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L’Europe spatiale est-elle dans la Lune ?

Il n’aura échappé à personne que les Chinois viennent de réaliser un exploit technologique et humain exceptionnel en posant le rover « Lapin de Jade » sur la Lune. Juste avant Noël. Pour quelqu’un de ma génération qui n’a pas vu les premiers pas de l’homme sur la Lune en 1969, c’est un événement rare, et époustouflant. Ce rover chinois est un petit pas, qui se faisait attendre, dans une direction trépidante. Car les Chinois l’ont fait savoir dans leur Livre Blanc : ils ne comptent pas s’arrêter en si bon chemin ! « Lapin de Jade » n’est en fait qu’un éclaireur en vu d’accueillir, d’ici une vingtaine d’années, des êtres humains en chair, en os et en combinaison spatiale [1].

Si l’on peut se réjouir que l’humanité, par l’intermédiaire de la Chine, renouvelle ses efforts pour pérenniser sa présence dans le système solaire, il est en revanche à déplorer que l’Europe ne saisisse pas cette occasion pour mobiliser sa jeunesse et son industrie autour d’un projet aussi ambitieux. Évidemment, lorsqu’on a le nez planté dans l’austérité, il est difficile de lever les yeux vers l’horizon commun de l’humanité.

De l’audace, nom d’un Lapin !

A la suite de l’élection présidentielle française et en prévision de la Conférence interministérielle européenne de novembre 2012 à Naples [2], le Sénat français avait demandé à l’Office Parlementaire d’Évaluation des Choix Scientifiques et Technologiques (OPECST) de se pencher sur l’épineuse question des enjeux et perspectives de la politique spatiale européenne [3]. Un débat avait ensuite eu lieu au Sénat en mars 2013.

Premier constat : personne ne s’est offusqué que Jacques Cheminade ait été traité comme un malpropre pour avoir tenté d’introduire un débat sur le spatial lors de l’élection de 2012.

Deuxième constat (qui répond en partie au premier) : la timidité des décideurs politiques européens n’a d’égal que l’audace des pionniers du spatial chinois. M. Bruno Sido, sénateur UMP et rapporteur pour l’OPECST, le dit même de façon brutale : « Le CNES [l’Agence spatiale française] n’ose pas le dire mais la messe est dite en ce qui concerne les vols spatiaux habités, car ils coûtent cent fois plus chers que les missions robotiques ». Mais l’Agence spatiale européenne et le CNES ne sont pas le problème ; ils font ce qu’ils peuvent avec les moyens qu’on leur donne. C’est l’Europe de l’euro et la soumission des gouvernements au court terme de l’oligarchie financière qui sont en cause.

En effet, selon le rapport de l’OPECST, mettre un homme sur Mars coûterait 1600 Mds€ [4] et nécessiterait de nombreuses ruptures technologiques. Eh oui, ça coûte ! Mais moins cher que les renflouements bancaires cumulés de l’Europe, des États-Unis et du Royaume-Uni (7000 Mds€ selon la Banque des Règlements Internationaux). Et en plus il faudrait faire des découvertes scientifiques révolutionnaires ? Trop dur à imaginer pour nos décideurs. Partant de ce constat assez triste, l’Europe a acté le fait qu’il n’y aura pas de financement massif de la politique spatiale mais seulement un « maintien des budgets malgré la crise ». Oh miracle ! certains sénateurs se sont inquiétés de ce repli face à la Russie et la Chine... Fi !

On va donc se concentrer sur l’exploration robotique, notamment avec le lancement des deux missions ExoMars en 2016 et 2018 [5]. Cela reste une excellente nouvelle, mais contrairement aux programmes des deux puissances asiatiques, il n’y a pas de perspective future assez réjouissante pour se dire qu’ExoMars est une préparation à un contrôle plus élargi de la région basse du système Solaire [6] par l’homme. D’ailleurs, dans ce contexte financier morose, même le robot américain Curiosity [7] n’est pas sûr d’avoir un petit frère pour venir le soutenir dans sa tâche d’exploration de la planète rouge !

Une fusée low-cost, des propulseurs « mode doux » et un péage spatial

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La Lune...
Si proche de nous d’après Jules Verne, mais un fantasme pour les élites européennes actuelles.

Mais alors, où va la politique spatiale européenne ? Écoutons Mme Catherine Procaccia, sénatrice UMP et rapporteur pour l’OPECST, qui tente de nous rassurer sur les raisons des choix européens : « Pour les gens, le spatial est trop souvent associé à un homme dans l’espace. Il faut sortir de ce côté science-fiction ! L’espace, ce sont des applications du quotidien ! ». La prise de conscience du rôle du spatial comme vecteur technologique est bienvenue mais le manque de vision pour l’avenir est regrettable.

Ce que cela veut dire, c’est que l’approche commerciale d’Arianespace, d’EADS et d’Astrium est en train de s’imposer sur l’approche pionnière traditionnelle de la France ou même de l’Allemagne (qui a donné beaucoup de pionniers comme Werner Von Braun ou Krafft Ehricke [8]). Car, contrairement aux États-Unis par exemple, l’existence de l’industrie spatiale européenne repose en grande partie sur des contrats commerciaux et pas des commandes publiques.

D’où l’accent mis sur les « retombées quotidiennes », l’essor des satellites étant un facteur essentiel pour la croissance de ces grands groupes. Or le lanceur Ariane 5, qui était dimensionné à l’origine pour propulser la navette spatiale européenne Hermès (elle aussi abandonnée par manque de vision), n’est plus adapté aux exigences de « compétitivité » suscitées par les autres acteurs du secteur marchand (Russie, Chine, Inde, le groupe privé américain SpaceX...). De là découle la décision interministérielle de Naples d’abandonner progressivement le concept d’Ariane 5, lanceur trop puissant et pas assez flexible, pour passer au concept d’Ariane 6, plus petit, plus réactif et moins coûteux. A part le moteur rallumable Vinci, qui permet de perpétuer le savoir-faire acquis sur les moteurs cryotechniques [9], le lanceur Ariane 6 est conçu comme une fusée low-cost adaptée aux marchés de satellites, assemblée avec des éléments déjà connus (comme les propulseurs à poudre) et produits à la chaîne pour faire des économies d’échelle.

