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Non à l’économie de la servitude

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Les économistes ultralibéraux, mus par la volonté de casser les salaires, soutiennent qu’il est impossible de réindustrialiser la France. Certains affirment même que l’évolution naturelle des pays développés serait la désindustrialisation. Les activités de manufacture seraient dorénavant assurées par des robots et il n’y aurait plus besoin de main d’œuvre dans nos usines. C’est méconnaître – de mauvaise foi – le véritable rôle du machinisme dans l’ère industrielle.

Ces mêmes économistes font miroiter une société de services idyllique, marquée par une offre de loisirs sans précédent, une société où il fera bon jouer (aux jeux vidéo ?) et voyager pendant que les machines produiront des objets adaptés à tous les budgets, et où les salariés, cosmopolites et bien informés, seront libérés de toute contrainte productiviste.

Ce miroir aux alouettes ne correspond évidemment en rien aux conditions cauchemardesques vécues par les populations occidentales, qui ont subi de plein fouet la désindustrialisation.

Pourtant, cette désindustrialisation n’était en rien due à la fatalité. Si, au contraire, une vision orientée vers le développement mutuel avait été adoptée, et non pas la mise en concurrence des populations pour accroître les profits d’une classe d’actionnaires privilégiés, une ambitieuse politique de crédit à l’exportation aurait été mise en place. Comme le montrent les récents accords entre la Chine et les pays d’Afrique orientale pour le développement des chemins de fer, les pays en voie de développement auraient pu s’équiper, tout en permettant à nos entreprises de produire et de maintenir chez nous les emplois industriels.

De la même manière, notre main d’œuvre hautement spécialisée, développée au cours de la construction, sur une période de 25 ans, d’une cinquantaine de centrales nucléaires, aurait été mobilisée pour la production, en série, de réacteurs de quatrième génération mieux adaptés, en raison de leur petite taille et de leur sécurité améliorée, à l’exportation vers ces mêmes pays. Une politique spatiale audacieuse inspirée de la vision de von Braun pour l’industrialisation des zones orbitales autour de la Terre et sur la Lune aurait elle aussi conduit à l’émergence d’une nouvelle classe d’ouvriers et d’ingénieurs hautement spécialisés, représentant un pourcentage significatif de la force de travail.

Avec la conclusion dans le cadre de l’OMC des accords de libre-échange de 1995, ainsi que l’adoption d’une politique délibérément post-industrielle qualifiée d’économie de services, c’est la voie opposée qui a été choisie. Ainsi, après avoir réussi, non sans effort, à soustraire une grande partie de la population française de la paysannerie, en permettant soit par l’éducation publique, soit par la formation sur le lieu de travail, aux jeunes exilés des campagnes de se former, nous voyons aujourd’hui, pour la première fois depuis un siècle, la génération qui suit plonger dans la déshérence et la servitude, sans aucun espoir. Une résignation confirmée par un récent sondage de l’Institut Polling Vox pour le journal 20 minutes (5 déc. 2013), où « 62 % des personnes interrogées déclarent que la France fait face à un ’’déclin durable’’ plutôt qu’à des ’’difficultés passagères’’. (…) ’’Comme si cette crise n’était qu’une accélération d’un processus de déclassement qui fait de la France l’une des perdantes de la mondialisation’’, analyse Jérôme Sainte-Marie, directeur de Polling Vox. »

 « L’économie de services » – une feuille de vigne

C’est pourquoi il convient, avant de définir les conditions d’un renouveau industriel, de démonter d’emblée le mythe de l’économie de services, qui n’est rien d’autre qu’une feuille de vigne pour une économie de la servitude, à l’image de la société victorienne du 19e siècle en Angleterre et ailleurs dans le monde.

Qu’entend-on par le terme « économie de services » ? Il convient de distinguer, en raison de leur impact économique et social, trois types de services :

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Tableau 1.

Si les divisions ne sont pas étanches entre les trois catégories, on peut tout de même affirmer que tous les services n’ont pas la même relation au processus de production. Nous verrons que l’importance relative prise par certains services résulte des choix politiques effectués au cours des trois dernières décennies, des choix hostiles à l’industrie.

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Figure 1.

Prenons le cas de deux services directement liés à la production : la R & D et la logistique. Alors que la montée en puissance de la mécanisation et de la robotisation aurait dû conduire à la multiplication des techniciens attachés à l’installation et à la maintenance des machines, les statistiques de l’INSEE montrent exactement le contraire : le nombre de salariés travaillant dans ce secteur de l’industrie manufacturière est passé de 219 000 en 1989 à 162 000 en 2011, soit une chute de 57 000 (figure 1).

En même temps, on démantèle nos usines pour les transférer dans des pays où on peut engager une main-d’œuvre non pas moins mais plus nombreuse, et surtout moins bien rémunérée : tout le contraire de la robotisation !

