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Poésie, calligraphie, image : la triple beauté de la peinture chinoise

La rédaction
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Voici la transcription de l’exposé du professeur Ben Wang de l’Institut chinois de l’Université de Columbia, prononcé à l’occasion de la conférence de l’Institut Schiller sur la « Nouvelle Route de la soie », le 7 avril 2016 à New York.

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J’ai apporté un peu de thé chinois. Je pense que je devrais d’abord en servir un peu aux autres orateurs. Cela permettrait de faire un exposé plus court et me rendre supportable. Tel que c’est parti, je dois m’exprimer immédiatement après eux, ce qui tend à m’énerver un peu…

Nous parlons de choses vieillottes et passées mais comme le dit mon auteur préféré Muriel Sparks : « La gloire du passé est l’inspiration pour le futur ». Donc, bien que nous parlions de quelque chose d’ancien, je sais qu’il va en naître quelque chose de nouveau. Et comme le disait Tennessee Williams : « Dans les montagnes, les violettes ont brisé les rochers ». On l’a gravé sur sa pierre tombale. Il y a toujours de l’espoir.

Mais ce soir, nous parlerons de la gloire du passé. Ce dont je vais vous parler s’appelle la « peinture de lettrés (literati) », un genre très spécifique à la culture chinoise. Faute de temps, je vais devoir lire mon discours. D’habitude, on me donne deux à trois heures de temps d’intervention.

Avant que j’oublie, je tiens à remercier Mme Lynn Yen et la Fondation pour la Renaissance de la culture classique ainsi que Dennis Speed de l’Institut Schiller qui m’ont fait l’honneur de m’inviter. Après beaucoup de négociations, on m’a accordé dix minutes supplémentaires (rire dans l’auditoire). J’ai répliqué « ce n’est pas assez car je suis le roi de la digression ». Donc lorsque ça me prend, n’hésitez pas à me le signaler. (…) Cette une soirée très riche. Que dire de plus après ce ténor merveilleux que nous venons d’entendre ? (…)

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Portrait de l’empereur Qianlong.

Qu’entendons-nous par « peinture de lettrés ? » La chose est peu connue en Occident. D’abord, il s’agit d’une forme d’expression qui réunit trois composantes : la poésie, la calligraphie et la peinture. La poésie, qui tient la place la plus estimée dans la culture chinoise, est de loin l’élément le plus important de ces trois composantes qui forment la peinture de lettrés qui a vu le jour lors de la Dynastie des Song (960-1280), c’est-à-dire de la fin du Xe jusqu’à la fin du XIIIe siècle, c’est-à-dire avant la dynastie des Yuan. La peinture de lettrés a atteint son sommet lorsqu’elle a été patronnée par Qianlong (1736-1796), un des plus éminents empereurs mandchous, de la dynastie des Qing (1644-1911).

À cet égard, je tiens à préciser que déjà longtemps avant la peinture de lettrés, la Chine a connu 2000 ans de culture et de civilisation. Pourquoi donc cela a été aussi long pour la peinture de lettrés à émerger ? Un genre littéraire ou artistique est un peu comme un bébé : la peinture de lettrés chinoise est un bébé adorable. Et d’où vient ce bébé adorable ? D’un homme et d’une femme adorable. Et ensemble, ils doivent grandir et être mariés pour avoir un enfant. Car la peinture de lettrés comprend trois ingrédients : la poésie, la calligraphie, et la peinture. Il semble que chaque forme d’expression a pris 2000 ans pour devenir assez mature pour pouvoir s’unir dans une espèce de ménage à trois. Et ils ont enfanté ce bébé magnifique qu’on appelle la peinture de lettrés. C’est pour ça que cela a pris tant de temps !

Il y a tout là-dedans !

Au début, c’est-à-dire entre 1100 et 500 ans avant JC, le premier recueil de 300 poèmes apparaît, quasiment les premières expressions connues de poésie dans l’histoire. Baptisé le Livre des chants, ce recueil a été traduit en anglais par Arthur Waley. Cela demeure une lecture excellente. Une littérature merveilleuse ne meurt jamais, c’est un peu comme les vieux soldats. Ainsi, si vous pouvez mettre la main sur un exemplaire du Livre des Chants, lisez-le à tout prix.

La peinture, à notre connaissance, n’apparaît qu’en -300. Et la calligraphie a pris encore plus de temps. La langue n’était qu’orale avant de s’exprimer avec des sceaux et enfin avec l’écriture actuelle et pour le parler, il faut comprendre que la langue chinoise à quelque chose d’unique : le chinois parlé est de la musique et son écriture est de la peinture. C’est pour cela que dans la peinture de lettrés, tout y figure. Il y a des tons, qui sont de la musique, il y a de la poésie et il y a de la calligraphie, et il y a de la peinture. En réalité, la peinture sert d’appoint supplémentaire à ce genre.

