1350, équivalait probablement à 25% de tout l’argent exploité dans les mines en Europe. Ce métal précieux était utilisé comme monnaie du Saint Empire romain et de l’Angleterre depuis l’époque de Charlemagne. L’exportation vénitienne vers l’Orient « créa des problèmes chroniques pour la balance des paiements, y compris en Angleterre et en Flandre » et posa de graves problèmes pour le règlement des échanges. La France fut vidée de pièces en argent. Le directeur de la Monnaie du roi Philippe VI de Valois calcula qu’au moins 100 tonnes du métal blanc étaient exportées « vers la terre des Sarrasins », les meilleurs partenaires commerciaux de Venise.

Ainsi, la production des biens les plus importants en Europe était sérieusement affaiblie, et la circulation de la monnaie désorganisée des décennies avant le krach de 1340 à cause des banques qui semblaient faire beaucoup de profits. « Les super-compagnies florentines opéraient de façon très similaire aux grandes compagnies céréalières d’aujourd’hui, comme Cargill et Archer-Daniels Midland » écrit Hunt. « Elles utilisaient les prêts à des monarques pour s’assurer la domination de certaines marchandises vitales, spécialement les céréales et, successivement, la laine et les tissus. » Leur rapacité finit par réduire progressivement la production de ces marchandises.

Si le rôle des banquiers florentins dans l’effondrement de la fin du XIVème siècle mérite un examen plus profond, il est important de souligner que leur activité ne représente qu’une partie de la vérité qu’il faut situer dans un contexte plus large. Les banquiers florentins en réalité opéraient sur une échelle limitée à l’Europe occidentale, alors que l’empire maritime, financier et commercial vénitien s’étendait sur toute la masse continentale eurasio-africaine. Les banquiers florentins n’étaient que des requins nageant dans le « mar nostro » des Vénitiens.

Pendant l’horreur de la peste noire en Europe, des désastres encore pires frappaient les régions en Chine et dans le monde islamique, qui se trouvaient sous domination mongole entre 1250 et 1400. Dans la chronique d’Ibn Khaldoum, on lit : « La civilisation en Orient tout comme en Occident a été visitée par une épidémie destructive qui dévasta les nations et fit disparaître des populations entières. (...) La civilisation a disparu avec la disparition de l’humanité ».

Venise jouait alors le rôle de centre bancaire, de marché des esclaves et de centre d’espionnage pour le compte des Khan mongoles.

 Les guelfes noirs

Les maisons bancaires des Bardi, Peruzzi et Acciaiuoli, avec d’autres banques florentines et siennoises, furent toutes fondées autour de 1250. A la fin du siècle, leur dimension et leur rapacité avaient considérablement augmenté et elles se réorganisèrent pour accepter de nouveaux associés, les familles de l’aristocratie foncière, surtout celles du Nord de l’Italie, qui s’étaient toujours opposées à toute forme de gouvernement centralisé. Sous la bannière de la « liberté des communes », elles avaient combattu Frédéric Ier Barberousse et Frédéric II.

Au début du XIVème siècle, Venise coordonnait les efforts de ces guelfes noirs qui combattaient le dessein politique de Dante Alighieri. Si ce grand poète et diplomate mourut en 1321 de malaria au retour d’une ambassade à Venise, c’est parce qu’il avait été contraint de traverser les marais, après avoir soupçonné un guet-apens à son encontre sur le navire de la Sérénissime qui aurait dû le reconduire à Ravenne. Contre l’influence de De Monarchia de Dante, Venise mit sur pied un groupe de « propagandistes » qui chantèrent les louanges du modèle vénitien de gouvernement : notamment Bartolomeo de Lucca, Enrico Paolino de Venise et, surtout, Marsilio de Padoue. Tout comme les plus grands idéologues de la République de Venise, ils fondaient explicitement leur théorie de l’Etat sur la Politique d’Aristote.

En peu de temps, ces forces politiques transformèrent les banques toscanes, multipliant par deux ou même trois leurs dimensions et leurs activités. Machiavel raconte qu’en 1308 les guelfes noirs contrôlaient toute l’Italie du Nord à l’exception de Milan, la capitale lombarde étant restée fidèle à l’Empire après que la famille des Visconti eut réussi à écarter la famille archi-guelfe des Tour et Taxi. Pour cette raison, Milan fut la plus prospère des villes italiennes au XIVème siècle.

