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Les fondements de la politique étrangère russe, vus par Serguei Lavrov

La rédaction

Le ministre russe des Affaires étrangères, Serguei Lavrov, a fait publier, début mars, deux articles historiques conceptuels, exceptionnels à bien des égards, sur la diplomatie russe. Le premier, intitulé « Le rôle de la Russie dans la politique mondiale », est paru dans le magazine Moskovskia Novosti du 2 mars, à la veille de sa visite aux Etats-Unis, et le second quatre jours plus tard dans Rossiskaia Gazeta, sous le titre « Soixante ans après Fulton : Les leçons de la Guerre froide et de notre époque ». En dépit de leur intérêt certain, la plupart des médias occidentaux ont passé ces écrits sous silence.

Dans le premier, présentant une Russie positive et sûre d’elle, Lavrov définit son rôle dans une « architecture de relations internationales en train de se former à nouveau », sur la base de la « mulitpolarité démocratique ». La politique étrangère de la Russie, écrit-il, comporte plusieurs vecteurs et recherche « la promotion constante des intérêts nationaux sans glisser vers l’affrontement ». Il voit dans l’« hégémonie unilatérale » une « approche historique et utopienne », basée sur le mythe des « vainqueurs et des vaincus » qui s’est développé à la fin de la Guerre froide. La Russie « ne peut pas coopérer suivant cette conception du monde. Nos critères de coopération sont les mêmes pour tous nos partenaires, y compris les pays de la CIE [communauté des Etats indépendants], la Chine et l’Inde, les Etats-Unis et l’Europe, et d’autres grands Etats du monde. Cela suppose, dès le départ, une égalité totale et une action conjointe, c’est-à-dire l’analyse conjointe des menaces, l’élaboration conjointe de solutions et leur mise en œuvre conjointe ».

De même, la Russie rejette fermement les projets mis en avant aujourd’hui dans « certaines capitales occidentales », au nom de l’« avancement universel de la liberté et la démocratie » ou de la « diplomatie transformative ».

Pour le chef de la diplomatie russe, le centre des conflits stratégiques se situe actuellement au Proche et au Moyen-Orient, où ils revêtent une « dimension inter-civilisationnelle ». La Russie n’a pas l’intention de devenir un « observateur détaché », ni de prendre part à une « querelle avec le monde musulman » qui risque d’aboutir à un « conflit de civilisations ». Au contraire, la Russie doit mener une politique étrangère visant à « maintenir la stabilité internationale et à réduire les tensions en vue de parvenir à des règlements négociés qui soient acceptables par tous. La Russie est prête à jouer le rôle de pont ; notre pays a représenté un tel pont culturel et civilisationnel au fil de presque toute son existence. Nous pouvons participer à ces efforts pour parvenir à un compromis, qui exigent toujours du temps et de la patience, mais nous ne pouvons admettre des diktats et des ultimatums, qui nous amèneront tous à l’impasse. »

La Russie a tiré les leçons de la Deuxième Guerre mondiale, affirme Lavrov : « Depuis la fin de la Guerre froide, le dogmatisme et les approches idéologiques aux problèmes de la vie internationale n’exercent plus d’attrait. Nous ne pouvons adhérer à une stratégie basée sur le désir d’un individu de défendre son prestige. L’histoire confirme que la folie peut être collective. Ainsi, au début du XXème siècle, la Russie se permit d’entrer dans la logique d’affrontement de la politique européenne, ce qui mena à la tragédie de la Première Guerre mondiale et à une catastrophe nationale pour la Russie même. L’expérience du XXème siècle démontre que chaque Etat a le devoir sacré de penser pour lui-même et de ne pas confier son sort à des événements échappant à son contrôle. La politique étrangère de notre pays, en particulier, ne peut être l’otage des cycles électoraux d’autres pays. »

Dans le second article, consacré à la Guerre froide, Lavrov évoque le discours prononcé par Winston Churchill le 5 mars 1946 à Fulton, dans le Missouri. A cette occasion, en présence du Président américain Harry Truman, le Premier ministre anglais introduisit pour la première fois la notion de « rideau de fer » divisant l’Europe, signalant ainsi la fin de la coalition anti-Hitler et le début de la Guerre froide.

Bien sûr, estime le ministre russe, on ne peut pas répéter l’histoire, mais on peut essayer « de ne pas répéter les erreurs ». Si la Guerre froide « fut une aberration dans le développement des relations internationales, nous pouvons et nous devons renverser cette logique dans la politique actuelle ». Alors que, pendant la guerre, les Etats-Unis et la Grande-Bretagne tentèrent d’« intégrer l’URSS dans la communauté occidentale », leur attitude changea radicalement au lendemain des hostilités. Tout en reconnaissant à la Russie une part de responsabilité dans la Guerre froide, Lavrov évoque la stratégie anglo-américaine visant à « endiguer » l’URSS ; l’objectif ultime de la Guerre froide n’était pas seulement de bloquer l’expansion de Moscou, mais aussi de démanteler le système soviétique.

Cette stratégie reposait en grande partie sur « le monopole des armes nucléaires qui s’avéra de courte durée », alors que l’Union soviétique, épuisée par la Deuxième Guerre mondiale, manquait de « force physique » pour affronter l’Ouest. La politique étrangère de Moscou dans l’après-guerre, écrit Lavrov, était « ferme » mais en même temps « défensive » et « prévisible ». Toutefois, les conditions d’un « encerclement hostile » et d’une menace constante pesant sur sa sécurité fournirent une justification au contrôle total par les autorités, étendant ainsi l’existence du « système stalinien », créant en fin de compte les conditions pour la réalisation de la politique prévue par Churchill dans son discours à Fulton.

Afin de tirer les leçons de la Guerre froide, Lavrov propose d’ouvrir les dossiers secrètement gardés en archives. La Guerre froide montre bien des erreurs communes à tous : « La nature désastreuse du complexe d’infaillibilité et du désir d’imposer le bonheur aux autres peuples contre leur volonté, le danger de militarisation des relations internationales et la tentation de s’appuyer sur des méthodes militaires pour résoudre les problèmes, au lieu de les régler par des moyens politiques et diplomatiques. » Le ministre russe des Affaires étrangères conclut son article en insistant sur les « tâches communes » dans la situation actuelle : « Ensemble, nous faisons face aux problèmes de la sécurité énergétique mondiale, de la protection de la santé des gens face aux épidémies et de l’accès à l’éducation moderne. Une compréhension conjointe de notre passé commun ne peut que renforcer l’entente et la confiance mutuelles et nous permettre de surmonter, enfin, le legs de la Guerre froide dans la politique mondiale. »

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