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Schumann 1842

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Par Sébastien Périmony, militant et vice-président de S&P, Paris

Renforcer le pouvoir de pensée et d’action de chacun en puisant l’inspiration auprès des savants, éducateurs et artistes qui ont porté l’espèce humaine. Tel était le but des journées de formation organisées par Solidarité et Progrès les 19 et 20 mars, pour lesquelles cet article avait été préparé.

A Johanna.

Pourquoi tant d’inhumanité, tant de barbarie ? Pourquoi tant de petitesse d’âme de la masse des hommes ?

Petitesse de nous tous : commérage, ingratitude, susceptibilité, indifférence à la souffrance d’autrui, peur, manque de curiosité. Petitesse des « grands » : appât du gain, manipulation des peuples, truquage des élections, mensonges engendrant guerres et génocides. Qu’est-ce qui pousse l’humanité à voir si petit, à agir contre ses véritables intérêts ? Voici une réponse : le manque d’éducation du sentiment. Une maladie nous a été inoculée et nous a anesthésiés depuis des siècles : le romantisme. Toute la vie de Schumann fut un combat contre cette maladie. Son remède : sauver l’héritage musical et moral de Bach et Beethoven.

Quel rôle peut et doit jouer la musique dans notre vie ? Cela n’est pas encore très clair pour tout le monde. Ainsi l’un des idéologues de l’Empire britannique, qui fut à l’origine d’une théorie sur l’évolution des espèces, ne pouvait y faire entrer la musique :

On admet que, chez l’homme, le chant est la base ou l’origine de la musique instrumentale. L’aptitude à produire des notes musicales, la jouissance qu’elles procurent, n’étant d’aucune utilité directe dans les habitudes ordinaires de la vie, nous pouvons ranger ces facultés parmi les plus mystérieuses dont l’homme soit doué. (Darwin : La descendance de l’homme et la sélection sexuelle, Partie II, page 623, édition 1891.)

Une conception de l’esprit humain encore plus surprenante se trouve chez l’un des nombreux professeurs du MIT, Steven Pinker, dans son livre Comment fonctionne l’esprit :

Quel intérêt peut-il y avoir à dépenser de son temps et de son énergie pour produire des sons métalliques (...) ? En ce qui concerne les causes et les effets biologiques, la musique est inutile. (...) Elle pourrait disparaître de notre espèce, et le reste de notre vie serait pratiquement inchangé.

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Flûtes en os (7 000 à 9 000 ans avant JC - Chine).

Inutile et mystérieux pour ces barbares de l’intelligence, mais pas pour les hommes depuis la nuit des temps ! Ainsi a-t-on retrouvé presque intacte une flûte en os de vautour, vieille de 40 000 ans.

Selon les experts, son degré de sophistication attesterait d’une maîtrise certainement bien antérieure, ce qui pourrait repousser encore l’apparition de l’art musical chez les hominidés. Son analyse acoustique suggère également que ces instruments offraient une grande variété ’interprétations mélodiques.

La musique est donc née avant même que les hommes ne sachent écrire ou lire !
Alors si vous ne chantez pas ou ne jouez pas d’un instrument, sachez que vous reniez une partie fondamentale de votre être, de ce qui fait de vous un être humain : la faculté à engendrer du beau et à le transmettre.

 Le combat de Schumann contre le romantisme

Si vous dites aujourd’hui que Schumann et Brahms n’étaient pas des romantiques, sachez que vous lancerez une polémique auprès de la quasi-totalité des mélomanes. La propagande fut énorme. En voici quelques belles pages issues de l’ouvrage Schumann, les voix intérieures de Michel Schneider (Gallimard) :

Toute sa vie, Schumann fut en proie à la mélancolie. Souffrance de l’homme, douleur de l’artiste. Dans cette humeur d’ombre prend source son programme de vie et d’art : « Transformer la douleur en beauté ». Ses œuvres porteront la trace de cette douleur du compositeur. Elles seront aussi autant de moyens de lui échapper.

Et l’auteur d’associer deux photos : à droite le portrait de Schumann en mélancolique vers 1850, et à gauche la partition du motet Warum ? (Pourquoi ?) Avant de conclure :

Pour cette avant-garde de l’esprit romantique, il est presque attendu d’un artiste qu’il devienne fou ou meure jeune. Schumann connaîtra ce double destin.

Et pourtant... C’est bien l’une des principales marques du romantisme qui désespéra Schumann : l’indifférence au sort de l’humanité.

