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Vers une initiative de défense internationale contre les astéroïdes ?

La rédaction

Par Yannick Boutot

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Science & Univers n° 8

Nous publions cet article de Yannick Boutot, chargé de mission recherche & innovation, qui est une contribution intéressante au débat sur la défense de notre planète, contre les objets cosmiques pouvant représenter une menace. Cet article a été publié auparavant dans le numéro 8 de la revue Science & Univers.

Différents types de menaces

Sommes-nous seuls dans l’Univers ?

A cette question nous n’avons pas encore de réponse définitive. Nous pourrions toutefois répondre non car la Terre, elle, n’est pas seule dans l’Univers, loin s’en faut. En effet, d’autres planètes, des étoiles, comètes et astéroïdes peuplent littéralement l’espace. Ils sont à nos portes et peuvent, éventuellement représenter une menace sérieuse en cas de collision.

Depuis, la formation de la Terre il y a 4.5 Milliards d’années, cette dernière a subi différentes vagues de bombardements. Lorsque les météorites sont de petites tailles (de l’ordre du micron), elles se désintègrent dans l’atmosphère pour donner de magnifiques étoiles filantes. Mais lorsque les météores sont de taille plus importantes (du centimètre au mètre), ils peuvent atteindre le sol et causer des dégâts. Enfin, s’il s’agit d’un astéroïde de plusieurs centaines de mètres ou kilomètres, les conséquences peuvent être beaucoup plus dramatiques allant de la mort d’individus à l’extinction totale de l’espèce humaine.

Des exemples parlants et terrifiants

La crise qui eut lieu à la fin du Crétacé, il y a 65 millions d’années provoqua la disparition des Dinosaures. En effet, il est scientifiquement attesté que la chute d’un astéroïde d’une dizaine de kilomètres de diamètre plongea la Terre dans l’obscurité et le froid pour plusieurs années. Ce phénomène empêcha la photosynthèse et eu pour effet de provoquer un appauvrissement tant en plantes qu’en plancton. De nombreuses espèces de dinosaures pâtirent de cette situation même si elle ne fut pas obligatoirement l’unique responsable de leur disparition.

Cet exemple est le plus frappant, le plus connu également, mais il en existe d’autres, plus proches de nous.

En Sibérie, le 30 juin 1908 à 7h14, à Toungouska, un objet céleste entre en collision avec la Terre. Le choc, d’une puissance extraordinaire, plusieurs centaines de fois supérieure à celle d’Hiroshima, détruit la forêt sur un rayon de 20 kilomètres et provoque des dégâts jusqu’à une centaine de kilomètres. La formidable onde de choc fut enregistrée jusqu’en Europe Occidentale et aux Etats-Unis ! Là encore, cet événement et les incendies ainsi provoqués entraînèrent un bouleversement climatique puisque les fumées traversèrent alors l’Europe jusqu’à l’Espagne. Il est aisé d’imaginer quelles auraient été les terribles et meurtrières conséquences si ce corps céleste était tombé sur une zone habitée.

Encore plus près de nous, le 15 février 2013, à Tcheliabinsk, un météore de 17 mètres de diamètre et de 10 000 tonnes se désintègre à environ 20 kilomètres d’altitude en libérant une énergie 30 fois supérieure à celle d’Hiroshima. Cet événement a fait plus de 1 000 blessés et a entraîné d’importants dégâts, à hauteur de 25 M d’euros. Pour la première fois, les politiques prennent pleinement la mesure de l’événement. Le leader nationaliste russe Vladimir Jirinovski ravive stupidement le souvenir de la Guerre Froide et parle d’une nouvelle arme testée par les américains alors que le Premier Ministre, Dimitri Medvedev, déclare que la pluie de météores « prouve que la planète entière est vulnérable » [1].

