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Qui a peur de Franklin Roosevelt ?

Au sujet des récentes attaques contre Franklin Roosevelt
La rédaction

Des deux côtés de l’Atlantique, les intérêts financiers s’activent pour détruire l’héritage du Président américain Franklin Roosevelt, qui avait mis Wall Street devant les tribunaux, repris le contrôle du crédit et impulsé la phase de développement la plus vaste de l’histoire des Etats-Unis. Historiquement, ces intérêts n’ont jamais digéré leur défaite de 1933 et de 1945. La résurgence de l’esprit Rooseveltien et de ses politiques dans la nouvelle administration menacerait l’existence même de cette oligarchie, au moment où son système financier vit ses dernières heures.

Le 29 janvier, c’est Florin Aftalion, professeur à L’ESSEC spécialisé dans la gestion de portefeuille et membre de la Société du Mont Pèlerin, qui s’est attaqué au « mythe du New Deal » dans les colonnes du Figaro. Se retranchant derrière des statistiques sur l’emploi et la dette publique, il affirme que « loin d’avoir sorti l’Amérique de la dépression, la politique du New Deal l’y a enfoncée ». Pour résumer sa pensée, il écrit que « la politique de Roosevelt consista, en fait, en une série de réformes improvisées et désordonnées s’appuyant sur une rhétorique antibusiness et des interventions législatives brutales que la Cour suprême finit par déclarer inconstitutionnelles ». La conclusion de cet article ? « Espérons qu’Obama ne suivra pas les errements de Roosevelt. »

Aux Etats-Unis, une attaque similaire est parue dans le Washington Post du 1er février, sous le titre « Roosevelt était un grand dirigeant, mais sa politique économique n’est pas à suivre ». L’auteur, Amity Shlaes, a publié en 2007 un livre consacré à ce thème (M. Aftalion y a-t-il pompé quelques opinions ?), alors qu’elle travaillait à l’American Enterprise Institute, l’un des bastions idéologiques de l’oligarchie financière aux Etats-Unis, tristement connu pour avoir alimenté la montée au pouvoir du régime Bush-Cheney et de ses idéologues néo-conservateurs. Mme Shlaes étale régulièrement ses opinions dans le Financial Times, le Wall Street Journal et sur Bloomberg News, les porte-voix de ces intérêts financiers anti-Roosevelt. Sa conclusion ? « Obama pourrait mettre la réforme des marchés avant les dépenses. »

« Rhétorique antibusiness » ou combat politique ?

Si l’argumentation économique employée contre Roosevelt par ces deux auteurs relève de l’escroquerie intellectuelle, tout deux semblent ignorer le contexte politique du New Deal : la bataille qui a opposé Roosevelt aux « Marchands du temple ». Après le krach de 1929, le Peuple américain a subi la pire dépression de son histoire et les intérêts financiers de Wall Street, coupables de cette crise, exerçaient plus encore leur oligopole sur l’économie et la finance des Etats-Unis. Voici deux éléments historiques fondamentaux pour pallier aux manquements de M. Aftalion et Mme Shlaes :

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Le procureur Ferdinand Pecora
  • Lorsque Roosevelt arrive au pouvoir, il s’appuie sur les enquêtes du juriste Ferdinand Pecora qui, dans le cadre d’une Commission spéciale du Sénat, met à jour les malversations de Wall Street, passant sur le grill les plus importants banquiers de l’époque (JP Morgan inclus), dont certains finiront en prison. En pleine dépression, cette vérité exposée aux yeux de la population a permis à Roosevelt de faire passer toute une série de lois (Glass-Steagall Act, Securities Act, etc.) pour reprendre le contrôle du système bancaire et le ramener à son rôle d’outil au service de l’économie réelle.
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JP Morgan (passablement énervé)
  • Acculé, Wall Street riposte en 1934 avec la création de l’American Liberty League, ayant pour objectif affiché de « défendre la liberté et la Constitution américaine ». A son financement, on trouve les grandes sociétés contrôlées par les réseaux de JP Morgan et de la famille Dupont, comme US Steel ou la Standard Oil, fameuse pour avoir commercé avec le régime nazi avant et pendant la guerre. Parmi les fondateurs et membres de cette Liberty League, se trouvait Prescott Bush (le grand père de George W., qui avait accordé en 1932 un prêt salvateur au parti nazi), des membres de la famille DuPont ou encore John Raskob, un homme de main de la maison Morgan qui, en tant que Président du Parti Démocrate, a eu recours à toutes les manœuvres et coups tordus possibles pour éviter la nomination de Roosevelt lors de la Convention démocrate de juin 1932. L’American Liberty League, qui promouvait les thèses eugénistes du biologiste français Alexis Carrel, menait une campagne ouverte contre le New Deal, le qualifiant d’« anti-démocratique » et de « fasciste ». C’est un comble lorsque l’on sait que ces familles de Wall Street étaient les parrains du corporatisme mussolinien. La Liberty League a même été au cœur de la tentative avortée de coup d’Etat contre Roosevelt en 1934, formant une milice paramilitaire composée d’anciens combattants, à l’image des Croix-de-Feu françaises de 1934.

