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Russie : le retour de l’Etat dans l’économie

La rédaction

Par Marina Deriabina, de l’Institut d’économie de l’Académie des sciences de Russie

La volonté des sociétés publiques russes d’augmenter sensiblement leurs actifs donne lieu à de nombreux commentaires dans les médias mondiaux. Les géants énergétiques Rosneft, Gazprom et EES Rossii (Electricité de Russie) sont prêts à verser des milliards de dollars pour acquérir des parts auprès d’actionnaires russes et étrangers dans les grandes compagnies pétrolières ou électriques. En fait, ce n’est là qu’un volet de la politique adoptée par l’Etat russe pour améliorer la compétitivité du pays.

L’Etat reprend le contrôle direct du développement des industries stratégiques et de leur positionnement sur les marchés mondiaux. En juin 2006, la liste des entreprises stratégiques comportait 514 entreprises unitaires publiques de niveau fédéral et 548 sociétés par actions contrôlées par l’Etat.

On estime qu’il est nécessaire de créer dans les années à venir, dans les branches les plus importantes pour l’Etat, 30 ou 40 grands holdings dans lesquels la participation de l’Etat ne serait pas inférieure à 50 %. En application d’un décret présidentiel, la Corporation aéronautique unifiée (OAK) a déjà été créée, et deux holdings publics spécialisés dans la construction, l’un de moteurs d’avions et l’autre d’engins blindés, sont en cours de création. Plusieurs autres projets de holdings sont à l’étude dans les secteurs de la construction d’équipements énergétiques, de l’énergie atomique, dans la filière bois et dans l’industrie automobile.

La consolidation d’actifs publics dans ces holdings peut s’opérer de différentes manières. Il existe au moins trois moyens de créer un holding public. Le premier consiste à regrouper des entreprises et des sociétés par actions de même profil contrôlées par l’Etat. C’est le cas pour OAK créée en portant à son capital social les actions des entreprises aéronautiques fédérales au niveau de 75 %. Les 25 % viendront du secteur privé (à ce jour, l’OAK n’a qu’un seul actionnaire privé, le groupe Irkout). Le holding spécialisé dans la construction de blindés et de matériel d’artillerie, projet de l’Agence fédérale de l’industrie, regroupera 20 entreprises publiques dont 11 bureaux d’études et centres de recherches. Les entreprises publiques seront d’abord transformées en sociétés par actions dont les titres seront ensuite portés au capital social du futur holding.
Le deuxième moyen suppose que l’Etat rachète les actifs nécessaires au prix du marché.

Ainsi, le holding atomique réunira les centrales nucléaires, qui sont toutes publiques, et les entreprises produisant toute la gamme d’équipements nécessaires au nucléaire civil. Par ailleurs, l’Etat contrôle dès à présent une partie des entreprises de constructions mécaniques appartenant à Gazprom et à EES Rossii.

Enfin, l’Etat peut prendre le contrôle d’un groupe pratiquement dans n’importe quelle industrie sans en racheter le bloc de contrôle. Il suffit d’y remplacer les dirigeants par un management loyal, comme dans le cas d’AvtoVAZ. La réorganisation de l’entreprise a démarré par la cooptation de représentants de Rosoboronexport (exportateur officiel d’armements russes) dans le management supérieur du groupe, après quoi une société de gestion a été créée ; à présent on peut s’attendre au rattachement d’autres d’entreprises automobiles et à la transformation d’AvtoVAZ en un grand holding.

Pourquoi créer de tels holdings ? La réponse tient aux deux principaux objectifs de l’actuelle politique économique de la Russie : accélérer la croissance (la formule était encore tout récemment plus ambitieuse : doubler le PIB) et améliorer la compétitivité globale.