En fusionnant la profondeur poétique, la calligraphie et la splendeur tonale, avec une peinture poignante, la peinture de lettrés littéralement fleurit dans un jardin enchanté de littérature, de musique et de beaux arts, un jardin qui a été chéri par les Chinois et le monde durant ce dernier millénaire.

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Mon exposé se concentrera sur les œuvres intemporelles de Qi Baishi (1864-1959). Il en existe des milliers mais faute de temps je ne vous en montre que deux. Qi Baishi est le dernier géant de la peinture de lettrés et avec sa mort, c’est l’ensemble du genre qui a disparu.

Car presque plus personne est encore capable d’écrire de la vraie poésie classique chinoise. Il est le dernier grand maître de la peinture de lettrés au XXe siècle. Une étude en profondeur des nuances et du langage imagé ainsi que de la musicalité exquise de ses poèmes et le raffinement et la beauté de sa calligraphie et de sa peinture, augmentera notre capacité à savourer avec un plaisir toujours plus grand la culture chinoise.

La vision artistique de Qi Baishi transforme la vie ordinaire en romantisme poétique. Né dans une famille paysanne, les œuvres de Qi Baishi respirent la campagne. C’est ce qui ressort de ses descriptions poignantes de crevettes, de poissons, de fleurs sauvages et d’oiseaux, parmi d’autres objets d’une nature d’apparence secondaire. À ces images s’ajoutent les poèmes et la calligraphie, chacun marqué de bravoure et d’esprit extraordinaire.

Son sens intense pour toute la palette des couleurs qu’offre la nature, mobilisée pour exprimer l’amour, la vie, la mémoire et le caractère transitoire de la beauté et de l’art, offrent d’emblée un passeport pour l’immortalité à l’artiste.

Regardons ensemble une première œuvre, « Belle-de-jour ». La sauterelle à coté des fleurs est de couleur brun clair, ce qui veut dire qu’elle est très âgée, car les jeunes sauterelles sont très vertes de couleur. Seulement lorsqu’elles vieillissent, comme moi, leurs couleurs s’affadissent pour finir assez blanches. Et la couleur des fleurs belle-de-jour est entre le pourpre et le carmin.

Voilà le tableau.

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Or, quel en est le sens ? Les grands artistes chinois marchent sur une ligne très étroite entre le semblable et le dissemblable. Faire en sorte que leurs tableaux ressemblent parfaitement la réalité serait un peu trop près du réalisme. Ils doivent transcender le réalisme et atteindre l’illusionnisme magique. Donc ils opèrent entre le semblable et le dissemblable, entre le réalisme et l’illusionnisme magique. La sauterelle sort donc des buissons de belles-de-jours.

Nous connaissons tous les « belle-de-jour », ces fleurs qui ne restent ouvertes que la matinée avant que le soleil n’atteint le zénith. Faites attention vers quelle direction il marche. Il incline sa tête vers l’occident. La culture chinoise est très influencée par l’art indien. Donc avant ma présentation, lorsqu’on a écouté le poème de Tagore, bien que je ne comprenne pas le bengali, j’étais touché. C’est précisément cela que la poésie et la beauté peuvent accomplir, bien que vous ne compreniez pas la langue.

Lorsque j’écoute de l’opéra, par exemple, je ne comprends pas toujours les paroles de ce qui est chanté, mais je peux apprécier la musique.

Donc pour les Chinois, l’occident est le nirvana (paradis). Nous l’appelons le Monde de l’extrême bonheur. Ainsi, cela veut dire que la sauterelle, qui est vieille et qui a pu goûter ces jours de bonheur et de santé, maintenant met cap sur l’ouest, direction nirvana. Pour le dire plus clairement, vers la mort. Et ici, vous pouvez lire deux lignes de poésie. Il s’agit deux lignes de vers heptasyllabiques qui forment un couplet poétique. En chinois, les styles poétiques les plus populaires sont soit pentasyllabiques ou heptasyllabiques, c’est-à-dire formé de cinq ou de sept caractères par ligne. En général, le chinois est une langue monosyllabique : chaque caractère, chaque idiome n’a qu’une seule syllabe. Donc, lorsque je dis « heptasyllabique », cela signifie sept caractères par ligne.

Maintenant, lorsque vous admirez cette peinture, vous vous rendez compte – waouh ! – c’est un mélange de tendresse, de superbe et de bravoure, à cause de l’attaque du pinceau.