En effet, l’événement de Tcheliabinsk n’est pas le seul à frapper la Russie en ce mois de février 2013, il ne s’agit pas d’un cas isolé mais d’une véritable pluie de météores aux graves conséquences humaines et financières. Les conséquences en cas de collision avec des météores plus importants ou plus nombreux seraient dévastatrices.

Quels sont les moyens à disposition de l’homme pour se prémunir de cette menace ?

Une initiative de défense spatiale relativement ancienne

L’espace a toujours fasciné l’Homme. Scientifiquement et économiquement par les retombées permises par la conquête spatiale et ses avancées technologiques, mais également philosophiquement afin de repousser les limites de nos connaissances et l’horizon de l’humanité. En dépit de tout cela, l’espace représente également un danger face auquel l’Homme n’est que bien peu de choses. Cette situation nous invite à l’humilité.

Cette humilité ne doit pas nous empêcher de créer les moyens de notre défense ou nous empêcher de rêver. Ainsi, un programme ambitieux pouvant servir de point de référence a déjà été mis sur pieds par le passé pour un usage quelque peu différent.

Le 23 mars 1983, alors que la Guerre Froide est toujours une réalité, Ronald Reagan, Président des Etats-Unis, lance le projet d’Initiative de défense stratégique (IDS), également baptisé « Guerre des Etoiles ». Ce programme ambitieux, utopique selon certains, est un projet de réseau de satellites dont le rôle serait la détection et la destruction de missiles balistiques lancés contre les États-Unis. Le retentissement de cette annonce est phénoménal, tout comme ses conséquences. Il constitue une remise en cause de l’équilibre de la terreur entre les Etats-Unis et l’Union Soviétique, certains pays craignent également que les Etats Unis ne se replient alors sur eux-mêmes en renouant avec l’isolationnisme.

Or, l’ambition de Ronald Reagan semblait être légèrement différente de ce qu’en ont compris les observateurs de l’époque. Ainsi, l’ancien Président déclare dans ses Mémoires [2] : « Je leur ai dit que j’étais prêt à en faire profiter tous ceux qui accepteraient de renoncer aux missiles nucléaires. Nous savons tous comment fabriquer ces engins. Un jour ou l’autre arriverait un fou qui posséderait cette arme et nous ferait chanter à moins que nous n’ayons une défense à lui opposer. »

Ce projet était également soutenu par un homme politique américain controversé : Lyndon LaRouche [3]. Ce fervent partisan de l’IDS mena même une mission officieuse en Union Soviétique afin de convaincre les autorités de s’associer à ce projet et de sortir ainsi de la logique de Guerre Froide sur un projet commun profitable aux deux nations et visant à faire émerger de nouveaux principes technologiques et économiques. Cette tentative échoua face aux conservateurs des deux pays. Le projet fut donc développé uniquement aux Etats-Unis jusqu’à envisager la mise en place d’armes laser en orbite avant d’être officiellement abandonné en 1993.

Le projet de l’IDS proposait donc la surveillance et la destruction de missiles lancés contre les intérêts américains. Il aurait été tout à fait envisageable d’imaginer pareil projet de surveillance passive et de destruction à l’égard de menaces extraterrestres. Le tout est de s’en donner les moyens et l’IDS, s’il n’a pas vu le jour, constitue tout de même un précédant, une inspiration et une première étape.

Les pistes récentes

Face à ces menaces, parfois ignorées ou minimisées, des pistes existent et sont actuellement explorées. Une prise de conscience a tout de même récemment eu lieu. Ainsi, Jean-Pierre Luminet, astrophysicien à l’Observatoire de Meudon et Directeur de Recherche au CNRS, a publié fin 2012 un livre baptisé Astéroïdes : la Terre en danger [4]. Selon lui, « Il est établi que la chute d’un corps de 10 kilomètres de diamètre déclencherait un cataclysme comparable à celui qui, selon toute vraisemblance, a provoqué l’extinction des dinosaures il y a 65 millions d’années.