Il faut ajouter que ces forces opposées au New Deal étaient fortement représentées au Congrès : la peur et les sabotages ont limité les financements demandés pour le New Deal, puis en 1937, s’est formé une majorité conservatrice opposé à la dynamique rooseveltienne. L’opposition était également féroce à la Cour suprême : un groupe de juges surnommés « les quatre cavaliers », hérité de la période Teddy Roosevelt-Taft-Wilson-Harding-Coolidge-Hoover (1901-1933), où la Maison Blanche était aux mains de l’impérialisme financier. Ces quatre juges ont tenté en vain de saboter le New Deal. S’ils ont eu raison de certaines lois, ils n’ont pas réussi à faire annuler la Tennessee Valley Authority et le Social Security Act.

Le New Deal : c’est l’économie physique, idiot !

Ensuite, du point de vue économique, les deux auteurs sont soit incompétents, soit de mauvaise foi. Pourquoi ? Car ils mesurent les effets du New Deal dans le très court terme, le réduisant à de simples « dépenses », et seulement à l’aide de statistiques : aucune considération pour la transformation physique à long terme qu’a engendré le New Deal. Explication :

Les auteurs reprochent au New Deal de n’avoir pas créé assez d’emploi et d’avoir recouru massivement à des emplois aidés et peu valorisants. Cette affirmation est absolument fausse ! Roosevelt avait deux objectifs : d’abord, pourvoir à l’urgence sociale en créant très vite un maximum d’emplois servant à réparer les infrastructures vétustes du pays (routes, ponts, écoles, etc.). Ce programme repose essentiellement sur la quantité de main d’œuvre employée. Mais comme l’a expliqué Roosevelt dans son discours d’investiture, il fallait « accomplir dans le même temps, grâce à ces emplois, les grands projets dont nous avons besoin pour stimuler et réorganiser l’utilisation de nos immenses ressources naturelles. » En d’autres termes, il s’agit de transformer le territoire, de le développer et de l’équiper pour que les hommes puissent y vivre partout et dignement. Là, on entre dans l’investissement à long terme où l’intensité capitalistique prend le pas sur la quantité de travail : pour construire des barrages et des centrales électriques en masse, il faut beaucoup plus de travailleurs qualifiés, de nombreuses machines et de nouvelles technologies, faisant massivement appel au secteur clé d’une économie productive : la machine-outil, les machines prototypes qui permettent de fabriquer les machines. Si les libéraux reprochent à Roosevelt son recours massif aux emplois aidés, au détriment du secteur privé, en réalité, le privé a indirectement travaillé pour ces premiers chantiers, et dès qu’il a s’agit de grands projets d’infrastructure, l’administration Roosevelt a eu recours à la sous-traitance.

Parmi les grands projets d’infrastructure, on connaît tous les accomplissements de la fameuse Tennesse Valley Authority, qui a permis de contrôler les crues du Tennessee, de le rendre navigable, de produire de l’électricité pour toutes ses vallées et de créer tout un système d’irrigation pour l’agriculture. On connaît un peu moins le Rural Electrification Act, qui a permis à 90% de la population rurale américaine d’accéder à l’électricité. Ainsi, les agriculteurs ont pu mécaniser leur production et améliorer leurs conditions de vie sanitaires et sociales. Cet ensemble de projet a aussi mis à contribution les capacités industrielles inutilisées entre 1929 et 1933, qui tombaient à l’abandon.

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Les "miracles" de l’électrification rurale
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La Tennessee Valley Authority

On voit donc que le New Deal a crée un socle économique nouveau et a permis à l’ensemble des Etats-Unis d’accéder à l’ère moderne. Sans cela, qui aurait pu garantir que les Etats-Unis aient été en mesure de défaire les puissances de l’Axe sur les fronts européen et pacifique, tout en approvisionnant en armes l’Union soviétique et la Grande Bretagne ?