Le parti guelfe se proclamait le parti du Pape, mais tentait surtout de persuader le Saint Père de ne plus considérer l’usure comme un péché mortel, mais seulement vénal. Dans ce contexte, il est curieux de noter le parallèle entre la naissance des banques, après la fin du règne de Frédéric II, et la prolifération de différentes hérésies, surtout cathare, car celles-ci acceptaient toutes la pratique de l’usure autrement expressément interdite par les trois religions monothéistes. Les fameux « juifs » ou autres « lombards » qu’on défend dans certaines historiographies comme les représentants de la « liberté » étaient en fait en rupture avec leurs religions respectives sur ce point crucial qu’est la question morale de l’interdit de l’usure. La superposition des deux phénomènes, usure et hérésie, est évidente, même sans une étude en profondeur de la question, dans le cas de Cahors, connue pour être un centre du catharisme et pour ses banquiers usuraires.

L’historien Lane note que les Vénitiens ne tenaient aucun compte des injonctions papales contre l’usure, contre la traite des esclaves et contre le commerce avec les infidèles, les Turcs et les Mamelouks d’Egypte et de Syrie.

Au XIIème siècle, grâce surtout au doge Sebastiano Ziani, Venise réussit à semer la discorde entre Frédéric Barberousse et le Pape. Si elle avait soutenu, avec des fonds et des hommes, la guerre des communes contre l’Empereur, elle avait aussi aidé ce dernier dans des entreprises militaires avantageuses pour ses intérêts. A la fin, elle réussit à devenir le centre de médiation dans la période qui va de 1177 (Paix de Venise) à 1183 (Paix de Constance). Le Doge contraignit Frédéric Barberousse à renoncer à la souveraineté monétaire en Italie, à retirer les espèces en argent du Saint empire et à permettre aux villes de battre leur propre monnaie.

Dans les cent ans qui suivirent la Paix de Constance, Venise réussit à établir le quasi monopole sur la circulation d’or et d’argent, monnaie et lingot, en Europe aussi bien qu’en Asie. En documentant le phénomène, Frederick Lane explique comment Venise élimina de la circulation le numéraire impérial pour le remplacer par le sien. Elle fit de même dans l’Empire byzantin, et enfin réussit à faire disparaître de la circulation le florin d’or de Florence dans les premières décennies du XIVème siècle. Lorsque le krach frappa en 1340, tous furent touchés, sauf les Vénitiens.

 Privatisations

Quand les banquiers florentins accordaient des prêts aux monarques, ce n’était pas pour récupérer plus tard l’intérêt en plus du principal. En effet, l’intérêt ne pouvait même pas être mentionné dans les contrats, parce qu’il aurait représenté l’usure et donc un péché mortel, un crime.

L’expédient auquel les banquiers avaient recours est encore utilisé aujourd’hui par le Fonds monétaire international : on concède des prêts en échange de « conditions ». La première consistait à mettre en gage directement les recettes des caisses royales, c’est-à-dire « privatiser » les revenus de l’Etat : de facto, le souverain renonçait à la souveraineté économique. Etant donné que, dans l’Europe du XIVème siècle, les marchandises les plus importantes (produits alimentaires, laine et tissus, ferronnerie, sel) étaient exploitées exclusivement par un système de licence et de taxes royales, le contrôle exercé par les banques finit d’abord par instaurer le monopole privé de la production de ces biens et, dans un second temps, conduisit à la « privatisation » des fonctions du gouvernement. En 1325, par exemple, les Peruzzi possédaient tous les droits sur les recettes du Royaume de Naples, ils contrôlaient l’armée du royaume, levaient les taxes et les gabelles, nommaient les fonctionnaires et, surtout, vendaient toute les céréales du royaume du roi Robert. Puis, pour stabiliser leur monopole, ils contraignirent le roi Robert à faire la guerre pour conquérir la Sicile, qui alors dépendait du roi d’Aragon allié au Saint Empire. Les ravages de la guerre réduisirent la production de céréales de la Sicile, renforçant ainsi le monopole des Peruzzi.