Pourtant, ce qui est important ne se trouve pas dans le tableau, dans la sauterelle ou dans la belle-de-jour, qui tous viennent appuyer le poème.

Que pouvons-nous lire dans ces deux lignes ? Et surtout, qu’est-ce que cela veut dire : « Tirer bétail (en lettres capitales), Pont de pie (en lettres capitales) passer » ? Et ensuite : « Ensuite deux temples mais pas de givre » ? Qu’est ce que cela peut bien vouloir dire ? C’est tellement incompréhensible qu’on comprend les Occidentaux lorsqu’ils disent « c’est du chinois pour moi »… [Rires dans l’auditoire]. Cela défie la compréhension tant que vous ne comprenez pas le chinois, autant plus qu’il s’agisse ici de chinois classique.

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Ainsi, l’artiste s’est représenté lui-même sous la forme de la sauterelle qui lance à la belle-de-jour : « Je me suis servie de toi. Tu es celle qui m’a aidé, tu es la fleur ’tire-bétail’ ». Belle-de-jour en chinois se dit « tire-bétail ». Pourquoi croyez-vous que les Chinois appellent cette fleur « tire-bétail » ? C’est parce que cette fleur ne s’ouvre que lorsque le soleil s’est levé, c’est-à-dire à l’aurore, c’est-à-dire le moment de la journée où les fermiers chinois doivent pousser leurs bœufs à tirer le chariot pour aller labourer les champs. Les Chinois se sont donc dit : « Appelons ces fleurs les tire-bétails afin qu’elles nous aident à réveiller le bétail ». Ainsi, et c’est pour cela que c’est écrit en lettres capitales, « tire-bétail » est le nom chinois pour la belle-de-jour.

La phrase se lit donc à peu près comme ceci : « Jadis, je t’ai utilisée, ma chère fleur tire-bétail. Et tu m’as aidée à passer le pont aux pies ». Ce vers contient également une allusion littéraire populaire car la pie apparaît également dans un conte très triste qui n’a rien à envier à Roméo et Juliette.

C’est l’histoire d’un amour impossible d’un couple maudit. La femme est un être céleste qui travaille comme tisseuse au Palais céleste. Lorsqu’elle descend sur Terre, elle rencontre un jeune berger. Ils tombent amoureux. Cependant, étant un être céleste, elle est rappelée par le Roi du Palais céleste. Plus jamais elle pourra rencontrer son aimé. Le jeune berger est triste. Un vieux buffle, pris de pitié lui dit alors : « tu as été gentil avec moi et j’aime cette fille. Lors de ma mort, prend ma fourrure et, chaque année, le septième jour du septième mois lunaire, couvert de ma fourrure, tu pourras voler. Ainsi je t’aiderai à monter au ciel pour y retrouver ton amour ».

De quoi s’agit-il ?

Entretemps, dans la même histoire, les pies aussi finissaient par s’apitoyer sur le sort des deux amoureux. Or, dans la Voie lactée, il existe une rivière qui s’appelle la Rivière argentée. Ce cours d’eau n’est pas très profond. Et les pies, pour permettre au jeune berger de traverser la rivière et rencontrer sa bien-aimée, se sont couchées dans l’eau pour former un pont avec leurs corps. Voilà ce qu’on retrouve dans ce conte.

Revenons au tableau. La sauterelle dit donc : « Ma chère belle-de-jour, je me suis servi de toi pour traverser le pont des pies. Mais hélas, en ce temps là, mes deux temples… ». Il ne s’agit pas de temples bouddhistes, mais de tympans… C’est là [indique ses propres tympans] où poussent les premiers cheveux blancs… Continuons : « À ce moment là, mes deux temples étaient dépourvus de givre… » Pourquoi, en Chine, les cheveux deviennent blancs ?

De toute évidence, le ciel nous envoie du givre sur les cheveux, ce qui leur donne de la blancheur. De quoi parle cette peinture ? Il s’agit du souvenir d’un amour vécu il y a longtemps, lors de jours dorés de bonheur et de santé. Ces jours-là, il y avait de l’amour, il y avait de la beauté, et cela mérite qu’on s’en souvienne ! Donc, au lieu de larmoyer ou de se sentir triste par ce qu’on n’a plus, l’artiste, de façon discrète, s’emploie à exprimer ce qu’il ressent.

Rappelez-vous, les grands artistes n’oublient jamais que le sujet fondamental de tout art, c’est les êtres humains. Donc, à force d’imagination poétique et animés d’une grande compassion, ils tissent des œuvres d’amour, poignantes et lumineuses.