Dès le XVIIIe siècle une renaissance est en cours en Allemagne, initiée par Bach et son Clavier bien tempéré dans le domaine de la musique, et par Lessing avec sa Dramaturgie de Hambourg dans le domaine du théâtre. Mais ils ne sont pas seuls : après Bach viendront Haydn, Mozart, Beethoven, Schubert et Mendelssohn. Après Lessing viendront Goethe, Schiller, Humboldt, Heine, Herbart, etc. Or à cette époque, l’Allemagne n’existe pas encore vraiment : le Saint-Empire s’effondre en 1806 et une seule, courte période permettra aux idées révolutionnaires de se développer (avec par exemple, la création de l’université de Berlin par Guillaume de Humboldt. Dès 1815, le Congrès de Vienne instaure la Confédération germanique. Metternich en prendra le contrôle et en 1819 signera les ordonnances de Karlsbad en déclarant :

J’espère frapper, avec l’aide de Dieu, la Révolution allemande, de la même façon que j’ai vaincu le conquérant du monde. [1]

Les ordonnances de Karlsbad vont courber l’Allemagne pendant de longues années sous le joug d’une dictature policière impitoyable. Elles annulent toutes les promesses et tentatives de constitutions, renforcent la censure des journaux et des brochures (et même de tous les écrits, de manière préventive), installent des curateurs dans toutes les universités, suppriment les associations d’étudiants, etc. Une commission spéciale pour enquêter sur les menées révolutionnaires est même créée. Beethoven et Schubert seront les cibles directes de cette police culturelle.

Beethoven écrira dans ses carnets [2] :

Ici, au congrès, on travaille maintenant à une loi par laquelle on réglementera la hauteur du vol des oiseaux et la vitesse de la course du lièvre.

Artistiquement, c’est l’attaque contre les musiciens humanistes. Voici ce que dit Brigitte Massin dans sa biographie de Franz Schubert :

L’époque le veut ainsi : à Vienne, c’est, depuis la fin de 1816, l’invasion de la musique de Rossini. C’est une fièvre, un engouement qui saisit tous les milieux musicaux et qui ne fera que croître pendant une bonne dizaine d’années. (...) Pour un peu Beethoven serait oublié par ses compatriotes. Le public viennois, volontairement dirigé dans ce sens par une pression gouvernementale qui y trouve son intérêt, suit en force celui qui professe que « le plaisir est l’alpha et l’oméga de l’art musical. »

Rossini, c’était un peu les Enfoirés de l’époque. La vraie tragédie aujourd’hui n’est pas la présence de musiques de divertissement à tous les coins de rue, mais l’absence de musique ou de littérature d’idées du niveau de celles de Beethoven ou de Schiller !

Schumann est né en 1810 dans ce contexte de transition. Son père est un érudit, libraire de la ville de Zwickau, passionné de grande littérature et de grande musique, qui poussera son fils dans cette voie. Schumann apprend très tôt le grec, le latin, le français et la musique (violoncelle et flûte). Il essaiera même, jeune, de composer quelques petites œuvres. Pourtant sa passion c’est la poésie, en particulier celle de Richter (qui lui est vraiment un romantique !). Schumann écrira lui-même dès l’âge de 13 ans (Feuilles et fleurettes de la prairie dorée), puis à 15 ans (Diverses choses sur la plume de Robert de la Mulde). A 16 ans il écrit Sur les rapports intimes de la poésie et de la musique.

La mort de sa sœur, alors qu’il a 15 ans, puis celle de son père un an plus tard, l’affecteront profondément. De nombreux critiques saisiront l’occasion pour en faire un mélancolique romantique. Mais quoi de plus normal que d’être bouleversé par un double deuil à cet âge ! A 18 ans, il s’inscrit en droit à Leipzig mais sans conviction : « Je n’ai encore suivi aucun cours ; j’ai travaillé selon mes goûts et à ma manière, c’est-à-dire joué du piano, écrit quelques lettres. »

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30 juillet 1830 : c’est à 20 ans qu’il décide de devenir compositeur.

« Je ne peux pas m’habituer à l’idée de mourir comme un philistin ! Il me semble avoir été de tout temps destiné à la musique », écrit-il à sa mère.

C’est alors qu’il va prendre des cours avec M. Wieck, le père de la grande pianiste et compositrice Clara Wieck qui deviendra sa femme après bien des péripéties !

Le jeune Schumann a deux bibles :

Le Clavier bien tempéré de Jean-Sébastien Bach :

Le clavier bien tempéré de Sébastien Bach est, en outre, ma grammaire – c’est d’ailleurs la meilleure. J’ai étudié à fond la fugue dans toutes ses parties ; le profit qu’on retire de ce travail est considérable ; c’est, de plus, une étude morale et fortifiante sur l’humanité, car Bach fut un homme. On ne trouve rien en lui d’inachevé ni de malsain : son œuvre est écrite pour l’éternité.

