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Comprendre l’actualité égyptienne avec l’oeil de Rosa Luxembourg

La rédaction

13 février 2011 (Nouvelle Solidarité) — Dans le chapitre trois de L’accumulation du capital , « La phase impérialiste de l’accumulation », Rosa Luxembourg décrit comment, par le biais de son système monétariste, l’Empire Britannique a colonisé l’Egypte à la fin du XIXe siècle. Comme l’a fait le FMI en imposant le libre-échange et l’endettement à la Tunisie et l’Egypte, cette colonisation politique n’était que l’aboutissement d’une colonisation économique et financière.

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« Le colosse de Rhodes », caricature parue dans le magazine Punch, se moquant de Lord Cecil Rhodes qui cherchait à imposer un Empire britannique allant du Caire au Cap de Bonne-Espérance.

Extraits :

Mais en réalité, bien que tout le monde en Europe soupirât et déplorât la gestion insensée d’Ismaïl Ali, le capital européen réalisa en Égypte des bénéfices sans précédent - nouvelle version de la parabole biblique des vaches grasses, unique dans l’histoire mondiale du capital. Et surtout chaque emprunt était l’occasion d’une opération usuraire qui rapportait aux banquiers européens 1/5 et même 1/3 ou davantage de la somme prétendument prêtée. Ces bénéfices usuraires devaient cepen­dant être payés d’une manière ou d’une autre. Où en puiser les moyens ? C’est l’Égypte qui devait les livrer, et la source en était le fellah [travailleur agricole] égyptien. C’est l’économie paysanne qui livrait en dernier ressort tous les éléments des grandioses entreprises capitalistes. Elle fournissait la terre, puisque les soi-disant propriétés du khédive [vice-roi ou Pacha], acquises aux dépens des villages grâce au pillage et au chantage, avaient pris des proportions immenses depuis quelque temps ; elles étaient la base des plans de cana­li­sation, des plantations de coton et de sucre. L’économie paysanne fournissait égale­ment une main-d’œuvre gratuite, qui devait en outre pourvoir à ses propres frais d’entretien pendant tout le temps de son exploitation.

Les miracles techniques créés par les ingénieurs européens et les machines européennes dans le secteur des canalisations, des transports, de l’agriculture et de l’industrie égyptiennes étaient réali­sés grâce au travail forcé des paysans. Des masses énormes de paysans travaillaient au barrage de Kalioub et au canal de Suez, à la construction de chemins de fer et de digues, dans les plantations de coton et dans les sucreries ; ils étaient exploités sans bornes selon les besoins du moment et passaient d’un travail à l’autre. (…)

En outre l’économie paysanne ne fournissait pas seulement la terre et la main-d’œuvre, mais aussi l’argent, par l’intermédiaire du système fiscal. Sous l’influence de l’économie capitaliste, les impôts extorqués aux petits paysans devenaient de plus en plus lourds. (…) A cela s’ajoutaient encore des taxes spéciales, par exemple celles destinées à l’entretien des travaux de canalisation qui servaient presque unique­ment aux propriétés du vice-roi (…) Le fellah devait payer, pour chaque dattier qu’il possédait, une taxe de 1,35 mark, pour la case où il habitait, 75 pfennigs. En outre il y avait un impôt personnel de 6,50 marks pour chaque individu masculin âgé de plus de dix ans. Sous le gouvernement de Méhemet Ali, les fellahs payaient au total 50 millions de marks d’impôts, sous celui de Saïd 100 millions de marks, sous celui d’Ismaïl 163 millions de marks.

Plus la dette envers le capital européen s’accroissait, plus il fallait extorquer d’argent à l’économie paysanne. En 1869 tous les impôts furent augmentés de 10 % et perçus d’avance pour l’année 1870. En 1870, l’impôt foncier fut augmenté de 10 marks par hectare. Les villages de Haute Égypte commencèrent à se dépeupler, on démolissait les cases, on laissait le sol en friche pour éviter de payer des impôts. En 1876, l’impôt sur les dattiers fut augmenté de 50 pfennigs. Les hom­mes sortirent des villages pour abattre leurs dattiers, et on dut les en empêcher par des feux de salve. On raconte qu’en 1879 10 000 fellahs moururent de faim au nord de Siut faute de se procurer l’argent nécessaire pour payer la taxe sur l’irrigation de leurs champs et qu’ils avaient tué leur bétail pour éviter de payer l’impôt.

On avait maintenant saigné à blanc le fellah. L’État égyptien avait rempli sa fonc­tion de collecteur d’argent au service du capital européen, on n’avait plus besoin de lui. Le Khédive Ismaïl fut congédié. Le capital pouvait maintenant liquider les opé­rations.