A la même époque, les banquiers florentins appliquèrent une politique similaire de « privatisations » dans le royaume de Hongrie, dont les souverains étaient parents du roi Robert d’Anjou. En France, les Peruzzi étaient les créanciers des banquiers du roi Philippe IV, les célèbres « Biche et Mouche » (Albizzo et Mosciatto Guidi). En Angleterre, les Bardi et les Peruzzi, qui maintenaient normalement un rapport de trois à deux entre investissements et profits, « privatisèrent » les recettes d’Edouard II et Edouard III ; ils s’occupaient du budget du Roi et monopolisaient les ventes de laine anglaise. Au lieu de payer des intérêts sur les prêts, ce qui aurait été reconnu comme de l’« usure », le roi leur octroyait, au-delà des recettes de la couronne, des « dons » ou « compensations » en échange des sacrifices qu’ils consentaient pour payer le budget. Lorsqu’Edouard décida d’interdire aux marchands italiens d’exporter leurs profits d’Angleterre, ceux-ci se procurèrent d’énormes quantités de laine qu’ils entreposèrent dans des monastères des Chevaliers hospitaliers qui, à leur tour, étaient les débiteurs, alliés politiques et associés dans le monopole de la laine des banquiers. Après, les représentants des Bardi convainquirent Edouard III de boycotter l’industrie textile flamande pour la détruire, car c’était le seul moyen d’assurer une hausse du prix de la laine et l’augmentation conséquente des recettes de la couronne. Vers 1325, les banquiers génois faisaient de même à la cour de Castille, l’autre grand producteur de laine en Europe.

Dans les cinq premières années de la Guerre de Cent ans, à partir de 1339, les banquiers florentins imposèrent à l’Angleterre une dévaluation de 15% de la monnaie anglaise par rapport au florin. Devant la perte de 15% des recettes de la laine, Edouard décida de battre son propre florin, mais les Florentins convainquirent les marchands à refuser cette nouvelle monnaie. De cette manière, les Bardi et les Peruzzi provoquèrent l’insolvabilité du roi Edouard.

Même le banquier et chroniqueur Giovanni Villani, dans son célèbre récit sur cette insolvabilité ayant mené à la catastrophe financière, reconnut que la dette officielle d’Edouard vis-à-vis des Bardi et Peruzzi comprenait des crédits qu’il avait déjà remboursés, tout comme c’est le cas aujourd’hui des pays du tiers monde débiteurs du FMI : « Les Bardi réclamaient une dette supérieure à 180 mille marks sterling. Et les Peruzzi plus de 135 mille marks sterling, qui (...) ensemble faisaient un total de 1 350 000 florins d’or - soit la valeur d’un royaume. Cette somme comprenait de nombreux approvisionnements que le roi leur avait versés par le passé. »

Venise avait également accès aux caisses du Vatican et le flux des revenus à la papauté était encore plus significatif, legs et dîmes, pendant la Captivité à Avignon. Sous Jean XXII (1316-1336), les revenus de la papauté atteignirent les 250 000 florins d’or par an. Les banques vénitiennes se chargèrent de collecter la dîme en France, qui représentait alors la plus grande source, alors que dans le reste de l’Europe, à l’exception de l’Allemagne, les agents des Bardi s’en occupaient. Pour la collecte et le transfert des fonds, les banques s’accordaient de généreuses « commissions » : « Elles seules, [les banques alliées à Venise] disposaient de réserves en espèces à Avignon [où résidait alors la cour papale] et en Italie pour financer le budget de la papauté. Ils collectaient et transféraient les rentes et accordaient des avances aux papes ». De cette position, il était aisé d’encourager l’hostilité constante entre papes et empereurs.

 Le système des loyers permanents

En Italie même, les banques prêtaient énergiquement non seulement aux marchands mais aussi aux paysans et aux propriétaires fonciers, souvent en vue de s’emparer de leurs biens fonciers. L’historien Raymond de Roover, (The Medecis Bank : its Organization, Management, Operations and Decline, New York University 1969), montre comment le système utilisé par les banquiers pour éviter l’usure était souvent plus criminel que les taux d’intérêt usuraires.