Sa seconde bible, ce sont les derniers quatuors à cordes de Beethoven. Pour Schumann ce sont « les débuts d’une nouvelle ère poétique. » Ainsi dira-t-il en 1838 :

Seuls, dans le lointain, les deux grands modèles, Bach et Beethoven, m’adressent des paroles encourageantes. A part ceux-là, peu de gens me comprennent.

Mais les ennuis vont commencer. Car ces choix musicaux vont l’amener à déclarer la guerre à la nouvelle école de musique allemande, par la création d’un magazine de critique musicale destiné à sauver l’héritage de Bach et Beethoven. Ce sera la Neue Zeitschrift für Musik (Nouveau journal de la musique), en opposition directe à l’AMZ (Allgemeine Musikalische Zeitung) de Gottfried Fink et à la revue et gazette musicale de Paris, dans laquelle écrivent Liszt et Berlioz.

Nous voulons faire revivre le souvenir des vieux maîtres et de leurs œuvres, et prouver que les nouveaux venus de l’art ne peuvent se fortifier qu’à cette source si pure ; nous voulons aussi combattre, comme antiartistique, cette école dernière qui ne vise qu’à mettre en lumière la virtuosité superficielle ; enfin nous espérons hâter l’avènement d’un nouvel âge poétique.

Il a 24 ans ! C’est l’année suivante qu’il va entrer en contact avec une autre bande de « résistants » autour de Félix Mendelssohn, qui a un an de moins que lui. Avec ses sœurs Rebecca et surtout Fanny, Mendelssohn organisera pendant treize ans le sauvetage de l’héritage classique et humaniste de Bach et Beethoven.

C’est lui par exemple qui fera redécouvrir à l’Allemagne la Passion selon Saint Matthieu de Bach – qui n’avait plus été jouée depuis la mort de ce dernier (1750). Ils organiseront régulièrement des musikabends, c’est-à-dire des soirées artistiques où se retrouvent scientifiques, poètes, musiciens, etc.

A l’une de ces soirées, on pouvait voir Fanny (19 ans) et Félix Mendelssohn (23 ans) faisant répéter la Passion de Bach, pendant que, dans le jardin, Dirichlet (beau-frère de Félix) faisait des expériences sur le magnétisme terrestre. L’on y rencontrait aussi Heine, Joachim l’ami de Brahms, et évidemment les Schumann.

Mais pendant ce temps, les Wagner et les Liszt se déchaînent contre eux !

Schumann décide de relever le défi. Entre 1830 et 1840, depuis qu’il a décidé de devenir compositeur, il n’a presque composé que des lieder (138 rien qu’en 1840 !), la plupart sur des poèmes de Heine.

Il lui faut donc entamer une mutation. Brigitte François-Sappey dira dans sa biographie du compositeur :

On peut s’étonner de cette attitude, mais troquer son image de romantique fantasque pour celle d’un artiste mûr et maîtrisé était bien le rêve de Schumann.

 Le romantisme, c’est quoi ?

Académiquement parlant, « le courant romantique est un ensemble de mouvements artistiques et littéraires qui s’épanouira en Europe dès le début du XIXe siècle sur la base d’un rejet du classicisme et du rationalisme du siècle précédent (...) Il se caractérise par une libération de l’art et du moi. Il est une réaction des sentiments contre la raison, cherchant l’évasion dans le rêve, dans l’exotisme et le passé. Il exalte le goût du mystère et du fantastique médiéval. Il réclame la libre expression de la sensibilité, et prônant le culte du moi, affirme son opposition à l’idéal classique, universel. »

Mais tout cela n’est encore que jargon. Comme l’affirmait un auteur du XVIIIe siècle, Louis-Sébastien Mercier, « on sent le romantique, on ne le définit pas ». Pour Paul Valéry, « il faudrait avoir perdu tout esprit de rigueur pour essayer de définir le romantisme ». C’est donc l’art au service du « comme je l’sens », au service des opinions.

Pour d’autres, il est dans la nature du romantisme de « magnifier ce qui ne peut revenir, de chérir ce qui est désormais inaccessible ». Le vieux refrain du « c’était mieux avant » est l’apanage des romantiques, qui regrettent la période médiévale ou l’âge d’or de l’enfance et de l’innocence ; c’est aussi le refrain du « c’est mieux ailleurs », comme chez Schlegel pour qui « c’est en Orient que nous devons chercher le romantisme suprême ».

