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Dans la profondeur des grottes, de brillants artistes

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On nous a longtemps dépeint l’être l’homme préhistorique comme luttant pour survivre dans la nature, s’équipant d’outils de chasse pour se nourrir, de peaux de bêtes pour compenser sa physiologie fragile. Avec le temps, au fur et à mesure des découvertes, l’anthropologie utilitariste et matérialiste n’a cessé de buter sur des paradoxes remettant en question sa vision linéaire de l’évolution de l’homme.

L’ouverture en avril 2015 de la réplique de la plus ancienne grotte peinte connue, la Grotte Chauvet-Pont d’Arc en Ardèche, nous donne l’occasion de nous pencher sur notre métier d’artiste et notre sentiment esthétique. Cela nous est-il venu petit à petit, ou au contraire l’art et la beauté sont-ils consubstantiels à notre espèce ?

Entrez dans une grotte de peintures rupestres et écoutez-vous penser. Vous êtes émerveillé, vous n’en croyez pas vos yeux devant ce spectacle de beauté, ni vos oreilles quand on vous en donne l’ancienneté. Ce qu’il se passe dans votre esprit n’est pas tant cet aspect inattendu qu’une sorte de plaisir à retrouver, dès l’enfance de l’homme, cette aspiration à une forme de créativité et de liberté qui, dans notre société contemporaine, est soit dévoyée dans la violence et la folie des jeux vidéos de plus en plus malsains, quand elle n’est pas instrumentalisée au profit d’un esprit de compétition, ou simplement refoulée par manque de temps et de moyens. Afin d’explorer les relations entre l’art, la beauté et le sentiment esthétique, nous pourrons nous appuyer sur les idées des poètes Schiller et Shelley, qui feront de très bons compagnons de route.

Commençons par éclaircir les raisons qui nous poussent, à Solidarité & Progrès, à étudier l’art. Je ne saurais exprimer mieux que le poète Friedrich Schiller (1759-1805) le lien de cette discipline avec la politique. Pour libérer une société gouvernée par les rapports de force, l’arbitraire des lois et la tyrannie du besoin et de l’utilité, « la voie à suivre est de considérer d’abord le problème esthétique ; car c’est par la beauté que l’on s’achemine à la liberté. » (Lettres sur l’éducation esthétique de l’homme, Lettre 2)

De l’originale à la copie

Avant la découverte de la grotte Chauvet, nous connaissions déjà celle de Lascaux, en Dordogne, dont l’ancienneté remonte à 18 000 ans. Malgré certaines différences, l’une et l’autre offrent un art de l’homme préhistorique d’une richesse telle que nous avions naturellement associé les deux à une époque similaire. Même les plus grands spécialistes ont été ébahis d’apprendre que Chauvet a en réalité... 36 000 ans !

Bien que les premiers humanoïdes soient apparus il y a sept millions d’années, ce n’est qu’il y a 40 000 ans qu’est apparu notre ancêtre, l’homo sapiens. Autant dire que l’histoire de l’art commence avec la nôtre !

Très vite après sa découverte, il a été décidé de produire une réplique de la grotte Chauvet, afin de ne pas répéter l’erreur de l’ouverture de Lascaux au public.

En effet, celle-ci est devenue le siège d’une dégradation microbiologique et requiert l’attention permanente de conservateurs. Pour limiter ces effets sur Chauvet, une opération de copie à taille réelle a été entreprise. En se donnant l’objectif de reproduire les œuvres pour les rendre accessibles au plus grand nombre, les artistes d’aujourd’hui ont eu à relever un immense défi : copier non seulement l’image, mais également le geste, revivre le moment même de la création des œuvres.

À l’ère du numérique, on aurait tout aussi bien pu se contenter d’un appareil photo de haute résolution et d’une imprimante 3D. Mais non ! Bien que la ressemblance la plus grande soit recherchée, l’exactitude ne se trouve pas dans le résultat, le tracé en tant que tel, mais dans le processus qui le génère. C’est là que se joue la difficulté. Surmonter cette angoisse du moment où l’on tient le bout de fusain, et le pose sur la paroi.

En cas d’erreur, revenir en arrière est presque impossible. Même si ce n’est pas complètement interdit, ce n’est pas le but. Les « copistes » savent que ce qui est reproduit n’est pas une image, mais bien plutôt une intention, celle de l’art. Et cela, seul un être humain en est capable.

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Figure 1 : biface (Vénerque)
Crédit : DRAC Rhône Alpes, SRA

Alors se sont posées quelques questions sur la nature humaine, l’art, l’évolution et le progrès. Ce n’est pas la première fois que des paradoxes débarquent dans les conclusions scientifiques. Tout schéma simpliste apprend à se complexifier au fil des découvertes. Récemment, au Kenya, des outils ont été découverts datant de 3,3 millions d’années.