En ce qui concerne le premier objectif, l’idée dominante qui prévalait dans les années 1990 pouvait se résumer ainsi : l’Etat est un très mauvais gestionnaire et, en conséquence, son ingérence dans l’économie nationale doit être réduite au minium. A présent, cette conception est en train d’être abandonnée. D’une part, parce que le management actuel des grandes sociétés publiques s’est parfaitement adapté aux réalités du marché et qu’il a appris à agir dans le contexte de la libre entreprise. D’autre part, l’étatisation des entreprises n’est plus considérée comme un frein ralentissant l’essor économique dans les conditions du marché. Mieux, c’est le renforcement de la présence de l’Etat et le soutien de celui-ci à certaines industries qui est considéré par les milieux politiques et les hommes d’affaires comme une garantie de croissance de la production et du positionnement des entreprises sur le marché.

Le paradigme du rôle de l’Etat dans l’économie n’aurait probablement pas été si aisément modifié, s’il n’y avait pas eu l’autre objectif stratégique : améliorer la compétitivité globale de l’économie nationale. Il a en effet imprimé une impulsion supplémentaire à l’ingérence directe de l’Etat dans la quasi-totalité des secteurs clés. Nul ne remet en doute les impératifs fondamentaux du développement d’une économie compétitive tels que l’élévation de la productivité du travail, la modernisation des unités de production, l’augmentation des investissements dans les immobilisations et le bon niveau de formation des travailleurs. Tout le monde s’accorde également pour dire que la compétitivité intérieure et extérieure de la Russie est entravée par la faiblesse des instruments de protection de la propriété, une infrastructure archaïque et un système judiciaire pratiquement inopérant. Ce sont précisément ces facteurs qui ont repoussé la Russie de la 53e position en 2005 à la 62e en 2006 dans le classement de la compétitivité établi annuellement par le Forum économique mondial.

La réalisation de ces deux objectifs requiert beaucoup d’efforts et se heurte aux risques inhérents à la fameuse "spécificité russe". Dans ce contexte, les leviers administratifs qui avaient fait leurs preuves en maintes occasions et souvent sorti de l’embarras l’économie russe se sont avérés des outils inestimables. La bureaucratie russe a singulièrement vite engendré une nouvelle idéologie pour réaliser une percée sur les marchés mondiaux. On peut la résumer à peu près ainsi : pour percer il faut une entreprise de taille importante, comparable à une multinationale qui soit créée par l’Etat ou qui fonctionne selon des règles établies d’un commun accord avec lui.

Et il est vrai que l’Etat avance à grand pas vers son objectif de restructuration de l’économie pour qu’elle devienne globalement compétitive. Outre l’agrandissement des entreprises publiques décrit plus haut, l’Etat s’emploie à élargir les positions des sociétés russes sur les marchés mondiaux. Ainsi, en septembre dernier, EADS a confirmé officiellement l’apparition d’un nouvel actionnaire russe, Vneshtorgbank (VTB), qui venait d’acquérir plus de 5 % des actions du groupe aérospatial européen. Les entreprises russes continueront d’acheter des actions d’EADS et la banque ne cache pas qu’elle envisage de porter sa participation à 10 %. Le holding public OAK se propose de prendre en gestion ce paquet d’actions et, les conditions étant propices, de le racheter à VTB pour devenir lui-même actionnaire du groupe européen, puis s’offrir la minorité de blocage. S’il parvenait à obtenir le droit de participer à la direction du groupe, l’interpénétration des constructeurs aéronautiques européens et russes pourrait devenir une réalité.

De même, on voit s’agrandir, se diversifier et se renforcer sur les marchés mondiaux les principaux émissaires de l’Etat russe, à savoir des entreprises incorporées dans les monopoles naturels. Gazprom s’efforce de s’introduire dans les réseaux de distribution de gaz de plusieurs pays européens. EES Rossii s’intéresse aux actifs énergétiques des Etats voisins et d’autres régions et a déjà acheté des participations dans de nombreuses entreprises électriques.

Il est encore difficile d’évaluer les résultats de la politique de l’Etat russe sur les marchés intérieur et extérieur. Le renforcement de sa présence dans l’économie peut certainement contribuer à surmonter nombre de conséquences négatives de la première décennie des réformes, notamment la perte du leadership dans certains secteurs. Mais cela pourrait avoir un prix trop élevé. En effet, le jeune marché russe se retrouve à l’abri de l’influence vivifiante de la concurrence et l’inertie de la politique des monopoles pourrait bien échapper à tout contrôle.

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