Ce grand maître de la peinture [Qi Baishi], de la calligraphie et de la poésie n’est donc pas une exception. Voici une composition, où la figure humaine n’apparaît pas, mais où tout s’articule autour de ce qu’il se passe dans l’esprit humain lorsqu’il se souvient de sa vie.

Ne restons pas des poussins !

Voici un autre chef-d’œuvre de Qi-Baishi. En 1948, juste après la guerre sino-japonaise, la Chine a été dévastée par l’invasion japonaise et une guerre sauvage qui a duré huit ans. Ce conflit a été immédiatement suivi par une guerre civile qui opposera communistes et nationalistes. Xi Baishi, un simple artiste, submergé de sentiments douloureux sur ce qui se passe autour de lui, et n’étant ni un politique ni un grand militaire, s’interroge alors sur ce qu’il peut contribuer dans ces sombres décennies. C’est donc plein de tristesse et même de désespoir qu’il peint ce tableau.

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On y voit deux poussins. De façon délibérée, il a omis de peindre leurs queues ce qui rend la composition encore plus intéressante. Je dirais que cela la rend un peu moins pédante. Aussi, vous voyez comment ils se fixent du regard ? Et ils se battent pour un ver de terre ! Peint-il deux poussins pour faire plaisir au spectateur ? Non. Car le cœur du sujet, une fois de plus est ici, dans les quatre caractères, les deux autres sont sa signature. Il signait avec le sobriquet « pierre blanche », la blancheur représentant la pureté, la pierre la persévérance et la fortitude.

Les quatre caractères se lisent : « ta ri hu xiang ». En chinois moderne, « ta » cela signifie : « il ». Cependant, en chinois classique, cela vient du mot « l’autre », « quelqu’un d’autre ». Ensuite, « ri » signifie « jour », ce qui nous donne « un autre jour ». Ce caractère est l’image simplifiée d’un lever de soleil, symbole d’un jour nouveau. Rappelez-vous que chaque caractère chinois trouve son origine dans une image. Pour l’instant, on a donc : « un autre jour… »

Ensuite le caractère « xiang » figurait l’œil d’un fermier chinois sur un arbre, ce qui veut dire qu’il est fasciné par l’arbre. Il veut connaître l’âge de l’arbre, son espèce et s’il pourra servir comme bois de chauffage ou bois de construction. Donc « xiang » a fini par vouloir dire « l’un vers l’autre » ou une relation mutuelle. Et « hu » signifie s’appeler, dire « halloooooo ». Et comment allonger le son ? En continuant le trait comme il le fait ici. Normalement cela ne descend que jusque là, mais ici le trait fini par remonter avec une longue courbe…

Le tableau exprime ainsi son désarroi devant la guerre civile. Il semble lancer à tous :

Communistes nationalistes ou nationalistes communistes, maintenant vous vous combattez pour la terre chinoise. Mais rappelez-vous, nous sommes tous des Chinois ! Un jour – pour l’instant vous n’êtes que des poussins – un jour, lors d’un jour de tempête, vous serez un gros coq et moi aussi. Nous sommes de la même fratrie, nous avons grandi ensemble. Pour l’instant, nous ne sommes que de petits enfants, nous nous battons pour un ver de terre ! Mais un jour, peu importe quel jour, je vous entendrai d’un village voisin et je vous répondrai : ‘Dit, frère, t’es toujours là ?’ Et l’autre coq me répondra : ‘Oui, je suis toujours ici et je vous souhaite du bien’. Nous sommes de la même fratrie et nous le resterons.

Voici donc l’espérance d’un grand artiste, sa compassion et son souhait que les deux parties cessent de se massacrer dans une guerre sanguinaire et arrivent à la paix. Peut-être pas durant sa vie, mais un jour, lorsqu’ils auront grandis.

Et aujourd’hui, le président de Taiwan s’est entretenu avec le Président de la République populaire de Chine et je pense que le rêve de Qi Baishi est devenu une réalité.

Ainsi, ce qui peut sembler apolitique ne l’est nullement. Seulement, il utilise ici l’art pour parler de politique, pour dénoncer une guerre sanguinaire et son arme c’est la beauté et la poésie.

Pour conclure je citerais mon poète préféré Tennessee Williams lorsqu’il s’interroge : « de quels instruments disposons nous, de quels mots, images, couleurs, musique, pouvons-nous couvrir les parois de nos cavernes de solitude ». En écoutant ces paroles, je pense que Qi Baishi n’aurait pu qu’être en accord complet avec Williams.

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