Le monde entier retint donc son souffle quand, en décembre 2004, l’astéroïde Apophis, un géocroiseur pesant quelque 27 millions de tonnes, fut découvert : les calculs établissaient qu’il devrait croiser notre route le vendredi 13 avril 2029 avec une probabilité de collision affolante : 1 risque sur 37 ! L’énergie alors dégagée, équivalente à 58 000 bombes comme celle qui frappa Hiroshima, suffirait pour détruire un pays de la taille de la France. Les données recueillies peu après contredirent heureusement cette perspective mais révélèrent qu’Apophis reviendrait frôler la Terre le dimanche de Pâques 2036. On estime que la Terre est bombardée quotidiennement par 1 000 tonnes de matière céleste, du grain de poussière à la pierre de 100 kilos, et que plus de 3 millions de géocroiseurs, dont près de 90 % restent indétectés à ce jour, sillonnent le système solaire. Inéluctablement, tôt ou tard, un astéroïde du type d’Apophis menacera notre planète. »

On ne saurait être plus clair.

Le danger est donc bien réel, connu de tous, aussi convient-il de l’envisager sérieusement et sans catastrophisme excessif contrairement aux tenants de la fin du monde du 21 décembre 2012.

Trois méthodes sont généralement envisagées pour nous protéger d’un impact éventuel :

  • l’usage du « tracteur gravitationnel » (utilisation de la faible masse d’un véhicule pour attirer l’objet hors de sa trajectoire),
  • l’« impact cinétique » (un choc provoqué par un objet lourd lancé sur lui pour le faire dévier),
  • le faire exploser (avec une charge nucléaire), option de dernier recours.

Différentes recherches ont été initiées.

Les Russes mènent actuellement des travaux sur le sujet et souhaitent collaborer avec d’autres nations. C’est cette volonté qu’a récemment exprimée Dmitri Rogozine, ancien Ambassadeur de la Russie auprès de l’OTAN et actuel Premier Ministre adjoint. Ce projet est nommé Initiative de Défense Terrestre (IDT) et a été entériné par le Parlement russe. Compte tenu du coût et des enjeux d’un tel projet, les russes en appellent à la coopération internationale seule garante de la réussite de cette initiative.

Aux Etats-Unis, Lyndon LaRouche, aujourd’hui âgé de 90 ans, envisage très sérieusement cette possibilité et ses liens noués avec des scientifiques russes du temps de l’IDS crédibilisent son action. Défendre la Terre implique pour lui une vision à long terme mais également une volonté politique clairement affirmée.
En Europe, Astrium, du groupe EADS, vient de lancer un programme européen ambitieux baptisé NEOShield [5], qui repose sur l’envoi dans l’espace d’un impacteur cinétique destiné à dévier l’objet de la menace par une collision avec lui.

Parmi les enjeux technologiques fondamentaux de cet impacteur cinétique, le plus difficile est sans aucun doute son mode de guidage, de navigation et de contrôle jusqu’au rendez-vous avec le géocroiseur, qui implique des vitesses supérieures à 10 km/seconde et une précision spatiale de l’ordre de quelques mètres seulement. Astrium dirigera les travaux d’un véritable consortium industriel chargé de définir à quoi pourrait ressembler le futur bouclier de la Terre. Ainsi, deux équipes d’Astrium réfléchiront en parallèle à différents concepts en s’appuyant sur leurs expériences respectives. Astrium supervisera également les travaux techniques de partenaires internationaux qui se concentreront sur deux autres concepts de déviation d’astéroïdes :

  • Le premier repose sur l’attraction gravitationnelle entre le corps céleste et un véhicule spatial : par sa présence prolongée à proximité du géocroiseur, le véhicule peut faire office de « tracteur gravitationnel » et faire dévier le corps de son orbite. Ce concept sera étudié par l’Institut Carl Sagan de Palo Alto, en Californie, qui entreprendra également des travaux similaires au profit de la NASA.
  • L’autre concept envisagé est une déviation (et non une destruction) par une explosion proche de la surface de l’astéroïde. Ce concept de déviation par effet de souffle sera exploré par l’institut de recherche russe TsNIImash, qui travaillera également pour le compte de l’Agence spatiale russe Roscosmos.