Les cités italiennes devaient céder une grande partie de leurs recettes fiscales, les gabelles, directement aux banques créancières. A partir de 1315, les impôts sur le revenu furent abolis en ville, mais augmentèrent dans les zones agricoles périphériques. Ainsi les banquiers, les marchands et l’aristocratie guelfe, au lieu de payer des taxes, pouvaient devenir les créanciers des communes et des villes. A Florence en 1342, les intérêts réels avaient atteint 15% sur une dette de 1 800 000 florins d’or et aucun prélat ne s’éleva contre cette pratique. Les recettes de la gabelle pour les six prochaines années étaient versées aux créanciers. Walter de Brienne, qui fut pendant une brève période de temps seigneur de Florence, dénonça toutes les créances dues aux banquiers, déclarant l’insolvabilité comme l’avait fait Edouard III.

L’histoire démographique du comté de Pistoia donne une idée des conséquences de la politique économique des Guelfes noirs. Autour de 1250, sa densité démographique était arrivée à 60-65 personnes par kilomètre carré, en 1340, elle n’était plus que de 50 et en 1400, après les cinquante ans de Peste noire, elle tomba à 25 personnes par kilomètre carré. Les grandes famines de 1314-1317, de 1328-29 et de 1338-1339 ne furent pas des « désastres naturels ».

Certaines banques toscanes, les Asti de Sienne, les Franzezi et les Scali, étaient déjà en faillite après les années 1320. Les Peruzzi, les Acciaiuole et les Buonaccorsi travaillaient dans les années 1330 à perte et se dirigeaient vers la banqueroute suite à la chute de la production des biens de première nécessité dont ils avaient obtenu le monopole, mais qui était dévorée par la spéculation financière. Les Acciaiuoli et les Buonacorsi, qui avaient été les banquiers des papes avant le déplacement à Avignon, finirent en banqueroute en 1342, à la suite de l’insolvabilité de Florence et des premiers moratoires d’Edouard III. Les Peruzzi et Bardi, les plus grandes banques du monde à l’époque, s’écroulèrent en 1345, provoquant le chaos des marchés financiers de la Méditerranée et de l’Europe, à l’exception de la région de la ligue Hanséatique, les villes du Nord de l’Allemagne qui n’avaient jamais autorisé les banquiers italiens à pénétrer leurs marchés.

En 1340, une épidémie mortelle commença à se répandre. Ce n’était pas encore la peste bubonique, mais elle faucha 10% des habitants de la France septentrionale et dans la seule Florence, 15 000 des quelque 100 000 habitants. Dès 1347, la Peste noire de répandit. Cette peste bubonique et pulmonaire mortelle à 100% provenait de la Chine où elle avait déjà anéanti 10 millions d’âmes

 Venise, Monnaie mondiale

Venise fut le plus grand succès commercial du Moyen Age - une ville sans industrie, à la seule exception de la construction navale militaire, réussit à dominer le monde méditerranéen et à contrôler un empire simplement à travers des entreprises commerciales. Braudel note : « On disait du Vénitien : "Non arat, non seminat, non vendemiat" (il ne laboure pas, ne sème pas, ne vendange pas). Construite dans la mer, manquant totalement de vignes et de champs cultivés, ainsi le doge Giovanni Soranzo décrit-il sa ville, en 1327. »

Frederick Lane ajoute : « Les patriciens vénitiens étaient moins intéressés par les profits provenant de l’industrie que par ceux provenant du commerce entre les régions où l’or et l’argent avaient des cours différents ».

Entre 1250 et 1350, les financiers vénitiens mirent sur pied une structure de spéculation mondiale sur les monnaies et sur les métaux précieux qui rappelle par certains aspects l’immense casino moderne de « produits dérivés ». Les dimensions de ce phénomène dépassaient de très loin la spéculation plus modeste sur la dette, sur les marchandises et sur le commerce des banques florentines. Les Vénitiens parvinrent à enlever aux monarques le monopole de l’émission et la circulation de la monnaie.

