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Qu’en est-il vraiment du nouveau « miracle économique » américain ?

La rédaction
Article tiré du journal Nouvelle Solidarité du 14 novembre 2003

C’est une bien étrange croissance « exceptionnelle » que celle-ci, bâtie sur des statistiques manipulées et des suppressions d’emplois.

Le ministre américain des Finances John Snow déborde d’enthousiasme. « Nous avons définitivement passé le cap cette année et la reprise se renforce clairement », annonçait-il le 5 novembre devant le Club économique de Washington. Le produit intérieur brut a augmenté de 7,2% au troisième trimestre, dit-il, plus que durant tout autre trimestre depuis 19 ans. « Il semble que nous soyons entrés dans une nouvelle phase d’expansion économique. » A l’adresse des sceptiques, il précisa que ce n’était pas « une lueur d’espoir passagère », car il y avait « de puissants muscles derrière la tendance à la croissance ». Bien sûr, les problèmes au niveau de l’emploi, de la prospérité et du secteur industriel n’ont pas encore disparu, mais ils ont tous une origine commune, qui réside hors du territoire américain, à savoir l’« économie mondiale ». Et les principaux responsables en sont un Japon « stagnant » et une Europe « paralysée ».

L’exubérance irrationnelle qui s’est emparée de John Snow à cette occasion n’est pas sans rappeler le « show » du président Bush à bord du porte-avions américain en avril dernier, lorsqu’il proclama la grande victoire en Irak et la fin des combats. Mais pour ce qui concerne la reprise américaine, contrairement à l’Irak, il semble que beaucoup d’investisseurs et la grande majorité des médias internationaux soient tombés encore une fois dans le piège des promesses d’un nouveau miracle économique. Même si la valeur des actions est encore bien loin du zénith atteint au printemps 2000, une nouvelle bulle a néanmoins commencé à se former ces six derniers mois. Non seulement à New York, mais aussi à Francfort, Londres et Tokyo, les cours sont repartis à la hausse, dopés par la « reprise » américaine. Mais là encore, à l’enthousiasme général devrait bientôt succéder le désenchantement. Car sur les marchés mondiaux, de gros nuages s’amoncellent.

L’emploi ne suit pas

La nouvelle sensationnelle est tombée le 30 octobre. Le Bureau d’analyse économique du gouvernement américain annonça qu’au troisième trimestre 2003, l’économie américaine avait enregistré une croissance spectaculaire de 7,2%, alors que le reste du monde stagnait autour d’une croissance zéro. Jamais, même au plus fort de la « nouvelle économie », à la fin des années 90, l’on n’a connu d’augmentation trimestrielle aussi explosive du PIB. Les Etats-Unis auraient-ils donc supplanté la Chine comme région la plus dynamique de l’économie mondiale ? Jusque-là, les taux de croissance de 7,2% étaient réservés à des économies nationales marquées par une profusion de nouvelles entreprises et, par conséquent, la création d’innombrables emplois nouveaux.

Pourtant, aux Etats-Unis, on n’en trouve pas trace. Bien que des millions de chômeurs américains soient régulièrement rayés des statistiques officielles, parce qu’ils sont en fin de droits ou qu’ils ont trouvé un « mini-emploi » de quelques heures par semaine, le nombre officiel de sans emploi atteint néanmoins près de 9 millions. Même d’après les statistiques truquées du gouvernement, quelque 3,3 millions d’emplois ont été supprimés dans l’économie américaine depuis que George W. Bush occupe la Maison-Blanche. Et même au cours des derniers mois, les licenciements n’ont guère ralenti, en dépit d’une croissance apparemment mirifique.

Selon un rapport daté du 5 novembre de l’agence Challenger, Gray & Christmas, les grandes entreprises américaines ont annoncé, pour le seul mois d’octobre, la suppression de 172 000 emplois, soit deux fois plus qu’en septembre, trois fois plus que prévu et, dans tous les cas, plus que ces douze derniers mois. Le secteur automobile a licencié 28 000 employés en octobre, la vente au détail et les télécoms 21 000 chacun, et 78% des directeurs du personnel interrogés ne s’attendent pas à la moindre reprise d’embauche au cours des neuf mois à venir. D’après Challenger, Gray & Christmas, aucun directeur du personnel ne prévoit d’amélioration de la situation de l’emploi au cours de ce trimestre ni du suivant.