Pour Detlef Koschny, Directeur du segment des objets géocroiseurs de l’Agence Spatiale Européenne (ESA), les lignes commencent à bouger même si les évènements de Tcheliabinsk n’ont pas encore entrainé une véritable prise de conscience de la part des dirigeants européens. L’ESA mène tout de même un ambitieux programme baptisé programme de surveillance de l’environnement spatial (SSA) comprenant le développement d’un télescope à « œil de mouche » permettant une meilleure observation et la détection trois semaines à l’avance des objets d’un diamètre aussi petit que celui de la météorite de Tcheliabinsk, à condition toutefois qu’ils ne viennent pas d’une direction proche du Soleil. Enfin, la formation du Réseau international d’alerte aux astéroïdes (IAWN) est en train d’être organisé sous la houlette de la NASA. Detlef Koschny semble plutôt confiant et a déclaré que « les choses suivent ainsi leurs cours et tout se passe selon ce qui a été discuté et planifié ».

Trois réflexions sont donc actuellement lancées en Russie, aux Etats-Unis et en Europe. Si ces politiques sont encourageantes, la route à parcourir est encore longue et une telle infrastructure ne peut se concevoir de manière isolée. Il faudra donc tôt ou tard que les hommes et les nations s’unissent. Une Initiative de défense contre les astéroïdes et les comètes n’est donc plus totalement du domaine de la science-fiction et certains l’envisagent très sérieusement même s’il convient d’en préciser certains points. Ainsi, plusieurs méthodes sont actuellement envisagées. Il nous faut tout d’abord « voir plus loin » afin de calculer et d’anticiper les trajectoires des géocroiseurs avec la plus grande justesse. Alors, il sera ensuite envisageable de se prémunir de la menace conformément aux trois méthodes envisagées même si le choix de faire exploser un géocroiseur ne saurait être utilisé qu’en dernier recours en raison de son caractère aléatoire et du risque de voir ensuite tomber sur Terre de très nombreux fragments tout aussi dangeureux. Le film catastrophe Armaggedon n’était à ce titre qu’une œuvre de fiction !

Ces programmes et ces recherches impliquent également une réflexion philosophique.

Constantin Tsiolkovski déclara en 1903 : « La Terre est le berceau de l’humanité.
Peut-on passer sa vie entière dans son berceau ? »

Il nous faut donc voir plus loin pour parfaire nos connaissances, pour élargir l’horizon de l’humanité, mais également afin de protéger notre berceau. Pour Jacques Cheminade, ancien candidat à l’élection présidentielle française en 1995 et en 2012, et très investi sur ces questions « l’enjeu est d’assurer une défense terrestre mais également de proposer un avenir commun à l’humanité qui soit l’ultime condition de la paix entre les peuples » [6]. Les initiatives existantes nécessiteront de nouvelles avancées technologiques et scientifiques, et de lourds moyens afin de construire de nouveaux équipements tels que de nouveaux instruments de calcul, d’observation et de propulsion.

La défense face à ces menaces n’est pas anecdotique, comme l’a si bien dit l’écrivain Arthur C. Clarke : « Les dinosaures ont disparu parce qu’ils n’avaient pas de programme spatial. »


[1Déclaration du 15 février 2013.

[2Ronald Reagan, Une vie américaine, Mémoires, Jean-Claude Lattès, 1990.

[3Concernant Lyndon LaRouche de nombreuses informations sont disponibles sur le site Internet de son mouvement politique, le LaRouchePAC (LaRouche Political Action Committee) : http://larouchepac.com.

[4Jean-Pierre Luminet, Astéroïdes : la Terre en danger, Le Cherche Midi, 2012.

[6Entretien téléphonique réalisé le 16 avril 2013.

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