Les banques vénitiennes pouvaient paraître plus petites et moins présentes que celles de Florence, mais en réalité elle disposaient de plus grandes ressources pour la spéculation. L’avantage résidait dans le fait que l’empire vénitien agissait comme un organisme unique, poursuivant ses propres intérêts non seulement à travers la banque, mais aussi le commerce, la diplomatie et l’espionnage. A cette époque, le commerce vénitien au loin se faisait au moyen de navires bâtis par le pouvoir vénitien, escortés par des convois navals bien armés, où tout était décidé par les organes de l’Etat, et on accordait aux marchands une participation. Le pouvoir de l’Etat centralisait également les activités de frappe de la monnaie ainsi que de trafics de métaux précieux.

La documentation présentée par Frederick Lane indique que, pas plus tard qu’en 1310, les métaux précieux et la monnaie constituaient déjà le commerce principal des Vénitiens. Derrière les spéculateurs, il y avait bien sûr de grands « pools » financiers et des protections politiques, comme on en trouve aujourd’hui derrière des personnes comme Georges Soros.

Deux fois par an, partait de Venise un « convoi des lingots » composé de 23 galères, armées et escortées à grand frais, qui naviguaient jusqu’à la côte de la Méditerranée orientale ou l’Egypte. Chargés principalement d’argent, les navires retournaient à Venise, transportant de l’or sous toutes ses formes : pièces de monnaies, lingots, barres, feuilles, etc. Les profits de ce commerce étaient bien plus grands que ceux venant de l’usure en Europe, même si les Vénitiens ne se privèrent pas de cette deuxième activité. Des documents de l’époque nous montrent que les financiers vénitiens instruisaient leurs agents à bord des convois d’obtenir un profit minimum de 8% pour chaque voyage de six mois, ce qui signifie un profit annuel de 16% et probablement en moyenne de 20%.

Une idée de l’« esprit d’entreprise » vénitien est fournie par le célèbre discours du doge Tommaso Mocenigo, prononcé la veille de sa mort en 1423, devant le Conseil des Dix pour illustrer l’enrichissement fabuleux de Venise. Il déclara que le capital investi dans le commerce était de 10 millions de ducats l’an. Ces 10 millions rapportent, cite Braudel, « outre deux millions de revenu du capital, un profit marchand de deux millions. Les retours du commerce au loin sont ainsi à Venise, selon Mocenigo, de 40%, taux fabuleusement élevé (...). » Venise battait chaque année 1 200 000 ducats d’or et 800 000 ducats d’argent, dont 20 000 allaient annuellement en Egypte et en Syrie, 100 000 sur le territoire italien, 50 000 outre-mer et encore 100 000 en Angleterre et autant en France.

Ce « succès » fut le résultat de l’usure érigée en « religion d’Etat ». A partir de la moitié du XIIème siècle, l’or oriental était pillé par les Mongols en Chine (qui jusque là avait possédé l’économie la plus riche du monde) et en Inde. Autrement, il était extrait de mines au Soudan et au Mali pour être vendu aux marchands vénitiens en échange du métal blanc européen tout à fait surévalué. Cet argent, provenant de mines en Allemagne, en Bohème et en Hongrie, était vendu de plus en plus exclusivement aux Vénitiens qui payaient en or. Les pièces non vénitiennes commencèrent à disparaître, tout d’abord dans l’empire byzantin au XIIème siècle, puis dans les domaines mongoles et enfin en Europe au cours du XIVème siècle.

 Les croisés et les Mongoles

Les croisades de 1099 à 1291 eurent un seul effet stratégique majeur : celui d’agrandir et de renforcer l’empire commercial de Venise en Orient. Venise servait de base pour le transport naval des croisés, elle leur donnait des crédits en échange de « faveurs » de nature stratégique. Grâce aux croisades, Venise s’assura le contrôle de Tyr (1123), de Sidone (1102), de toutes les îles égéennes et, pendant un certain temps, de Chypre et de la Crète. Elle consolida sa domination économique sur Constantinople et sur tous les trafics qui passaient par les Dardanelles. Ces villes représentaient les têtes de pont côtières des « routes de la soie » qui, traversant les régions de la mer Noire et de la mer Caspienne, rejoignaient la Chine et l’Inde. Pendant la période de la domination mongole (1230-1370), ces routes étaient protégées par la chevalerie mongole.