En effectuant ce retour en arrière relatif, l’Europe arrive même à se plaindre que la plupart des composants électroniques embarqués sur des engins spatiaux viennent des américains, alors que c’est justement la politique volontariste de John F. Kennedy qui a permis aux États-Unis de devenir le leader mondial dans ce domaine ! Le même type de peur s’installe vis-à-vis de l’Allemagne, qui pourrait selon certains français trouillards « nous damer le pion » sur le plan technologique. Pourtant, la firme européenne STMicroelectronics a su imposer ses composants semi-conducteurs résistants aux radiations pour le robot Curiosity [10]. Les décideurs seraient donc bien avisés de ne pas chercher à réduire les coûts à tout prix mais bien à se projeter dans l’avenir s’ils ne veulent pas ruiner notre industrie et se tirer dans les pattes les uns les autres.

En parlant d’avenir, l’Europe compte miser sur les propulseurs « mode doux », comme les propulseurs ioniques de Snecma [11], pour équiper les satellites avec du « tout électrique » et leur offrir une plus grande autonomie. Ce sont effectivement de merveilleux outils à la pointe du progrès qui peuvent contribuer magistralement à la conquête de l’environnement terrestre proche et à l’envoi de sondes dans l’espace lointain. Mais cela ne suffira pas à devenir une grande puissance spatiale qui progresse grâce aux contraintes qu’elle se pose et qu’elle surmonte.

En fait, quand on regarde ce qui préoccupe le plus les européens à long terme dans l’espace, ce ne sont pas les bases lunaires permanentes ou, sur un plan défensif, les astéroïdes-tueurs, les comètes-ravageuses ou les rayonnements cosmiques qui vous transforment en pudding. Non, non, non ! Ce sont les débris spatiaux. Et ils n’avaient pas encore vu le film Gravity... Il est vrai que les débris sont un problème mais de là à dire que le grand dessein de l’Europe est de devenir l’éboueur de l’espace ! En plus, les solutions proposées sont parfaitement ubuesques : puisque la seule idée pertinente, qui est de bâtir un satellite-nettoyeur [12], coûte trop cher et nécessite des percées technologiques, on envisage de faire payer l’accès aux orbites grâce au premier système de péage spatial de l’histoire humaine ! Pas étonnant que dans ce climat délétère, un sénateur se demande même si cela vaut le coût de garder la Station spatiale internationale...

Susciter l’engouement pour le vide ?

Reste maintenant à susciter un engouement auprès du public pour ce projet vide de sens. Et là, M. Sido et Mme Procaccia doivent le reconnaître : « Il est très difficile de sensibiliser la population aux problématiques de l’espace et à ses retombées positives pour le quotidien. » Encore plus si on s’enferme dans une vision limitée du spatial. Il est évident qu’il faut faire un effort de pédagogie quotidien pour faire comprendre aux gens ce que l’espace, en tant que domaine d’expression de la créativité humaine, apporte comme changements concrets dans le monde et pour l’espèce humaine dans son ensemble. Mais si les objectifs ne sont que de satisfaire la soif de consommation d’une population abêtie par son smart-phone, cela n’a aucun intérêt !

Aussi, il vaut mieux prendre le risque de surprendre par son audace plutôt que de se plaindre de celle des autres. Courage ! Si, à la course, le « Lapin de Jade » chinois a dépassé la « Tortue de Plomb » européenne, il ne faut pas désespérer de pouvoir rattraper notre retard !


[2Cf. la vidéo que nous avons produite avant la Conférence de Naples pour motiver les ministres européens.

[3Lisez le rapport de l’OPECST et regardez la vidéo de l’audition des deux rapporteurs Bruno Sido et Catherine Procaccia par le Sénat en janvier 2013.

[4Le Groupe Espace de S&P ne considère toutefois pas que ceci soit une priorité immédiate. Il faudra d’abord assurer une présence humaine sur la Lune et explorer Mars massivement avec des robots avant de pouvoir y envoyer des hommes en toute sécurité.

[5Cf. l’article de Benoit Chalifoux qui présente ExoMars.

[6la région située entre Vénus et la ceinture d’astéroïdes, juste après Mars.

[7Cf. notre première conférence du Groupe Espace le 8 août 2013 pour l’anniversaire de l’amarsissage de Curiosity.

[8Cf. le texte de Krafft Ehricke « L’héritage d’Apollo » sur notre portail du Groupe Espace.

[9Véritable bijou d’ingénierie, comme son prédécesseur Vulcain, ce moteur utilise un couple d’ergols (comburants) hydrogène/oxygène à température très basse (-180°C). La réaction H2/O2 est une des plus efficaces à ce jour (impulsion spécifique élevée) mais aussi une des plus difficiles à mettre en œuvre. M. Sido dit que « ce moteur c’est pour faire plaisir aux ingénieurs ». Et alors ? On doit s’ennuyer au travail maintenant ?

[10ces composants sont fabriqués à Rennes et notre liste municipale rennaise prend l’entreprise comme exemple dans son avant-projet.

[11Cf. fiche technique de la propulsion ionique.

[12Cf. le projet britannique CubeSail ou le projet suisse CleanSpace qui visent tous deux à désorbiter les gros débris et à les désintégrer dans l’atmosphère terrestre.

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