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Russie : Poutine consolide son rapport de forces politique

La rédaction

Le 25 octobre, la police russe a arrêté l’oligarque Mikhail Khodorkovsky, actionnaire majoritaire de la compagnie pétrolière Youkos, soupçonné de fraude et d’évasion fiscale. Suite à l’acquisition de l’entreprise Sibneft, dans le courant de cette année, Youkos est devenue la première compagnie pétrolière de Russie et la quatrième au niveau international. Le 31 octobre, près de 40% des actions de Youkos, détenues par Khodorkovsky et ses proches alliés, ont été mises sous séquestre par le bureau du procureur. Des négociations étaient en cours avec Exxon-Mobil et Chevron-Texacos dans l’optique d’une fusion partielle avec Youkos-Sibneft et il semble que Khodorkovsky ait également noué des contacts avec Halliburton, l’entreprise énergétique dirigée par Dick Cheney jusqu’en 2000.

Le 27 octobre, lors d’une conférence de presse, le président Vladimir Poutine a déclaré qu’il n’y aurait pas de « marchandage » dans cette affaire, que lui-même ne s’ingèrerait pas dans les procédures légales et que Khodorkovsky aurait le même traitement, devant la justice, « que n’importe qui d’autre, riche ou pauvre ». Le 30 octobre, lors d’une réunion au Kremlin avec des banquiers russes et occidentaux, Poutine a fait remarquer que ceux qui critiquent l’arrestation de Khodorkovsky et sa propre politique oublient que Youkos est accusé de crimes non moins graves que ceux imputés au géant américain Enron, actuellement en faillite.

L’arrestation de cet oligarque de premier plan a provoqué un important remaniement au Kremlin : Alexandre Volochine, chef de l’administration présidentielle, a présenté sa démission pour protester contre le traitement réservé à son ami de longue date, en politique comme en affaires. Le 30 octobre, la présidence a annoncé qu’il serait remplacé par Dmitri Medvediev, un « technocrate » proche de Poutine depuis le début des années 90, alors qu’ils travaillaient tous deux dans l’administration municipale de Saint-Pétersbourg. Directeur de la campagne de Poutine pendant l’élection présidentielle de 2000, Medvediev siégea ensuite au conseil d’administration de Gazprom. Par ailleurs, deux juristes ayant travaillé avec lui sur des projets de réforme législative et administrative, Dmitri Kozak et Igor Chuvaliov, ont également été appelés au Kremlin. Aucun des trois n’est un « siloviki », comme on appelle l’entourage pétersbourgeois de Poutine ayant un passé au KGB, mais ils renforcent le courant Poutine au Kremlin, aux dépens de la vieille garde eltsinienne et des oligarques, dont Volochine était l’un des plus puissants représentants.

Cette action contre le premier oligarque de Russie était préparée depuis longtemps. Lors d’une table ronde au Kremlin avec de grands industriels et banquiers, en février dernier, un conflit ouvert avait éclaté entre Poutine et Khodorkovsky. Puis, début octobre, alors que le Président russe prononçait un discours à une conférence commerciale à Moscou, en présence de Khodorkovsky et des patrons d’Exxon-Mobil et de ChevronTexaco, la police perquisitionnait les bureaux de Youkos et les fondations liées à son principal actionnaire. Le signal était clair : Khodorkovsky devait s’abstenir de traiter avec les intérêts énergétiques et financiers américains « selon ses propres modalités » et s’en tenir aux termes fixés par l’Etat russe. Il ne semble pas que les ambitions politiques personnelles de Khodorkovsky, dans l’optique des élections à la Douma en décembre et de la présidentielle au printemps 2004, aient représenté un facteur significatif pour le Kremlin. En effet, Poutine est très populaire, tandis que Khodorkovsky et ses amis politiques ne le sont pas du tout.

Il est probable que le gouvernement adopte désoramis une politique plus régulée et dirigiste, sans pour autant justifier les cris d’orfraie poussés par les médias occidentaux face à « un retour du stalinisme et de l’économie socialiste ». La Russie continuera sa coopération économique internationale, notamment dans le domaine de l’énergie et des matières premières, mais dans un cadre défini par l’Etat et non par les oligarques. Bien entendu, ceci ne plaira pas à certains intérêts financiers occidentaux. On le voit déjà avec la campagne en faveur de Khodorkovsky menée par Stuart Eizenstat, ancien sous-secrétaire d’Etat américain, ainsi que par Lord Jacob Rothschild en Grande-Bretagne et le comte Otto Lambsdorff, ancien ministre allemand de l’Economie, qui tentent d’intervenir auprès de leurs gouvernements respectifs pour amener Poutine à cesser de « persécuter » Khodorkovsky.

Un mauvais coup pour les oligarques

Selon un analyste russe, qui a rencontré à plusieurs reprises Lyndon LaRouche, la démission de Volochine indique « un véritable changement de paradigme » dans la vie politique post-communiste de la Russie. L’action contre Khodorkovsky représente « l’émancipation de Poutine par rapport à la clique d’Eltsine et aux oligarques ».

Ces derniers, comme Khodorkovsky, Boris Berezovski et Vladimir Gouzinski, refusent de reconnaître que les intérêts nationaux de la Russie interdisent à des intérêts privés proches de l’étranger de contrôler les immenses ressources énergétiques et minérales du pays. Le sort de ces richesses détermine celui de l’Etat russe, c’est pourquoi la justice doit discipliner les oligarques, estime cet analyste. Avec le départ de Volochine, la configuration des forces au sein de l’administration présidentielle - qui est plus importante que le gouvernement - a été consolidée en faveur des « institutions nationales », qui ne se réduisent pas aux seules institutions de sécurité nationales. Mais cette consolidation ne signifie pas que les luttes politiques à l’intérieur du Kremlin soient terminées, bien au contraire.

Un autre analyste russe, qui connaît aussi LaRouche depuis longtemps, estime que l’action de Poutine à l’encontre de Khodorkovsky n’implique pas l’annulation des privatisations - la plupart illégales - des années 90, ni la renationalisation de Youkos. L’économie de marché ne sera pas remise en question, mais l’Etat gardera un contrôle discret mais décisif sur les secteurs stratégiques de l’industrie et des ressources naturelles. L’investissement étranger en Russie, notamment dans le secteur de l’énergie, ne sera pas bloqué, mais devra accepter les conditions établies par l’Etat. C’est une question de souveraineté économique et politique, et là-dessus, Poutine n’a pas l’intention de conclure le genre d’accords douteux qui ont marqué l’ère Eltsine.

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