L’empire mongol fut le plus grand de l’histoire et aussi le plus cruel, réussissant à exterminer par la guerre et la maladie presque 15% de la population mondiale en l’espace d’un siècle, détruisant toutes les grandes villes florissantes depuis la Chine jusqu’en Irak à l’Ouest, la Russie et la Hongrie au Nord, y compris les centres commerciaux faisant concurrence à Venise. Grâce à son alliance avec les Mongols et au monopole de l’or soudanais et malais, les Vénitiens eurent le monopole de la circulation monétaire au cours des décennies précédant la désintégration financière du XIVème siècle.

Dans les territoires conquis en Chine et en Inde, les Mongols substituèrent à l’or la monnaie d’argent ou des billets papier. Les échanges avec les Vénitiens se faisaient à Tabriz (Iran) et à Tana sur la Mer Noire, où l’or était échangé contre de l’argent provenant d’Europe. La traite des esclaves était complémentaire au commerce des devises. Le métal blanc était fondu en sommi vénitiens, de petits lingots qui « étaient le moyen commun d’échange dans tous les khanats mongols et tatares (...) La demande d’argent en Extrême Orient était en augmentation continue », écrit Lane. Les Vénitiens furent en mesure de hausser le cours de l’argent, même s’il y en avait des quantités énormes » qui arrivaient à Venise de l’Europe.

Le système des alliances mis au point par les Vénitiens comprenait non seulement les croisés, les villes guelfe-noires et la famille d’Anjou, mais aussi assez souvent la papauté, au point que les Mongols, ayant pris la Perse, allèrent jusqu’à proposer aux rois et aux papes européens de faire des croisades conjointes. Grâce au droit exclusif de commerce avec les Mamelouks d’Egypte accordé par le pape Jean XXII, Venise établit son monopole sur l’échange de l’argent surévalué et sur le commerce des esclaves fournis par les Mongols en échange de l’or du Soudan et du Mali.

 Produits dérivés

Marchands et financiers vénitiens pouvaient compter sur des profits allant jusqu’à 40% par an sur des investissements à brève échéance (semestriels) et cela dans le contexte d’une économie mondiale où le profit réel, à savoir le « surplus » productif, atteignait dans les meilleurs cas les 3 à 4% (cf. Figure 2). Par ailleurs, les activités bancaires des Guelfes noirs florentins, qui étaient comme une sous-catégorie des manipulations financières vénitiennes, engendraient des taux de profit certes inférieurs à ceux de Venise, mais néanmoins suffisamment élevés pour miner la base productive de l’économie réelle.

De 1275 à 1325, le rapport entre le prix moyen de l’or et celui de l’argent augmenta de manière continue, interrompue seulement par quelques brèves fluctuations. Le rapport passa ainsi de 8 pour 1 à 15 pour 1. C’est au cours de cette période que Venise, jouant sur son monopole de l’or mongol et africain, s’empara de l’abondante production d’argent européen. « Venise détenait la position centrale de marché mondial des lingots et sut attirer sur le Rialto le volume d’achats et de ventes en rapide croissance, stimulé par les fluctuations de prix des deux métaux précieux », écrit Lane. De 1290 jusqu’aux années 1330, les prix des biens les plus essentiels augmentèrent considérablement.

Dans ce processus de spéculation accélérée, Venise « prit dans son piège les économies voisines, y compris l’allemande » où se trouvait concentrée la production d’argent, de fer et de produits ferreux. Après les 1320, les marchands vénitiens ne prirent plus la peine de se rendre en Allemagne, les Allemands furent contraints d’ouvrir des succursales à Venise, d’où le nom de « Fondego de’ tedeschi » (entrepôt des Allemands). Sur le Rialto, les transactions bancaires s’effectuaient sans numéraire ; les virements se faisaient entre comptes des marchands, on accordait des crédits sur un compte courant, on acceptait des découverts, on créait ainsi de l’« argent fiduciaire » sur lequel on pouvait spéculer. Les Vénitiens purent le faire parce qu’ils contrôlaient les réserves, et donc la spéculation monétaire.