En 1875 l’Angleterre avait racheté 172 000 actions du canal de Suez pour 80 millions de marks, pour lesquelles l’Égypte devait encore 360 000 livres égyptiennes d’intérêts. Des commissions anglaises chargées de la « remise en ordre » des finances égyptiennes entrèrent maintenant en action. Chose étrange, le capital européen n’était pas effrayé par l’état désespéré de ce pays en faillite, mais offrait sans cesse de nouveaux prêts considérables pour le « sauver ».

Cowe et Stokes proposèrent un prêt de 1520 millions de marks à 7 % pour convertir toutes les dettes, Rivers Wilson esti­mait nécessaire un prêt de 2060 millions de marks. Le Crédit Foncier acheta des millions de lettres de change en suspens et essaya de consolider la dette totale par un prêt de 1820 millions de marks, sans y réussir toutefois. Mais plus la situation financière paraissait désespérée et sans issue, plus s’avançait irrémédiablement le mo­ment où le pays entier devait devenir la proie du capital européen, ainsi que toutes ses forces productives. En octobre 1878, les représentants des créanciers européens abor­dèrent à Alexandrie. Le capital français et le capital anglais procédèrent à un dou­ble contrôle des finances. Puis, au nom de ce double contrôle, on introduisit de nouveaux impôts, les paysans furent battus et opprimés, de telle sorte que les paiements des intérêts partiellement suspendus en 1876 purent être repris en 1877.

C’est alors que les droits du capital européen devinrent le pivot de la vie écono­mique et le seul point de vue régissant le système financier. En 1878, on constitua une nouvelle commission et un ministère à moitié européen. En 1879, les finances égyptiennes furent soumises à un contrôle permanent du capital européen, représenté par la Commission de la Dette Publique égyptienne au Caire. En 1878 les Tshifliks, c’est-à-dire les terres de la famille du vice-roi, d’une superficie de 451 000 acres, furent transformés en domaine de l’État et hypothéqués aux capitalistes européens en garantie de la dette d’État. Il en fut de même des terrains de Daira appartenant au Khédive, situés pour la plupart en Haute Égypte et comprenant 85 131 acres ; ils furent par la suite vendus à un consortium. Quant aux autres grandes propriétés pri­vées, elles passèrent aux mains des sociétés capitalistes, notamment à la Compagnie de Suez. Les domaines ecclésiastiques des mosquées et des écoles furent réquisition­nés par l’Angleterre pour couvrir les frais de son occupation. On n’attendait plus qu’un prétexte pour le coup final : il fut fourni par la rébellion de l’armée égyptienne, affamée par le contrôle financier européen, tandis que les fonctionnaires européens touchaient des salaires énormes, et par une révolte, machinée de l’extérieur, de la population d’Alexandrie qui était saignée à blanc. En 1882, l’armée anglaise occupa l’Égypte pour ne plus en sortir. La soumission du pays était l’aboutissement des opérations grandioses du capital en Égypte depuis vingt ans, et la dernière étape de la liquidation de l’économie paysanne égyptienne par le capital européen.

On se rend compte ici que la transaction apparemment absurde entre le capital prêté par les banques européennes et le capital industriel européen se fondait sur un rapport très ration­nel et très sain du point de vue de l’accumulation capitaliste, bien que les com­man­des égyptiennes fussent payées par le capital emprunté et que les intérêts d’un emprunt fussent couverts par le capital de l’autre emprunt. Si l’on fait abstraction de tous les échelons intermédiaires qui masquent la réalité, on peut ramener ce rapport au fait que l’économie égyptienne a été engloutie dans une très large mesure par le capital européen. D’immenses étendues de terres, des forces de travail considérables et une masse de produits transférés à l’État sous forme d’impôts, ont été finalement transfor­més en capital européen et accumulés. Il est évident que cette transaction qui fit s’accomplir en deux ou trois décennies une évolution historique qui eût duré des siècles dans des circonstances normales, ne fut rendue possible que par le fouet.

C’est précisément l’état primitif de l’organisation sociale égyptienne qui offrait au capital européen cette base d’opérations incomparable pour son accumulation. A côté de l’accroissement incroyable du capital, le résultat économique en est la ruine de l’éco­nomie paysanne en même temps que le développement des échanges commer­ciaux obtenu au prix d’une exploitation intensive des forces productives du pays. (…) Sans doute l’Égypte elle-même est-elle devenue, dans ce dévelop­pe­ment brutal de l’économie marchande, la proie du Capital européen. En Égypte comme en Chine ou plus récemment au Maroc, on découvre comme agent d’exécu­tion de l’accumulation le militarisme caché derrière les emprunts internationaux, la construction de chemins de fer, les travaux de canalisation et autres ouvrages de civilisation. Pendant que les pays orientaux évoluent avec une hâte fiévreuse de l’économie naturelle à l’économie marchande et de celle-ci à la production capitaliste, ils sont dévorés par le capital européen, car ils ne peuvent s’engager dans cette transformation révolutionnaire sans se livrer à lui pieds et poings liés.


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