Quant aux services qui, comme le bâtiment, sont difficiles à délocaliser, ce sont des contingents entiers de travailleurs détachés qui sont engagés pour faire baisser le coût de la main-d’œuvre. Le tableau ci-dessous, tiré d’un rapport du Sénat (sauf pour les deux dernières années qui sont des estimations du ministère du Travail), montre une évolution de 7495 à 210 000 sur une période de 13 ans, une augmentation de 2700 % ! Le ministère du Travail ajoute par ailleurs que 220 000 à 300 000 travailleurs détachés ne seraient pas déclarés.

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Tableau 2.

 La triade commerce – restauration - finance

Le secteur qui a, selon l’INSEE, le plus gagné en emplois est le commerce, où le nombre est passé de 2 535 000 en 1989 à 3 036 000 en 2011 : un gain colossal de 501 000 (figure 1). Pour vendre quoi ? Des chaussures qui ne tiennent pas six mois, des équipements ménagers qui tombent constamment en panne avant même que ne soit expirée la garantie, des produits alimentaires ou vestimentaires dont on ne sait plus si la qualité sera au rendez-vous par rapport à la réputation de la marque, car l’entreprise qui les produit aura été entre-temps achetée et revendue plusieurs fois par des fonds d’investissement domiciliés dans des paradis fiscaux.

Pour revenir à l’emploi, l’hébergement et la restauration ne sont pas en reste, avec 359 000 emplois gagnés au cours de la même période. Car la France, à défaut d’être une puissance industrielle, est devenue la principale destination touristique du monde, où d’immenses efforts sont faits pour apprendre à la population à se comporter en serviteurs dociles.

Notant tout l’intérêt qu’aurait pour le tourisme le développement des chemins de fer en Italie, le grand homme d’Etat Camillo Cavour faisait déjà remarquer en 1841 que ce bienfait « est le moins important de tous ceux qu’on est en droit d’attendre, bien que ce soient ceux qui frappent davantage l’imagination du vulgaire. La présence d’une grande masse d’étrangers au milieu de nous est, à coup sûr, une source de profits, mais elle n’est pas exempte d’inconvénients. Les rapports des populations avec les personnes riches et oisives qu’elle exploitent en quelque sorte pour vivre, sont peu favorables au développent d’habitudes industrieuses et morales : ils engendrent un esprit d’astuce et de servilisme funeste au caractère national. Sans vouloir arrêter le mouvement progressif qui pousse les étrangers vers l’Italie, nous ne le considérerons comme vraiment avantageux pour elle que lorsque pouvant s’en passer grâce aux progrès de son industrie, elle les traitera sur le pied d’une parfaite égalité. »

L’autre grand gagnant au cours de la même période : les activités financières et d’assurance, avec une hausse de 123 000 emplois. Il s’agit de salariés à la disposition des grandes fortunes, gérant des patrimoines de plus en plus conséquents, et ce tandis que les banques prêtent de moins en moins aux entreprises et aux ménages.

 « L’économie du savoir » et de la « culture »

Si le commerce, le tourisme et la finance en sont venus à dominer notre économie, avec 983 000 emplois gagnés en 22 ans, l’importance qu’ont pris le divertissement et les sports professionnels ne doit pas être sous-estimée, au détriment souvent de la culture. D’ailleurs, selon le Syndicat national du jeu vidéo, « le Jeu vidéo est la première industrie culturelle en France et dans le monde par son chiffre d’affaires », avec 23 000 emplois directs et indirects répertoriés en France. Selon Nicolas Gaume, Président du Syndicat national du jeu vidéo : « La croissance prodigieuse des pratiques nous donne une confiance sereine dans l’avenir mais les freins structurels de notre pays pèsent aujourd’hui plus que jamais face à la violence de notre marché. C’est la raison pour laquelle la réforme du Crédit d’Impôt Jeu Vidéo que nous avons engagée avec les ministres Fleur Pellerin et Aurélie Filippetti doit aboutir sans plus attendre. »

Pour ce qui concerne la vraie culture, en particulier les spectacles (qui représentent la moitié des effectifs des métiers artistiques formés des arts du spectacle, des arts plastiques, des auteurs littéraires et de la création visuelle), les deux tiers des 155 454 artistes et techniciens liés à la scène et répertoriés en 2009 par l’INSEE sont des salariés intermittents.