Les fameuses « lettres de change » des banquiers florentins représentaient en quelque sorte une forme bien plus primitive des « produits dérivés » tellement sophistiqués qui prolifèrent de nos jours, dévorant l’économie réelle. De fait, les banquiers florentins imposaient une taxe à quiconque faisait du commerce, dans la mesure où il fallait payer une commission sur chaque opération de change et qu’il y avait quantité de monnaies que chaque ville ou région faisaitcirculait dans sa propre juridiction. Cette commission prélevée sur le commerce, sous la formedes « lettres de change », devenait de plus en plus lourde puisqu’il fallait couvrir aussi les risques découlant des fluctuations dues au monopole vénitien des métaux précieux. Les lettres de change du XIVème siècle comportaient en moyenne 14% d’intérêt, un coût tout à fait comparable à des prêts usuraires.

Venise obligea donc l’Europe à adopter le système d’or en pillant l’argent. Prenons l’exemple de l’Angleterre : de 1300 à 1309, elle importa 90 000 livres sterling d’argent pour la frappe, mais 30 ans plus tard, de 1330 à 1339, elle réussit à en acquérir seulement 1000. Mais pendant toute cette décennie, aucune pénurie d’argent ne fut enregistrée à Venise. Les banquiers florentins, avec leur fameux florin d’or eurent toute latitude pour spéculer.

Néanmoins, durant la période 1325-1345, il y eut renversement de la situation. Le rapport entre le prix de l’or et celui de l’argent commença à chuter, passant de 15 pour 1 à 9 pour 1. Au moment où le prix de l’argent remontait, après 1330, l’offre était énorme à Venise. En 1340-50, « l’échange international de l’or et de l’argent s’intensifia considérablement », affirme Lane, qui documente en outre une nouvelle envolée des prix des biens.

Les banquiers florentins se retrouvent du coup piégés. Tous leurs investissements sont en or, alors que le cours du métal jaune est en chute libre.

Après l’écroulement de l’or provoqué par les Vénitiens avec leurs nouvelles pièces de monnaie, les Florentins ne firent de même qu’en 1334 lorsque c’était trop tard, le Roi de France attendit 1337 et le roi d’Angleterre 1340 avant de lancer la malheureuse tentative que nous avons mentionnée.

Selon Lane : « La chute du prix de l’or, à laquelle les Vénitiens avaient résolument contribué par d’importantes exportations d’argent et importations d’or, en en tirant des profits, fut néfaste pour les Florentins. Bien qu’ils fussent les dirigeants de la finance internationale (...), les Florentins ne furent pas en mesure, contrairement aux Vénitiens, de tirer avantage des changements qui eurent lieu entre 1325 et 1345. »

Les superprofits de la Sérénissime dans la spéculation globale continuèrent jusqu’aux désastres bancaires et à la désintégration du marché qui se produisirent en 1345-47 et au cours des années suivantes.

Dans la période allant de 1330 à 1350, la Peste noire se répandit dans la Chine méridionale, tuant 15 à 20 millions de personnes, suite et fin logique du processus de pillage des Mongols. L’économie mongole se fondait sur d’innombrables troupeaux de chevaux qui ruinaient l’agriculture de tout l’immense domaine des Khans. Elle eut aussi pour effet de faire immigrer les rongeurs porteurs de la peste, confinés depuis des siècles dans une très petite région du Nord-Est de la Chine, aux régions du Sud et sur les routes allant vers l’Occident. En 1346, la cavalerie mongole diffusa la peste dans des villes de la Crimée, sur la Mer noire, d’où elle arriva, par les routes maritimes, en Sicile en 1347, et de là, à toute l’Europe. La démographie en Europe avait stagné depuis une quarantaine d’années et la population s’était concentrée de plus en plus dans des villes où l’infrastructure sanitaire et de l’eau était très insuffisante. Les fameux ponts de Florence, par exemple, avaient tous été édifiés au XIIIème siècle, aucun au XIVème. Le niveau alimentaire s’était dégradé suite au déclin de la production de céréales.

Après le krach financier et la diffusion de la peste, le niveau démographique allait diminuer sur une centaine d’années, passant de près de 90 millions d’habitants à 60 millions.

 Venise : vers la défaite

Dieu permet le mal car, en le combattant nous devenons des êtres meilleurs, écrivait Gottfried Leibniz, le philosophe et mathématicien allemand qui, au XVIIème siècle, fonda la science de l’économie physique. Aujourd’hui il y a ceux, et ils sont nombreux, qui pensent comme Thomas Malthus qu’une grande épidémie mortelle serait la meilleure manière de résoudre le problème de la prétendue « surpopulation ».