D’où vient donc, dans l’économie américaine, cette croissance si fulgurante ? Eh bien, comme à l’époque de la « nouvelle économie », les seuls secteurs qui enregistrent un véritable boom sont les dettes et les manipulations de bilan. Ces dernières concernent aussi bien les entreprises que le gouvernement. Prenons les chiffres du PIB pour le troisième trimestre. Selon les statistiques officielles, le PIB « réel » - c’est-à-dire après ajustements saisonniers, en fonction de l’inflation et autres - est passé de 9629 milliards de dollars au deuxième trimestre à 9797 milliards au troisième. Ce sont de grosses sommes pour un trimestre, lorsqu’on pense que le PIB réel pour l’ensemble de 2002 s’élevait à seulement 9440 milliards de dollars.

Cependant, dans le monde de la statistique américaine, on a l’habitude de calculer en rythme annuel les chiffres trimestriels, autrement dit de les multiplier par quatre, ce qui apparaît bien plus impressionnant. Au niveau de la croissance proportionnelle, cependant, rien ne change. Lorsqu’on exprime l’augmentation de 168 milliards de dollars entre le deuxième et le troisième trimestre en termes de taux de croissance, une calculatrice européenne ordinaire donnera un accroissement de seulement 1,7%. Les 7,2% n’apparaissent que lorsqu’on calcule le pourcentage trimestriel « en rythme annuel » - méthode à peine utilisée en dehors des Etats-Unis.

Le calcul hédoniste

A cela, il faut ajouter que même ces 168 milliards sont frauduleux. En effet, le facteur le plus significatif pour arriver à cette somme est la vente d’ordinateurs qui serait passée de 354,9 à 390,3 milliards de dollars. Or le rapport du gouvernement américain reconnaît sans réserve qu’en termes d’ordinateurs réellement vendus, le chiffre est passé de 82,4 à 88,3 milliards. Comment expliquer la différence ? Eh bien, les statisticiens estiment qu’un ordinateur qui coûte aujourd’hui 1000 dollars aurait coûté, en 1996, plus de 4000 dollars si, théoriquement, il avait été disponible à cette époque. Mais en calculant le PIB « réel », on veut tout exprimer « en prix de 1996 », de façon à faire disparaître l’inflation. Par conséquent, on prend tout le chiffre d’affaires dans le secteur des ordinateurs et on le multiple par un facteur qui ne cesse d’augmenter et se situe actuellement à 4,42. Autrement dit, si un entrepreneur américain achète aujourd’hui un ordinateur pour 1000 dollars, cette seule vente fera augmenter le PIB de 4420 dollars. Astucieux, n’est-ce pas ? De cette façon, une augmentation de 5,9 milliards de dollars se verra transformée en augmentation de 35,4 milliards, un sextuplement tiré du chapeau des tours statistiques. Pour toute cette procédure, il existe, bien sûr, une justification parfaitement scientifique...

L’autre facteur décisif est la création effrénée de dettes. Les hypothèques sont de plus en plus importantes, on joue sur les cartes de crédit jusqu’à la limite et chez le concessionnaire, on achète une voiture entièrement à crédit, sans arrhes. Le gouvernement s’endette, lui aussi, à un taux record, plus de 500 milliards de dollars par an. Le secteur des entreprises accumule un peu moins vite ses nouvelles dettes. Tout compris, environ 2000 milliards de dollars de nouvelles dettes sont créés chaque année. Par rapport à ce chiffre, l’augmentation (artificielle) de 168 milliards de dollars du PIB paraît bien maigre. Si les taux d’intérêt augmentent prochainement, le fardeau de la dette américaine, qui pèse déjà 3300 milliards de dollars, risquer de faire tomber toute l’économie mondiale.

Bien avant cela, une nouvelle tempête risque d’éclater sur les marchés boursiers mondiaux. Pour Fredmund Malik, professeur d’économie de Saint-Gallen, l’euphorie qui règne sur les Bourses est « grotesque ». Les médias censurent simplement les faits susceptibles de perturber la bonne humeur des marchés. Il estime donc qu’un krach boursier dans les prochaines semaines « est probable ».

Lothar Komp

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