Car là est un autre mensonge : « Finalement, ce fut sans doute la guerre qui mit fin à la grande dépression », nous dit M. Aftalion. Et bien c’est ne rien comprendre au principe dynamique qui régit l’économie. Pour lui, la production de guerre est bonne pour l’économie : l’Etat dépense massivement et les usines tournent à plein. Pourtant, si l’on réfléchit un peu, on peut se rendre compte que les dépenses de guerre ne sont pas productives : 20 millions d’hommes ont été retirés de la population active pour aller se battre ; les munitions, les fusils, les chars, les bombardiers, les jeeps et autres, par leur existence, n’accomplissent aucune action économique positive, tout en accaparant les capacités de production. Il semble que le doctorat en Finance de M. Aftalion ait pris le pas sur son doctorat de Physique.

En ce qui concerne les reproches des libéraux et de Mme Shlaes d’avoir dépensé sans compter pour un résultat médiocre, il est très éducatif d’examiner un critère qui leur est cher : la progression de la dette publique américaine sous Roosevelt. Pendant le New Deal, on voit qu’en pourcentage du PNB, la dette publique est stable et n’augmente pas. Ce n’est qu’à partir de fin 1942-début 1943, lorsque l’effort de guerre est total, que la dette publique explose. Il est donc clair que tant que la dépense est productive et orienté vers le long terme, comme dans le New Deal, elle ne coûte pas plus que ce qu’elle crée de richesse réelle dans l’économie.

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L’autre mensonge de Florin Aftalion et d’Amity Shlaes est le chômage : c’est leur principal argument pour dire que le New Deal était un échec. Ils reprochent à Roosevelt de n’avoir pu réduire le chômage à moins de 10% de la population active avant que la guerre ne commence. Entre 1929 et 1933, le chômage est passé de 5% à 25% de la population active, soit 7 millions de chômeurs supplémentaires pour un total de 8,5 millions. Selon les chiffres de l’US Census Bureau (l’agence gouvernementale de recensement), entre début 1933 et fin 1936, la population active occupée a augmenté de 7 millions, puis de 5 millions entre 1937 et fin 1940, soit 12 millions de nouveaux emplois nets. Dire que le New Deal « a enfoncé » les Etats-Unis dans la dépression est donc faux et archifaux.

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Population active américaine 1919-1940 (US Census Bureau)

Si l’on peut se demander pourquoi, alors, un tel acharnement sur Roosevelt, la réponse est simple : les intérêts financiers internationaux de Wall Street et de la City n’ont pas abdiqué et comme on le voit avec la politique criminelle de renflouement des spéculateurs, le combat de Roosevelt, contrairement à ce que Shlaes et Aftalion veulent faire croire, est bien celui que la Présidence Obama doit mener.


Bibiographie :

Voir les 2 commentaires

  • fuzz94 • 04/02/2009 - 14:42

    citation de Jean-Jacques Salomon, du site oomark

    Culture FI : « Davos ». Les dirigeants réunis à Davos se méfient autant des prophéties auto-réalisatrices que des prophéties auto-destructrices. De quoi s’agit-il ?
    02-02-2009

    dav.jpg

    *

    Une prophétie auto-réalisatrice est une prophétie qui se réalise parce qu’une ou plusieurs personnes croyaient qu’elle devait se réaliser : elle se produit lorsqu’une croyance a modifié des comportements de telle sorte que ce qui n’était que croyance advient réellement.
    *

    La situation réciproque de la prophétie auto-réalisatrice est la prophétie autodestructrice : cette fois, c’est le fait d’annoncer un événement qui le contrecarre.
    *

    En matière économique, les dirigeants politiques se méfient autant des prophéties auto-réalisatrices que des auto-destructrices.
    *

    S’ils norcissent le tableau, ils risquent de consolider les difficultés, par prophétie auto-destructrice.
    *

    S’ils l’enjolivent, ils risquent d’amplifier la méfiance, par prophétie auto-destructrice.
    *

    A Davos, les leaders économiques de la planète se sont tirés d’affaire en proclamant que la seule chose dont on soit sûr, c’est que "nous savons que nous ne savons rien sur cette crise".
    *

    Habile et inquiétant.

    Répondre à ce message

  • Senec • 04/02/2009 - 08:44

    L’intensité obsessionnelle des personnes cupides est bien connue. Nous connaissons tous des personnes de cet acabit qui sont réputées pour leur malhonnêteté intrinsèque et leurs faillites frauduleuses.

    Répondre à ce message

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