A cette époque, ceux à qui on attribuait l’invention de la fabrication d’outils (homo erectus et habilis) n’existaient pas. Il apparaît donc que la capacité cognitive des australopithèques, dont la trace a été repérée dans les environs, leur permettait déjà cette activité. Ainsi chez nous, les hommes de Cro-Magnon, le métier d’artiste apparaît dès le début, et d’un niveau élevé. L’Art serait-il donc le propre de l’homme ?

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Figure 2 : chopper, simple galet avec une arête tranchante.

Jusqu’à la découverte de ces grottes, on avait toujours pensé qu’avant de s’adonner à une activité sans utilité immédiate pour leur survie, comme l’Art, les hommes préhistoriques avaient commencé par transformer leur environnement en fabriquant des outils et puis en maîtrisant le feu.

Cependant, au-delà de la simple utilité, les premiers bifaces (Fig. 1) révèlent la compréhension par nos ancêtres de la notion d’espace géométrique. Car, pour être tranchant, un chopper, simple galet avec une arête tranchante (Fig. 2) n’a pas besoin d’être symétrique.

Par contre, imaginez-vous un instant extraire d’une roche informe un biface parfaitement symétrique. Pour y parvenir, votre esprit se préfigure une image qu’il va petit à petit faire naître dans la roche. On savait aussi à l’époque tailler des objets de formes particulières : des sphères ou encore des polyèdres.

Toutes ces formes nécessitent une construction mentale de centres géométriques, d’axes, de plans de symétries, d’espaces invisibles rendus visibles par l’esprit et la main de l’artisan. Nous avons là des preuves de capacités cognitives et créatrices.

On peut imaginer l’homme taillant ces silex par recherche de perfection, par plaisir de créer, de faire naître dans le réel ce qui n’était que dans son esprit.

Que peut-on dire de l’esthétique ?

Pour les artistes et l’équipe scientifique qui se sont chargés de la copie de la grotte Chauvet, cette idée même d’évolution est à mettre au placard. Pour la préhistorienne Dominique Baffier,

la majorité des préhistoriens estimaient que l’art commençait de façon fruste, puis progressivement, les artistes devenaient plus habiles, on arrivait à Lascaux où vraiment l’art était maîtrisé. Et puis après, vers la fin de l’art paléolithique, on arrivait au naturalisme absolument parfait. En fait, la découverte de la grotte Chauvet, datée de 36 000 ans et qui montre des peintures et des représentations absolument parfaites avec toutes les techniques maîtrisées, prouve qu’il n’y a pas de progrès dans l’art, et (...) que dès les origines supposées, l’art est abouti. Le problème que pose la grotte Chauvet, c’est l’origine de l’art. Où faut-il chercher l’origine de l’art ?


« Je sens ces gens comme mes frères, comme mes proches. Et en même temps, c’est totalement dilaté dans le temps et dans l’espace que c’est une énorme leçon d’humilité. (...) Tout est déjà là. C’est plutôt un miroir qu’un écho lointain. Chauvet, c’est le futur »
, dit aussi Miquel Barcelo, membre du comité scientifique. « Tout est déjà là » et « c’est le futur », les deux sont vrais, car, dirons-nous, l’Art est consubstantiel à l’homme.

Nous ne dirions pas, avec Dominique Baffier, qu’il n’y a plus de progrès dans l’art, car on a vu tous les chefs d’œuvres que l’homme a créés depuis. Nous dirons seulement que notre capacité de créer de l’Art était déjà pleinement en puissance dès le début de notre histoire, un peu comme la fleur se trouve déjà en puissance dans la graine.

C’est ce dont nous parle le poète anglais Shelley dans son admirable essai En défense de la poésie. Il nous rappelle que le terme « poésie » vient du verbe grec poiein qui signifie « créer ».

Il y affirme le caractère inné de la faculté poétique dans l’homme : « Dans l’enfance de la société, tout auteur est nécessairement poète, parce que le langage lui-même est de la poésie ; et être poète, c’est saisir le vrai et le beau. » Le philosophe contemporain Jean-Paul Jouary émet l’hypothèse suivante : « On dit souvent ‘C’est parce qu’ils sont devenus homo sapiens sapiens qu’ils ont commencé à faire de l’art’ et j’aurais tendance à penser que c’est à travers l’art qu’ils sont devenus humains. »

Ce que révèle la grotte Chauvet

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Fig. 3 : une signature ?

On y trouve ce que l’on trouve dans toutes les grottes ornées : des mains (Fig. 3).

Une signature ? Un salut à travers les âges ?

Il y a dans ces murs l’âme de l’humain qui nous fait signe : « Coucou, je suis là, c’est moi qui ai fait tout cela ! »

Il y a ensuite tous les matériaux qu’ils utilisaient : il y a la « technique » des pigments, des charbons, des lampes à huiles, des échafaudages pour dessiner sur les parois hautes et inaccessibles.

On y retrouve déjà tous les rudiments d’une technique picturale : une capacité d’observation qui profite du relief des parois pour faire ressortir le volume des bêtes, et inspire les courbes des animaux.