Entre 1360 et 1370, Matteo Villani écrivait dans sa chronique qu’il s’attendait, après la peste, à ce qu’il y eût abondance de produits pour les survivants. En réalité, il y eut de nouvelles famines et des hausses de prix chaotiques. Les prix devaient augmenter pendant toute une génération et, à partir de 1380, on assista à une forte déflation et à l’effondrement des revenus.

En 1401, le roi Martin Ier d’Aragon expulsa les « banquiers italiens » de son royaume. En 1403 Henri IV d’Angleterre imposa des réglementations très rigides à leur activité dans son pays. En 1409, en Flandre, les banquiers génois furent envoyés en prison. Un an plus tard, tous les marchands italiens furent expulsés de Paris. Lorsque Louis XI devint roi de France en 1461, il régla les affaires monétaires et financières du pays sous sa souveraineté pour faciliter la rapide reconstruction des villes et de l’infrastructure. Que ce soit dans la France de Louis XI ou l’Angleterre d’Henri VII, des « formes d’économie nationale mercantiliste se combinaient à une hostilité résolue à la technique financière italienne ».

 Annexe

 Le fléau des Tatares et les mensonges de Marco Polo

L’ouvrage de Marco Polo, le fameux Livre des merveilles du monde, témoigne du contrôle vénitien sur le système d’information des tatares. Le texte, dont l’original a été malheureusement perdu, fut dicté par Marco Polo pendant son emprisonnement doré à Genèveu cours de la guerre qui porta la puissance maritime ligure à devenir un partenaire minoritaire de Venise. A l’idée d’un vieillard dictant ses souvenirs, on devrait préférer l’hypothèse d’un message politique du type : Génois, soumettez-vous, nous contrôlons l’Orient au sommet, en accord avec les prêtres nestoriens. Une étude récente (Frances Wood : Did Marco Polo Go To China ? Secker & Warburg, 1995) met sérieusement en doute que Marco Polo ait pu se rendre personnellement en Chine, suggérant plutôt qu’il construisit son histoire à partir de souvenirs qu’il tenait de son oncle, son père et d’autres Vénitiens sur la route de la Soie, souvenirs qu’il dicta à son secrétaire Rustichello. L’oncle et le père de Marco Polo, selon l’historien Alvise Zorzi, « étaient restés vingt ans à la cour du Grand Khan des Tatares, s’occupant d’opérations de haute finance et politique au plus haut échelon ».

L’hypothèse du message politique justifierait le faux recueil de souvenirs ; l’alternative d’un Marco Polo vaniteux et fanfaron se heurte au grade militaire élevé et au prestige de la famille. (On peut encore visiter le palais Polo à Venise, c’est le plus imposant bâti au XIIIème siècle). A celle du message politique, on peut naturellement ajouter l’hypothèse d’une campagne de désinformation, qui a aussi de la crédibilité si l’on considère les nombreuses éditions successives du livre, rendu mystérieux par un Orient qui était en réalité bien connu des marchands et missionnaires, comme le montrent les nombreux témoignages de l’époque.

Le Livre des merveilles du monde chante les dons humains de Koubilai Khan et de son royaume, alors que la réalité fut décrite en des termes diamétralement opposés par les grands missionnaires franciscains de l’époque. On calcule aujourd’hui que, sous la domination sanguinaire des Tatares, la population chinoise fut décimée, passant de 155 à 85 millions d’habitants en environ 25 ans. Marco affirmait que les Tatares étaient « chrétiens », alors qu’en réalité ils étaient contrôlés par une intelligentsia nestorienne et monophysite qui représentait les formes de corruption les plus anciennes et néfastes du christianisme. Au delà des opérations de Polo en Chine, commencées en 1261, les liens officiels entre les Vénitiens et les Tatares remontent selon différents historiens à 1238, alors que le commandant mongol Soubotai et les Vénitiens de Tana, importante ville marchande sur la mer d’Azov, passèrent un accord par lequel les Mongols devaient détruire les villes rivales de Venise en échange d’informations stratégiques pour l’offensive des Mongols vers l’Occident. Peu après, les Tatares détruisirent Soldaia, Kiev, Budapest et d’autres.

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