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La chute de Dominique Strauss-Kahn

La rédaction

Le ministre de l’Economie et des Finances, Dominique Strauss-Kahn, a dû démissionner lorsque les remous provoqués autour de la Mutuelle nationale des étudiants de France (MNEF) se sont transformés en scandale d’Etat. Depuis lors, on a entendu toutes sortes de commentaires, en France et à l’étranger, sur le sort d’un ministre « brillant » frappé par l’« inattendu ». Néanmoins, tous ces commentaires manquent le coche en ce qui concerne les implications françaises et internationales.

Dans la période 1994-1996, Strauss-Kahn a joué le rôle d’intermédiaire dans l’achat de Raspail participation et développement, une filiale de la MNEF, par la Compagnie générale des eaux (Vivendi), s’appuyant sur ses relations politiques pour organiser un marché intéressant pour ses amis socialistes et empochant à l’occasion 600 000 francs. La Compagnie générale des eaux a payé le prix fort (21 millions de francs) pour une filiale qui ne valait rien. Lorsque l’affaire a été révélée, il y a deux ans, Strauss-Kahn a paniqué et de faux documents ont été produits pour masquer son rôle, le faisant passer pour celui d’un avocat habituel et non d’un intermédiaire commercial douteux. Lorsque il a été démontré qu’il s’agissait de faux, le ministre a dû démissionner.

Le moment choisi pour faire ces révélations est significatif. Sur certaines questions fondamentales, la France est en passe de casser les règles du jeu établies par les intérêts anglo-américains. D’abord, en politique étrangère, elle s’ouvre de plus en plus à l’Inde,à

la Chine et à la Russie. Dans un discours prononcé à l’occasion du XXème anniversaire de l’IFRI, Hubert Védrine a fustigé la conception d’« hyperpuissance » américaine, et ses architectes Henry Kissinger, Zbigniew Brzezinski, Samuel Huntington et Francis. Lors de la même réunion, le président Chirac a mis en garde contre la tentation d’inaction par rapport à la reprise économique apparente de l’année dernière : « Si nous ne faisons rien, les éléments de fragilité du système (le système financier par exemple) provoqueront tôt ou tard une nouvelle crise grave. »

Comme on a pu le constater pendant les visites à Paris de Jiang Zemin et de Khatami, la position de la France dans de nombreux domaines, dont l’Afrique (vis-à-vis de la République démocratique du Congo, du Soudan et de la région des Grands Lacs), est bien différente de celle voulue par les milieux anglo-américains. Sur deux points, Strauss-Kahn lui-même a reflété la volonté des institutions françaises de rétablir une certaine rationalité économique : la décision des banques centrales européennes de ne pas vendre leur or et l’intention d’adopter une position dissidente lors de la réunion de l’OMC à Seattle, dans l’Etat de Washington. Si, dans l’un et l’autre cas, la position française ne représente pas une véritable rupture avec l’ordre dominant - il n’est pas question de nouvel ordre international basé sur un système à réserve-or ni de renversement du courant libre-échangiste - elle prend néanmoins une direction différente de celle des milieux anglo-américains.

Il est donc légitime de se demander, depuis la démission de Strauss-Kahn, cui bono ? La réponse est, de toute évidence, l’establishment anglo-américain. Certes, le ministre de l’Economie se faisait passer pour un « Tony Blair » français et était l’architecte des privatisations et dérégulations. Mais l’autre face de cet homme intelligent et ambitieux était celle de représentant des institutions nationales. La stratégie de l’establishment anglo-américain consistait donc à le frapper moins en tant que personne qu’en tant que « personnage », et à ébranler, par là même, les institutions françaises. En effet, il y a fort à parier que ce processus ne s’arrêtera pas à Strauss-Kahn. Les juges français, contrôlés depuis longtemps par la classe politique, cherchent maintenant à se venger. Et ils ont de quoi déstabiliser aussi bien le président Chirac, en raison des scandales de la Mairie de Paris, que le Premier ministre Jospin et ses amis, par le biais de la MNEF. Il importe donc de considérer l’affaire Strauss-Kahn non pas comme un scandale en soi mais comme une vulnérabilité exploitée par les intérêts anglo-américains. Il est à noter que les juges français ont été informés des accusations contre Strauss-Kahn par voie de lettre anonymes.

Considérons enfin l’origine de cette vulnérabilité du groupe autour de Jospin et Strauss-Kahn. Tout remonte à l’ère Mitterrand, lorsqu’un groupe de jeunes gauchistes et trotskistes a passé un accord avec les mitterrandiens, Lionel Jospin faisant fonction d’intermédiaire. En vertu de cet accord, les mitterrandiens récupérèrent la MNEF (ses finances et son influence politique) et les lambertistes du PCI, le mouvement syndical des étudiants et une influence à Force ouvrière. En 1986, « trahissant » cet accord, Mitterrand et Jospin organisèrent le recrutement au PS de quelques centaines d’étudiants membres du PCI, dont Jean-Christophe Cambadélis, aujourd’hui bras droit de Jospin au PS.

Le courant de Jospin est donc vulnérable au désir de vengeance de ces trotskistes. En outre, en raison de leurs solides positions anticommunistes et antigaullistes, mitterrandiens et lambertistes avaient établi de nombreuses connections aux Etats-Unis. Ainsi, le groupe américain de Jay Lovestone et Irving Brown, était bien entendu associé aux mitterrandiens et à Force ouvrière. Il leur aurait été facile de connaître l’affaire « de l’intérieur » et d’en informer les juges, sans doute de façon anonyme.

A court terme, en dépit de la chute de Strauss-Kahn, la politique française est relativement stable. Plus encore que son prédécesseur, son remplaçant Christian Sautter est un homme des institutions et directement contrôlé par Lionel Jospin. Il a gardé le chef de cabinet de Strauss-Kahn, François Villeroy de Galhau, un institutionnel compétent. Mais à moyen terme, la majorité aussi bien que l’opposition risquent d’être profondément déstabilisées, empêchant tout élan indépendant de la part de la France.

L’avenir du pays se décidera donc dans les semaines et les mois à venir : soit Jospin et Chirac, comprenant leur intérêt commun, prennent l’offensive en faveur d’un nouveau Bretton Woods et du pont terrestre eurasiatique et contre Tony Blair, soit ils s’arrêtent au milieu du gué pour rechercher un compromis avec l’ordre international actuel, assurant par là même leur ruine.

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