Schumann luttera toute sa vie contre la tentation du romantisme. Aux déconstructionnistes, il répondra que l’unité entre la raison et l’émotion dans le but d’élever l’homme, contribution essentielle de Friedrich Schiller à l’esthétique, est ce qui distingue absolument l’art classique du romantique. Schumann cherchera à ne jamais céder à la facilité de composer des « fantaisies désorganisées » ou des œuvres « académiques dévitalisées ». Pour lui, ce sont bel et bien « les lois de la morale qui régissent l’art ».

 « On n’a jamais fini d’apprendre »

C’est en 1841 qu’il va composer sa première symphonie (opus 38), dite du Printemps, – que je vous invite à écouter en vous demandant si elle est mélancolique ! Cette même année, il composera aussi le début de sa quatrième symphonie, opus 120. Au sujet du 31 mars 1841, jour où est jouée pour la première fois sa symphonie du Printemps, Schumann dira : « Ce jour a été l’un des plus importants de ma vie artistique. »

Mais l’année 1842 est aussi une année fondamentale. C’est l’année où naît l’opus 44, quintette pour piano et cordes, incarnation de tout le combat de Schumann. L’opus 44 est un hymne contre la petitesse, un hymne contre l’oppression et la répression, un hymne contre le romantisme... Il ne vous reste plus qu’à l’écouter.

Le rêve lucide de Schumann était bien de se mesurer à Mendelssohn, et
de se placer à ses côtés dans la descendance de Bach et Beethoven. (...) L’histoire du Quintette de 1842 résume le litige. Œuvre la plus applaudie de Schumann, dès sa composition, y compris de Brendel, c’est celle qui, estimée ‘trop leipzigoise’, provoqua l’ire de Liszt en 1848.

Rien ne l’irritait autant que la pose infatuée de certains de ses contemporains, qui dissimulaient leurs faibles capacités sous couvert de romantisme. Il se disait « dégoûté jusqu’au fond du cœur de ce mot romantique ». [3]

Après la mort de Mendelssohn, Schumann est seul pour défendre cette tradition humaniste... jusqu’au 30 septembre 1853, où il rencontre un jeune homme de 20 ans qui s’appelle Johannes :

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« Des années ont passé (...) nombre de talents nouveaux et remarquables s’étaient révélés, un vigoureux renouveau musical avait semblé s’annoncer grâce à plusieurs des artistes les plus sérieux de l’époque, encore que leurs œuvres n’aient été, pour la plupart, connues que d’un cercle très restreint. Observant avec une vive sympathie le chemin parcouru par ces artistes exceptionnels, je pensais qu’après une telle préparation apparaîtrait, et devait apparaître, soudain quelqu’un qui serait appelé à traduire d’une façon idéale la plus haute expression de l’époque, qui nous apporterait sa maîtrise, non par un développement progressif de ses facultés, mais par un bond soudain, comme Minerve surgissant toute armée de la tête de Jupiter. Et il est arrivé, cet homme au sang jeune, autour du berceau de qui les Grâces et les Héros ont veillé. Il a nom Johannes Brahms. « Celui-là est un élu ». A peine assis au piano, il commença de nous découvrir de merveilleux pays. Il nous entraîna dans des régions de plus en plus enchantées. Son jeu, en outre, est absolument génial ; il transforme le piano en un orchestre aux voix tour à tour exaltantes et gémissantes. Ce furent des sonates, ou plutôt des symphonies déguisées ; des chants dont on saisissait la poésie sans même connaître les paroles, tout imprégnés d’un profond sens mélodique (...) des sonates pour piano et violon, des quatuors à cordes, chaque œuvre si différente des autres que chacune paraissait couler d’une autre source (...) Puisse le plus noble génie le fortifier, du moins en ce qu’il est déjà permis de prévoir ; car un autre génie habite aussi en lui, celui de la modestie. Ses confrères le saluent à son premier voyage à travers le monde où, peut-être, l’attendent des blessures, mais aussi les lauriers et des palmes. Nous le proclamons bienvenu en vaillant combattant qu’il est. [4]

 Octuor de compositeurs humanistes :

Bach : 1685 - 1750
Haydn : 1732 - 1809
Mozart : 1756 - 1791
Beethoven : 1770 – 1827
Schubert : 1797 - 1828
Mendelssohn : 1809 - 1847
Schumann : 1810 - 1856
Brahms : 1833 – 1897

 Quintet d’écrivains humanistes :

Lessing : 1729 – 1781
Goethe : 1749 – 1832
Schiller : 1759 – 1805
Humboldt : 1767 – 1835
Heine : 1797 – 1856


[1Il s’agit de Napoléon. (Jean et Brigitte Massin, Ludwig van Beethoven.)

[2Ibid.

[3Brigitte François-Sappey, Robert Schumann.

[4Robert Schumann, dans l’article « Voies nouvelles ».

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