Comme le souligne le DEPS (le Département des études de la prospective et des statistiques), l’emploi permanent dans le secteur des spectacles a connu « un mouvement de recul continu : dans l’ensemble des professions de l’audiovisuel et du spectacle, les salariés en CDI représentaient 59 % des salariés en 1998, contre 48 % en 2004, date à laquelle l’emploi à durée déterminée est devenu majoritaire. Les salariés en CDI ne représentent plus que 36 % des salariés de la catégorie ». Pendant ce temps, le nombre de contrats de travail à durée déterminée d’usage (CDDU), qui présente, selon un rapport de l’Assemblée nationale datant du 17 avril 2013, « une grande souplesse procédurale, supérieure à celle offerte par le contrat durée à déterminée de droit commun », a très nettement progressé au cours des dernières années (+ 71,6 % entre 2002 et 2009).

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Figure 2.

Impossible de croire non plus au discours officiel sur « l’économie du savoir », alors que le nombre de professeurs dans l’éducation nationale est passé de 1 549 000 à 1 536 000, une baisse de 13 000, et ce malgré une hausse de la population de 58 millions à 65 millions (+ 12%) entre 1990 et 2011. Pour ce qui concerne la recherche, le nombre de chercheurs a augmenté (+ 35 000 au cours de la période), mais les chiffres de l’INSEE ne font aucune distinction entre les chercheurs des domaines scientifiques et ceux des sciences sociales, qui se sont grandement multipliés au cours des 30 dernières années. A titre indicatif, selon le rapport de 2013 de la direction générale pour l’enseignement supérieur, intitulé « L’état de l’emploi scientifique en France », la vaste majorité des postes d’enseignants-chercheurs ouverts au recrutement en France en 2011 était concentrée dans les domaines des lettres et des sciences humaines, auxquels il faut ajouter le droit, l’économie et la gestion (voir les deux colonnes de droite dans la figure 2). La situation est toutefois différente dans le secteur privé, où les sciences de la vie tendent à représenter une part importante de l’activité de recherche.

 Les services liés à l’infrastructure

Quant à l’infrastructure, toujours selon la figure 1, on voit une progression significative dans le domaine libellé par l’INSEE « production et distribution d’eau, assainissement, gestion des déchets et dépollution ». 64 000 des 100 000 emplois gagnés dans ce secteur sont toutefois concentrés dans la collecte et le traitement de déchets, laissant stagner la question de l’eau. Alors qu’un rapport officiel récent pointe le doigt sur la vulnérabilité de la région parisienne en cas de crue centenaire, sans parler de la sécheresse chronique subie depuis une décennie dans plusieurs régions du pays, il est évident que d’importants travaux doivent être entrepris dans ce secteur. Le président Kennedy avait déclaré en inaugurant la centrale nucléaire de Hanford en 1963, que « chaque goutte d’eau arrivant à l’océan sans avoir été utilisée pour générer de l’électricité ou pour irriguer représente un gaspillage » ; la France a fait très peu d’efforts dans ce domaine depuis la fin des années 1970. Pour ce qui concerne l’électricité, la baisse de 19 000 emplois dans ce secteur n’illustre que trop bien le déclin général du pays.

 La rémunération de la servitude

Paradoxalement, ou peut-être pas après tout, dans cette société de services, le serviteur lui-même ne gagne rien. L’éducation et la santé, les deux services les plus essentiels, ont été soumises à d’innombrables cures d’austérité depuis 1983. Les budgets alloués à la recherche se sont sans cesse dégradés aux cours de la même période. Ainsi, selon l’INSEE, si l’indice des salaires dans le secteur de l’hébergement et de la restauration a progressé de 45,9 entre 1998 et 2013, la progression n’a été que de 39,4 % pour les activités scientifiques et techniques et de 30 % pour l’enseignement, l’administration publique, la santé humaine et l’action sociale. L’INSEE ne fournit malheureusement pas de données plus précises pour les sous-secteurs [1]. L’indice officiel des prix à la consommation ayant progressé de 26 % sur cette période, on constate que la progression du pouvoir d’achat a été plus que faible.

Dans le domaine de la culture, le rapport de l’Assemblée nationale montre que ce salaire annuel moyen est passé, pour les artistes du spectacle vivant, de 8713 euros en 2002 à 7116 euros en 2009 (euros constants de 2009), tandis que le salaire médian passait lui de 1484 à 1000 euros pour la même période. Pour les cadres, techniciens et ouvriers du secteur, le salaire annuel moyen passait de 17 368 à 16 932 euros, et de 13 077 à 12 255 pour le salaire annuel médian.

Le rapport souligne que « l’étude du niveau des salaires des artistes et techniciens du spectacle fait apparaître un écart net entre chacune des deux catégories, mais aussi un écart important entre salaire moyen et salaire médian, traduisant une forte dispersion des salaires ». Traduction : les revenus sont de plus en plus concentrés dans les mains d’un nombre de plus en plus restreint d’artistes « ayant réussi ». On constate le même phénomène dans l’édition littéraire et musicale, où les revenus se concentrent au bénéfice des actionnaires et cadres des grands groupes, au détriment des artistes.


[1Voir ici.

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