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Figure 4 : un bison au galop ?

Un exercice à la sculpture dans l’argile est déjà présent dans la grotte.

Une capacité remarquable à créer le mouvement… Les animaux dans les savanes bougent sans cesse. Il en est de même sur le tableau de l’artiste.

Ce n’est pas simplement un bison qui est peint, c’est son mouvement (Fig. 4). Un jeu avec les mouvements des ombres portées sur les parois par les mouvements oscillants des lampes. Ces ombres pouvant elles aussi susciter dans l’imagination la présence de bêtes dans la grotte.

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Figure 5 : un rhinocéros dessiné en utilisant le relief de la roche.

À ce sujet, il y a matière à faire un pont avec les techniques encore utilisées aujourd’hui.

Par exemple, le fusain n’est rien d’autre que les cendres qu’ils utilisaient. Les copistes ont préféré fabriquer leurs propres morceaux de charbon de bois, afin d’imiter le tracé rugueux et imprécis, et d’être au plus proche des conditions de l’époque.

L’histoire de l’art rapporte généralement l’usage des bas-reliefs à l’Antiquité ou le développement de la perspective à la Renaissance.

Pourtant, on voit bien à Chauvet que les artistes ne pataugeaient pas tant que cela. Ils réussissent à traduire sur une surface un monde en profondeur (Fig. 5), notamment par l’idée que pour représenter l’éloignement, la taille des objets diminue en proportion (Fig. 6). Des qualités qu’ils n’ont pas volées aux peintres italiens.

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Figure 6 : une hyène (ou un ours) et une panthère en perspective ?

Quant à l’imagination, nous avons celle de l’artiste, il y a aussi celle du spectateur. A cet égard, des trésors nous sont offerts dans la grotte Chauvet.

Des représentations d’animaux à qui l’on pourrait donner un nom, une identité à chacun, de par les subtilités les différenciant les uns des autres (Fig. 7) et leur donnant une expression très vivante, presque humaine.

Enfin, si vous avez l’occasion de visiter la copie de la grotte Chauvet, vous en serez rapidement frappés : les artistes qui ont travaillé ici ne sont pas contentés de représenter un animal ici, une scène là. Ils avaient un projet d’ensemble.

Gilles Tosello, préhistorien et plasticien de la réplique de la grotte Chauvet, nous parle d’une représentation du cheval en bas à droite de la figure 7 : « Lui, c’est la dernière figure, la plus remarquable de toutes. Elle a été faite en dernier. Quand tu portes ton regard, il est au centre du panneau. Dans leur esprit, c’est conçu comme quelque chose qui a un début et une fin. »

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Figure 7 : chevaux en mouvement et un affrontement de rhinocéros.

Tout cela montre clairement que les artistes en question avaient une intention et qu’ils savaient ce qu’ils faisaient, qu’ils devaient s’interroger sur leur rapport à leur environnement, particulièrement à leurs cohabitants, les animaux.

La beauté et la liberté

Revenons maintenant à notre ami Schiller et à son idée que l’Art est le chemin vers la liberté. Dans différents écrits, il s’intéresse au lien entre notre état de nature « sensible » (émotionnel) et notre état de raison (cognitif). Dans Poésie naïve et sentimentale, il développe l’hypothèse qu’à l’origine, le caractère de l’homme était uni, ces deux qualités étant réunies.

C’était encore le cas, dit-il, dans la Grèce classique. Mais depuis, suite aux progrès fulgurants de la connaissance, il s’est instauré dans l’homme une dichotomie, une séparation entre un intellect très développé mais séparé de l’émotion, et une nature émotionnelle, sous-développée, des passions étant restées à l’état de nature – animales.

Cela donne lieu, aux extrêmes, à deux types d’êtres humains foncièrement incomplets l’un comme l’autre : le « sauvage », où la passion est maître contre la raison, et le « barbare », où un intellect froid et raisonneur s’impose aux passions. Schiller a vu ces deux extrêmes à l’œuvre dans la Révolution française, qu’il a soutenue à ses débuts et qui s’est ensuite fourvoyée dans l’anarchie des sans-culottes (les sauvages) et dans la froideur meurtrière de la Terreur révolutionnaire (les barbares).

Pour Schiller, seule la beauté qui harmonise dans l’art les domaines de la raison et de l’émotion, peut rétablir l’unité chez l’être humain. Les émotions seront alors éduquées par la raison, et la raison froide devra s’abreuver aux sources d’une passion qui est la sève de la vie lorsqu’elle oriente l’homme vers de nobles objectifs. Qui n’a pas été ému par un magnifique paysage, ou pleuré de joie en écoutant une composition musicale qui fait appel à nos pouvoirs créateurs ? C’est lorsque l’art aura créé en l’être humain l’harmonie entre la raison et l’émotion, qu’il pourra réellement être libre, maître de lui-même !

Pour approfondir : L’enfance de l’homme, par Jacques Cheminade.




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